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Le communautarisme n’épargne pas les profs

Un corps enseignant de plus en plus victime de son idéologie. 

Peur, complaisance, autocensure… L’attentat de Conflans-Sainte-Honorine met à jour un corps enseignant de plus en plus victime de son idéologie. Par Nadjet Chergui et Clément Pétreault

Une salle de classe vide. Image d'illustration.
Une salle de classe vide. Image d’illustration.

Le Jihadisme français :

Quartiers, Syrie, prisons

Conseillé par Patrice Obert, Président des Poissons Roses Paris. 

Ce livre, de Hugo MICHERON,  Edition Gallimard 2020, vient au bon moment, alors que l’assassinat du professeur Samuel Paty et le projet de loi sur les séparatismes dessinent une actualité chargée. Que nous dit-il ? Le phénomène jihadiste s’articule autour de deux mouvements distincts mais qui s’articulent : la géographie et les modalités de la présence jihadiste en France, mais aussi en Europe d’une part et les évolutions du jihadisme au Proche-Orient notamment en Syrie et Irak d’autre part. La toile de fond est un combat radical de cette minorité salafo-jihadiste contre un Occident honni, mécréant, dont la France, laïque, universelle, est le symbole. Au cœur de cette articulation, les prisons jouent un rôle clé, comme miroir et catalyseur.

L’ouvrage est préfacé par Gilles Kepel, qui vient de publier une longue tribune dans Le Monde du 21 octobre intitulée « Lutter contre le « Djihadisme d’atmosphère ». L’ouvrage s’ouvre par un avertissement (p. 27 à 32) qui rappelle les termes :  Wahhabisme, Frères musulmans, Tabligh, Salafisme, Jihadisme. Le livre s’organise ensuite en trois parties : Les quartiers, la Syrie, les prisons. Le lecteur pressé gagnera à aller à la conclusion, dont l’auteur, universitaire de terrain à l’écriture simple et claire, a fait une remarquable synthèse de sa thèse (du milieu de la page 362 à la page 373).

Le titre aurait pu être «   Vivre à côté/vivre ensemble » ou « l’Alliance ou le désaveu » ou encore « Jihad ou  hijra » ( par hijra, il faut entendre l’émigration religieuse)..

L’apport du livre est de montrer, en s’appuyant sur de nombreux témoignages en forme de verbatim,  que  l’utopie universelle du jihadisme (p. 41 et s) s’enracine dans une lecture du début de l’époque musulmane (VII -IXème siècle) et a mobilisé  l’implantation dans le sud de la France  des groupuscules  (sorte de phalanstères) tout d’abord peu nombreux, mais qui se sont développés par  expansion locale et  en résonnance aux  événements syriens avec la création, le développement puis la chute de Daech. La démarche de l’auteur est chronologique. Il nous raconte   cette implantation progressive à Toulouse et dans le village de l’Artigat, mais reliée à d’autres centres, notamment Molenbeck en Belgique (P. 87). Il y a chez ces personnes un refus d’une société ressentie comme un fléau pour les jeunes musulmans (drogues, cigarettes, violence, relations sexuelles illicites… (p.105). Des intellectuels explicitent leurs objectifs (p.116) : détruire le modèle occidental, conduire les musulmans à « désavouer » la République, créer des « zones autonomes » en France. De ce fait, la tuerie provoquée par Mohammed Merah en mars 2012 n’est pas le fait d’un « loup solitaire » mais l’aboutissement d’une affirmation du jihadisme depuis 15 ans (127) et l’envol d’un mouvement contre la société française. On lira une première synthèse page 136.

La deuxième partie est consacrée à la Syrie.  L’auteur fait le point de la situation en 2012 puis explique l’évolution de Daech jusqu’à l’effondrement de l’été 2017. On se rappelle que c’est au Châm que l’apocalypse aura lieu, avec le retour du Messie à Damas et le triomphe de l’islam (p.42).  Le plus intéressant est la description des désillusions des Français partis là-bas confrontés à l’accueil des Levantins (p.167 et s) : gouffre mental, interdiction de se marier avec des syriennes, contrôle de la « chair féminine » par Daech (p.209), reconstitution d’un ordre colonial jihadiste (p.216). Les étrangers sont valorisés par rapport aux musulmans locaux, soit ceux qui ont prêté allégeance à Daech (les ansar), soit les « madani » qui sont en retrait. Sans compter l’étau d’obéissance et de brutalité (p.227) que fait régner Daech. Du coup, les Français partis ont le choix entre le retour (mal vu), la soumission ou l’escalade dans la violence pour se faire reconnaitre et devenir émirs dans la hiérarchie de Daech. Se développent en parallèle les attentats en Europe (Charlie Hebdo, Le Bataclan, métro de Bruxelles, assassinat d’un couple de policier dans les Yvelines, Saint Etienne du Rouvray…). La chute du califat marque un tournant.

La troisième partie est consacrée aux prisons. L’auteur réfute vertement la thèse de Michel Foucault selon laquelle les prisons sont coupées de la société. Pour l’auteur, les prisons vont devenir l’espace clé de recomposition de cet islam radical (p.254). On lira avec grand intérêt cette partie. Elle commence par la description des conditions de détentions depuis le 11 septembre 2001 (p.256 et s) : surpopulation carcérale, affirmation de détenus « jeunes de cités », part prépondérante de l’islam qui représente de 40 à 60% de la population carcérale. L’univers carcéral « a constitué à la fois la caisse de résonnance des mutations internes au militantisme jihadiste et son espace d’expression privilégié » (p.273). L’auteur explique que la doctrine de l’administration pénitentiaire a évolué. D’abord répartir les détenus géographiquement (avec le risque de diffuser leur message), puis regroupement dans des unités dédiées (avec le risque de constituer des phalanstères), puis nouveau revirement devant l’ampleur des manifestations illustrées par la création de la katiba (brigade) à Fleury-Mérogis défiant ouvertement la direction d’une prison de plus de 5000 prisonniers (p.307). L’auteur s’appuie sur de nombreux témoignages qui montrent la réalité de la vie en prison (organisation en réseaux, diffusion d’informations, valorisation des revenants du Jihad). La prison devient une « ENA du Jihad » (p.293).

De nouveaux salafistes, plus jeunes, mieux formés, connaissant le credo salafo-jihadiste et le fonctionnement de la société française (p.325) vont tirer les conséquences de l’échec du califat. La technique se réfère désormais à la double phase médinoise puis mecquoise du Prophète (p.355). L’objectif reste de détruire cette République française honnie ( cf. les pages 347 et s sur la France, fer de lance de la mécréance en Europe) en la subvertissant de l’intérieur. Cela passe par discréditer le contrat social français et son modèle d’intégration républicaine aux yeux du maximum de musulmans (p.347). Comment ? En favorisant la sécession de certains territoires (étrangement l’auteur ne parle pas, sauf erreur de ma part, de la Seine Saint Denis), en développant une vision du monde « rétro-colonial » (p.350 et s- très intéressant), en donnant la priorité à l’éducation et en favorisant l’essor des écoles privées hors contrat (p.341).

L’auteur fait part des limites de cette visée en pages 354 et 373 (qui encadrent l’excellente conclusion/synthèse). La majorité des musulmans ne se reconnaissent pas dans cette minorité salafiste. La France comprend mieux (et ce livre entend y contribuer) leur stratégie.  Comment développer un « modèle alternatif » au sein d’un système démocratique honni ? Comment dépasser les principes domatiques de Daech ? L’auteur en appelle à la fin (p.373) à « une politique générale », rejoignant ainsi la conclusion de la tribune précitée de Gilles Kepel, sans en esquisser le cadre. Ce que je traduis pour ma part ainsi : plus nous intégrerons les Français de confession musulmane dans la République, moins nous donnerons de prise à l’entreprise de déstabilisation des salafistes. C’est tout l’enjeu des années à venir.

 

« La laïcité est devenue synonyme d’athéisme. Mais ça ne l’a jamais été »

Delphine Horvilleur, une intellectuelle engagée dans le dialogue avec le monde musulman

Elle est à la fois l’une des rares femmes rabbins de France, une ardente défenseure de la laïcité et une intellectuelle engagée dans le dialogue avec le monde musulman. Entretien avec l’auteure de Comprendre le monde, au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty. Par Mario Galy-Ramounot.  

Madame Figaro. – Dans une tribune publiée hier sur votre site Tenou’a, vous défendez, au nom de la liberté d’expression, l’idée de «penser contre soi». Qu’est-ce que ça veut dire ?
Delphine Horvilleur- Ce post est né après que j’ai publié une caricature de Charlie Hebdo pour réagir à l’assassinat de Samuel Paty.

 Les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur dans l’appauvrissement de la pensée DELPHINE HORVILLEUR
Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine. 
 
 
Dans votre post, vous affirmez qu’«une société libre passe par la distance critique et par l’autodérision». Cette autodérision et cette prise de distance dont vous parlez, qu’en a-t-on fait ?

Le propre des moments de crise est qu’on les vit comme des citadelles assiégées, sur un mode de défiance. On devient suspicieux à l’égard de tous ceux qui expriment des critiques, jusqu’à devenir nous-mêmes incapables d’autocritique. On voit bien ce qu’il s’est passé vis-à-vis de l’humour ces dernières années. On fait partie d’une génération où l’on pouvait regarder, ados, des sketches qu’on ne pourrait plus voir aujourd’hui. Pas parce qu’on a moins d’humour mais parce qu’on a pris conscience que dans un contexte de crise et de tension identitaires, on peut continuer à rire de tout, mais plus avec tout le monde. Et cela a un impact sur notre capacité de mise à distance des événements.

Il s’agit d’une vieille couverture sur laquelle on voit les trois religions (catholique, musulmane et juive, NDLR) inscrites sur du papier toilette déroulé, et titrée «Aux chiottes toutes les religions !». J’ai volontairement choisi cette caricature où il était question d’une critique des trois religions, parce que je crois qu’on est dans un moment où les leaders religieux doivent être capables d’incarner une auto-critique. Et j’ai été très étonnée de voir que beaucoup de gens l’ont pris au premier degré. Quand certains, athées convaincus, m’ont dit «vous avez enfin compris, les religions sont toutes à jeter», d’autres ont été choqués que, en tant que rabbin, j’attaque les religions. Ce qui m’a le plus troublée, c’est de m’apercevoir que beaucoup pensent qu’on est ce que l’on poste ; c’est de voir que beaucoup ne sont pas capables de faire preuve de deuxième degré à un moment où on devrait tous publier ces caricatures, pas pour dire qu’on est d’accord avec leur message littéral, ni d’ailleurs nécessairement avec leur message caché, mais pour dire à quel point on luttera, et on luttera jusqu’au bout, pour qu’elles aient le droit d’exister sur la place publique, et pour qu’elles continuent de raconter quelque chose de notre société et de notre histoire.

C’est-à-dire ?
Désormais, on hésite à rire, on ne sait plus de quoi on peut rire, qui va se vexer, qui va être offensé, offusqué. Caroline Fourest est très juste quand elle parle de cette génération offensée, on vit dans un monde dans lequel les gens ne tendent plus l’oreille qu’à l’offense qu’on leur impose, pas à la contradiction. Alors qu’il n’y a rien qui nous fasse plus grandir que d’être contredit, que de penser contre soi. C’est là où le symbole de l’assassinat d’un enseignant de la République est si fort et bouleversant pour tant d’entre nous. On sait au fond de nous que c’est ce que l’école nous promettait qu’elle allait nous apprendre : penser contre nous-même. On arrive enfant avec un bagage, culturel, identitaire, religieux, et l’école nous aide à l’interroger.

Il faudrait donc réapprivoiser, ou réaffirmer, cet esprit critique…
Il faut surtout s’assurer de ne pas y renoncer, et ce dans tous les domaines de nos vies. C’est très difficile à enseigner. À l’école, cela passe avant tout par l’histoire, cette matière qu’enseignait justement Samuel Paty. Rien ne nous apprend mieux la théologie que l’histoire ; on ne peut tout simplement pas comprendre sa religion si on ne comprend pas par quoi et par qui elle a été influencée, et pourquoi elle est le produit des temps et des espaces qu’elle a traversés. Quand on sera capables de raconter nos histoires religieuses à travers les influences qu’elles ont subies, on aura un outil formidable pour lutter contre le fondamentalisme religieux. Parce que ce qui colle à la peau de tous les fondamentalistes quels qu’ils soient, c’est qu’ils sont tous allergiques à l’histoire. Ils sont tous chronophobes, détestent tous l’idée que leur religion a pu évoluer, qu’elle a pu être influencée par d’autres, parce que cela va à l’encontre de leur obsession pour la pureté, la pureté des corps, la pureté des femmes, la pureté des pratiques, la pureté de leur histoire. Si vous commencez à leur expliquer à quel point leur religion est emprunte d’influences extérieures et conditionnée par un contexte, alors vous avez avec vous un outil extrêmement puissant de destruction de leur discours.

Il y a eu les tueries de Toulouse et Montauban en mars 2012, l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015, celui du Bataclan en novembre, puis celui du 14 juillet 2016 à Nice, l’assassinat du père Hamel… Et aujourd’hui celui de Samuel Paty. Comme à chaque fois, on assiste à un sursaut d’humanisme. Et aujourd’hui, peut-être, à un tournant dans la prise de conscience ?
J’adorerais pouvoir vous dire oui. Le danger, c’est qu’il y ait une retombée d’émotions. La date de la rentrée scolaire, le 2 novembre prochain, est très critique pour notre société. Parce qu’un peu de temps aura passé, l’émotion sera retombée, et là on verra vraiment ce que l’on fait. Mettre tout sous le tapis et regarder ailleurs peut paraître impensable, et pourtant on sait qu’on l’a déjà fait en plein d’occasions. D’autant qu’on va être rattrapés par d’autres actualités, la question du reconfinement ou pas, le couvre-feu, la psychologie des enfants, la contamination des familles… Il va y avoir d’autres urgences et la vraie question, c’est comment on va être capable de s’astreindre à une forme de discipline d’enseignement qui se joue à l’école, certes, mais aussi dans la façon dont les parents vont parler à leurs enfants le jour de la rentrée, dans la manière qu’on aura tous de ne faire qu’un, et d’admettre qu’il y a des valeurs sur lesquelles on ne transigera pas.

En vidéo, l’hommage de Jean-Michel Blanquer à Samule Paty

Hommage à Samuel Paty: «La minute de silence sera à respecter partout» à la rentrée, déclare Jean-Michel Blanquer. Lors du lancement du «Grenelle de l’éducation», le ministre de l’Éducation affirme que la minute de silence en hommage à Samuel Paty «sera à respecter partout» à la rentrée scolaire.
 
Que faire de cette colère qui traverse la France depuis vendredi ?

La colère, c’est comme la peur. La peur peut susciter ou au contraire inhiber l’action. La colère, c’est pareil, elle peut vous enfermer un peu plus sur vous-même, avec un ressentiment qui débouchera toujours sur de la haine ; ou alors elle peut vous mener à l’action. Il faut que chacun d’entre nous, dans son domaine des possibles, se pose la question de quelle alliance il crée, de ce qu’il décide de faire ou de ne plus faire.

Que penser des réseaux sociaux, cet endroit où l’on est finalement au summum de la liberté d’expression, mais «où la haine s’étale aussi sans filtre» comme le dit Leïla Slimani ?
Sans aucun doute, les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur dans l’appauvrissement de la pensée, en nous invitant continuellement à simplifier nos messages, en ne tolérant plus quoi que ce soit qui serait implicite, en nous permettant de constituer des communautés autour de nous, des gens qui pensent comme nous, qui votent comme nous, qui lisent les mêmes livres, qui ont les mêmes références culturelles… En réalité, on a anéanti, ou on est en phase d’anéantissement, du débat possible entre nos cultures. L’autre problème, c’est que le jeunes s’informent sur les réseaux sociaux. Ils croient que quand c’est sur une chaîne YouTube c’est vrai. Un point crucial à travailler avec l’école, c’est de les faire se questionner sur leurs sources d’information. À une époque, on disait «d’où tu parles, toi ?» Et en fait, le «d’où tu parles», il est génial, parce que c’est exactement la question qu’il faut poser aux jeunes aujourd’hui : d’où tu parles ? D’où détiens-tu l’information qui te permet de dire ce que tu dis ?

Comment expliquer que la jeunesse, si libre au XXIe siècle, puisse tomber dans le panneau du fondamentalisme religieux ?
Refuser la complexité du monde, c’est toujours tentant. Il y a quelque chose de radical dans la simplification du débat, et la radicalité a toujours tenté la jeunesse, et c’est normal. Il y a d’ailleurs une responsabilité très forte des modèles de la jeunesse, les animateurs de télévision, les youtubeurs, les influenceurs, les sportifs… Qui n’apportent pas la subtilité, la complexité, l’humour fin, et, je le redis, l’esprit critique, dont les jeunes ont besoin. Il y a une expression qu’on a beaucoup entendue dans la jeunesse ces dernières années : «tu me manques de respect». C’est intéressant de réfléchir à ça. Qu’est-ce que c’est que de respecter quelqu’un ? C’est savoir le contredire, le plus souvent. Protéger à tout prix quelqu’un d’une autocritique, c’est, au contraire, lui manquer de respect. C’est considérer qu’il est trop infantile, ou sous-développé, pour être capable de faire face à un questionnement, à une interrogation de ses repères.

À travers votre discours, on comprend aussi qu’il y a cet enjeu de croire en la laïcité tout en étant croyant (religieusement)…
Beaucoup de gens ont l’impression qu’on est laïque ou religieux, qu’on est croyant ou pas croyant. C’est comme s’il fallait choisir entre la science et la religion, c’est absurde. Pour moi, la laïcité et l’attachement à une religion cohabitent parfaitement. Je reconnais à la laïcité la bénédiction de me permettre de vivre la religion telle que je la vis. Je me sens profondément attachée à la laïcité parce que pour moi, elle est un cadre qui permet qu’aucune conviction, aucune croyance et aucun dogme ne sature l’espace dans lequel je vis. La laïcité est une garantie d’oxygénation permanente parce qu’il y a toujours un espace autour de moi qui reste vide de ma croyance ou de celle de mon voisin. Pour beaucoup, et on en revient à l’appauvrissement de la pensée et du vocabulaire, la laïcité est devenue synonyme d’athéisme. Mais ça ne l’a jamais été.

Depuis l’attentat, on entend çà et là des gens dire : les hommages c’est bien, maintenant, il faut du courage. «Ça ne peut plus se passer dans le pacifisme», dit Elisabeth Badinter. Quel est votre sentiment sur ce point ?
Il n’est pas question aujourd’hui d’être pacifiste, ou de baisser les bras, ou de trouver un compromis avec des assassins. Il y a un combat à mener, et comme dans tous les combats, y compris dans les combats militaires, il faut penser les alliances. Il n’y aurait rien de pire que de se tromper d’ennemi, et de commencer à se déchirer entre gens qui sont d’accord sur le fond, mais peut-être pas nécessairement sur la forme que doit prendre ce combat. Aujourd’hui, l’enjeu est là, il est dans comment on fait pour trouver des alliances qui soient salutaires, tout en étant conscient, lucide, que oui, nous sommes en guerre.

Un rapport de l’Institut Montaigne,

Il déconstruit les idées reçues sur les quartiers populaires

Un rapport de l’Institut Montaigne, que le JDD dévoile en exclusivité, décrit un autre visage des quartiers populaires. Ce document invite l’Etat, trop concentré sur la rénovation urbaine, à désormais favoriser l’essor économique de ces territoires pauvres. Par Emmanuelle Souffi

Dans le centre social Maroc-Chatenay-Poètes à Pierrefitte-sur-Seine, le 22 octobre. (Emeric Fohlen/Hans Lucas pour le JDD)

La Haine, film générationnel par excellence, fête cette année ses 25 ans. Le tragique décès de deux ados, Zied et Bouna, dans un poste électrique à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), ses 15 ans. Depuis, la moindre étincelle pourrait encore embraser les banlieues. Car le visage des quartiers dits « populaires » n’a guère changé. Enfin si, celle de ses tours, détruites par centaines. Pour le reste, le chômage et la paupérisation y sévissent toujours. « La rénovation urbaine, au moins à ses débuts, ne s’est pas préoccupée de développement économique local », regrette Hakim El Karoui. Plutôt que sociologique, le chercheur a dressé un portrait économique et social de ces territoires dans un éclairant rapport qu’il a rédigé pour l’Institut Montaigne, « Les quartiers pauvres ont un avenir », publié dimanche.

Pour briser le miroir déformant de la vie dans ces territoires, le fondateur du Club du XXIe siècle, un think tank qui promeut une vision positive de la diversité, a compilé durant un an des données de l’Insee sur différents paramètres (niveaux de vie, de pauvreté, taux d’imposition…), puis il a comparé leur situation à celle de tout l’Hexagone. Les résultats sont déroutants, inattendus.

Non, vivre dans une cité ne fait pas de vous un assisté. Non, les banlieues ne sont pas mieux traitées que les campagnes. Mais oui, la délinquance et les inégalités scolaires les empoisonnent. Pour le géographe, une autre voie est possible et il est urgent de la prendre pour éviter que d’autres ne l’occupent. Car, par-delà les chiffres, se cachent des énergies qui ne demandent qu’à se libérer. Des clichés qui les cantonnent dans une image déformée. Mais aussi des plaies qui les contraignent.

L’Île-de-France n’est pas plus riche

« La France des villes versus la France des campagnes » : cette fracture territoriale qui s’est exprimée au travers de la crise des Gilets jaunes fonctionne en trompe-l’œil. Pour le prouver, Hakim El Karoui distingue la richesse créée de celle qui est disponible. La Région a ainsi contribué à 31% du PIB en 2015, mais ses habitants ne possèdent que 22% du revenu disponible national. Le plus gros écart par rapport aux autres territoires.

En clair, les Franciliens créent plus de richesse qu’ils n’en détiennent. Car ils circulent, voyagent, dépensent ailleurs. « Sans le dynamisme de la Région capitale, conclut l’ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin, le système de solidarité français n’existerait plus. »

Le 93, champion des créations d’emplois

Département le plus pauvre de France avec 29% de ses habitants vivant avec moins de 1.000 euros par mois : c’est l’étiquette le plus souvent collée à la Seine-Saint-Denis. Mais qui sait qu’en dix ans c’est le territoire qui a créé le plus d’emplois? Entre 2007 et 2018, 29% de l’augmentation de la masse salariale s’est faite ici. L’installation de nombreuses entreprises à Saint-Denis, le développement des services ont nourri le développement économique. Les JO 2024 et le Grand Paris devraient accélérer son dynamisme.

Leurs habitants ne sont pas des assistés…

Autre lieu commun, les banlieues vivraient aux crochets des autres. « Faux », démontre Hakim El Karoui, qui a épluché les flux de prestation et de prélèvements sociaux territorialement. Ainsi, les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) reçoivent moins de revenus issus des transferts sociaux (retraites, RSA, pensions…) que les autres : 6.100 euros par habitant contre 6.800 en moyenne.

La Seine-Saint-Denis figure parmi le huitième plus gros contributeur au financement de la protection sociale avec près de 9.300 euros par habitant. Mais c’est le département qui touche le moins de prestations (8.400 euros). A l’inverse, le Var décroche la palme des endroits qui en bénéficie le plus : 12.100 euros par habitant. Ce paradoxe tient au poids des retraités, faible dans le 93 qui compte presque deux fois plus de personnes de moins de 20 ans que de plus de 60 ans. Une jeunesse qui fait vivre le système social plus qu’elle n’en profite.

… et ne vivent pas de la drogue

Le trafic de drogue ne génère « que » 2,7 milliards d’euros en France, selon le rapport qui a compilé les données officielles. Au total, 200.000 personnes sont impliquées dans le marché du cannabis, d’où découle la moitié des ventes de stupéfiants. Or toutes n’habitent pas dans un quartier pauvre. Et même si c’était le cas, elles ne seraient le fait que d’une infime partie de la population vivant ici. D’après Hakim El Karoui, cette activité ne représente guère que 21.000 emplois en équivalent temps plein. Car la plupart ne travaillent que quelques heures par mois. Pour des sommes modiques, hors les têtes de réseau et les grossistes. « Rien qui permette de vivre », déduit le chercheur.

Pas mieux traités que les campagnes

Les ravages du virus permettent de rétablir une réalité : les quartiers pauvres souffrent prioritairement des faiblesses du maillage sanitaire. Davantage que les campagnes et les zones rurales. Ils comptent ainsi deux fois moins de médecins spécialistes et de professionnels offrant des soins de proximité. En Seine-Saint-Denis, on recense 1.100 agents de la fonction publique hospitalière pour 100.000 habitants contre 1.800 ailleurs en France.

La politique de la Ville délaissée

Avec ses milliards d’euros déversés sur les cités et ses plans banlieue, elle serait un puits sans fond. Le montant des dépenses totales de l’Etat pour les QPV et des bailleurs sociaux pour l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) s’élève à 5,7 milliards d’euros en 2019. Selon les calculs d’Hakim El Karoui et de son équipe, l’effort représente… 840 euros par habitant. Une goutte d’eau par rapport au budget de l’Education nationale ou de la Défense.

Or 5,5 millions de Français vivent dans un QPV, soit 8% de la population. En Seine-Saint-Denis, cette proportion grimpe à 38%. Des territoires délaissés alors que les besoins restent importants. Le chercheur estime la sous-dotation en matière d’investissement public dans les quartiers pauvres à près de 1 milliard d’euros par an.

Il n’y a pas de hasard si l’islamisme radical prospère à l’école

La laïcité ne peut être aimée, si l’on n’a pas rendu aimable le pays qui l’a inventée

Dans une École devenue un désert des cœurs et des esprits, l’islamisme radical peut prospérer. Contre le séparatisme, il faut faire de nouveau aimer la France. Par Corinne Berger

Seuls s’étonnent ceux qui veulent bien s’étonner. L’assassinat de Samuel Paty est ignoble et choquant, notamment par son mode opératoire d’une spectaculaire abjection, mais il est la suite logique des nombreux autres meurtres, tout aussi scandaleux, qui nous frappent depuis une décennie. Des Juifs ont été tués – et parmi eux des enfants –, des policiers ont été tués, des journalistes ont été tués, un prêtre a été tué, des Français ont été tués, lors d’attentats de plus ou moins grande envergure qui ponctuent désormais couramment la triste actualité des dix dernières années. C’est aujourd’hui un enseignant qui est tombé. Et demain ? Un maire, un responsable politique ? Un boucher qui vend du porc, quelqu’un qui lit Voltaire sur un banc public, une fille qui s’habille trop court, quelqu’un qui allume une cigarette sur un trottoir pendant le ramadan ? L’islamisme, lorsqu’il ne rencontre pas d’obstacles, n’a aucune limite dans son projet de conquête sociale et politique. Et ses thuriféraires ont bien compris que la stratégie du chantage et de l’intimidation, comme dans tous les totalitarismes, paralyse la riposte. Que dire de cette France de 2020 où on peut massacrer au nom de l’islam sans rencontrer de réponse à la hauteur des faits ? Qu’ont pu penser, lors du massacre de la rédaction de Charlie en 2015, les journalistes algériens réfugiés ici dans les années 90, dont les confrères avaient été tués par les islamistes et qui subissaient eux-mêmes les menaces de mort du GIA ? Je connais bien l’un de ces journalistes d’Alger, qui a fui la terreur de son pays pour retrouver aujourd’hui, avec un immense chagrin, ses promoteurs sur le sol français.

Des années de propagande anti-raciste ont amené à faire passer la critique légitime d’une religion pour l’expression d’un racisme coupable

La naïveté, le déni, la complaisance et la lâcheté ont permis d’en arriver là. Beaucoup d’hommes politiques, de journalistes et de citoyens sont comptables du désastre, plus zélés à pourchasser et diaboliser ceux qui, depuis longtemps déjà, pointent avec une courageuse ténacité les dangers de l’islamisme, qu’à œuvrer à la dénonciation et à la défaite d’un ennemi mortel. Plutôt que de faire le jeu de qui-vous-savez, il valait mieux détourner les yeux et laisser l’islam radical gagner tous les terrains, quitte à supporter de temps en temps quelques morts, comme un tribut dont se nourrit la bête immonde et qu’on semble bien vite oublier après les célébrations d’usage. Chamfort l’écrivait en son temps : en France, « on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin ». Aujourd’hui, trois jours après l’assassinat de Samuel Paty, certains osent crier à la récupération politique. Au mépris d’une réalité pourtant obstinée, leur priorité est de condamner, non pas les attentats et l’idéologie qui les sous-tend, mais ce qu’ils nomment la fachosphère, accusée de dénoncer un ennemi fantasmé et d’hystériser le débat. On croit rêver.

⅓ des professeurs dans l’autocensure

Le déni et la lâcheté, on les trouve aussi au sein de l’institution scolaire aujourd’hui directement touchée. Tout le monde semble redécouvrir le rapport Obin de 2004, dans lequel un inspecteur général de l’Éducation nationale recensait les nombreux manquements à la laïcité liés à la foi, rapport qu’on s’est empressé d’enterrer : Jean-Pierre Obin y relevait pourtant le refus de certains élèves, lors de sorties scolaires, de pénétrer dans les églises, même transformées en musées, le refus de tracer le signe « plus » en mathématique, trop proche de la croix chrétienne, le rejet de l’enseignement de la Shoah, le rejet de l’étude des auteurs des Lumières, le rejet de la théorie de l’évolution, et j’en passe. Les Territoires perdus de la République ne disaient pas autre chose en 2002, pointant notamment dans les écoles de banlieue l’antisémitisme grandissant et la haine de la France, mais on a préféré dire des auteurs de l’ouvrage qu’ils étaient dans l’exagération et donnaient dans l’islamophobie. Récemment, on apprenait que des parents refusent la lecture en classe de maternelle de l’histoire des Trois petits cochons, ou encore que des enfants de trois ans, chaque année à la rentrée de septembre, par un réflexe acquis dans la sphère familiale, se bouchent les oreilles lorsqu’on diffuse de la musique… Jean-Pierre Obin a récemment souligné que Daesh appelait dans une publication de 2015 à prendre pour cibles les fonctionnaires de l’Éducation nationale, accusés de dispenser des enseignements condamnables. Il est clair que les choses se sont aggravées en quinze ans et que, l’institution ayant fermé les yeux sur ces enquêtes de terrain pourtant très documentées, environ un tiers des professeurs, d’après un récent sondage, et davantage encore dans les zones classées REP, s’autocensurerait pour éviter les problèmes. Le nombre des manquements à la laïcité et des entraves à la liberté d’enseigner, dont Jean-Michel Blanquer se félicite de le voir stagner ces dernières années, ne permettrait pas un si bel optimisme si les enseignants s’autorisaient à traiter tous les sujets du programme sans précautions particulières… Dans certains endroits, il ne s’agit pas seulement de contenus d’enseignement, mais aussi de tenues vestimentaires : je me souviens d’une amie exerçant il y a vingt ans à Villejuif, qui me racontait avoir reçu des crachats dans le dos dans les couloirs de son établissement. Il faut dire que cette effrontée avait l’audace de s’habiller souvent en jupe. Pour résoudre le problème, son supérieur hiérarchique l’avait convoquée pour lui demander d’adapter son vêtement à la sensibilité des populations locales. Petit exemple de soumission ordinaire. 

L’assassinat d’un professeur au nom de l’islam sera-t-il suffisant pour ouvrir les yeux dans le corps enseignant ? Je n’en suis même pas sûre, au vu de l’idéologie dominante dans la corporation. Je suis depuis plusieurs années effarée par le déni et le relativisme de nombreux collègues lorsqu’il est question d’islamisme. À vrai dire, on en parle très peu en salle des profs, ou entre deux portes avec quelques collègues triés sur le volet : évoquer la question peut au mieux paraître incongru – quelle étrange préoccupation ! –, au pire rendre suspect de fascisme le plus humaniste des individus. Un échange avec un collègue de classes préparatoires, il y a plusieurs années, me semble un cas d’école, si je puis dire : pour faire bref et donner un aperçu de la vision de quelqu’un qui se dit avant tout « citoyen du monde », l’islam ne pose pas de problème en France, la plupart des musulmans sont modérés, le voile est un choix individuel qui ne dérange personne, et s’il y a quelques attentats de ci de là, c’est l’expression d’une révolte sociale somme toute bien légitime ou le fait de déséquilibrés. Renvoyons aussi dos à dos les violences de l’islam et du catholicisme, et le tour sera complet. C’est en fait la doxa de toute une frange de la population, surreprésentée chez les profs, pour qui le patriotisme équivaut peu ou prou au fascisme, pour qui la France ne signifie pas grand-chose en dehors des droits de l’homme et du confort matériel – et chacun peut bien penser et agir comme il l’entend du moment que son petit bonheur n’est pas menacé –, et qui se cache à elle-même sa logique purement individualiste sous les apparences généreuses de l’ouverture à toutes les différences. Évidemment, cette négation de l’identité de la France (et de l’Europe en tant que civilisation) est exactement celle des libéraux, Macron en tête, qui pensent les hommes comme des entités interchangeables dans un vaste monde dédié à la consommation. Là-dessus, on rachète son confort petit-bourgeois et sa mauvaise conscience de classe en réduisant les musulmans à des opprimés, victimes de l’exploitation et des discriminations systémiques, et par là dédouanés de la violence convulsive de certains d’entre eux. J’ai souvent entendu des professeurs après un attentat islamiste incriminer non pas la religion au nom de laquelle il était commis, mais la ghettoïsation des quartiers difficiles – alors même que tous les terroristes n’appartiennent pas aux classes les plus défavorisées –, par un tropisme de gauche qui appelle bien souvent l’excuse sociale. Edwy Plenel, référence d’une part non négligeable du corps enseignant, ne faisait-il pas pleurer en 2015 sur « l’enfance malheureuse des frères Kouachi » ? Et que dire du scandaleux amalgame, établi par le même Plenel et La France insoumise, entre le sort fait aux musulmans aujourd’hui en France et le traitement réservé aux Juifs dans les années trente ? Cette gauche qui infuse dans la corporation, alors même qu’elle s’est construite sur le rejet du catholicisme et continue sans risque de frapper son cadavre, se garde bien de fustiger l’islam, parce que c’est la religion de ceux qu’elle considère comme les nouveaux damnés de la terre, et parce que des années de propagande anti-raciste ont amené à faire passer la critique légitime d’une religion pour l’expression d’un racisme coupable. Les profs en 2020 sont des gens de leur époque, biberonnés depuis leur naissance à cette bouillie d’individualisme hédoniste et consumériste mêlé d’un antiracisme d’opérette (née dans les années soixante, j’ai moi-même baigné dans ce climat libertaro-gauchiste, et j’ai naïvement arboré à vingt ans la petite main « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme… mais les « potes » étaient moins nombreux qu’aujourd’hui et ne défendaient pas furieusement l’idéologie de haine dont on voit maintenant les manifestations brutales). Voilà pourquoi notre École est muette : le confort individuel et la culpabilisation morale expliquent en partie pourquoi les profs face à l’islamisme sont dans le silence, l’aveuglement ou la soumission, aveuglement et soumission soigneusement entretenus par les journaux dits de référence qu’ils lisent unanimement. Il est d’ailleurs intéressant de constater que dans le CDI des établissements scolaires ne figurent à disposition des élèves que ces titres de presse largement consensuels dans leur propagande multiculturelle et dans leur chasse aux « fachos », l’audace politique des documentalistes leur permettant d’aller jusqu’au Figaropour penser faire contrepoids.

Orientation univoque des manuels et des programmes

Et que dire des manuels scolaires et des programmes, qui n’apprennent pas grand-chose, et surtout pas à aimer la France ? Susciter cet amour, en tout cas en rendre possible l’émergence, me paraîtrait pourtant urgent dans le contexte actuel d’une détestation qui, pour n’être pas unanime, n’en est pas moins toxique et dangereuse. J’ai rarement entendu les collègues d’histoire critiquer les orientations univoques et contestables des programmes qu’ils enseignent. La simple consultation des manuels scolaires révèle pourtant dans l’approche historique la minimisation de tout passé glorieux de la France, quasiment réduite à la pratique de l’esclavage, de la colonisation et de la collaboration. Les cours d’EMC (Éducation Morale et Civique), généralement dispensés par ces mêmes professeurs d’histoire, amènent les élèves à travailler, au mépris de toute réalité de principe et de fait, sur les inégalités inhérentes à la société française, actant par là l’idée que celle-ci repose par essence sur la discrimination de race et de sexe. Tout le monde pourra constater que sont nombreuses à intervenir dans le milieu scolaire les associations militantes LGBT et antiracistes, au rang desquelles l’association d’Assa Traoré, un temps autorisée par l’institution à répandre en banlieue la haine du flic et de l’homme blanc, accusés de violence et de racisme consubstantiels. Beaucoup de professeurs ont intégré ce discours de repentance, porté à l’incandescence par des indigénistes soucieux de faire prospérer leur fonds de commerce victimaire dans l’un des pays pourtant les plus généreux au monde : ils trouvent à leurs revendications une résonance médiatique qui leur octroie un pouvoir de nuisance réel dans une université de plus en plus acquise à leurs causes. Comment, dans ces conditions, alors que l’école et les médias relaient complaisamment cette vision, transmettre aux jeunes élèves l’amour du pays qui les a vus naître ou les a accueillis ? Comment ne pas rendre la France haïssable, en occultant de la sorte les grands hommes et les hauts faits qui constituent aussi son histoire, en la ramenant sans cesse et seulement aux versants les plus sombres de son passé ?

Finalement l’école, par ce type de renoncement, laisse un grand vide dans l’esprit et le cœur des élèves, quels qu’ils soient. Et ce ne sont pas les invocations à la laïcité, réitérées ces derniers jours, qui pourront occuper cette vacance. La laïcité, pur produit de l’histoire française, ne peut être aimée si l’on n’a pas rendu aimable le pays qui l’a inventée. Invoquer la République ne me paraît pas non plus suffisant pour concurrencer les visées de l’islam politique et la place prépondérante de la religion dans les plus jeunes esprits. On sait par un récent sondage qu’environ soixante-quinze pour cent des musulmans de moins de vingt-cinq ans placent leurs convictions religieuses au-dessus des lois de la République. J’ai déjà croisé, dans un lycée qui ne se trouve pas en zone sensible, des élèves dont la seule lecture était celle du Coran ; j’ai aussi le souvenir d’un élève, rétif à toutes les règles imposées en classe, qui m’avait fait comprendre un jour, par un geste sans équivoque vers le ciel, que la seule autorité à laquelle il se soumettait, celle d’Allah, était bien supérieure à la mienne. Le recours aux « valeurs de la République » est inopérant dans un tel contexte. Si un certain nombre d’élèves n’étaient pas Charlie en 2015 et ne le sont toujours pas, c’est parce qu’ils ne se sentent pas Français – et la République n’a pas grand-chose à voir dans cette désaffection : ce n’est pas la République qu’ils n’aiment pas, c’est la France qu’ils haïssent. La République est un mot creux qui recouvre des réalités bien différentes, puisqu’il existe des républiques (islamiques, communistes) qui sont des dictatures, et des monarchies qui sont des démocraties… et sa seule invocation ne peut soulever les cœurs. Qu’y a-t-il de commun entre la Troisième République et la nôtre ? Les hussards noirs de la fin du XIXème siècle auraient bien du mal à reconnaître dans l’école de la Cinquième République la rigueur de leurs exigences et le patriotisme qu’ils étaient censés transmettre. Que peuvent signifier la République et ses valeurs, que peut signifier la laïcité, si leur incantation devient un mantra vidé de substance et déconnecté de l’âme, de l’esprit et de la chair de ce pays ? Il est significatif qu’Emmanuel Macron, lors de l’hommage à Samuel Paty à la Sorbonne, ait insisté sur la création de citoyens par l’École, comme si l’identité française se limitait à une simple appartenance républicaine. Le gavage citoyen sans l’amour de la France, l’adhésion mécanique à des valeurs abstraites sans la transmission d’un génie français incarné, restent des coquilles vides. Mais en tant que professeur, comment transmettre l’amour d’un pays qu’on a soi-même renoncé à aimer ? L’islamisme qui tient lieu de tout peut prospérer dans ce désert des cœurs et des esprits. 

Réarmer moralement le pays, désigner l’ennemi

Je n’ai pas rejoint les rassemblements qui ont suivi l’ignoble assassinat du professeur de Conflans. Ma tristesse ne peut faire taire ma colère, vis-à-vis des terroristes bien sûr, mais pas seulement. J’en veux terriblement à tous ceux qui ont pratiqué le déni depuis trente ans, parmi lesquels beaucoup d’enseignants : la gauche qu’ils soutiennent s’est rendue complice en niant les problèmes, dans un mélange d’électoralisme cynique et d’idéologie, tout en réduisant au silence les lanceurs d’alerte par l’accusation de racisme et d’islamophobie. Le sempiternel « padamalgam » entendu après chaque attentat a fait le lit de l’islam radical et couvert sa progression depuis des années. Bizarrement, ceux qui font preuve de la plus grande virulence contre des catholiques inoffensifs ont fait profil bas devant les dérives d’un islam conquérant de plus en plus visible. Que penser de cette gauche qui livre sans scrupule une partie de la population à l’obscurantisme et qui taxe de racisme ceux qui voudraient l’en extraire ? 

Il était pour moi hors de question de manifester aux côtés de syndicats enseignants qui, dans les textes de mobilisation envoyés sur nos messageries professionnelles, n’osent toujours pas, encore aujourd’hui, employer le mot « islamisme ». Même Emmanuel Macron martèle désormais ce terme, sans doute pour racheter des années d’élégante pudeur autour d’attentats terroristes dont le pouvoir taisait l’origine, au grand dam d’une importante frange de la population exaspérée d’être la seule à voir et à nommer le mal (espérons que la récente profération présidentielle n’amène pas à différer, voire à remplacer, l’indispensable action politique). Quasiment tous les syndicats évoquent des notions prudemment générales telles que le terrorisme et la barbarie, ou encore le fanatisme religieux, sans nommer la religion qui le promeut ; il faut ainsi combattre lesobscurantismes, « quels qu’ils soient », faisant accroire qu’il en est aujourd’hui venant d’horizons divers et variés. Ou comment appeler à lutter contre un ennemi qui n’est toujours pas désigné ! Certains mettent d’ailleurs en garde contre les « amalgames nauséabonds », les discriminations et toute instrumentalisation des « forces réactionnaires », n’ayant toujours pas compris que c’est de ce discours culpabilisant que nous crevons aujourd’hui, puisque l’islam politique utilise le discours victimaire pour museler les oppositions. On n’est pas loin de la formule délétère « Vous n’aurez pas ma haine », qu’on a pu lire après le massacre du Bataclan sur les pancartes ou sur la couverture d’un livre, singulière façon de s’interdire toute réaction face à la haine de l’autre. Ces syndicats enseignants, au nom d’un vivre-ensemble dont on voit tous les jours les effets, cautionnent peut-être l’éloquente et malheureuse expression « Victime de son héroïsme », par laquelle la mairie de Paris a cru rendre hommage à Arnaud Beltrame. On ne s’y prendrait pas autrement si on souhaitait désarmer, intellectuellement et moralement, un pays tout entier. Et je trouve assez indécent qu’on aille ensuite pleurer la mort d’un professeur que trente années d’incurie politique et de castration idéologique ont rendue possible. « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », fait-on dire à Bossuet.

L’école n’est plus un sanctuaire

Enfin, l’institution scolaire elle-même ferait bien de se regarder en face. Si on a pu porter atteinte à un enseignant, si certains élèves ont pu, moyennant quelques centaines d’euros, le signaler à son futur agresseur à la sortie du collège, c’est que le Professeur a été destitué. Et il l’a d’abord été par l’École elle-même. Dans la mouvance de mai 68 et par un travail de sape qui n’a pas cessé depuis, on a déconstruit la figure du maître : ministres successifs, pédagogistes, syndicats, associations de parents, mus par une même idéologie égalitariste, ont œuvré main dans la main. On a voulu assimiler l’autorité du professeur, pourtant intellectuelle et morale, à un exercice de la contrainte quasi fascisant, et faire de la parole de l’élève, dans un souci d’horizontalité, l’équivalent de celle du maître : puisque tout se vaut, comment s’étonner que beaucoup de jeunes gens aujourd’hui n’établissent pas de différences entre ce qui relève d’un savoir objectif, légitime en tant que tel, et ce qui relève de la croyance ou de l’opinion ? Comment s’étonner, lorsqu’on a donné la parole aux élèves sans leur fournir d’abord les outils linguistiques et culturels pour penser le monde, que règnent l’incompréhension, les malentendus et les préjugés ? Comment s’étonner qu’ils n’aient aucun recul critique sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils croient, ni aucune estime pour celui qui incarne un savoir dévalué ? Si le professeur a perdu son aura, si la verticalité de la transmission a été méticuleusement mise à mal, on a permis au disciple de ne plus le considérer, et par là de déconsidérer et de contester le contenu même de son enseignement. Le respect de principe qu’il suscitait autrefois a disparu, et les enfants comme leurs parents se sentent autorisés à remettre en cause, dénoncer, bousculer, y compris physiquement, organiser des cabales, dans un lieu qui a cessé d’être un sanctuaire. Tout concourait depuis longtemps, dans et par l’École, à un tel effondrement. C’est aussi ce qui a tué Samuel Paty.

 

 

Le miracle de la multiplication des milliards

Emmanuel Macron, le président « Quoi qu’il en coûte »

Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? Deux millénaires après le miracle de la multiplication des pains, selon les Évangiles, par un marginal miséreux du fin fond de la Palestine nommé Jésus de Nazareth, un socialiste hexagonal nommé Emmanuel Macron et surnommé « Jupiter », est en train de réaliser lui aussi des miracles : la multiplication des milliards. Hollande en rêvait. Macron l’a fait ! par Jean Nouailhac

Tout ce qu’il sait faire, c’est dépenser, promettre et parler

Emmanuel Macron est tout simplement un socialiste pragmatique comme l’a été avant lui Tony Blair en Grande Bretagne pendant les années 2 000, appliquant comme lui, même si c’est à doses homéopathiques en matière économiques, la célèbre maxime du chinois Deng Xiaoping : « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris ». Car notre Jupiter français est avant tout un étatiste pur jus, un centralisateur forcené, un jacobin maladif, ce qui génère la plupart du temps une mauvaise santé de l’économie, ce qui est hélas le cas en France. Comme l’écrit Laurent Obertone, à propos de l’État, dans son nouveau livre, « L’Éloge de la force » (Ring) : « Tout ce qu’il tente échoue. Tout ce qu’il touche se brise. Tout ce qu’il sait faire, c’est dépenser, promettre et parler ».

Une hausse vertigineuse de la dette publique

Pour bien situer cette multiplication des milliards, il faut commencer par prendre connaissance courageusement de quelques chiffres, qui peuvent faire tourner de l’œil les mauvais élèves en calcul ou obscurcir l’esprit des plus sensibles au mal de crâne.

Le projet de Loi de finances pour l’année 2021 annoncé par Bercy, avec l’accord de notre Jupiter, le président « Quoi qu’il en coûte », prévoit d’émettre un montant record de 260 milliards d’euros de dette supplémentaire, contre 185 en 2017 et 169 en 2013, ce qui était déjà gigantesque. Quant au déficit à financer, il passera de 93 milliards prévus pour l’année 2020 à près de 200 milliards en raison du plan de relance tous azimuts du gouvernement.

La dette publique qui avait terminée l’année 2019 tout juste sous les 100 % du PIB, passera selon Bercy à 117,5% en 2020, pour un total de 2 798 milliards. Quant au déficit structurel, c’est-à-dire les dépenses pérennes non flexibles (augmentations de salaires de fonctionnaires, chômage partiel de longue durée, mobilisation des garanties de l’État, etc), il est en train d’exploser littéralement à 115 milliards au lieu des 54 initialement prévus.

Enfin, la masse salariale de l’État de son côté, n’en finit pas d’augmenter : 2 milliards par an ! Emmanuel Macron avait promis dans son programme électoral de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires, un chiffre pourtant nettement insuffisant vu la gabegie qui règne dans la fonction publique avec des doublons presque partout dans les postes administratifs. Son bilan s’établit ainsi à ce jour : depuis 2017, une augmentation de 7 700 postes en équivalents temps pleins travaillés. Et pour 2021, on nous annonce encore 5 500 postes de plus. Un véritable open bar pour la fonction publique !

Avec l’Allemagne, un gouffre de compétitivité nous sépare

Si l’on se tourne cette fois vers les quelques côtés positifs de cette distribution de milliards dans le projet de budget pour 2021, on peut se féliciter que les impôts de production sur les entreprises – ceux qui sont payés avant même le moindre bénéfice – baissent de 10 milliards d’euros. But de l’opération : nous rapprocher du système allemand, sauf que le vrai différentiel avec notre voisin tourne autour de 75 milliards. Il reste encore un long chemin à parcourir pour muscler nos entreprises ! En complément de cette douceur de 10 milliards, un très mauvais chiffre : la balance commerciale de la France sera largement déficitaire, comme d’habitude – 80 milliards de déficit prévus en 2020 – tandis qu’en Allemagne on fait des excédents depuis longtemps – près de 300 milliards d’excédents prévus en 2022. Un gouffre de compétitivité nous sépare !

Enfin, au chapitre « Il vaut mieux en rire qu’en pleurer », une mention spéciale pour les équipes du ministère de l’Économie qui ont décidé de réduire le nombre des taxes qui rapportent peu ou qui coûtent trop cher à recouvrer, ce qu’on appelle à Bercy un « toilettage » du Code des impôts. Une cinquantaine de ces taxes marginales devraient ainsi disparaitre pour un total à la fin du quinquennat Macron de l’ordre de 750 millions, soit 0,01% des prélèvements obligatoires. Tout cela après quarante ans d’étatisme fiscal et d’administration socialiste ! On croit rêver !

Félicitations moroses à nos vaillants hauts fonctionnaires des impôts qui n’ont plus aucun sens des choses et qui trouvent à cette occasion le moyen de se vanter dans la presse de leur courage de réformateurs fiscaux, dans le même temps où on apprend que les taxes sur le tabac vont rapporter 14 milliards d’euros en 2020 après une augmentation de 1,3 milliard, soit le double de leur fameux toilettage… Confirmation : c’est un cauchemar sans fin !