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Que préconise l’Église sur la vaccination ?

Soucieuse du bien commun, la Conférence des évêques de France (CEF) continue d’inviter chacun à se mobiliser contre le virus.

Alors que le gouvernement pousse les Français à la vaccination, quelle est la position de l’Église sur le sujet ? Si le pape se pose en ardent défenseur de la vaccination, l’Église de France est moins prescriptive et appelle les catholiques à « prendre leur propre responsabilité ».
 
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Le pape François, au Vatican, le 18 juillet 2021.  • VATICAN MEDIA/CPP/IPA/ABACAPRESS.COM

« Soucieuse du bien commun, la Conférence des évêques de France (CEF) continue d’inviter chacun à se mobiliser contre le virus. Elle appelle les catholiques à entrer dans cette perspective en prenant leur propre responsabilité vis-à-vis du vaccin », a déclaré la CEF le 13 juillet 2021, au lendemain du discours d’Emmanuel Macron annonçant la mise en place d’un passe sanitaire.

« L’Église ne prescrit rien, elle laisse à chacun sa liberté de conscience,décrypte Laurent Stalla-Bourdillon, prêtre du diocèse de Paris et enseignant au Collège des Bernardins. Sa responsabilité est de rehausser chez les citoyens la conscience de leur engagement, de leur liberté et du commun. À la société, ensuite, de parvenir à un consensus, ce qu’elle a de plus en plus de difficultés à faire. »

Liberté individuelle contre bien commun

« Enfermés depuis des années dans une logique de libertés individuelles qui priment sur tout, nous avons perdu le sens du bien commun. Résultat, l’autorité politique use de son pouvoir pour le générer artificiellement via des obligations », poursuit le prêtre.

Au Vatican, le pape a adopté un ton plus tranchant. Lui-même vacciné depuis janvier 2021, il a très clairement appelé à faire de même, parlant à la télévision italienne du « négationnisme suicidaire » des antivax.

« Il faut nuancer les positions romaines, décrypte Marie-Jo Thiel, médecin et théologienne. Le pape a pris cette position extrêmement claire, mais d’autres locuteurs au Vatican, chacun dans leur rôle, se sont aussi prononcés ».

De la moralité de la vaccination

La Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), « une instance juridique et dogmatique », a ainsi publié une note sur le sujet, le 21 décembre 2020. L’Église était alors interpellée avec insistance sur le recours dans le procédé de fabrication de certains vaccins, particulièrement celui d’AstraZeneca, à des chaînes cellulaires issues de tissus obtenus à partir d’avortements effectués au siècle dernier.

Pour la CDF, il est « moralement acceptable » d’utiliser de tels vaccins car « la coopération au mal (coopération matérielle passive) de l’avortement provoqué d’où viennent les lignes cellulaires » est « lointaine ». En outre, « le devoir moral d’éviter cette coopération matérielle passive n’est pas contraignant s’il y a un grave danger tel que la diffusion, autrement impossible à arrêter, d’un agent pathogène grave », situation à laquelle semble correspondre la pandémie de Covid-19.

La CDF soutient également que « la moralité de la vaccination dépend non seulement du devoir de protéger sa propre santé, mais aussi du devoir de poursuivre le bien commun ». Elle rappelle néanmoins que la vaccination n’est pas une « obligation morale », et qu’elle doit être « volontaire ».

Des enjeux bioéthiques profonds

Une troisième instance vaticane a pris la parole sur la vaccination en février 2021 : l’Académie pontificale pour la vie, dont fait partie Marie-Jo Thiel. « Nous avons pris une position ouverte, plus nuancée que celle du pape, mais incitant à se faire vacciner au nom de la responsabilité éthique et d’une autonomie que j’appelle “relationnée”, c’est-à-dire tenant compte des autres », résume la théologienne.

Pour cette experte en bioéthique, l’Église « ne peut pas se taire sur ces questions qui touchent à la vie et à la dignité humaine ». Des enjeux majeurs et profonds sous-jacents au débat vaccinal actuel.

Bien-être animal et islam

 « Le Coran reconnaît à l’animal une conscience et une spiritualité »

Des théologiens et intellectuels musulmans proposent une réflexion à partir des sources coraniques et prophétiques sur le statut de l’animal dans l’Islam. Entretien avec Omero Marongiu-Perria, sociologue, musulman et végétarien.
 
 
 
Préparation de la fête de l'Aïd-el-Kébir, en 2019, à Mulhouse.

Préparation de la fête de l’Aïd-el-Kébir, en 2019, à Mulhouse. • PHOTOPQR/L’ALSACE/MAXPPP

Le 20 juillet 2021, un milliard et demi de musulmans célèbrent l’Aïd-el-Kébir ou Aïd-el-Adha, la principale fête annuelle de l’islam. Celle-ci clôt les principaux rites du mois de pèlerinage par le sacrifice d’un animal, généralement un mouton. Ce geste est accompli en mémoire de la confiance d’Abraham, prêt à offrir son fils et de la substitution, par Dieu, de l’enfant par un agneau. Ce rituel de la plus haute importance dans les familles musulmanes est aujourd’hui remis en question par des théologiens et des intellectuels au sein même de l’islam, pour des raisons éthiques et écologiques.

Omero Marongiu-Perria

Omero Marongiu-Perria.

Le sociologue Omero Marongiu-Perria a dirigé un ouvrage collectif, l’Islam et les animaux, qui analyse les apports théologiques, juridiques et mystiques sur le statut de l’animal au fil de l’histoire de la pensée musulmane. Ce livre explore également des sujets qui font souvent polémique : le sacrifice de l’Aïd-el-Kébir est-il une obligation dans le contexte contemporain ? Une viande est-elle licite (halal) uniquement par la façon dont l’animal est mis à mort ? Est-il possible de vivre pleinement les prescriptions de l’islam tout en étant végétarien ?

Pour répondre à ces questions, Omero Marongiu-Perria, Français au patronyme sarde, converti jeune adulte à l’islam, s’appuie sur les sources coraniques et les traditions prophétiques (ou hadiths) qui affirment clairement que l’animal a une conscience et qu’il est en communication avec le divin.

Votre livre s’inscrit-il dans le mouvement général d’attention à l’environnement, au climat, aux autres vivants ?

Il y a indéniablement une tendance chez les musulmans des classes moyennes et supérieures, soucieux de la qualité de leur alimentation, à porter un regard critique sur la production de leur nourriture. Ce mouvement existe depuis une vingtaine d’années, mais s’est affirmé quand les conditions d’élevage, de transport et d’abattage des animaux de boucherie ont été révélées au grand public par des associations comme L214.

En Belgique, par exemple, l’association Green Halal cherche à promouvoir le bien-être des animaux d’élevage, tout en préconisant une moindre consommation de viande et de meilleure qualité. Parallèlement, dans les pays arabes, on débat sur les réseaux sociaux de la « personnalité animale » qui se traduit pour certains par le refus de consommer de la viande. La question de l’Aïd-el-Kébir est un point de tension dans ces débats entre musulmans.

Ce sacrifice n’est-il pas une obligation ?

Il est lié au pèlerinage et fait partie des rites qui préexistaient à l’Islam et que le prophète a réinvestis. Mais en aucun cas les premiers musulmans n’ont considéré qu’abattre un animal le jour de l’Aïd faisait partie des obligations rituelles. Cette idée s’est imposée peu à peu, alors que l’islam devenait une religion instituée. Beaucoup de musulmans y voient aujourd’hui un geste d’appartenance incontournable à l’islam, mais d’autres, notamment dans les pays du Golfe, n’égorgent plus. Ils font un don à une association humanitaire, ce qui me semble plus proche de l’esprit de cette fête.

L’abattage d’un animal à l’époque du prophète avait pour fonction première la redistribution de nourriture. Dans une économie de pénurie, la viande était séchée et consommée en plusieurs mois. Quel sens cela prend-il aujourd’hui dans un contexte d’abondance, où perdure la pauvreté ? Il faut trouver des voies de dépassement du sacrifice animal à travers des aumônes, des projets caritatifs.

Sur quelles références religieuses s’appuient vos réflexions sur le rapport à l’animal ?

Dans la perspective coranique, les frontières de l’« humanitude », ce qui fait la spécificité de l’être humain, sont floues. Le Coran mentionne que les éléments du cosmos sont dotés de la capacité de raisonnement. Il restitue la parole de la fourmi et de la huppe. C’est un corbeau qui apprend à Caïn la façon d’enterrer son frère après qu’il l’eut assassiné.

Le Coran souligne ainsi : « Il n’existe pas de bêtes sur terre ni d’oiseau volant de ses propres ailes qui ne forment des communautés semblables à vous » (Coran 6, 38). Plusieurs textes de la tradition prophétique (les hadiths ou dits du Prophète) parlent de la capacité des animaux à interagir avec un monde qui nous est invisible.

Comment, à partir des sources, définissez-vous le concept de conscience animale ?

Cela renvoie à trois choses. Si les animaux ont reçu le souffle de vie, cela pose la question de l’âme : les animaux ont-ils reçu ce souffle au même titre que les humains ? C’est un débat chez les théologiens musulmans.

Par ailleurs, le Coran est explicite sur le fait que les animaux ont une conscience spirituelle. Ils sont dans une posture d’adoration et de dévotion à Dieu. Ainsi, dans la tradition soufie, l’animal a toujours été une source d’inspiration. Ibn ‘Arabi citait des animaux parmi ses maîtres spirituels.

Le troisième élément renvoie à l’intelligence. Est-ce que les animaux sont dotés d’une conscience dans le sens où ils peuvent percevoir et exprimer la douleur, la joie, la peine ? Depuis les années 1980, les recherches en éthologie animale répondent par l’affirmative à cette question.

Qu’est-ce qui fait la spécificité de l’être humain dans ce cas ?

La venue sur terre d’Adam achève les étapes de la création du monde. Le livre raconte que Dieu a proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes de porter la responsabilité de la création, ce qu’ils ont refusé. Le Coran évoque cette responsabilité à travers la notion de dépôt, amâna. L’être humain est celui qui parmi les créatures a accepté ce « dépôt » (Coran 33, 72).

C’est pourquoi l’être humain porte la responsabilité de sa liberté, corollaire de la capacité d’agir et de transformer le monde que Dieu lui a confié. Il a ainsi pris le titre de khalife, c’est-à-dire de successeur, celui qui vient à la suite de Dieu. Du fait de sa responsabilité qu’il a acceptée, il aura des comptes à rendre plus importants que les autres êtres.

Comment situez-vous cette réflexion autour de l’animal dans la pensée islamique ?

Sans remettre en cause le bien-fondé de l’alimentation carnée, des juristes se sont toujours interrogés sur les conditions éthiques qui permettent de combler cette injustice faite à l’animal qu’est sa mise à mort. Le juriste marocain Fatih Kamal, l’un des contributeurs à l’ouvrage, décrit l’émergence de la personnalité animale dans le droit musulman contemporain.

Dans sa thèse de doctorat obtenue en France à l’université de Limoges, il montre que le bagage éthique est clairement présent dans les textes de l’islam : un animal doit être abattu pour en consommer la chair, mais en sorte qu’il souffre le moins possible. Une viande véritablement halel est celle de l’animal qui a été bien traité et dont la mise à mort a été le plus rapide et le moins douloureuse possible.

Justement, pourquoi refuser l’étourdissement préalable lors de l’abattage à échelle industrielle ?

Pour des raisons qui relèvent de l’ignorance et du business lié au halal et au cacher. Les études vétérinaires indiquent qu’un bovin saigné met entre trois et sept minutes avant de perdre conscience. Or les cadences sont telles que certains abattoirs commencent à dépecer des animaux alors même qu’ils n’ont pas perdu conscience. La première décision éthique serait de ralentir les cadences.

Par ailleurs, les pratiques d’étourdissement sont très maîtrisées et garantissent que l’animal perd conscience sans être tué. Il est ensuite vidé de son sang comme l’exige la loi religieuse. Il serait d’ailleurs simple de contrôler que l’animal inconscient est vivant et de refuser les bêtes mortes avant la saignée.

Pourquoi les abattoirs qui assurent l’abattage halal n’étourdissent pas s’il n’y a pas de problème ?

Parce qu’il y a des associations juives et des associations musulmanes qui travaillent de concert pour faire du lobbying au niveau européen. Au sein de l’Union européenne, l’abattage sans étourdissement est interdit, mais autorisé sur dérogation pour les juifs et les musulmans. J’affirme, pour ma part, que l’abattage industriel tel qu’il est pratiqué aujourd’hui ne respecte pas l’éthique islamique de la mise à mort des animaux.

Plutôt que refuser l’étourdissement de l’animal, travaillons à l’échelle locale, avec des petits abattoirs, au plus proche des producteurs. L’étiquette halal devrait garantir que l’animal a été élevé dans les conditions les plus saines, les plus éthiques, avec un abattage qui garantit que l’animal a souffert le moins possible. Ce qui inclut l’étourdissement avant abattage.

Quel a été votre propre cheminement dans cet intérêt pour les animaux ?

Ma réflexion a débuté à la fin de la trentaine, à cause de problèmes de santé qui m’ont conduit à limiter ma consommation de viande de manière intuitive. Peu à peu, j’ai eu l’intime conviction que la production industrielle de viande était aux antipodes des préceptes éthiques musulmans en matière de soin apporté à l’animal. J’ai alors entamé des recherches et pris conscience que l’animal était doté d’une intelligence, d’une personnalité et d’un rapport à Dieu qui lui sont propres.

J’étais confronté à un conflit éthique, à une dissonance dans ma vie de croyant et j’ai voulu explorer d’autres pistes. J’accepte parfaitement que d’autres personnes, musulmanes ou non, aient un rapport différent à l’animal, estimant notamment que Dieu nous a permis d’être des prédateurs. Cependant, je suis devenu très sensible aux conditions de vie des animaux, et la cruauté de l’être humain à leur endroit m’interpelle. Mon cheminement a pris du temps : il a commencé par une attention à ma santé pour aboutir à une réflexion sur ma place en tant qu’être humain dans le monde et celle que je dois laisser aux autres.L’Islam et les animaux, sous la direction d’Omero Marongiu-Perria, Atlande, 12 €.

Le Parlement adopte le projet de loi contre “le séparatisme”

Le texte “Respect des principes de la République”, présenté comme un remède à “l’OPA islamiste”, a été validé

Le Parlement adopte définitivement le projet de loi controversé contre “le séparatisme”

Le Premier ministre Jean Castex devant les députés à Paris, le 13 avril 2021.

Le Premier ministre Jean Castex devant les députés à Paris, le 13 avril 2021.
© Stéphane de Sakutin, AFP

Lors d’un ultime vote de l’Assemblée, le Parlement français a définitivement adopté, vendredi, le projet de loi controversé contre le séparatisme et sa série de mesures sur la neutralité du service public ou encore sur l’encadrement de l’instruction en famille. 

Le Parlement a mis un point final, vendredi 23 juillet, au projet de loi controversé de lutte contre le séparatisme, adopté définitivement via un ultime vote de l’Assemblée et vivement critiqué par la gauche comme la droite.

Après sept mois d’allers et retours entre Palais Bourbon et Sénat, le texte “Respect des principes de la République”, présenté comme un remède à “l’OPA islamiste”, a été validé par les députés par 49 voix pour, 19 contre et 5 abstentions.

Dans un baroud d’honneur, Jean-Luc Mélenchon a défendu en vain une dernière motion de rejet préalable contre une “loi antirépublicaine” à “vocation anti-musulmane” selon lui.

Mais le texte est “de portée générale” et “ne traite pas des rapports avec une seule religion”, a assuré le président de la commission spéciale François de Rugy (LREM).

Porté par le ministre Gérald Darmanin, il contient une batterie de mesures sur la neutralité du service public, la lutte contre la haine en ligne, la protection des fonctionnaires et des enseignants, l’encadrement de l’instruction en famille, le contrôle renforcé des associations, une meilleure transparence des cultes et de leur financement, et encore la lutte contre les certificats de virginité, la polygamie ou les mariages forcés. 

Opposition de la gauche et de la droite 

Les députés LFI, PCF, PS et LR ont voté contre, pour des raisons différentes. Les socialistes notamment y voient un “rendez-vous manqué avec la République” et une marque de “défiance à l’égard des associations”, quand la droite le résume à “une addition de mesurettes” sans “ambition” pour “faire reculer les islamistes”.

Droite et gauche s’accordent cependant sur les risques pour la liberté d’association, qui motivent des recours respectifs auprès du Conseil constitutionnel.

Seuls les trois groupes du bloc majoritaire, LREM et ses partenaires Modem et Agir, se sont prononcés pour. Isabelle Florennes (MoDem) a toutefois exprimé “quelques bémols”, déplorant l’absence finale de mesures sur la neutralité au sein des bureaux de vote ou dans les universités.

>> Loi sur le séparatisme : une loi contre l’islamisme ou contre l’islam ?

Le RN s’est abstenu, comme les élus du groupe Libertés et territoires et également deux “marcheuses” de l’aile gauche, Sonia Krimi et Sandrine Mörch.

Cette adoption est intervenue après celle, jeudi, du projet de loi “prévention d’actes de terrorisme et renseignement”, qui prévoit la pérennisation dans le droit commun de dispositifs issus de l’état d’urgence expérimentés depuis 2017 via la loi “sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme” (Silt).

Pour le gouvernement, les deux textes régaliens s’articulent comme une double lame face à la “menace”. Des nouvelles “lois liberticides” qui participent à “l’emballement sécuritaire”, dénoncent avec force les défenseurs des libertés publiques.

Au Palais Bourbon, la majorité a recentré un texte fortement droitisé par le Sénat avec des mesures contre le port du voile ou renforçant la “neutralité” à l’université. Les sénateurs avaient également assoupli les règles de l’instruction à domicile. 

Une adoption qui a pris du retard à cause du nouveau projet de loi anti-Covid

L’ultime échange à la Haute Assemblée dominée par l’opposition de droite s’est soldé, mardi, par l’adoption d’une motion de rejet des rapporteures Jacqueline Eustache-Brinio (LR) et Dominique Vérien (centriste), par 205 voix contre 115. 

Les rapporteures ont regretté que “la majorité des députés n’entende pas trouver avec le Sénat le moyen de progresser sur les sujets graves que sont la neutralité de l’État, la laïcité et le vivre ensemble”.

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine

Rapporteur général du projet de la loi à l’Assemblée, Florent Boudié (LREM) avait lui dénoncé “l’obsession pathologique” des sénateurs sur la question sensible du voile.

Le projet de loi s’attaque par petites touches aux équilibres de la loi de 1905, aux libertés de culte, d’association et d’enseignement. Société civile, associations, certains cultes : les mécontentements se sont multipliés sans jamais s’agréger. Et les aléas de la crise sanitaire ont relégué au second plan les débats. 

Pour son adoption définitive, retardée de 24 heures en raison du nouveau projet de loi anti-Covid, le texte est encore éclipsé par le passe sanitaire et l’explosion de contaminations liées au variant Delta.

Le texte a cependant fait l’objet de vives attaques de la part de certains dirigeants et mouvements islamistes à travers le monde, en particulier la Turquie de Recep Tayyip Erdogan. Il a provoqué des mois de tensions entre Paris et Ankara au milieu d’autres frictions géopolitiques. 

Avec AFP

Le petit guide philosophique pour réussir son été, par M. Onfray

Malmenés par la pandémie de Covid-19, les Français ont repris le chemin des vacances avec le désir de revivre et de se retrouver.

GRAND ENTRETIEN – Malmenés par la pandémie de Covid-19 qui n’en finit pas, les Français ont repris le chemin des vacances avec le désir de revivre et de retrouver un peu de légèreté. Ce qui n’est pas incompatible avec la recherche de sens ou d’élévation, comme l’explique le philosophe. Propos recueillis par Jean-René Van der Plaetsen.

 

«Le calme, le silence, la méditation, la solitude sont les choses du monde les moins partagées… Ce sont pourtant les biens les plus précieux. Ce sont les pointes de diamant de la vie inactive: une vie intérieure trépidante», estime le philosophe Michel Onfray. Le Figaro

C ’est le retour des grandes vacances après de longs mois vécus sous l’emprise du Covid. Quelles sont les priorités selon vous? Ne rien faire, relire les classiques, retisser des liens avec ses proches, prendre du bon temps puisque celui-ci nous est compté? Autre chose encore? 

En philosophie, comme partout ailleurs, je suis nominaliste, c’est-à-dire que je n’essentialise rien, ce qui est à rebours de l’institution philosophante qui ne vit que de ça. Donc, je n’essentialise pas les vacances. Les vacances de ma mère, qui est femme de ménage retraitée, de mon petit frère, qui va bientôt avoir 60 ans et qui travaille à l’entretien mécanique du matériel dans une carrière, de ma belle-sœur, qui est cantinière, ne sont évidemment pas les mêmes, ni semblables aux miennes. Elles n’obéissent pas aux mêmes nécessités physiques, psychologiques, spirituelles, économiques.

Pour peu qu’on soit en bonne santé, la retraite est une longue vacance. Celle d’un travailleur manuel qui peine à l’ouvrage, le cas de mon frère qu’un lourd diabète fatigue depuis trois décennies, n’est pas la même que celle d’un travailleur intellectuel qui a plaisir à l’ouvrage, ce qui est mon cas… Les vacances de qui dispose d’un pouvoir d’achat ne sont pas les mêmes de qui a des problèmes de fins de mois. Avant de faire une théorie des vacances, il faudrait en faire une sociologie.

Pour ma part, je n’aurais jamais pu imaginer, venant du milieu dont je viens, que ma vie aurait pu être aussi heureuse: mon travail est en effet ma passion, je lis, je prends des notes, j’écris des livres, je suis invité dans les médias pour en parler, je fais des conférences où le public vient nombreux, des lecteurs en assez grand nombre me permettent de vivre de ma plume: quelles vacances pourrais-je donc bien m’inventer?

Il n’y a pas pour moi de séparation entre la semaine et le week-end, les jours normaux et les jours fériés, l’année de travail et les vacances, un jour de Noël et un jour en semaine. Je travaille tout le temps. Disons que les vacances des autres sont un peu les miennes: moins sollicité pour l’écume des choses par l’écume des gens, je peux travailler dix heures par jour. Ces temps-ci: à un éloge de Lucrèce pour un prochain livre.

Parmi les nombreux enseignements de l’épisode Covid, il y a eu la brusque rupture, du fait de la crise sanitaire, du lien social, parfois même familial. Dans une société soumise en permanence à la tentation de l’individualisme, retisser ce lien n’est-il pas la première des urgences?

Le lien n’est pas que physique. On pouvait s’écrire, se parler, se téléphoner, échanger par Skype. Ne pas pouvoir se rencontrer physiquement a peut-être clarifié les relations qu’on avait avec tel ou tel. Tant de relations sont faciles, superficielles, légères, mondaines, frivoles, futiles que, nécessité faisant vertu, le confinement a été pour quelques-uns l’occasion de faire le ménage dans leurs relations. Dans la famille, déjà, il me semble qu’une coexistence et une cohabitation forcées pouvaient devenir forcenées dans ces circonstances…

Le travail ou les activités à l’extérieur ayant disparu, certains se trouvaient condamnés à un face-à-face qui a probablement été une épreuve de vérité. L’un redécouvrait l’autre, pour le meilleur et pour le pire, même chose avec les enfants qui découvraient peut-être le vrai visage de leurs parents.

L’urgence est toujours de construire des relations vraies. Et il n’y a pas plus urgent que l’urgent

Je crois que cette épreuve aura révélé, au sens photographique du terme, la véritable nature des relations que chacun entretenait avec autrui. Avec autrui et avec lui-même… Retisser du lien social? Probablement. Mais avec qui et pour quoi faire? Si le Covid a mis par terre des édifices branlants et qu’il en a en revanche conforté d’autres, sinon créé d’autres, disons que ça n’est ni une bonne ni une mauvaise chose: la vie aurait trouvé de toute façon d’autres moyens pour parvenir aux mêmes fins…

L’urgence est toujours de construire des relations vraies. Et il n’y a pas plus urgent que l’urgent.

Les vacances, c’est un peu l’art de ne rien faire. Mais comment réussir à ne rien faire quand nous paraissons tous souffrir d’un mal qu’on pourrait nommer l’agitation perpétuelle? Ou, si vous préférez, comment réussir une vie inactive?

Ne rien faire est pour moi l’enfer! Il m’arrive de temps en temps, dans le train entre Caen et Paris et retour, de regarder avec une incroyable stupéfaction des gens qui passent les deux heures du trajet à ne rien faire… J’en vois également qui consacrent ces durées-là à regarder des films dont, pour ce que j’en aperçois, l’histoire du cinéma pourrait se passer. Il y a également ceux qui, adultes chauves et bedonnants, jouent à des jeux électroniques l’œil rivé sur l’écran pendant cent vingt minutes.

C’est le triomphe du divertissement au sens que lui donnait Pascal. Il parlait du billard, du ballon poussé au pied, de la chasse au lièvre ou au sanglier. Nous y sommes encore: le calme, le silence, la méditation, la solitude sont les choses du monde les moins partagées… Ce sont pourtant les biens les plus précieux. Ce sont les pointes de diamant de la vie inactive: une vie intérieure trépidante. Je ne mets rien au-dessus du calme, du silence, de la méditation, de la solitude.

L’oisiveté de l’alcoolique au zinc du bistrot, du chômeur qui ne cherche plus de travail et passe ses journées devant la télévision en buvant de la bière, du fainéant qui, comme la couleuvre, cherche tous les soleils pour s’y endormir, cette oisiveté-là n’est guère philosophique, convenez-en

L’oisiveté n’est-elle pas une activité supérieure, très philosophique, car elle permet la contemplation et favorise la réflexion?

Disons que tout dépend de l’oisif! J’en connais dont l’oisiveté ne conduit guère au-delà d’eux-mêmes – ce qui ne va guère au-delà de leurs petites personnes, et ça n’est pas loin… C’est l’oisiveté du nombril, celle de l’égotiste, de Narcisse perdu dans son reflet. L’oisiveté de l’alcoolique au zinc du bistrot, du chômeur qui ne cherche plus de travail et passe ses journées devant la télévision en buvant de la bière, du fainéant qui, comme la couleuvre, cherche tous les soleils pour s’y endormir, cette oisiveté-là n’est guère philosophique, convenez-en…

Dans son magnifique roman Oblomov, Gontcharov avait théorisé cette oisiveté d’effondré. Il a créé un personnage associé à un comportement, l’oblomovisme, qui caractérise ce défaut d’énergie structurel qui débouche sur l’apathie, l’effondrement, la pétrification de soi, son devenir pierre, sa chosification. Cette oisiveté pathologique ne me paraît pas désirable. C’est celle du légume. Et encore…

Quant à ce que vous nommez oisiveté pour qualifier «une activité supérieure, philosophique», il me semble, si vous permettez, que le mot ne convient pas. Car se préparer à recevoir des idées, des intuitions, de l’inspiration n’est pas ne rien faire: c’est solliciter ce dont on est porteur pour faire. Autrement dit: penser, voire penser à penser. L’oisiveté d’Oblomov est négative: elle ne prépare rien et ne débouche sur rien ; celle du philosophe est positive, elle prépare le surgissement en soi de plus que soi.

Vous avez longtemps été considéré comme un épicurien. Autrement dit: un philosophe qui souhaite jouir des plaisirs de l’existence. Vous reconnaissez-vous aujourd’hui encore dans cette description de vous-même?

Oui, bien sûr. Mais le mot «épicurien» est à double entrée: c’est aussi bien le disciple d’Épicure – qui enseignait une ascèse éthique pourvoyeuse d’un plaisir négatif, l’ataraxie, qui constitue à jouir d’un état dans lequel on ne souffre pas – que le jouisseur sans conscience, sans morale, sans éthique, sans vertu. Il est bien évident que, pour stigmatiser les épicuriens historiques, dont Épicure lui-même, il était plus facile d’en faire un débauché qui prostituait ses frères, mangeait comme un goinfre, se faisait vomir deux fois par jour afin de pouvoir recommencer, fréquentait les prostituées, flattait les puissants, proférait des obscénités, dépensait une fortune en nourriture, couchait avec les femmes de son école, toutes insultes proférées en son temps, que d’attaquer ses thèses et les invalider par l’usage d’une raison critique.

Je ne crois pas que les vacances suffisent à suspendre la culpabilité, qui est un signe fort de notre civilisation judéo-chrétienne ! On est peut-être plus à ce qu’on fait parce qu’on a le temps de faire ce qu’on fait. On ne mange pas vite fait avant de repartir au travail en restant sobre. On a plaisir à préparer un repas, à prendre l’apéritif, à boire du rosé frais, à marivauder avec une voisine de plage, de camping, de ­table au restaurant

Je vous confiais à l’instant que je travaillais à un éloge de Lucrèce justement pour expliquer comment il est mon maître de vie depuis quarante ans… Mais il faut lire De la nature des choses pour voir qu’il y a loin de ce texte à la caricature qu’on fait de moi…

Les vacances d’été, pour la plupart des Français, c’est le soleil, la plage, les barbecues entre amis, les parties de pétanque, etc. Peut-on trouver un sens à la simple recherche de ces plaisirs?

Oui, bien sûr, car chacun trouve son plaisir là où il peut, comme il peut, quand il peut. Je sais que certains paieraient des fortunes pour assister à la finale d’une Coupe du monde de football ou aux Jeux olympiques, ce qui serait pour moi une terrible punition…

En revanche, je me dis depuis trente ans, sans jamais le faire, que je devrais m’inscrire pour assister à la représentation d’un opéra de Wagner, dont j’adore Tristan et la Tétralogie. Mais je comprends sans difficulté que Bayreuth pourrait être pour tel ou telle la punition que serait pour moi d’assister à ces manifestations sportives.

N’allez pas imaginer que, pour autant, je n’aimerais ni les barbecues avec des amis, ni le soleil, ni me baigner… Et je n’exclurais pas non plus de jouer à la pétanque si l’occasion se présentait!

Les vacances d’été ne sont-elles pas le moment où l’on peut justement s’adonner aux plaisirs de la vie sans éprouver aucun sentiment de culpabilité?

Je ne crois pas que les vacances suffisent à suspendre la culpabilité, qui est un signe fort de notre civilisation judéo-chrétienne! On est peut-être plus à ce qu’on fait parce qu’on a le temps de faire ce qu’on fait. On ne mange pas vite fait avant de repartir au travail en restant sobre. On a plaisir à préparer un repas, à prendre l’apéritif, à boire du rosé frais, à marivauder avec une voisine de plage, de camping, de table au restaurant… Mais de là à abolir la culpabilité! Je crois d’ailleurs en la matière que Mai 68 a plus fait pour envoyer la culpabilité aux orties que toutes les vacances depuis un siècle!

S’il me faut redescendre du ciel des idées, les vacances sont pour moi une ascèse au carré ! Disons que je me mets en vacances d’autrui et me concentre totalement sur ce que je préfère au monde : lire et écrire

Si certains vous ont souvent décrit comme un épicurien, d’autres voient plutôt en vous un stoïcien. Pour vous, les vacances, c’est plutôt gourmandise ou abstinence?

La séparation est une affaire de professeurs de philosophie qui veulent faire rentrer les philosophes dans des cases. Les universitaires adorent trouver des périodes chez Montaigne, le dernier de nos penseurs romains: il aurait été stoïcien, puis sceptique, puis épicurien… En fait, Montaigne était tout à la fois, suivant l’heure, le moment, l’occasion, la circonstance! Regardez les Lettres à Lucilius de Sénèque, un chef-d’œuvre. Sénèque initie son interlocuteur en lui vantant les mérites d’une pensée stoïcienne tout autant qu’une pensée épicurienne! Disons, s’il faut entrer dans le détail technique, que la métaphysique et la cosmogonie stoïcienne me vont moins que la physique et la cosmogonie épicurienne. Je ne souscris pas au panthéisme stoïcien, je consens en revanche au matérialisme radical des épicuriens. Mais s’il me faut redescendre du ciel des idées, les vacances sont pour moi une ascèse au carré! Disons que je me mets en vacances d’autrui et me concentre totalement sur ce que je préfère au monde: lire et écrire…

Les vacances, c’est le moment idéal pour essayer de s’oublier et consacrer un peu plus de temps aux autres. Selon vous, qu’est-ce qu’une amitié réussie?

Une amitié à la hauteur de l’amitié! Du moins à la hauteur de l’idée que je m’en fais qui, ici comme ailleurs, est plus proche des sagesses existentielles antiques stoïciennes et épicuriennes que des flasques copinages ou des molles camaraderies contemporaines. Les «potes»? Très peu pour moi…

Je vous disais que j’étais nominaliste: je ne crois pas à l’amitié platonicienne, à l’idée d’amitié, aux déclarations verbales d’amitié, aux proclamations majuscules d’amitié. Je crois, en revanche, à tout ce qui montre qu’elle existe véritablement, à savoir aux preuves. Les preuves d’amitié sont sans cesse à donner, sinon elle s’étiole, fane, meurt. L’amitié n’est pas un graal atteint une fois pour toutes. C’est une vertu remise en jeu chaque jour, qui peut tout aussi bien connaître des cimes que des gouffres, de véritables passions ou d’authentiques fâcheries, car l’amitié ne permet pas tout… Par exemple, elle ne permet pas qu’on soit inamical avec son ami! C’est le moins qu’on puisse exiger. Je n’ignore pas que je place la barre haut…

Je déteste cette expression de « lâcher prise » autant que « prendre soin de soi » ! C’est tout le business du développement personnel qui se trouve en effet derrière ces sottises ! Quelle est cette prise qu’il faudrait lâcher ? Qui a pris quoi ? Quand et comment ? Avec quel organe de préhension ?

À l’approche des vacances, la plupart des journaux féminins recommandent à leurs lectrices de «lâcher prise». Comment comprenez-vous cette expression issue du jargon psychologisant?

Je déteste cette expression autant que «prendre soin de soi»! C’est tout le business du développement personnel qui se trouve en effet derrière ces sottises! Quelle est cette prise qu’il faudrait lâcher? Qui a pris quoi? Quand et comment? Avec quel organe de préhension? Par ailleurs, il me semble que les alpinistes nous feraient remarquer que lâcher prise, c’est tomber dans le vide et perdre la vie…

Je ne peux m’empêcher d’associer cette expression à la prescription d’un relâchement régressif des sphincters par un Diafoirus de la psychologie…Je lui préfère franchement son inverse, son antidote: «Reprenez-vous!» Mais l’époque est au culte du relâché plus qu’à celui de la tension du vouloir et de la mobilisation de la volonté. Elle est vouée à l’hédonisme vulgaire, sûrement pas à un nouveau stoïcisme.

On entend souvent dire que l’épidémie de Covid a porté un rude coup aux désirs de tourisme et d’évasion. Faut-il, selon vous, renoncer aux voyages lointains et à la découverte de l’exotisme?

L’exotisme peut être immobile: il est dans le regard plus que dans la chose regardée. L’exotisme se trouve exacerbé dans toute présence exacerbée au monde. Je me suis parfois trouvé dans des endroits que d’autres diraient exotiques – sur des chemins de falaises aux Marquises, sur les collines de Ngong au Kenya, sur un bateau à quelques mètres d’icebergs au-delà du cercle polaire en terre de Baffin, dans un jardin zen près de Kyoto où un ami qui vit au Japon m’avait conduit et dans lequel ne se trouvait aucun touriste. Or, l’exotisme n’était pas dans ces lieux-là mais dans le regard que je portais sur ces lieux-là. De sorte que je peux retrouver ce même regard quand je regarde comment a poussé le saule pleureur que j’ai planté avec mon frère dans le jardin de ma maison de Chambois près de la Dives, la rivière qui traverse le village.

Un regard, cela s’éduque. Mais qui, quand et où éduque-t-on à regarder dans un monde où il y a désormais tant à voir? J’ai vu de mes yeux vu des yeux morts incapables de regarder en direct les pyramides de Louxor, le Grand Canal de Venise, le Forum impérial à Rome, le Parthénon d’Athènes, autrement qu’au travers l’objectif de leur téléphone portable, avec eux-mêmes en premier plan pour justifier l’existence de ces monuments qui ont traversé l’Histoire.

Il faut apprendre à trouver l’exotisme ici et maintenant, là où l’on est. Il n’est pas dans une géographie physique, un espace lointain, mais dans une géographie intime, un espace mental

L’exotisme ici consisterait à jeter le smartphone dans l’eau de la fontaine de Trevi pour la regarder vraiment: alors on verrait ce qu’il y a vraiment à voir, à savoir l’aura tremblante de toute œuvre capable de charger une mémoire proustienne. Le tourisme de masse est devenu consumérisme de masse. En rentrant de vacances, certains disent qu’ils ont «fait les musées», en ignorant que le but de ceux qui, après la Révolution française, ont voulu les musées, c’était que les musées les fassent, autrement dit: qu’ils travaillent à la construction du regard afin qu’un jugement de goût soit possible. Il faut apprendre à trouver l’exotisme ici et maintenant, là où l’on est. Il n’est pas dans une géographie physique, un espace lointain, mais dans une géographie intime, un espace mental.

Vous-même, êtes-vous plus enclin à chercher le grand lointain ou à essayer de redécouvrir le très proche? Autre question: restez-vous en France cet été ou partez-vous à l’étranger?

Ce n’est pas exactement la même question… Après ce que je viens de vous dire, je ne saurais opposer «le grand lointain» (d’ailleurs où commence le «grand» du grand lointain?) et «le très proche» car, excusez-moi de me répéter, mais je crois plus juste de chercher le grand lointain dans le très proche, là où certains, dans le grand lointain, voudraient retrouver leur très proche et cherchent désespérément un steak frites avec une bière sous une toile de tente dans le Sahara.

Pour l’autre question, j’ai la chance d’avoir une maison à Saint-Pierre en Martinique achetée après un AVC qui me rendait l’hiver cérébralement pénible. Je suis d’ailleurs en train de corriger notre entretien avec une vue sur la mer des Caraïbes… Pour le reste du temps, j’irai voir des amis – en Corse, à Toulon, à Bordeaux – et je travaillerai à mon bureau de Chambois avec vue sur les toits de mon village, l’église et le donjon – la photo de ce que je vois sert de couverture à mon Art d’être français *.

Dans «La Carte et le Territoire», Michel Houellebecq plaidait pour que la France prenne conscience que son patrimoine (ses monuments, ses paysages, sa culture, son art de vivre) est la première de ses richesses. Partagez-vous cette idée?

Il a entièrement raison. Mais la haine de soi qui caractérise notre époque nous prive de cette sagesse. Nos cuisines, nos régions, nos paysages, nos langues, nos patois, nos climats, nos géologies, nos monuments, nos grottes préhistoriques, nos alignements de mégalithes, nos églises romanes, nos cathédrales, l’urbanisme de nos villes quand, comme en Normandie, elles n’ont pas été détruites par les bombardements américains de juin 1944, nos maisons d’écrivains, nos régions viticoles, nos vins, notre littoral, sans oublier les départements et territoires d’outre-mer que l’on néglige si souvent – on dit peu, par exemple, que la plus grande frontière de la France est avec le Brésil parce qu’on oublie la Guyane… -, tout cela mériterait un engouement sinon d’État, du moins du peuple français.

Mon père disait parfois d’une personne que c’était « quelqu’un de bien ». Il aurait pu dire « une belle personne » mais ça n’était pas dans son vocabulaire. Je crois que tendre vers cela suffit à la vie d’un homme

On sait que vous aimez contempler les paysages normands et observer les étoiles la nuit. La leçon de beauté du monde ne commence-t-elle pas au bout de son jardin?

Quand je suis seul dans le jardin de ma maison de Chambois, la nuit, je me dis toujours par-devers moi, dans le silence bruissant du cosmos, que c’est le plus bel endroit du monde! Qu’on pourrait tendre le bras pour toucher les étoiles – même si je dois avouer que, dans le désert mauritanien, j’ai constaté que Chambois n’arrivait pas premier… Le village dort, tout est silencieux, on entend parfois des oiseaux de nuit, chouettes et chats-huants, des crapauds ou des grenouilles, le murmure de la Dives qui s’écoule comme le fleuve d’Héraclite. Il y a de la beauté, si l’on veut, mais plus encore, ici, non loin du cimetière où repose mon père, une énergie tellurique sans laquelle je ne serais pas ce que je suis.

Dans notre époque qui semble vouloir toujours accélérer, les vacances permettent de ralentir et d’essayer de discerner l’essentiel. Quel est-il pour vous?

Mener une vie philosophique. Autrement dit: une existence qui coïncide avec ce que je pense, ce que j’écris. Mettre de la philosophie dans ma vie et de la vie, de ma vie, dans la philosophie. Mon père disait parfois d’une personne que c’était «quelqu’un de bien». Il aurait pu dire «une belle personne» mais ça n’était pas dans son vocabulaire. Je crois que tendre vers cela suffit à la vie d’un homme.

* Éditions Bouquins.


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Gérald Darmanin fait destituer deux imams aux prêches «inacceptables»

Une mosquée interdite aux femmes est également dans le viseur de la place Beauvau.

Dans la Loire et les Hauts-de-Seine, des femmes étaient décrites comme étant «habitées par Sheitan», ou enjointes à la soumission. Une mosquée interdite aux femmes est également dans le viseur de la place Beauvau.

Le ministre de l'Intérieur a demandé la destitution des deux imams en raison de leurs prêches «inacceptables».
 

Le ministre de l’Intérieur a demandé la destitution des deux imams en raison de leurs prêches «inacceptables». Adobe Stock – Illustration

À la suite de prêches aux contenus «attentatoires à l’égalité femmes-hommes», le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a demandé ces dernières semaines la convocation en préfecture des instances dirigeantes de la mosquée Ennour de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) et de la mosquée Attakwa, à Saint-Chamond (Loire). La destitution est déjà effective pour l’imam de la première mosquée, et pourrait s’accompagner d’un non-renouvellement de titre de séjour pour celui de Saint-Chamond. Enfin, une mosquée de Roubaix est également dans le viseur de la place Beauvau, pour avoir exclu les femmes de la prière depuis le début de la pandémie.

Dans un courrier adressé le 13 juin au préfet des Hauts-de-Seine, le ministre dit avoir été informé du contenu d’un prêche tenu le 4 juin par un imam à Gennevilliers. Les propos tenus accusaient les femmes de manquer de pudeur, notamment «celles qui partagent sur les réseaux sociaux des leçons de maquillage ou des tenues qui mettent en valeur les formes de leur corps, qui sont habités par Sheitan [le diable, en arabe, ndlr]».

Gérald Darmanin note que le lieu de prière «attirerait un nombre croissant de pratiquants rigoristes». Et de demander au préfet de convoquer officiellement les dirigeants de la mosquée Ennour, la plus grande du département (2500 à 5000 fidèles réguliers), et de recueillir leurs explications. «Si ces propos étaient avérés, vous leur demanderez de se séparer sans délai de l’imam et de prendre les mesures nécessaires pour que de tels discours attentatoires à l’égalité femmes/hommes ne soient, à l’avenir, plus tenus au cours de prêches.» L’auteur de la lettre ajoute que l’avertissement doit avoir «la solennité nécessaire».

Enfin, le ministre compte sur l’implication personnelle du préfet et l’avise d’utiliser «les nouveaux moyens» permis par la loi «confortant le respect des principes de la République», dès sa promulgation officielle, pour faire suspendre l’activité du lieu de culte en cas de récidive. «Tous les moyens de l’État, et notamment de contrôle», doivent ainsi être mobilisés. Contactée, la préfecture des Hauts-de-Seine confirme que la réunion a eu lieu la semaine dernière, aboutissant effectivement à la fin des fonctions de l’imam, ainsi qu’à un signalement au procureur de la République de Nanterre.

Charte des imams: vers un islam républicain ?

 
 

Non-renouvellement de titre de séjour pour un imam de la Loire

Un second courrier, en date de ce jeudi 22 juillet et porté à la connaissance du Figaro, concerne un imam de Saint-Chamond. «L’imam aurait expressément ordonné aux femmes musulmanes de se soumettre strictement à leur mari, en les enjoignant «d’obéir au doigt d’Allah et à ceux de leur époux»», note Gérald Darmanin. Les propos incriminés avaient été relevés par une conseillère municipale RN de la ville, Isabelle Surply, qui avait publié la vidéo du prêche. «Restez dans vos foyers et ne vous exhibez pas», demandait notamment l’imam.

Conséquence de ces propos «tout simplement inacceptables», le ministre demande à la préfète de la Loire de convoquer sans délai les instances dirigeantes de la mosquée et, notamment, d’instruire le non-renouvellement du titre de séjour de l’imam concerné. Ce dernier défendait mercredi 21 juillet ses propos auprès du Progrès : «Pour aller au paradis, les femmes doivent respecter le droit d’Allah. Mais les hommes aussi. Chacun a ses droits envers les autres. Nous sommes égaux. Nos filles ne sont pas contraintes de rester à la maison. Elles vont à l’école, deviennent médecins, ingénieures ou pilotes d’avion», assurait-il. «Sur cinq pages de discours, c’est dommage qu’on ne retienne qu’une seule phrase. D’autant que je mets un point d’honneur à parler en français pour que tout le monde puisse comprendre», ajoutait-il.

Selon la préfecture de la Loire, la réunion a eu lieu jeudi 22 juillet, le jour du courrier de Gérald Darmanin. La préfète de la Loire a «expressément demandé» de mettre un terme aux fonctions de l’imam, et «la question du non-renouvellement de son titre est à l’étude».

Enfin, le ministre de l’Intérieur s’apprête, selon nos informations, à faire convoquer la direction d’une troisième mosquée, en raison de l’exclusion des femmes de l’édifice depuis le début de la pandémie. «Ce n’est pas une question d’exclusion. C’est un problème de place», défendait Kamel Amrane, vice-président de la mosquée Sunna à Roubaix, auprès de La Voix du Nord mercredi. Le lieu de culte musulman est limité à 800 places depuis le début de la pandémie, alors qu’il peut accueillir 1900 hommes et 600 femmes dans une autre salle en temps normal. Cette dernière a été réservée aux fidèles masculins.

La décision ne pose pas de problème du point de vue théologique, ajoutait l’imam local Hamid Debdouche, s’appuyant sur les textes coraniques pour justifier la décision : «Pour le vendredi et les grandes fêtes, l’obligation du culte, c’est pour les hommes, surtout en cas de pandémie : pour les femmes, venir à la mosquée, c’est facultatif. Il est préférable qu’elles prient à la maison», arguait-il. La préfecture du Nord confirme ce vendredi au Figaro que le préfet recevra le semaine prochaine le président de la mosquée.

Logiciel espion Pegasus: Pour la première fois, il accepte de témoigner.

Les confidences d’un ancien agent du renseignement français

ENTRETIEN – Ingénieur de formation, Guilhem Giraud a été en charge de la section Téléphonie au sein des services de renseignements intérieurs, avant de conseiller des États désireux de s’équiper du logiciel espion Pegasus, vendu par la société israélienne NSO. Pour la première fois, il accepte de témoigner.

 

«Tous les États s’espionnent, mais là, la magnitude dépasse la raison d’État», s’alarme Guilhem Giraud, ancien responsable de la Section Téléphonie à la DGSI. JOEL SAGET/AFP

LE FIGARO. – Êtes-vous étonné par ces révélations?

Guilhem GIRAUD. – Je suis choqué. Mais le fait que des interceptions existent ne me choque pas. Elles sont nécessaires et légales dans un cadre judiciaire bien défini: celui de la cybersécurité offensive, destinée à combattre les criminels et les djihadistes. Mais là, il ne s’agit pas de surveillance de djihadistes. C’est choquant de voir cette longue liste d’hommes politiques, de journalistes et d’opposants ainsi surveillés. Les espionner relevait du fait du prince. Or, un organe de sécurité d’un pays ne peut pas faire n’importe quoi. Espionner le tout-venant revient tôt ou tard à la figure.

 

  Guilhem ­Giraud. Collection personnelle

Vous disiez cela aux responsables des États intéressés par NSO?

Israël a une réputation incomparable en matière de technologies de surveillance. Les sociétés israéliennes qui prospectent sont accueillies à bras ouverts par certains dirigeants de pays, qui nourrissent des fantasmes. Ils pensent pouvoir espionner tout le monde, «tel ministre, qui est censé être notre ami», me disait certains dirigeants. Cette technologie leur donne un sentiment de toute-puissance. J’avais pourtant fait valoir à l’un de mes interlocuteurs que nous avions affaire à des armes de destruction massive dont il faut contrôler la prolifération, car cela pouvait se retourner contre lui. Il n’en était pas conscient, mais m’a écouté. Dès l’instant où un représentant de NSO m’a demandé de venir en Israël pour continuer les négociations, j’ai dit non. Un client ne peut pas aller chez un fournisseur. C’est inverser le rapport de force.

Comment limiter l’utilisation de ces techniques de surveillance?

D’abord, ce qui nous a mis dans cette situation, c’est la domination d’Apple et de Google, qui dictent le marché. Ces sociétés nourrissent l’utilisateur et le rendent dépendant de cette technologie. Si c’était fait sérieusement sur des systèmes d’exploitation bien maîtrisés, cela irait. Mais ces sociétés sont dans une logique de mise à jour frénétique des applications à des fins de rentabilité. La sécurité chez Google et Apple passe au second plan par rapport au commerce. À chaque mise à jour, ces sociétés ajoutent des milliers de lignes de code, qui sont autant de vulnérabilités en plus, exploitées par les pirates.

En France, des petites sociétés ont bâti un système d’exploitation indépendant d’Apple et de Google. C’est encore confidentiel, mais ça fonctionne

Guilhem Giraud

Comment agir auprès d’elles?

Je ne suis pas optimiste sur l’ouverture de négociations avec ces sociétés. Il faut plutôt que les États favorisent une plus grande richesse dans les systèmes d’exploitation des téléphones, afin de permettre l’émergence de nouveaux acteurs. En France, des petites sociétés ont bâti un système d’exploitation indépendant d’Apple et de Google. C’est encore confidentiel, mais ça fonctionne et montre qu’on n’a pas besoin d’Apple et de Google pour faire fonctionner un téléphone. La deuxième étape relève du droit international. L’arrangement de Wassenaar (qui contrôle les exportations de technologies à double usage) a été renforcé en 2009 par une directive européenne plus contraignante. Mais ces révélations nous font basculer dans une nouvelle ère. Paris a rendez-vous avec le sujet, car la voix de la France, pays des droits de l’homme, est entendue. Il faut bâtir un G20 extensible, chargé de la moralisation des technologies de surveillance, et les pays qui n’y adhéreraient pas en subiraient des conséquences, notamment en termes d’image.

À VOIR AUSSI – Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Edwy Plenel… ciblés par un logiciel espion: Amnesty International résume l’affaire Pegasus

 
 

Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Edwy Plenel… ciblés par un logiciel espion: Amnesty International résume l’affaire Pegasus – Regarder sur Figaro Live

Serait-ce le cas d’Israël?

Israël doit adhérer à l’arrangement de Wassenaar et rentrer dans tous les projets de moratoires sur ces technologies. L’État hébreu ne peut pas se considérer comme une nation moderne et démocratique s’il continue son laisser-faire. Vu l’ampleur de ce qui a été révélé, on ne peut pas penser qu’Israël a fait son travail. L’État voit passer les flux des cibles, les Israéliens ont les moyens de renseignements pour savoir qui a été mis sur écoute et quelles cibles ont été infectées et commencent à produire du renseignement. C’est tout un écosystème. D’autres sociétés que NSO font cela. On n’est pas à l’abri d’un autre scandale avec des entreprises françaises impliquées. Certes, le savoir-faire vient de l’unité 8200 de l’armée israélienne, mais des gens en sont partis pour monter des sociétés dans des pays voisins, en Méditerranée.

Emmanuel Macron peut se saisir du sujet pour créer une instance internationale chargée de moraliser les technologies de surveillance

Guilhem Giraud

De 2006 à 2012, la NSA américaine a écouté Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, avec peu de conséquences.

Cette fois, les entreprises comme NSO, qui considèrent le secteur des interceptions comme un far west, vont probablement être exclues des marchés publics en France et en Europe. Ça va ramener tout le monde à un devoir de conscience. Sur le plan international, la France doit passer à l’action, d’autant qu’Emmanuel Macron figure dans la liste. Il peut se saisir du sujet pour créer une instance internationale chargée de moraliser les technologies de surveillance, et ceux qui refuseraient d’en faire partie verraient leur soft power en pâtir. Les opinions publiques sont réceptives à ces problématiques.

En février 2020, Emmanuel Macron confiait au Figaro utiliser parfois WhatsApp sur un téléphone sécurisé pour bloquer d’éventuelles attaques. Est-ce vraiment sécurisé?

Techniquement, ce n’est pas juste à 100 %. Mais les politiques sont de plus en plus conscients des risques. Il y a une vraie prise de conscience, à défaut d’une vraie compétence.

Quelle doit être la réponse française à l’égard du Maroc?

Je connais bien la situation marocaine pour avoir travaillé sur le sujet. C’est compliqué avec le Maroc, qui est un partenaire dans la lutte antiterroriste. Leurs renseignements nous rendent service. Ce sera difficile d’user du bâton contre des pays qui peuvent exercer un chantage. Mais je pense qu’un certain froid va naître. On ne peut pas passer l’éponge quand une quinzaine de ministres a été ciblée. Certes tous les États s’espionnent, mais là, la magnitude dépasse la raison d’État, argument souvent avancé pour justifier ce type d’espionnage. Ce n’est plus «business as usual», avec 40 États acheteurs de Pegasus pour cibler 50.000 noms.

Souvent, d’ailleurs, des noms auxquels on ne s’attend pas du tout?

C’est le même mécanisme que celui utilisé par la cellule des écoutes de l’Élysée sous Mitterrand. On ratisse large. Dans le carnet d’adresses d’un tel, on va peut-être trouver le numéro d’un autre, se dit-on. C’est du «on ne sait pas, mais on va voir». C’est l’exact contraire d’un cadre juridique, clairement établi.