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« La guerre culturelle est déclarée »

Je pensais que ça arriverait, mais pas aussi vite !

La Grande Déraison paraît en français ces jours-ci, mais l’édition originale dans laquelle vous recensez les méthodes par lesquelles la gauche radicale a instrumentalisé les causes des femmes, des LGBT et des minorités ethniques, a déjà un an. Bref, l’actualité a prouvé la validité de votre propos. Pressentiez-vous la vague d’hystérie collective que nous connaissons depuis quelques mois ? Entretien avec Douglas Murray, par, Jeremy Stubbs

Douglas Murray. Je pensais que ça arriverait, mais pas aussi vite ! Notre problème fondamental est ce que j’appelle la « surcompensation ». Nous pouvons tous convenir que, historiquement, les personnes LGBT, comme les femmes et les personnes de couleur, ont subi des préjugés et des discriminations. La réponse actuelle est la politique de la réaction excessive temporaire. On peut comparer ce qui nous arrive au mouvement d’un pendule. Il y a un an, j’ai eu le pressentiment que, au lieu de revenir vers un équilibre, nous allions pencher encore plus dans le sens des groupes revendicateurs – et ce n’est pas fini.

Je cite dans le livre un certain nombre de penseurs, essentiellement néo-marxistes, dont les réflexions très explicites remontent aux années 1980.

La majorité de nos concitoyens, de droite comme de gauche, approuve la proposition suivante : toute personne doit pouvoir atteindre ce que lui permettent ses compétences et son ambition, indépendamment de son sexe, de sa sexualité ou de la couleur de sa peau. Mais à gauche, on prétend que des groupes importants œuvrent à empêcher ces personnes de devenir médecins, avocats ou politiciens. La gauche prétend aussi que la droite est raciste, sexiste et homophobe, qu’elle rêve d’un monde où les femmes seraient soumises aux hommes, l’homosexualité illégale et les Noirs des citoyens de troisième classe. Il s’agit donc de compenser, et même de surcompenser, par des quotas et de la discrimination positive, notamment à l’embauche, les torts faits aux minorités. À droite, nous devons montrer que cette approche ne fera qu’exacerber les divisions et l’angoisse générale. Malheureusement, nous avons laissé s’installer l’impression que le débat oppose une gauche antiraciste et une droite raciste.

Il n’y a aucune raison pour que l’assassinat de George Floyd par un policier du Minnesota, provoque des pillages à Stockholm ou des émeutes à Bruxelles

Comment ces extrémistes sont-ils arrivés à prendre en otage nos institutions, nos médias et nos politiciens ?

En jouant sur un malaise général face aux différences ! Face aux réelles différences qui existent entre les personnes, deux attitudes sont possibles : on peut tendre à leur effacement, ou on peut les attiser. L’ambition des libéraux, c’est d’éradiquer la différence ou, du moins, de la rendre sans importance. Mais des acteurs malhonnêtes cherchent aujourd’hui à exacerber, manipuler et dénaturer les divisions. Les nouvelles féministes, bien plus que leurs prédécesseurs, attisent délibérément les tensions entre les hommes et les femmes. Même chose avec les nouveaux antiracistes. Bref, qu’il s’agisse de race ou de genre, nous sommes entourés de faux pompiers qui sont de vrais pyromanes.

Le mouvement #BLM, qu’on ne trouve ni en Afrique ni en Asie, est un produit de l’Occident libéral, du capitalisme tardif, globalisé. C’est le produit d’un monde – pour retourner contre les progressistes un de leurs mots fétiches – « privilégié ». Il y a, paradoxalement, un certain génie dans cette stratégie qui consiste à se focaliser sur des questions qui inquiètent les citoyens ordinaires. Que ce soit en France ou au Royaume-Uni, la plupart d’entre nous savent que tout dans le passé de notre nation n’est pas parfait. Et loin de nous dire, très raisonnablement, que nous ne sommes pas comptables des turpitudes de nos ancêtres, nous écoutons plutôt la voix de notre culpabilité présumée. Cela nous rend vulnérables. La gauche sait qu’elle parle à un public intimidé, prêt à endosser n’importe quelle accusation outrancière. Et elle en profite.

Ne prêtez-vous pas à ces mouvements un machiavélisme dont ils sont incapables ?

Je cite dans le livre un certain nombre de penseurs, essentiellement néomarxistes, dont les réflexions très explicites remontent aux années 1980. À cette époque, même les gauchistes les plus arriérés ont compris que la révolution ne va pas se faire sur la seule base de la lutte des classes. Certains théorisent la substitution des minorités discriminées au prolétariat. Pour Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, il fallait créer une alliance incorporant les minorités sexuelles et raciales ainsi que les femmes qui, quoique non minoritaires, sont sous-représentées dans la société(1). À leurs yeux, la classe ouvrière, raciste et sexiste, était méprisable. C’est très révélateur. La pensée « intersectionnaliste », qui domine la gauche aujourd’hui et qui met l’accent sur l’appartenance à des groupes minoritaires, ne prend pas du tout en compte la classe sociale. La raison en est que les questions socioéconomiques sont transversales par rapport aux catégories que cette pensée met au centre de sa stratégie révolutionnaire. On peut très bien appartenir à une minorité et être privilégié sur le plan social. Si la gauche prenait au sérieux la question de l’inégalité, elle s’occuperait de toutes ses manifestations, y compris celles liées à la beauté physique. Toutes les études le montrent : les gens très beaux s’en sortent beaucoup mieux dans la vie, quel que soit leur choix de carrière.

 

François Bayrou favorable à une taxe sur le halal pour financer les mosquées

« Cette voie-là pour financer [les mosquées] est une voie qui mérite d’être explorée »

Une idée « maintes fois évoquée » sur un sujet « extrêmement polémique », a reconnu le patron du Modem

Francois Bayrou à Paris, le 22 septembre 2020. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

François Bayrou, président du MoDem, allié de la majorité présidentielle, s’est prononcé ce jeudi en faveur d’une taxe sur les produits halal qui pourrait permettre de financer le culte musulman.

Il était interrogé sur BFMTV et RMC sur cette idée maintes fois évoquée depuis les années 1990 visant les produits halal ou casher, mais jamais entrée en vigueur. Soulignant sa prudence face à « un sujet extrêmement polémique », il a estimé qu’« on peut réfléchir » à inscrire une telle mesure dans le projet de loi de lutte contre les séparatismes et pour la laïcité porté par le gouvernement.

Se doter de « ressources propres »

« Cette voie-là pour financer [les mosquées] est une voie qui mérite d’être explorée », car « quand on n’a pas de ressources » propres, cela permet à « des Etats étrangers de s’immiscer dans l’animation des communautés » avec « cette arme de faire des libéralités, de donner des moyens à des communautés qui n’en ont pas ». C’est pourquoi « on avait proposé il y a longtemps une contribution sur la certification, pas seulement halal mais casher aussi », a-t-il rappelé.

Le sujet est sensible : le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a créé un début de polémique en se disant « toujours choqué d’entrer dans un hypermarché » et de voir « de telles cuisines communautaires », précisant ensuite que ce qui le gênait n’était pas la vente de produits halal mais le fait qu’ils soient placés dans des « rayons spécifiques ».

Des accords avec des pays étrangers

Dans la lutte contre l’islamisme radical, l’ancien ministre a par ailleurs évoqué le sujet de l’aide internationale, plaidant pour que « la France, qui aide un très grand nombre de pays, [puisse] en contrepartie demander qu’il y ait des accords réciproques qui permettent de réaliser réellement les expulsions » d’individus étrangers radicalisés, que les pays d’origine n’ont souvent « pas envie d’accueillir ».

Il ne faut pas poser ce sujet « en termes de chantage, car la surenchère perpétuelle est très mauvaise conseillère ». Mais « il est naturel que dans les relations internationales, on puisse avoir une négociation sur les conditions de l’aide quand on aide, sur les accords réciproques notamment en matière de visas pour les étudiants, et en même temps demander qu’en contrepartie un pays assume les responsabilités qui sont les siennes à l’égard de ses ressortissants », a détaillé François Bayrou.

Le projet de loi sur les séparatismes doit être présenté le 9 décembre en Conseil des ministres. Après la décapitation d’un professeur, l’exécutif a annoncé qu’il pourrait être « enrichi » de mesures supplémentaires.

Après l’effroi, la France craint que Samuel Paty soit mort pour rien

Je croyais qu’on avait décidé de nommer les choses…

L’hommage national, c’est bien. Mais la plus belle manière d’honorer la mémoire de notre courageux collègue n’est-elle pas de faire en sorte qu’il ne soit pas mort pour rien? De tirer les leçons de son assassinat pour qu’il soit le seul et non le premierUn texte d’Ingrid Riocreux, spécialiste du langage médiatique

Paris, 21 octobre 2020, hommage national à l’enseignant d’histoire décapité, Samuel Paty © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22504966_000016

Je croyais qu’on avait décidé de nommer les choses. Alors pourquoi entendons-nous encore nombre de journalistes, de professeurs et d’hommes politiques affirmer : « il faut reconnaître que dans certains quartiers, il est difficile d’abor-der certains sujets avec certains élèves ». Ce qui est certain, c’est qu’en reconnaissant cela, on ne reconnaît rien du tout.

La parole officielle, c’est-à-dire le discours dominant, et lexicalement prescriptif, porté par la sphère politico-médiatique tente de maintenir la distinction entre islam et islamisme comme entre deux communautés étanches, à tout prix. Au prix même du sang. Plus surprenant, sur les forums de discussion entre professeurs et dans les messages syndicaux, l’une des principales préoccupations semble être encore et toujours d’éviter les amalgames.

Le lendemain de l’assassinat, nous professeurs avons reçu beaucoup de messages sur notre boîte électronique professionnelle, dont la teneur pouvait faire bondir. Je cite un extrait du message de la FSU (fédération syndical unitaire) : « [la FSU] demande que chacun s’abstienne de toute instrumentalisation politique. Elle refusera toute stigmatisation des musulmans. » Or, qui sont les « certains élèves » avec qui il est difficile de traiter « certains » sujets? Sont-ce des islamistes, de dangereux extrémistes fanatiques et sanguinaires, des « barbares » comme on le dit aussi par une métaphore aussi pudique que grandiloquente? Non, bien sûr, ce sont de simples musulmans. La plupart d’entre eux ne feraient pas de mal à une mouche et n’auraient jamais tué un professeur… mais peuvent approuver son assassinat. Cette mise à mort atroce a fait exploser la frontière artificielle savamment construite par le discours officiel de la grande presse et des politiciens pusillanimes entre islam et islamisme. L’assassin n’a été que le bras armé d’une révolte lancée par des musulmans outrés qui ne s’offusquent pas tous (ou pas tous réellement) de l’issue du scandale.

Bien entendu, nous aurons droit à quelques mesurettes de circonstance dont l’inefficacité n’aura d’égale que la mousse médiatique qui les entourera. Mais comme beaucoup de mes collègues, je n’ai plus guère d’espoir que la situation s’améliore. Je la crois condamnée à empirer inexorablement. Et comment ne pas déplorer, au demeurant, la réaction de tant de professeurs qui affirment fièrement qu’ils « continueront à éveiller l’esprit critique des élèves pour en faire des citoyens libres ». Continuez, vous avez raison : cela marche si bien. Il me semble qu’on prend comme une incitation à persévérer un événement qui devrait, tout au contraire, nous inciter à changer de méthode, et vite.

Rentrant de weekend dimanche soir, mon mari et moi traversions en voiture un quartier résidentiel tranquille non loin de chez nous et sommes tombés sur la sortie du dimanche d’une classe de caté coranique. Alors que la radio relatait en édition spéciale les manifestations d’hommage à Samuel Paty, cette vision nous a laissés bien pensifs et fort inquiets. Rien d’illégal, juste un grand barbu en djellaba bleue entouré d’une nuée d’enfants, rien qui puisse justifier un signalement à la police mais tout pour engendrer une forme de malaise chez quiconque assistait à ce spectacle. Et chez nous particulièrement : parce que les enfants qui faisaient cette sortie du dimanche avec leur terrifiant catéchiste, avec ce barbu bleu qui leur a sans doute répété que « tuer un professeur est mal mais se moquer du prophète est pire », ces enfants, dans dix ans, seront élèves dans le lycée où nous enseignons tous les deux. Et nous avons eu cette vision de notre gros lycée public sans histoire, notre gros lycée sympathique et agréable parce que nos élèves ne sont pas des bourgeois arrogants pourris d’argent mais des enfants issus des classes populaires ou de familles immigrées qui croient encore en l’école, où les groupes d’amis font encore merveilleusement fi des appartenances ethniques, où la religion donne lieu à des taquineries innocentes entre élèves, entre profs et même entre profs et élèves, notre lycée, nous avons entrevu ce qu’il sera dans dix ans, gangrené par la peur, rendu triste et sombre par les élèves du grand barbu en djellaba bleue, devenus grands, devenus dangereux.

Et Samuel Paty sera mort pour rien.

La terrible guerre des Grecs pour se libérer des Turcs.

 

Cinq siècles de révoltes, de guerres, de carnages entre les deux peuples

Après quatre cents ans de domination ottomane, les Grecs menèrent, au long du XIXe siècle, une longue guerre de libération nationale. Exprimée par Victor Hugo et lord Byron, la solidarité avec le peuple grec fut la grande cause du romantisme. Par Pierre Feydel

POURQUOI ON EN PARLE ?

Delacroix Eugène 1798–1863. “Scènes des massacres de Scio”, 1824. Paris, Musée du Louvre.

Erdogan sait entretenir les haines. L’islamisation de la basilique Sainte-Sophie, au cœur d’Istanbul, et celle de l’église Saint-Sauveur, dans ses faubourgs, sont autant de camouflets pour les Grecs. Un rappel de la prise de Constantinople, l’ancienne Byzance, capitale d’un empire dont la langue officielle était le grec. Des humiliations bien plus insupportables que la revendication des gisements sous-marins de pétrole ou de gaz en mer Égée par Ankara, alors qu’Athènes les estime dans ses eaux. Cinq siècles de révoltes, de guerres, de carnages entre les deux peuples semblent n’avoir jamais suffi.Le dernier massacre n’est pas si loin. Le 5 septembre 1955, à Salonique, une bombe explose au consulat turc, lieu de naissance de Mustafa Kemal Atatürk. Une provocation des services spéciaux de l’armée turque que dénonce la police grecque. En vain. Le lendemain, le quartier grec d’Istanbul est investi par des émeutiers qui pillent, violent, ou rouent de coups les Grecs et incendient les maisons et leurs commerces. Ce pogrom n’épargne ni les Arméniens, ni les juifs. On relève une cinquantaine de morts. La communauté grecque de la cité compte alors 135 000 membres. Cinquante ans plus tard, il en reste à peine plus de 2 000.

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Victor Hugo est encore un jeune homme blond, imberbe. Il a deux passions, Adèle, une amie d’enfance, et la poésie pour laquelle il commence à être apprécié. C’est alors un royaliste convaincu. Il a à peine 20 ans lorsque se produit, en 1822, le massacre de Chio, qui bouleverse l’Europe. Quelques années plus tard, il publie les Orientales un recueil d’œuvres où les drames grecs sont évoqués : « Les Turcs sont passés là. Tout est ruine et deuil./ Chio, l’île des vins n’est plus qu’un sombre écueil. » En mer Égée, cette terre d’à peine 842 km2n’est pas très loin des côtes turques. Un endroit prospère. Les Grecs se sont révoltés contre le sultan en mars 1821. Un an plus tard, ils tentent de gagner l’île à leur cause. Les notables hésitent à s’engager.

Pour leur forcer la main, 2 000 partisans grecs débarquent. Kara-Ali, l’amiral de la flotte ottomane, organise la contre-offensive. L’accompagnent 30 000 volontaires appâtés par le butin. Les troupes grecques se retirent. Aussitôt le massacre commence. Sur un peu plus de 100 000 habitants, 25 000 sont tués, 45 000 emmenés en esclavage. Trois mois plus tard, le capitaine Constantin Kanaris lance un brûlot qui coule le vaisseau de l’amiral ottoman. Kara-Ali et 2 000 marins turcs perdent la vie dans le naufrage. Un nouveau héros grec est né. Et la vengeance, cet impératif moral balkanique, satisfaite. Mais rien n’est fini. Tout commence dans ce conflit sauvage.

« Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, je veux de la poudre et des balles. » L’enfant du poème de Victor Hugo va rallier toute l’opinion publique européenne à sa cause. Sans doute parce que les massacres ottomans révulsent l’opinion, mais aussi parce que cette rébellion est celle de la liberté des peuples, du réveil de ces nationalités qui secouent tout au long du XIXe siècle le vieux continent, jusqu’à provoquer la Première Guerre mondiale.

Les Turcs ont envahi la Grèce dès le XVe siècle. Ils n’ont pas cherché à convertir les orthodoxes. Même si les chrétiens n’ont pas tout à fait les mêmes droits que les musulmans. Ils y ont donc installé une administration qui a, au fil du temps, perdu de son efficacité, laissé des potentats locaux abuser de leur pouvoir, augmenter la pression fiscale et s’avérer incapables de garantir la sécurité. À cette déliquescence s’est ajoutée la propagation des idées de la Révolution française, qui font leur chemin dans la bourgeoisie grecque.

« LA LIBERTÉ OU LA MORT »

Officiellement, la guerre d’indépendance grecque commence le 25 mars 1821. Au monastère d’Aghia Lavra, à Kalavryta, au nord du Péloponnèse, lorsque l’archevêque orthodoxe de Patras et 5 000 paysans font fuir les cavaliers turcs venus arrêter le métropolite. Voilà l’indépendance grecque proclamée.

En réalité, les membres de la société secrète révolutionnaire l’Hétairie, d’inspiration carbonariste (du nom de cette organisation clandestine, née en Italie, libérale, républicaine et anticléricale) ont déjà provoqué des troubles sur la côte nord du Péloponnèse. En janvier 1822, à Épidaure l’indépendance est proclamée par 59 représentants des régions soulevées. Le drapeau à croix blanche et à bandes bleues et blanches est arboré ; la devise du futur État grec proclamée : Elefthería í thánatos « La liberté ou la mort ».

Les insurgés remportent quelques succès dès les premiers mois et exécutent des Turcs. À Tripolizza, en plein Péloponnèse, 12 000 musulmans sont massacrés. En riposte, des Grecs sont tués à Istanbul, à Salonique, à Smyrne et dans d’autres cités. Le patriarche de Constantinople, Grégoire V chef de l’Église orthodoxe grecque, sera pendu. Son corps est exposé trois jours, puis livré à la foule. La guerre d’indépendance prend aussi des allures de guerre sainte.La réaction ottomane ne s’est pas fait attendre. Les troupes du sultan Mahmoud IIréoccupent le nord de la péninsule. Ce qui n’empêche pas les rebelles de poursuivre leurs opérations, d’où le drame de Chio.

La férocité de la répression turque révulse. La Grande-Bretagne menace de rompre ses relations diplomatiques avec la Sublime Porte. En Russie, le prince Golitsyne réunit des fonds pour aider les victimes, racheter des esclaves. En 1824, le roi Charles X achète pour le Louvre la toile d’Eugène Delacroix Scènes des massacres de Scio. Et le mouvement philhellène de soutien aux Grecs se propage à travers toute l’Europe. On y retrouve des libéraux qui seront en France sur les barricades de 1830 et plus tard animeront en Europe les révolutions de 1848. Mais aussi des chrétiens solidaires des orthodoxes martyrisés, d’anciens soldats de Napoléon qui veulent prendre leur part aux luttes pour la liberté, des intellectuels, des artistes, des figures du romantisme.

 

CIVILISATION CONTRE BARBARIE

Pour autant, les puissances ne veulent pas bouger. Après la chute de Napoléon, la Sainte-Alliance et ses congrès ont gelé les frontières des États européens et la nature de leur régime. Le but est simple : empêcher toute guerre, mais aussi toute révolution. Le prince Metternich, gendarme de l’Europe, est très attaché à cette chape de plomb qui écrase la liberté des peuples. Avec un stupéfiant mépris, le chancelier de l’Empire austro-hongrois lance un jour : « Les Turcs sont de fort bonnes gens. Ils égorgent les Grecs. Les Grecs leur coupent la tête. La révolution grecque est une question hors de civilisation. Que cela se passe là-bas ou à Saint-Domingue, c’est la même chose. » Mais ce que n’a pas prévu l’éminent diplomate, c’est que l’ampleur des tueries ottomanes créée une violente émotion qui va servir de catalyseur. Les comités philhellènes jaillissent partout en Europe.

Ce sont d’abord des comités suisses et allemands qui donnent le ton. Puis le centre de gravité du philhellénisme gagne Londres, Paris. Les amis des Grecs s’organisent partout, aux Pays-Bas, en Italie, en Scandinavie, en Prusse. Le choix est simple : la civilisation contre la barbarie. D’ailleurs, la Grèce n’est-elle pas le creuset de la culture européenne. Chateaubriand s’indigne : « Notre siècle verra-t-il des hordes de sauvages étouffer la renaissance d’un peuple qui a civilisé la terre… » Shelley, un des plus grands poètes britanniques, insiste : « Nous sommes tous des Grecs. Nos lois, notre littérature, notre religion, nos arts prennent tous leurs racines en Grèce. »

Donc, c’est dit, au nom d’une forme de gratitude civilisationnelle, l’Europe, l’Occident, la chrétienté n’a pas un droit mais un devoir d’ingérence en Grèce. Le colonel Baleste, d’origine corse, débarque en Crète. Il forme une unité sur le modèle européen, le Tacticon. Une quarantaine d’officiers italiens des guerres napoléoniennes encadrent la nouvelle formation. Lorsque Baleste est tué, c’est le piémontais Tarella qui le remplace. Un Wurtembourgeois, le général comte Karl von Normann-Ehrenfels rejoint à Péta, en Épire, le Tacticon et des volontaires philhellènes qui forment le carré pour résister aux Turcs. Ils sont finalement vaincus, leurs bataillons massacrés. Mais la gloire est acquise.

Le colonel Charles Nicolas Fabvier un artilleur de Napoléon, flanqué du chef d’escadron Auguste Regnaud de Saint-Jean d’Angély, hussard et ex-ordonnance de l’Empereur qui finira maréchal de France, réorganise le Tacticon. Le capitaine d’artillerie Pauzé met sur pied une école centrale militaire. Arrivent plus tard un afflux de volontaires allemands et suisses sous les ordres d’un général bavarois, Carl Wilhelm von Heideck. Les bataillons philhellènes compteront jusqu’à 4 000 hommes. Ils vont s’illustrer lors de la prise d’Athènes par les Turcs en sauvant la garnison de l’Acropole.

Depuis 1824, les affaires des insurgés grecs vont assez mal. Le sultan a reçu l’aide de son vassal, le pacha d’Égypte Méhémet-Ali, qui lui envoie Ibrahim Pacha, son fils. Ce dernier envahit la Morée avec une armée équipée et entraînée qui ravage le pays. En 1826, il met le siège devant Missolonghi, un endroit stratégique à l’entrée du golfe de Corinthe. La ville a déjà été plusieurs fois assiégée par les Turcs, jusque-là repoussés.

Un personnage flamboyant y a débarqué le 5 janvier 1824 : George Gordon Byron, sixième baron Byron de Rochdale, une véritable star du romantisme. Un poète exalté, mais aussi un personnage sulfureux. Ce « libertin effronté », comme il se qualifie lui-même, est aussi un ardent partisan de la liberté. Lorsqu’il débarque en uniforme rouge dans Missolonghi, il est accueilli avec chaleur par Aléxandros Mavrokordátos une des grandes figures de l’indépendance grecque et qui sera plusieurs fois Premier ministre de son pays libéré. Byron ouvre sa bourse, paie des soldes, tente de créer et d’armer une troupe. Saisi par les fièvres de cette ville marécageuse, il meurt le 19 avril 1824. Pour les Grecs, il est quasiment mort au combat. Le voilà en tout cas honoré comme un héros de l’indépendance. L’Europe romantique est en deuil.

 

INTERVENTIONS EUROPÉENNES

Ibrahim Pacha finira deux ans plus tard par s’emparer de ce symbole de l’héroïsme grec. Cernés, affamés, épuisés, les derniers défenseurs de la cité tentent une ultime sortie. Trois colonnes se jettent sur les Turcs. En première ligne, 2 000 combattants, derrière eux, 5 000 vieillards, femmes et enfants, armés eux aussi. Les Turcs les massacrent, mais 1 800 d’entre eux parviennent à s’échapper. Lorsque les Ottomans pénètrent dans la ville, les survivants se font exploser dans leurs poudrières. Les prisonniers sont exécutés ou vendus comme esclaves. Sur les remparts, les vainqueurs disposent 3 000 têtes tranchées. Cette fois, c’est trop. L’héroïsme grec est d’autant sublimé par la fureur sanglante des Ottomans. Le philhellénisme est au comble de l’exaltation. Rossini, directeur du théâtre des Italiens, à Paris, organise un concert en hommage aux assiégés. Les étudiants se précipitent aux Tuileries pour convaincre le roi Charles X d’aider les Grecs. Eugène Delacroix connaît avec son tableau la Grèce sur les ruines de Missolonghi un triomphe. Jean-Gabriel Eynard, financier et diplomate suisse, et le roi Louis Ier de Bavière dépensent des fortunes pour racheter des femmes et des enfants de Missolonghi vendus comme esclaves en Égypte. Pouchkine plaide en Russie pour la Grèce.

Metternich a perdu. La France, la Grande-Bretagne et la Russie, par le traité de Londres, reconnaissent l’autonomie de la Grèce et décident d’intervenir. Le 20 octobre 1827, une flotte anglo-française détruit, pratiquement à l’ancre, 60 navires turcs et égyptiens dans la baie de Navarin, à l’ouest du Péloponnèse. En 1828, 15 000 soldats français sous les ordres du lieutenant général Nicolas-Joseph Maison débarquent en Grèce. Ils s’emparent de toutes les places fortes de la Morée en un mois. Les troupes régulières grecques prennent le relais. Missolonghi est repris. La même année, les soldats du tsar envahissent la Turquie et conquièrent la Géorgie. Le sultan cède. Le traité de Constantinople, le 21 juillet 1832, consacre l’indépendance grecque après dix ans d’effroyables combats. Une petite Grèce réduite au Péloponnèse et à quelques îles des Cyclades voit le jour. Et les puissances affublent le jeune état d’un roi d’origine bavaroise. Othon Ierse révèle un homme autoritaire qui refuse tout projet de Constitution. Il sera renversé en 1862. La marche des Grecs vers leur liberté sera encore longue.

Assassinat de Samuel Paty : « Des idéologues sèment et ça a poussé dans la tête de ce garçon »

La mission de tuer est supérieure à sa propre vie.

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Le collège de Conflans, deux jours après l’attentat / Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Christophe Caupenne, ancien négociateur du Raid,  ancien commandant de police met l’accent sur l’influence qu’ont pu exercer ceux qui ont placé une cible sur le professeur. Du terroriste de Conflans, on sait peu de choses. Abdoullakh Anzorov, ce Tchétchène de 18 ans qui a décapité un professeur d’histoire-géographie, était inconnu des services de renseignement. Mais ses actes de barbarie, son mode opératoire, sa soif d’en découdre avec les policiers, ses messages vengeurs contre Samuel Paty, nous éclairent sur son profil psychologique. Déchiffrage avec Christophe Caupenne, ancien négociateur du Raid. Pendant ses dix ans au sein de l’unité d’élite, il est intervenu auprès de trois cents forcenés, et passé expert dans l’art de percer les cloisons mentales les plus étanches.

Les Tchétchènes sont plutôt sur des actions communautaires Les filières tchétchènes jugées en France en 2006 avaient des projets d’attentat en groupe. Là, c’est un désoeuvré qui a voulu incarner la nécessité de défendre idéologiquement le prophète. Il est alors sous une double emprise : sa fidélité vis-à-vis de l’islam et sa loyauté aux musulmans fondamentalistes. Les ressortissants tchétchènes, prisonniers de leur image de guerriers absolutistes, se sentent dans l’obligation d’être des combattants. On l’a vu lors de l’immense rassemblement à Dijon, ils avaient dit aux forces de l’ordre de ne pas venir.

Les plus fragiles sont dans la tranche d’âge 18-25 ans. Eux ont tout à prouver. Jeunes, ils sont protégés par le groupe. Lorsqu’arrive l’émancipation, ils sentent une obligation de se montrer à la hauteur. Même quand on est mince, pas costaud, il est difficile de se dissocier de cette ultraviolence véhiculée par toutes les filmographies, des Tchétchènes guerriers et absolutistes, n’ayant peur de rien.

Abdoullakh Anzorov s’est rendu devant le collège pour repérer sa victime, qu’il ne connaissait pas personnellement, qu’il désigne ensuite comme un « chien de l’enfer » prétendant se venger de celui « qui a osé rabaisser Mouhammad ». 

Il est fier d’être un combattant. Jusque-là, il n’était connu que pour des faits de petite délinquance. C’est en somme un suiveur qui devient leader. Et il est dans une démarche mortifère : il s’en va affronter les forces de l’ordre en leur tirant dessus avec un pistolet d’Airsoft. Il se jette sur eux, poignard à la main, sachant très bien qu’il va mourir. Il est dans une impasse cognitive, il n’y a pas d’autre issue que la mort. C’est un « suicide by cop » (suicide par la police, NDLR). Quand j’étais commandant et patron des négociateurs au Raid, j’ai vu plusieurs de ces individus venir affronter l’unité d’intervention, pour se faire tuer. Ils savent que tout est perdu. La mission de tuer est supérieure à sa propre vie.

Dès le départ, il était donc dans une logique kamikaze. 

Totalement. Il a tout sur lui pour aller au bout de son acte, même de quoi provoquer la police. Son arme d’Airsoft n’allait pas l’aider à tuer le professeur. L’impréparation est totale, mais la préméditation est indiscutable.

L’acte en lui-même, le fait de trancher une tête de sang-froid, à l’aide d’un couteau de 35 centimètres, paraît particulièrement barbare… et surréaliste.

Le couteau de 35 cm fait partie de l’arsenal imaginaire et fantasmatique du personnage. C’est le sabre de Saladin. Il n’avait pas besoin de ça, il faut juste un couteau tranchant pour procéder à une décollation. Peut-être s’est-il motivé en allant voir des vidéos de décapitation de Daesh qui abondent sur le Dark Net. Ce mode opératoire est le meilleur moyen d’effrayer le monde. Quelle image laisse-t-il ? Celle d’un acte horrible, celle de la justice de l’Etat islamique dans son califat, d’une justice moyen-âgeuse. On tranche la tête, on sort l’âme du corps : pour arriver à une telle transgression des freins moraux, il faut déshumaniser sa cible. Dès lors que l’Autre n’est plus humain, il est permis de faire n’importe quoi.

Nous, nous avons des freins moraux, mais ce garçon se dit qu’il ne sera pas jugé par la justice des hommes, mais divine. Seul Dieu lui dira si ce qu’il a fait est bien ou non. Dès lors qu’il prépare son acte, il n’appartient plus à la communauté des hommes, c’est fini.

Comment peut-il en arriver à une telle déconnexion ?

Il a suffi que des mentors, des gens malins lui laissent entendre : « Si tu veux faire, fais ». Ces idéologues, qui se sentent une nécessité de faire du prosélytisme partout, sèment. Et à un moment donné, cela pousse quelque part. Là, ça a poussé dans la tête de ce garçon.

Car le passage à l’acte seul, isolé, décorrélé de tout contact, est rare. Deux facteurs sont aggravants pour le fonctionnement psychique. Le premier, c’est la famille, qui peut tellement se révolter face à une offense faite à Dieu, que l’enfant se sent obligé d’incarner celui qui va rétablir l’ordre. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas ici. Le second, ce sont les relais immédiats, communautaires ou relationnels, pas nécessairement tchétchènes. Des islamistes influents qui, en tant que mentors, créent une obligation morale à ceux qui les écoutent. Là il est possible que ce garçon ait été révolté par ce qu’on lui racontait, des choses inexactes, partielles…

En toute vraisemblance, Anzorov, qui utilisait Twitter, a en effet visionné des vidéos relayées en ligne, qui ont popularisé la polémique liée à la diffusion des caricatures du prophète, au collège de Bois-d’Aulne. Celle du parent d’élève Brahim C., suivie de celles du prédicateur islamiste Abdelhakim Sefrioui qui parle d’un professeur « voyou » dont il réclame la « suspension immédiate » parce qu’il aurait « agressé, humilié devant leurs camarades » des « enfants de 12-13 ans, musulmans »… 

Il a pu se radicaliser tout seul par le visionnage de ces vidéos — celles-ci et d’autres — mais indiscutablement, cette polémique, lancée par Sefrioui, a forcément eu un impact. A partir du moment où on un mentor se positionne, qu’il paraît sincère, l’offense se partage émotionnellement.

Pour certains membres de communautés étrangères, qui ne sont pas dans les repères de la communauté nationale classique, offenser Dieu paraît inepte, incompréhensible. Le logiciel est binaire : gentils d’un côté, méchants de l’autre. Il y a les respectueux et les offenseurs, ce qui permet de donner du sens à cette situation. Dans leur concept moral, la laïcité n’existe pas…

La laïcité, un outil contre les religions en France ?

C’est le thème du septième épisode de la série « La Casa del Hikma ».

La laïcité, tout le monde en parle. Et vous qu’en savez-vous ? C’est le thème du septième épisode de la série « La Casa del Hikma ».

Vidéo – La Casa del Hikma : la laïcité, un outil contre les religions en France ?
 
La laïcité est régulièrement l’objet – et, à bien d’occasions, un prétexte – de débats houleux et à des polémiques ces dernières années en France.

Ces débats, qui viennent agiter l’actualité, naissent parfois d’incompréhensions mais aussi, beaucoup, d’une instrumentalisation à des fins politiques ou idéologiques de ce qu’est la laïcité dans ses fondements ; débats qui, à leur tour et dès lors qu’ils ne sont pas entourés de sérénité, appuient des idées reçues au sein de la société. Celles opposant laïcité, religions et liberté religieuse sont parmi les plus tenaces.

La laïcité est-elle une arme contre les religions de nos jours ? Est-ce un principe qui érige l’athéisme comme « la » bonne religion en France ? 

La laïcité empêche-t-elle la liberté de culte ? Est-elle un outil agissant contre la visibilité religieuse ? Faut-il garder sa foi en privé, ne pas l’exposer dans l’espace public, pour être une personne respectueuse de la laïcité ?

C’est autour du tryptique républicain – Liberté, Égalité, Fraternité – que doit s’articuler la laïcité dans sa pratique, plaide Jean-Louis Bianco. « Parce qu’être laïque, ça veut dire qu’on a des convictions et qu’on respecte celles des autres », note le président de l’Observatoire de la laïcité.