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Kamel Daoud : Le sexe, les femmes et l’islam.

Un Arabe face aux nus de Picasso.

Dans son essai philosophique, « Le peintre dévorant la femme » (Stock), l’écrivain algérien explore de nouveau la misère sexuelle dans le monde arabe. Et se dévoile, intime. Publié le 30/10/2018. Interview Olivia Elkaim.

Un Arabe face aux nus de Picasso. C’est ainsi que l’écrivain oranais se décrit alors qu’une nuit d’octobre 2017, il est invité par le musée Picasso, à Paris, à déambuler au coeur de l’exposition intitulée : 1932, année érotique. Nus dévoilant Marie-Thérèse Walter et corps-à-corps orgasmiques lui permettent de développer des thèmes qui lui sont chers : le corps, les femmes, la religion, la manière dont le monde arabo-musulman voile le corps des femmes. Si l’érotisme est une clé de sa vision du monde et du radicalisme religieux, cet essai est aussi traversé par une colère sourde. Rencontre, à Paris, avec un penseur décrié, à qui ses détracteurs reprochent d’« essentialiser » l’islam et le monde arabe.

Vous mettez en scène, en parallèle de votre déambulation, un terroriste nommé Abdellah, dont le but est de détruire les toiles du maître. Quel lien faites-vous entre la misère sexuelle que vous décrivez dans le monde dit arabo-musulman et la montée du radicalisme religieux ?

Il y a un lien direct. La culture permet de relativiser ses croyances, d’accepter l’autre dans ses différences. Sans accès à la culture, on n’accède ni à la jouissance ni au plaisir, on n’érotise pas le monde. Quand je parle de misère sexuelle dans le monde qu’on appelle arabe, musulman, il ne s’agit pas seulement de misère sexuelle au sens proprement « génital », mais aussi du fait de ne pas pouvoir danser, écouter de la musique, aller nager à la piscine, ni se promener dans des musées car il n’y a pas de musées ! Tout cela contribue à la misère érotique, à la misère de la sensualité chez nous, dans toutes ses déclinaisons. Quand il n’y a rien de tout cela, on incarne la mort, on donne et se donne la mort.

D’une certaine manière, l’attentat ultime est celui qui s’exerce contre l’art, la peinture…

C’est l’attentat rêvé, absolu, l’attentat contre le sens et la représentation. C’est le fantasme absolu de tous les radicaux.

Les prêcheurs religieux nous reprochent d’être des traîtres car on défend des valeurs universelles qu’eux désignent comme des valeurs occidentales.  Pourquoi le sexe fait-il si peur dans les pays dits arabes ? Quel est le but de la chasse au sexe que vous décrivez ?  Je parle d’un vécu. J’ai l’impression que la sexualité représente d’abord une affirmation de la liberté de l’individu dans une société du groupe, c’est donc une menace. Celui qui aime s’isole avec l’être aimé. Ce n’est pas toléré par le groupe. Le groupe veut être l’intermédiaire entre vous et votre corps. De plus, la sexualité est assimilée à l’Occident. Donc chez nous, on fait le contraire de ce qu’est l’Occident. Les prêcheurs religieux nous reprochent d’être des traîtres car on défend des valeurs universelles qu’eux désignent comme des valeurs occidentales. Par opposition, eux se posent comme défenseurs de l’authenticité, de la culture nationale, de l’identité pure. Donc, ils nous poussent à la logique du traître, ils se posent en dépositaires des vraies valeurs locales.

Et d’une pureté asexuée…Le discours sur la sexualité est associé à un discours sur l’identité et la culture. On se retrouve piégé. Si vous parlez de sexe, vous êtes contre votre peuple, votre culture, votre identité. En parlant de sexe, vous affirmez l’individu dans le groupe. Et puis le sexe suppose une acceptation de l’intimité, des secrets. Cela déstabilise le radical.

Je ne suis pas obsédé par le sexe, mais eux sont obsédés par la sexualité des gens ! Pourquoi est-ce votre sujet principal d’étude ? Depuis ma jeunesse, je veux construire ma liberté. Ce n’est pas moi qui parle le plus de sexualité, mais les prêcheurs ! Dans tous les pays musulmans, ils font un prêche par semaine sur le sujet. Je n’en fais qu’un livre, ils en font une obsession depuis un siècle. Je ne suis pas obsédé par le sexe, mais eux sont obsédés par la sexualité des gens ! Ils veulent codifier ce que je porte comme vêtements, comment et où je dois embrasser ou pas ; ils se mettent entre moi et l’être aimé avec leurs lois, leurs rites et leur inquisition.

Vous vivez cela au quotidien en Algérie ?Tous les gens le vivent, et en particulier les femmes. Il faut demander à une femme non voilée en Algérie ce qu’elle subit !

Si les religieux traquent la sexualité, cela signifie-t-il que le sexe est l’ennemi d’Allah ?

Le sexe suppose le corps, et ils veulent nier le corps. Dieu n’est pas représenté, il n’a pas d’image. Le corps est un obstacle sur le chemin de celui qui rêve de pureté et de désincarnation. Si on veut imiter Dieu, on n’a pas de corps. Ce n’est pas le propre des radicaux islamistes, mais de tous les monothéismes. Dans le christianisme, par exemple, le corps du Christ est suspendu sur une croix et il est seul. Le nu du Christ n’est pas le nu grec. La Méditerranée a produit la lumière, le soleil et les monothéismes, c’est un paradoxe.

Vous êtes athée ?

Je refuse de répondre à cette question. Je n’aime pas ceux qui se sentent obligés de justifier leur athéisme ni ceux qui se sentent obligés d’imposer leurs croyances. C’est de l’ordre de l’intime, chacun fait ce qu’il veut.

Un Arabe qui écrit un livre sur le sexe et la religion, cela n’a-t-il pas un petit côté racoleur ?

Alors imaginons : je vais faire un traité sur les nuages pour échapper aux sujets « qui vendent », puis sur les papillons, le pollen. Mais en quoi ma vie va être utile ? N’ai-je pas le devoir de traiter des sujets qui font le plus mal ? En Algérie, la sexualité morbide est une obsession – cette sexualité de l’interdit, assimilée au vice, poussée dans les marges. Ce sujet me préoccupe depuis toujours. Si vous vivez dans un goulag, que vous vous en échappez pour venir en terre libre, en France, en Europe, et que vous écrivez sur votre souffrance, que c’est lu, que cela rencontre du succès, pour autant, êtes-vous opportuniste ? Non.

Je veux que le monde où grandit ma fille la respecte et respecte sa liberté.

Est-ce à dire que vous assimilez votre souffrance à une forme de goulag intérieur ?

C’est un goulag intérieur. On veut brûler, enfermer, voiler le corps, voire l’ignorer. Et c’est plus difficile pour les femmes que pour les hommes. La liberté de ma femme lui coûte plus cher que la mienne. Je veux que le monde où grandit ma fille la respecte et respecte sa liberté. Ce n’est pas seulement un engagement intellectuel, c’est un engagement vital.

Votre livre sera-t-il lu dans votre pays ?

Il va sortir en Algérie dans quelques jours. Je fais ce que je peux pour ne pas être lu uniquement en France parce que cela me plaît, ou que cela paie bien et que j’y suis à la mode… Mais aussi de l’autre côté de la Méditerranée, dans mon pays.

Vous commencez votre livre par une évocation de Paris. Ce n’est pas seulement une fête, mais c’est une femme, une invitation à la liberté sexuelle. Pour autant, la France est régulièrement traversée par des polémiques politico-religieuses – mise en scène de femmes voilées dans des publicités, port de burkinis sur la plage ou autorisations de burkinis dans les piscines municipales. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’Occident peut s’embraser sur les affaires de corps et de religion. Les époques de rupture – montée des populismes en Europe, du radicalisme religieux – s’attaquent toujours au corps et, particulièrement, au corps des femmes. En France, la société débat de sujets dont elle a peur ou qu’elle ne comprend pas ou qu’elle manipule pour un usage politique immédiat. Mais il y a du débat, de la bataille, et c’est déjà une bonne chose. Moi, je suis contre le voile, contre l’asservissement du corps de la femme et du corps en règle générale.

Au Sud, on voile la femme. Au Nord, on la voile avec son corps.

Vous dites que l’Occident a également un rapport au corps pathologique. Comment le décririez-vous ?

Au Sud, on voile la femme. Au Nord, on la voile avec son corps. La femme n’est vue que par rapport à la valeur de son corps. Vous vous promenez et voyez sur les affiches, le corps quotidien de la femme, exposé dans les publicités par exemple, qui est fabulé, fantasmé. Cette plastique fonctionne comme un voile, une contrainte. On ne voit plus la femme qu’à travers ce corps idéalisé, ce corps-fantasme, enfermé dans des canons de mode.

Vous êtes-vous senti solidaire du mouvement MeToo ?

Oui, nous sommes entrés dans le siècle des femmes. Je veux rêver que nous avancions de pair. Le féminisme ne doit pas être exclusivement un procès de l’homme et de la masculinité, mais une tentative de guérir le masculin pour parvenir à un couple homme-femme bienveillant. Je suis né dans une culture algérienne patriarcale et conservatrice. Je traitais mes soeurs et ma mère de manière exécrable. Il était « normal » que je reste à table, assis, et sois servi par les femmes. Il m’a fallu du temps pour guérir.

Comment ?

Par les livres.

Par ce texte, de nouveau, vous prêtez le flanc à vos détracteurs qui vous accusent d’« essentialiser » l’islam et le monde arabe, comme si d’une certaine manière, vous enfonciez le clou par rapport à vos textes sur la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne.

J’assume. Le mot « essentialiser » est devenu comme « islamophobie », un mot à l’usage de l’inquisition plutôt que de la compréhension. On m’accuse de dire que nous, les Arabes, nous sommes mauvais par essence… Mais je n’ai jamais dit cela ! Il y a une pathologie à guérir, que nous masquons par une spécificité et une identité culturelle et religieuse. Ceux qui m’accusent d’« essentialiser » habitent ici, en Occident. Ce sont parfois des gens qui ne sont jamais allés en Algérie ou qui y vont en tant que touristes universitaires. Je n’aurais pas le droit de parler de ma réalité ? De remettre en cause ma culture ?

Ceux qui m’accusent sont parfois des gens

qui ne sont jamais allés en Algérie ou qui y vont en tant que touristes universitaires. 

Le fait d’être Arabe musulman ne vous préserve donc pas de l’accusation d’islamophobie. C’est un paradoxe monstrueux ! On me demande d’être la victime, de me taire et ce sont eux – ceux qui profitent d’une rente idéologique postcoloniale – qui vont parler à ma place. Ce qu’on me reproche au fond, ce n’est pas tant d’« essentialiser » mais d’atteindre à l’image narcissique mentale de ce pays et de cette culture… L’adjectif « islamophobe » clôt le débat, on ne peut plus parler. Mais c’est encore plus grave que ce que vous croyez car dans la presse populo-islamiste, le mot islamophobie est traduit par « détestation de l’islam » et non « peur de l’islam ».

Vous vivez-vous comme un dissident ou un traître à votre communauté ?

Les deux. Chez nous, il y a une fabrication du traître. Chez vous, il y a une fabrication du dissident. Moi, je fais ce que je dois faire.

Seul.

Non, il y a des gens qui valent beaucoup plus que moi. Des « facebookistes », des You tubeurs qui, en Algérie, sont en prison. Moi je suis trop célèbre pour que les autorités me touchent.

Avez-vous peur ?

Comme tout le monde, j’ai peur, mais la peur n’est pas au centre de ma vie. Disons que je vis très prudemment. Et je continue.

Kamel Daoud est un écrivain algérien d’expression française. Journaliste au Quotidien d’Oran, il a publié, entre autres, le roman Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014).