EXPERT EN RADICALISATION et DERIVES
Articles les plus vus
Catégories
Partenaire
Visites

Livres

Les enseignants confrontés à une contestation en hausse…

 …de la laïcité à l’école

Par

En partenariat avec la Fondation Jean Jaurès, l’institut de sondage Ifop a réalisé une enquête publiée ce 6 janvier auprès des professeurs concernant les formes de séparatisme religieux émanant des élèves.

Sondage : les enseignants confrontés à une contestation en hausse de la laïcité à l'école

Les résultats montrent que la contestation de la laïcité, en nette hausse, est une réalité à laquelle la grande majorité des enseignants doivent désormais faire face.

Ce mercredi 6 janvier, la fondation Jean Jaurès et l’Ifop publient le premier volet d’un nouveau dispositif d’enquête, « l’Observatoire des enseignants », déclenché en réaction à l’attentat subi par le professeur Samuel Paty : en interrogeant en décembre un échantillon de 801 enseignants, il s’agissait d’obtenir des informations sur la place des contestations de la laïcité dans leur métier, leur moral, leurs conditions de travail et leur vision de la place de la religion dans l’enceinte scolaire. La première salve de cette étude examine donc l’ampleur et la forme des contestations de la laïcité à l’école. Le constat, dressé par Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie dans le secondaire et directeur de l’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès, est clair : les résultats font « apparaître une prégnance conséquente du religieux qui s’est immiscé dans la vie professionnelle des enseignants.»

En effet, pas moins de 80% des professeurs interrogés affirment avoir déjà été confrontés au moins une fois au cours de leur carrière à une revendication liée à des croyances ou pratiques religieuses, dont 59% dans leur établissement actuel. Le phénomène, massif, est aussi en progression, puisque 53% des enseignants au collège ont déjà été l’objet de contestations, contre 46% lors d’une enquête Ifop-CNAL menée en 2018. Un enseignant sur quatre déclare même être régulièrement témoin ou victime d’incidents ayant trait à la laïcité dans son établissement. Contrairement à un préjugé, les difficultés ne sont pas rencontrées uniquement dans les écoles, collèges et lycées de banlieues populaires ; elles y sont certes plus fréquentes, de même que dans des régions comme l’Île-de-France ou le sud-est, mais les revendications religieuses se produisent sur tout le territoire national.

Les incidents liés à la laïcité sont les plus nombreux au collège, où 46% des professeurs en font état, mais le primaire n’est pas épargné (26%), le lycée (38%) encore moins. On retrouve une grande diversité d’anicroches de toutes natures, mais certaines sont plus fréquentes que d’autres, comme les incidents concernant la restauration scolaire ; les jours de classe manqués liés à l’exercice d’un culte ou à la célébration d’une fête religieuse ; les contestations d’enseignements sur la laïcité, la sexualité ou l’égalité entre filles et garçons ; les absences de jeunes filles à des cours de natation ou de sport. Au total, 53% des enseignants ont observé de la part d’élèves des formes de contestation au nom de la religion, et 59% des formes de séparatisme religieux à l’école. L’Ifop a en outre mesuré un cas particulier, celui des cérémonies d’hommage à Samuel Paty, lors desquelles 19% des professeurs (et 34% de ceux qui enseignent en REP) ont constaté au moins forme de contestation ou de désapprobation : justifications des violences, refus de participer à la minute de silence, injures ou provocations… Des chiffres qui tranchent avec les seuls 793 signalements recensés par le ministère de l’Education nationale le 18 novembre dernier.

Une autocensure massive 

Face à cette montée en puissance de l’intrusion du religieux à l’école, deux questions se posent aux professeurs : doivent-ils s’autocensurer pour éviter des troubles, et doivent-ils signaler les faits lorsque ceux-ci adviennent ? Parmi les 801 enseignants interrogés par l’Ifop, 49% disent déjà s’être autocensurés dans le secondaire, un nombre en progression sensible : ils étaient seulement 36% en 2018. Par ailleurs, 22% disent s’autocensurer « de temps en temps », contre seulement 10% deux ans plus tôt. En banlieue populaire, ce sont 70% des profs qui déclarent avoir modifié le contenu de leur cours par prudence. Le signalement des incidents est largement répondu, puisque 84% des enseignants interrogés s’y sont prêtés, contre 16% n’ayant rien dit. En revanche, le signalement ne se fait quasiment jamais auprès du rectorat (5%), et pas si souvent auprès de la direction de leur établissement (56%). Une explication pourrait résider dans le manque de soutien dont estiment bénéficier les profs : près de la moitié évoque un « soutien total », 86% un « soutien partiel » au niveau de l’établissement, des chiffres qui descendent à 21% (soutien total) et 54% (soutien partiel) s’agissant du rectorat. C’est auprès de leurs collègues (73%) que les enseignants estiment avoir le plus reçu un appui sans équivoque.

Malgré ces données, l’Ifop note toutefois que le corps enseignant reste en partie divisé sur certaines questions de laïcité : ainsi, si 75% des professeurs estiment que Samuel Paty a « eu raison de faire un cours sur la liberté d’expression en s’appuyant sur des caricatures de presse », 9% pensent qu’il a eu tort, et 15% ne souhaitent pas répondre. La démarche du prof d’histoire-géo tragiquement assassiné est soutenue par les trois quarts des enseignants du public, mais seulement par les deux tiers de ceux du privé ; 40% des professeurs déclarant croire en une religion se rangent du côté des critiques ou des silencieux, de même que 35% de ceux qui enseignent dans les banlieues populaires, « peut-être plus nombreux à penser qu’il faut, à l’école, tenir compte de la sensibilité religieuse des élèves » selon Iannis Roder, de la Fondation Jean Jaurès.

Jacques Julliard : "Vingt ans que la liberté d’enseigner n’existe plus en France"
Hans Lucas via AFP

Jacques Julliard : « Vingt ans que la liberté d’enseigner n’existe plus en France »

La liberté finira par triompher, par les armes de l’esprit citoyen et de la vérité. Le meurtre abominable de notre collègue Samuel Paty est pour toute la corporation des historiens, un motif de douleur, mais aussi de fierté. C’est pourquoi, afin de lui rendre hommage, je signe : Jacques Julliard, professeur d’histoire.

Le crime est tellement atroce, le rituel de la décapitation tellement barbare, que nous avons tous envie de nous persuader que nous venons d’atteindre le seuil de l’intolérable et que nous sommes, par conséquent, à un tournant, que la dynamique de l’abominable ne peut que s’inverser.

L’attentat contre la liberté d’enseigner est tellement contraire à notre tradition républicaine et à notre pacte social que, décidément, il ne sera pas toléré, et que le mouvement de l’indignation générale va inverser le sens de l’histoire.

Les paroles du président de la République sur les lieux mêmes du crime, reprenant, à travers le « ils ne passeront pas ! » l’esprit de la résistance antifasciste durant la guerre d’Espagne, font que l’on peut espérer voir enfin le gouvernement prendre des mesures à la hauteur du déni.

Je crains malheureusement que nous ne soyons vite déçus.

Renseignement, rectorats, politique... Conflans : ces petites lâchetés qui ont mené au grand désastre
© Dessin de Pinel pour « Marianne ».
 

Renseignement, rectorats, politique… Conflans : ces petites lâchetés qui ont mené au grand désastre

Par , , , , et

Samuel Paty a été décapité, le 16 octobre, pour avoir fait son devoir d’enseignant. Au-delà des auteurs directs de l’attentat, son assassinat aura été rendu possible par tous ces renoncements, ces dysfonctionnements et ces couardises qui défont silencieusement notre société. Et si l’on ouvrait les yeux ?

Le mouvement est continu. Devant le collège du Bois-d’Aulne, du matin au soir, la foule défile. Des fleurs, des pleurs, un cahier d’hommages, des policiers aux aguets, des ambulances, des bénévoles de la Protection civile. Ce samedi 17 octobre au matin, une bande de barbus, qu’on n’a jamais vus dans le coin, observaient la scène de loin, pendant que des policiers en civil les photographiaient. À l’intérieur de l’établissement, une cellule d’écoute psychologique. Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), ses petits pavillons tranquilles, ses terrains de sport et ses allées ensoleillées. Dans l’une d’elles, vendredi 16 octobre, un professeur d’histoire-géographie a été décapité parce qu’il avait fait son devoir. Les élèves qui ont eu Samuel Paty comme professeur ont du mal à parler : « Je ne me suis jamais autant intéressée à l’histoire qu’avec lui » se souvient une élève de troisième. Elle s’exprime lentement, lutte contre l’émotion, avec, de temps en temps, un regard pour sa mère. En 2019, en quatrième, Samuel Paty avait été son professeur principal, et elle l’avait retrouvé avec un enthousiasme que chaque cours confirmait : « Je me rappelle chaque sujet, chaque période, il savait stimuler notre intérêt. L’année dernière, c’était les Lumières. Et ce module sur la laïcité, et sur Charlie Hebdo. Ça n’avait posé aucun problème. Il nous avait bien expliqué avant que cela toucherait à la religion, et que ceux qui éventuellement seraient choqués avaient la possibilité de détourner le regard ou de sortir. Il n’a pas du tout désigné les musulmans. Ce n’était pas son genre, il ne stigmatisait personne. »

La rumeur et le fanatisme, comme un cocktail explosif, ont tué Samuel Paty. Celui qui l’a achevé s’appelle Abdoullakh Anzorov, un réfugié tchétchène tout juste sorti de l’adolescence, dont l’inouïe sauvagerie nous laisse sidérés. Âgé de 18 ans, il a été abattu par la police. Ceux qui ont précipité son lynchage se nomment Brahim C., parent d’élève menteur, et Abdelhakim Sefrioui, un prédicateur fiché pour radicalisation à caractère terroriste. Ils ont été placés en garde à vue, parmi onze personnes. « L’enquête se concentre sur la capillarité entre le tueur et le parent d’élève… Comment l’information a circulé de l’un à l’autre avec, au milieu, Sefrioui » révèle une source gouvernementale. Leur culpabilité pénale devra être déterminée ; leur responsabilité morale ne fait aucun doute. Et puis, il y a des responsabilités plus indirectes. Ces dysfonctionnements qu’on s’est habitué à taire. Ces petits riens qui, mis bout à bout, ont mené au désastre. Les défaillances du renseignement territorial, qui avait conclu dans une note du 12 octobre, à un climat « apaisé ». La couardise des rectorats. L’impuissance de la justice, des politiques, des fonctionnaires. « Pas de vague » qu’ils disaient. Toutes ces lâchetés, toutes ces erreurs, ont mené à l’horreur.

 

Du bon usage des statistiques sur l’immigration

Trois règles impératives: Nommer, dater, sourcer. 

La lecture du livre de Didier Leschi(1) peut être intéressante, mais la démographe Michèle Tribalat regrette le manque de précision sur certains chiffres. Elle relève ici les approximations problématiques du petit ouvrage. Par Michèle Tribalat

À la lecture de ce livre, je me suis dit que nous avions des progrès à faire dans l’usage des statistiques. Et que, si un haut fonctionnaire, directeur de l’OFII et donc gestionnaire de la politique de l’immigration et de l’intégration des étrangers pendant leurs cinq premières années de leur séjour, pouvait en user de manière aussi approximative, il n’était peut-être pas inutile de réfléchir aux règles précises que tout utilisateur de données devrait se fixer afin de limiter les erreurs et fausses nouvelles involontaires. Surtout sur un sujet aussi contentieux que celui de l’immigration.

C’est ce qu’aurait certainement dû faire Didier Leschi, compte tenu de sa fonction et de l’ambition de son livre : « présenter les éléments objectifs à partir desquels chacun pourra se faire une opinion éclairée. Ces éléments, ce sont des chiffres, des faits, des règles internationales et des lois nationales […] quiconque en fait fi dès le départ risque de s’égarer ».

On pourrait résumer ces règles impératives à :

  • Nommer correctement, expliquer la fabrication du chiffre si nécessaire ;
  • Dater. Ce qui  oblige à ne pas abuser de formules vagues telles qu’aujourd’hui et ses équivalents ;
  • Sourcer. Qui a fabriqué la donnée ? Sans se contenter de citer quelqu’un qui l’a utilisée.

Leur vertu est de forcer l’utilisateur à vérifier et à ne pas se contenter d’un vague souvenir ou d’un chiffre glané dans la presse. Didier Leschi date très rarement ses informations chiffrées et n’en donne pratiquement jamais la source. Ce qui oblige le lecteur à une recherche souvent difficile. Connaissant le sujet, certaines données m’ont paru étranges.
C’est le cas de cette affirmation: « Parmi les 36 communes de France métropolitaine comptant plus de 10 000 habitants et dont plus de 30% de la population est d’origine étrangère, 33 sont situées en Île-de-France, dont 15 en Seine-Saint-Denis » (p. 28). Pas de date, pas de source.

Je sais que c’est impossible. La population d’origine étrangère, dans la définition française, se compose d’immigrés (nés à l’étranger de nationalité étrangère à la naissance) et de personnes nées en France d’au moins un parent immigré. Pour descendre au niveau communal, il faut se référer aux enquêtes annuelles de recensement qui ne collectent pas les informations nécessaires pour compter les nés en France d’au moins un parent immigré.

Je retrouve la source (Insee-Analyse Île-de-France n° 70 de l’Insee de 2017) portant sur l’année 2013 qui comprend cette phrase presque intégralement. C’est donc la plume de l’Insee qui a dû « fourcher ». Je vérifie, à partir des données sur 2017, qu’en effet ce qui est écrit porte sur les immigrés et non sur deux générations.

Autre affirmation problématique:

«… Force est de reconnaître que la population immigrée est deux fois plus importante que dans les années 1930. Affirmer que rien n’aurait changé depuis que la France a fait appel à des étrangers pour pallier ses faiblesses démographiques ou se reconstruire après les conflits européens ne prend pas assez en compte ce fait incontestable » (p.26). Pas de date, pas de source.

Supposons que l’emploi du présent se réfère à la dernière date pour laquelle on dispose d’une estimation : 2019. Il se trouve que le nombre d’immigrés en France métropolitaine n’est alors pas 2 fois plus important, mais 2,4 fois plus qu’en 1931 et 2,8 fois plus qu’en 1936 (dates des recensements des années 1930).

Une évolution non sourcée, mais surtout non datée:

« Il est un lieu où les contradictions sont les plus sensibles et où on veut le plus les ignorer : Paris. Beaucoup y disent aimer les migrants et ce d’autant plus que, d’année en année, à l’intérieur du périphérique, leur nombre diminue. Il est passé de 30 à 20% sous l’effet de la gentrification » (p. 37). Ce constat est probablement tiré de la lecture de l’Insee-Analyses Île-de-France de 201 (2) : « Le poids de Paris dans l’accueil des immigrés franciliens a reculé de 9 points, passant de 30,0% en 1982 à 21% en 2013 ».

Des reprises, non sourcées, non datées et approximatives telles que celles-ci:

« En 1968, seuls 3% des jeunes métropolitains de moins de vingt-quatre ans étaient d’origine extra-européenne, aujourd’hui 17% » et « la jeunesse africaine, hors Maghreb, était quasi inexistante en 1968. Elle représente de nos jours 20% de la jeunesse d’origine étrangère » (p. 27).

Didier Leschi reprend là un passage du texte que j’ai écrit avec Bernard Aubry et mis en ligne sur mon site, dans lequel il a remplacé 2017 par « aujourd’hui » et « de nos jours ». Texte qui précisait bien qu’il s’agissait des moins de 18 ans et non des moins de 24 ans.

Ou encore celle-ci:

« En ajoutant les enfants d’immigrés nés sur le territoire français, près du quart de la population française a un lien avec l’immigration » (p. 26).

« Près du quart » relève de l’anticipation. En effet, si l’on reprend les estimations par l’Insee de la population immigrée et de celle des nés en France d’au moins un parent immigré, la proportion de personnes d’origine étrangère est de 21,4% en 2019.

Didier Leschi a probablement repris ce qu’il a lu dans l’ouverture du livre de François Héran(3) : « un quart de la population est liée à l’immigration sur une ou deux générations ».

L’abus de la formule « aujourd’hui » et la non-datation laissent croire que l’on cite le dernier chiffre connu ou que ce dont on parle évolue tellement peu que la date d’observation ne compte pas.

Un exemple : « 66% des immigrés résident dans une ville ou une agglomération de plus de 100 000 habitants, contre 42% pour les non-immigrés. Au sein de l’Ile-de-France, 17% de la population est immigrée… » (p. 28).

J’ai cru reconnaître la prose inimitable de l’Insee (« non-immigré ») et, en effet, ces données sont tirées d’un Insee Références de 2012 intitulé Immigrés et descendants d’immigrés. Problème, ces données datent de 2008 !

Une des raisons de ces approximations provient probablement d’un désir sincère d’épargner au lecteur, que l’on pressent rétif aux statistiques, une complexité et des précisions qui risquent de l’ennuyer ou de l’effrayer. On a donc alors tendance à simplifier, ce qui conduit souvent à renoncer à l’exactitude, mais aussi à une certaine paresse. C’est ce qui s’est passé avec le « taux de fécondité ». Des démographes se sont beaucoup moqué des non-initiés qui interprétaient la fécondité en pourcentage, alors que des experts de l’Ined et de l’Insee ont eux-mêmes eu recours, sans doute pour mieux se faire comprendre, à l’expression « taux de fécondité » qui suggère justement l’idée de pourcentage, au lieu de parler d’indicateur conjoncturel de fécondité qui s’exprime en nombre d’enfants par femme.

La France et l’islam : la méfiance vient de loin…

Tout au long de la même longue période, un mouvement de compréhension, de respect et de tolérance vis-à-vis de l’islam.

Cette brève étude porte sur un courant de la pensée française très ancien et très agressif, que nous persistons à nommer « islamophobie », aujourd’hui à l’offensive, par Alain Ruscio pour histoirecoloniale.net

Il est évidemment hors de question d’affirmer qu’il fut et qu’il est le seul à s’exprimer. Même minoritaire et parfois inaudible, il y eut également en France, tout au long de la même longue période, un mouvement de compréhension, de respect et de tolérance vis-à-vis de l’islam. Ce texte n’a par ailleurs aucunement l’intention de nier le traumatisme produit par la cascade d’attentats et de crimes odieux perpétrés en France par certains fous de Dieu, en particulier depuis 2015. L’auteur, ancien professeur d’histoire dans le secondaire, ne peut que penser avec émotion et horreur au sort de Samuel Paty et partager la douleur du pays. Il a pourtant paru à l’historien que son rôle pouvait – devait – être de rappeler que tout phénomène de société a des racines dans le passé. C’est le cas pour les drames en cascade en cours.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Sans-1.png.

Au XIIesiècle, l’auteur de la Chanson de Roland écrit : « Les païens ont tort, les chrétiens ont le droit [1]. » Les relations du monde chrétien avec ces païens – des musulmans, ou présentés comme tels, assaillant le preux chevalier – commençaient ainsi sous le sceau du plus candide manichéisme. Sept siècles plus tard, dans un de ses ouvrages les plus célèbres, Chateaubriand s’inscrit dans cette tradition en ne se privant pas de critiquer durement la religion musulmane : « L’esprit du mahométisme est la persécution et la conquête ; l’Évangile au contraire ne prêche que la tolérance et la paix [2] » (1811). Et au début du XXesiècle, le grand ethnologue et folkloriste Arnold Van Gennep, un des noms majeurs de l’intelligentsia française de l’époque, écrit tranquillement : « C’est évident : l’islam est une force de mort, non une force de vie [3]. »

Le chroniqueur médiéval, le penseur catholique traditionaliste et le chercheur rationaliste se rejoignent : puisqu’il s’agit d’évidences, point besoin de les démontrer. « Longtemps, pour l’Occident chrétien, les musulmans furent un danger, avant de devenir un problème » : ainsi s’exprima naguère l’orientaliste Maxime Rodinson [4]. Il avait bel et bien écrit « musulmans », victimes donc d’une «phobie ». 

Le mot « islamophobie »

Le mot « islamophobie » lui-même n’est pas, contrairement à l’idée propagée partout, de création récente : il est plus que centenaire. La première utilisation du mot figura en 1910 sous la plume d’un certain Alain Quellien [5], fonctionnaire au ministère français des Colonies aujourd’hui oublié [6]. En revanche, il est exact que le mot disparut ensuite totalement du vocabulaire courant jusqu’aux années 1980.

Avant la colonisation : un esprit de croisade à facettes multiples

Procédons à une constatation de départ : l’islamophobie est historiquement inséparable du racisme anti-arabe. Les écrits hostiles ont eux-mêmes constamment, sciemment ou non, mélangé les deux genres. Les premiers textes que l’on pourrait qualifier d’« islamophobes », bien avant l’invention du terme, vinrent des milieux chrétiens. Pierre le vénérable, abbé de Cluny de 1122 à 1156, qui possédait alors un immense prestige dans l’Occident chrétien, fit le premier traduire le Coran en latin [7]. Mais c’était dans un esprit ouvert d’affrontement, afin d’apprendre aux chrétiens de connaître l’ennemi pour mieux le combattre. L’islam n’y était même pas élevé au rang d’une religion concurrente : il n’était qu’une vulgaire hérésie, une secte. Et dans l’esprit de ce temps, une hérésie était diabolique, une secte était à éradiquer. L’excommunication les foudroyait, le bûcher les guettait.

Le point de départ d’une hostilité systématique à l’égard de l’islam n’a donc nullement pris comme base le vrai texte du Coran (rares étaient les érudits qui lisaient l’arabe). Toute l’histoire de la chrétienté jusqu’à une date récente en a été marquée. Du XIIeau XIXesiècles, et parfois au-delà, Mahomet fut pour la majorité des auteurs chrétiens le « suppôt de Satan », l’« Antéchrist », entraînant les fidèles à croire les choses les plus stupides. Cette hostilité fut le socle de l’esprit de croisade, exactement contemporain de la traduction citée et de toute la littérature qui en résulta.

N’est-il pas remarquable, par exemple, que certains éléments constitutifs de la culture historique des Français, comme les batailles de Poitiers (en 732) et de Roncevaux (en 778), soient intimement liés à des affrontements avec le monde arabo-musulman ? Poitiers ne fut en aucun cas un affrontement gigantesque entre civilisation (chrétienne) et barbarie (musulmane), mais une bataille somme toute banale, magnifiée plusieurs siècles plus tard. Roncevaux (et sa célèbre Chanson de Roland) ne fut pas une lutte inégale entre les preux francs et les Sarrasins… pour la bonne raison que nul Sarrasin n’y apparut jamais : ce sont les Basques qui tuèrent Roland et ses chevaliers. L’explication de cette confusion (construite) : que croise-t-on, dès que l’on recherche les sources qui nous renseignent sur ces événements du VIIIesiècle ? Les textes contemporains des croisades, trois siècles plus tard.

Dès lors, l’image de l’Arabe/musulman fut souvent négative. Le prophète Mahomet fut la première victime des clichés agressifs. Les chroniqueurs qui, souvent, accompagnaient les croisés, brossaient des portraits épouvantables : « C’est l’Antéchrist persécuteur, ce Mahomet dépravé, ce Mahomet pernicieux ! » (Raoul de Caen, vers 1118) [8]… « En ce temps régnait sur les Arabes le faux prophète Mahomet » (Nicole Gilles, 1553) [9]… Mahomet était l’« imposteur arabe » (André Thévet, 1575 [10])… « Mahomet, qui était lui-même Arabe, pervertit ces peuples simples et crédules, et il les charma si fort par la douceur de ses rêveries qu’ils le suivirent avec un attachement déplorable. Après la mort de cet imposteur, les Arabes devinrent les propagateurs de sa secte » (abbé Louys Moreri, 1683) [11].

Mais les attaques ne vinrent pas seulement de l’Église. Les Lumières, socle de la pensée rationaliste française, y prirent leur part : « Le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne, et le gouvernement despotique à la mahométane » affirmera Montesquieu dans De l’esprit des lois(1748)… Helvétius, dans De l’Esprit, dénonça « ce Mahomet, simple courtier d’Arabie, sans lettres, sans éducation et dupe lui-même en partie du fanatisme qu’il inspirait », auteur du « médiocre et ridicule ouvrage nommé al-koran [12] » (1758). Le regard sur l’islam de la Grande Encyclopédien’était pas univoque. Il y figura bien des louanges sur la sagesse de cette religion. Mais aussi de brutales attaques. Chez le chevalier de Jaucourt : « Ce livre [le Coran] qui fourmille de contradictions, d’absurdités et d’anachronismes, renferme presque tous les préceptes de l’islamisme, ou de la religion musulmane » (article « Islam », vol. VIII). Et pour compléter la charge, c’est Diderot lui-même qui fit de Mahomet ce portrait… caricatural : « On peut regarder Mahomet comme le plus grand ennemi que la raison humaine ait eu » (article « Sarrasin », vol. XIV).

À l’ère coloniale : « L’islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné » (Alfred de Vigny)

La seconde colonisation, que l’historiographie fait traditionnellement remonter à la conquête d’Alger (1830), commence précisément à une époque d’affrontement intense (et armé) entre l’Europe et le monde musulman.

Pour bien des Français de 1830, cet épisode était la poursuite de la lutte contre un islam exécré. De grandes plumes de la littérature française partageaient cet esprit. Vigny écrit ainsi, un an seulement après la prise d’Alger : « Si l’on préfère la vie à la mort, on doit préférer la civilisation à la barbarie. Nulle peuplade dorénavant n’aura le droit de rester barbare à côté des nations civilisées. L’islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné : il faut bien que les peuples qui le professent périssent, s’ils ne changent pas de culte [13] » (1831). Son contemporain et compagnon en romantisme ne pouvait être en reste : « C’est le point capital du mahométanisme / De mettre le bonheur dans la stupidité [14] » (Alfred de Musset, Namouna, 1832).

À l’ère des conquêtes et des « pacifications » coloniales, l’Église catholique reprit et amplifia son discours anti-islam. Les sociétés musulmanes furent les seules qui n’offrirent aucune prise aux prédications chrétiennes (rarissimes conversions sincères et réelles en plus d’un siècle de présence). Comment expliquer cette hostilité à la « Vraie Religion » autrement que par, encore et toujours, le fanatisme ? Extraordinaire retournement du raisonnement : nous allons chez eux, nous tentons de leur imposer notre religion et, donc, de détruire la leur ; s’ils résistent, c’est qu’ils sont fanatiques…

Le cardinal Charles Lavigerie, archevêque d’Alger, fut un porte-parole déterminé de cet esprit de croisade : « Esclaves d’une religion sensuelle et fataliste, victimes de préjugés farouches, les Arabes échappent presque absolument à notre action… » (Lettre, 28 décembre 1868) [15]. En 1845, le très catholique et très conservateur journaliste Louis Veuillot souhaitait – et même annonçait – la fin de l’islamisme : « Les derniers jours de l’islamisme sont venus ; notre siècle est probablement destiné à le voir quitter les rivages de l’Europe, non seulement de cette vieille Europe qu’il a jadis envahie et si longtemps menacée ; mais de cette Europe nouvelle et agrandie qui est née partout où l’Europe ancienne a porté la croix. Attaqué sur tous les points, le croissant se brise et s’efface [16]. »

Soit, dira-t-on, il s’agit là de l’esprit traditionnel, propre d’ailleurs à toutes les religions, de « lutte contre l’infidèle ». Et la hiérarchie catholique du XIXesiècle était particulièrement réactionnaire. Il faut donc ici évoquer plus longuement celui que certains considèrent comme legrand intellectuel de ce siècle, se targuant lui aussi d’apporter des lumières, ses lumières, à ses contemporains : Ernest Renan (1823-1892), philologue, philosophe, historien, homme d’une immense culture, unanimement respecté. Le 22 février 1862, il prononce au Collège de France une leçon inaugurale [17]. Aux « peuples indo-européens, les seuls qui aient connu la liberté, qui aient compris à la fois l’État et l’indépendance de l’individu », il opposait les Sémites. Il ne niait pas l’apport des peuples sémitiques dans le passé. Mais il les considérait surtout comme des relais de la pensée grecque, sans apport créateur. Les juifs y étaient soumis à une vive critique (par parenthèse, certaines lignes justifieraient aujourd’hui l’accusation d’antisémitisme). Mais ce n’était rien à côté de l’attaque frontale, sans nuances, contre les Arabes et les musulmans, confondus souvent dans de mêmes formules : « L’Arabe et, dans un sens plus général, le musulman sont aujourd’hui plus éloignés de nous qu’ils ne l’ont jamais été. Le musulman (l’esprit sémitique est surtout de nos jours représenté par l’islam) et l’Européen sont en présence l’un de l’autre comme deux êtres d’une espèce différente, n’ayant rien de commun dans la manière de penser et de sentir. »

Il fut un temps où ces peuples sémitiques dominaient le monde. Ce temps, affirme Renan, s’est heureusement achevé avec la Renaissance, la bien nommée : « Désormais, les rôles sont changés. Le génie européen se développe avec une grandeur incomparable ; l’islamisme, au contraire, se décompose lentement ; de nos jours, il s’écroule avec fracas. À l’heure qu’il est, la condition essentielle pour que la civilisation européenne se répande, c’est la destruction de la chose sémitique par excellence, la destruction du pouvoir théocratique de l’islamisme, par conséquent la destruction de l’islamisme. » Le mot « destruction », prononcé dans ce haut lieu de la culture française, habitué aux nuances, était d’une extrême violence. Pour Renan, la paix entre les deux mondes, l’indo-européen et le sémitique, ne pouvait exister. Il fallait que l’un disparaisse : « Là est la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera que quand le dernier fils d’Ismaël sera mort de misère ou aura été relégué par la terreur au fond du désert. L’islam est la plus complète négation de l’Europe ; l’islam est le fanatisme, […] le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : “Dieu est Dieu”. »

Dans le monde scientifique, il s’est également trouvé des hommes pour nier tout apport de la civilisation musulmane au patrimoine de l’humanité. Ainsi, le médecin militaire Maurice Boigey, chaud partisan de la théorie des races. Les populations européennes, commençait-il par affirmer en 1908, ont tout inventé. Puis : « D’autres populations, au premier rang desquelles se placent les populations islamiques, n’ont au contraire jamais produit aucun travail extraordinaire, bâti aucune capitale, construit aucune flotte, étudié à fond aucune science, embelli d’une manière durable aucun endroit de la terre. » D’où la conclusion péremptoire du médecin : « Les premiers disciples du prophète furent des dégénérés et leurs doctrines, mises en pratique, ont provoqué de véritables lésions mentales chez ceux qui les ont suivies. En d’autres termes, Mahomet a implanté dans le cerveau des croyants un véritable état névropathique. » Diagnostic paru, comme il se devait, dans une revue spécialisée dans l’étude de l’aliénation mentale [18].

Le thème du fanatisme : passerelle entre les islamophobies catholique et laïque

La passerelle entre les islamophobies catholique et laïque tient en un mot, déjà rencontré maintes fois : « fanatisme ». Les colonisés du Maghreb refusaient manifestement la mission civilisatrice occidentale (d’essence divine pour l’Église, porteuse des Lumières pour le monde laïque), se complaisaient dans les ténèbres. Comment diable pouvait-on à ce point refuser l’apport civilisationnel dont les Français étaient les vecteurs ? Un recensement de l’emploi des termes « fanatisme » et « fanatiques » pour dénoncer les musulmans arabes serait fastidieux, long et… jamais achevé. Et nos grands écrivains ne furent pas les derniers à instruire ce dossier.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Sans.png.

En 1881, Guy de Maupassant fut envoyé par le quotidien Le Gauloisen reportage en Algérie. Lorsqu’il observait la stricte observation du jeûne du ramadan, il portait un jugement sévère : « Ceux-là des Arabes qu’on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à seconder notre action… » [première partie de la phrase : être « civilisés », c’est « partager nos idées »] « redeviennent tout à coup, dès que le ramadan commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents » (25 août 1881). Dans un article ultérieur, il évoqua un fait qui avait ému l’opinion. En avril 1881, un prédicateur, Bou Amama, s’était soulevé. Le colonel Oscar de Négrier, parti à sa poursuite, fit investir son village dans lequel était érigée une koubba (tombeau) du marabout ancêtre de la tribu des Oulad, Sidi Cheikh. Négrier fit sauter la koubbaet disperser les ossements du marabout. En France, quand la chose fut connue, il y eut une protestation. Négrier trouva des avocats dans le « parti militaire ». Mais aussi en la personne de Maupassant : « Vous oubliez donc que vous vous trouvez en face d’un peuple de fanatiques, rien que de fanatiques ; que, pour en venir à bout, c’est leur religion qu’il faut frapper, qu’il faut abattre, que leur religion seule les soulève chaque année contre vous ; que c’est au nom de leurs saints morts qu’on les excite ; que c’est dans les villes sacrées et sur les tombeaux les plus vénérés que les marabouts prêchent la révolte et les exaltent. Chaque tombeau est un foyer d’où le feu de l’insurrection jaillit à tout moment [19]. » Démonstration limpide : les destructeurs d’un lieu saint étaient du côté de la raison, les victimes étaient des fanatiques.

En 1884, Arthur Rimbaud, devenu agent d’une société de commerce dans l’Ogaden, dans la corne de l’Afrique, écrit : « Les Ogadines [20] sont musulmans fanatiques. Chaque camp a son iman qui chante la prière aux heures dues. Des wodads (lettrés) se trouvent dans chaque tribu ; ils connaissent le Coran et l’écriture arabe et sont poètes improvisateurs [21]. » Rien, dans ces phrases, ne définit un quelconque « fanatisme ». L’appel à la prière, l’existence de lettrés et, a fortiori, l’exercice de textes improvisés, auraient dû au contraire susciter l’intérêt de celui qui fut poète dès dix-sept ans… Et pourtant, c’est ce mot qui vint sous sa plume.

Les vecteurs de l’instruction du grand public n’étaient pas en reste. La maison Larousse, dans l’édition de 1931 de son dictionnaire en six volumes, pour le mot « Arabe », utilisa la formule suivante : « Fanatiques musulmans, les Arabes sont les grands propagateurs de l’islamisme en Afrique. » En 1951 encore, dans le Nouveau petit Larousse illustré– qui figurait dans les bibliothèques de millions de Français et dans des milliers de salles de classe –, les seuls exemples venant après les définitions des mots « fanatique », « fanatisme » et « fanatiser » faisaient appel au monde musulman : « Fanatique. Emporté par un zèle outré pour une religion, une opinion : un musulman fanatique… » « Fanatisme. Zèle outré pour une religion : le fanatisme musulman… » « Fanatiser. Rendre fanatique : l’islam a fanatisé les populations nègres de l’Afrique. » Pour faire bonne mesure, l’heureux possesseur du Nouveau Larousse universel, version 1948, édition 1953, pouvait lire, toujours dans la définition du mot « Arabe », cette formule, parmi d’autres : « Race batailleuse, superstitieuse et pillarde… »

Lorsque les peuples colonisés levaient l’étendard de la révolte, le mot, comme un réflexe conditionné, revenait : fa-na-tisme. « Car seuls – n’est-ce pas ? – le fanatisme ou l’inconscience peuvent pousser à vouloir sortir du statut de colonisé », écrira plus tard avec son ironie habituelle Roland Barthes [22].

En 1925, au nord du Maroc, Abd el-Krim prit la tête d’une véritable armée, qui tint tête durant cinq ans aux divisions espagnoles et françaises. Paul Painlevé, porté à la tête d’un gouvernement de gauche, le « Cartel », trouva l’explication et dénonça le péril : « Ce n’est pas seulement Fez qu’il faudrait abandonner à cette ruée de fanatisme islamique, c’est tout le Maroc, c’est toute l’Algérie, c’est l’Afrique du Nord, toute cette Afrique civilisée par les initiatives françaises, sillonnée des traces de l’audace française [23] » (Chambre des députés, 28 mai 1925). C’est ce même gouvernement qui, jugeant Lyautey trop mou, peu efficace, le limogea et envoya Pétain mater Abd el-Krim. Le fanatisme avait trouvé à qui parler…

Trente années plus tard, en Algérie, éclate une insurrection de type avant tout national. À Matignon (Pierre Mendès France) et place Beauvau (François Mitterrand), ce sont de nouveau des hommes de gauche qui président aux destinées de la France et doivent analyser la situation. Les mots « fanatisme » et « fanatiques » viennent tout naturellement aux lèvres du ministre de l’Intérieur [24], devant les députés, le 12 novembre 1954 : les insurgés sont les « hommes les plus fanatiques » parmi les nationalistes [25]. Puis le 10 décembre suivant : « La propagande étrangère […] a pu alimenter l’excitation au fanatisme d’une fraction de la population trop souvent sensible au même thème développé constamment [26]… » « Huit millions de concitoyens [les musulmans fidèles] aujourd’hui, face aux désordres tentés par quelques-uns, ont fait la preuve, sans réclamer d’échange, qu’ils se considéraient comme des Français tout naturellement associés à notre destin commun, préférant l’ordre et la fidélité aux appels insensés d’un fanatisme anachronique [27]. »

Une hostilité populaire largement ancrée

En France, il est fréquent, dans les discours politiques, dans les écrits journalistiques ou dans des essais, de faire remonter le début du malaise, de l’incompréhension entre les « Français de souche » et les musulmans, à l’affaire dite « des foulards » des collégiennes de Creil (septembre 1989), aux attentats terroristes de l’été 1995 à Paris et en province, ou encore au drame du 11 septembre 2001 à New York. Une « petite erreur » de huit siècles, nous pensons l’avoir démontré. Mais, même si l’on s’en tient à l’histoire des dernières décennies, tous les témoignages, toutes les études prouvent que cette hostilité multiséculaire des élites politiques et intellectuelles avait laissé des traces profondes dans la population.

En janvier 1951, plus de trois années donc avant la guerre d’Algérie, l’Institut national d’études démographiques (INED) posa aux Français la question : « Parmi les peuples suivants, pour lequel avez-vous personnellement le plus de sympathie ? Et pour lequel avez-vous le moins de sympathie ? Classez les autres. » Suivait une liste de dix nationalités où l’on retrouvait les voisins habituels de la France, les Belges, les Espagnols, les Suisses, les Allemands, les Italiens… Les enquêteurs y aveint adjoint un drôle de groupe : les « Nord-Africains » (ce qui n’est pas, chacun le sait, une nationalité ; mais passons). Comment se classaient ces « Nord-Africains » ? Sur dix nationalités proposées, ils arrivaient neuvièmes ! Seuls les précédaient (plus pour longtemps), dans ce palmarès de l’impopularité, les Allemands. En 1951, le temps n’avait pas encore effacé les douleurs de l’occupation. Si l’on regarde de plus près ce sondage, on constate que 2 % trouvaient ces Nord-Africains les plus sympathiques ; toutes les générations ont leurs originaux [28]…

En 1984, un autre sondage montra combien les Arabes, aux yeux des Français (on devrait écrire : des autres Français, car à ce moment plusieurs millions d’Arabes ou Kabyles, bien français, vivent sur le territoire national), restaient marqués de tares. À la question « Quelles nationalités sont bien intégrées dans la société française », les Algériens (ou ressentis comme tels) arrivaient une fois de plus derniers (21 % estimant qu’ils avaient réussi, 70 % qu’ils avaient échoué), égalés seulement par les Gitans [29]. Un an plus tard, la proportion de ceux qui avouaient aux sondeurs leur antipathie à l’égard des Arabes (indifférenciés dans ce sondage) restait la plus élevée : 20 %. Elle était le triple de celle concernant les « Noirs » et les Asiatiques (6 %), le quadruple de celle visant les juifs (5 %) (même si, dans ce dernier cas, ce taux était minoré par la honte, plus affichée que pour les autres racismes, de se dire antisémite) [30].

En 1984 toujours, Le Nouvel Observateurlança une enquête auprès de ses lecteurs sur l’image des migrants. Au terme de l’enquête, son éditorialiste constata que la grande majorité des réponses, au lieu de porter sur les immigrés en général, évoquaient les… Arabes. « Voilà le fait majeur qui domine notre enquête tout entière. Marx disait du prolétaire du XIXesiècle qu’il avait toujours dans son entourage plus prolétaire que lui : sa femme. L’étranger qui vit en France aujourd’hui a toujours plus étranger que lui : l’Arabe », écrit alors Jacques Julliard (30 novembre 1984).

Répétons-le : toutes ces données ont précédé de plusieurs années les « foulards de Creil ».

L’islamophobie, matrice d’une réaction des musulmans

Mais cette hostilité systématique comportait un danger : à force d’accuser les musulmans, de flétrir leur religion, d’insulter leur prophète, un repli identitaire, forcément conservateur – et potentiellement agressif, possiblement violent –, n’était-il pas prévisible ? Le tout premier texte qui utilisa le terme « islamophobie » (voir supra) précisait : « Le musulman n’est pas l’ennemi né de l’Européen, mais il peut le devenir par suite de circonstances locales et notamment lorsqu’il résiste à la conquête à main armée [31] » Et Tzvetan Todorov de compléter, un siècle plus tard : « Pour démontrer que les musulmans sont des extrémistes, il suffit de traiter sans ménagement leur Prophète, ils le deviendront [32] » (2008).

Un « choc en retour » pouvait « atteindre l’Europe », comme le prédisait Eugène Jung, un étonnant et atypique administrateur colonial (un temps vice-résident au Tonkin, il avait pris ses distances avec le monde des colons), pourfendeur inlassable de l’esprit de croisade : « L’Arabe ! Voilà l’ennemi. L’islam, voici le Diable ! Tels sont les mots d’ordre qui circulent dans les chancelleries et que notre pays semble accepter, malgré des simagrées extérieures. On croit rêver. […] Nulle part on ne se préoccupe des résultantes de cette fâcheuse mentalité, du choc en retour qui peut atteindre l’Europe, de la force encore insoupçonnée qui, d’un jour à l’autre, se révèlera parmi ces nouveaux parias [33]. »

S’il est un homme, au sein de la gauche française, qui fut très tôt conscient de ce risque et qui a constamment combattu la guerre ouverte contre un pays musulman – en l’occurrence le Maroc – et son accompagnement idéologique, la défiance à l’égard de l’islam, ce fut bien Jean Jaurès. En 1908, quatre ans avant l’instauration du protectorat, il mit en garde contre un effet pervers des brutalités coloniales : « Vous savez bien que ce monde musulman, meurtri, tyrannisé tantôt par le despotisme de ses maîtres, tantôt par la force de l’Européen envahisseur, se recueille et prend conscience de son unité et de sa dignité. Deux mouvements, deux tendances inverses se le disputent : il y a les fanatiques qui veulent en finir par la haine, le fer et le feu, avec la civilisation européenne et chrétienne, et il y a les hommes modernes, les hommes nouveaux […], il y a toute une élite qui dit : “L’islam ne se sauvera qu’en se renouvelant, qu’en interprétant son vieux livre religieux selon un esprit nouveau de liberté, de fraternité, de paix.” […] Et c’est à l’heure où ce mouvement se dessine, que vous fournissez aux fanatiques de l’islam le prétexte, l’occasion de dire : “Comment se réconcilier avec cette Europe brutale ? Voilà la France, la France de justice et de liberté, qui n’a contre le Maroc d’autre geste que les obus, les canons, les fusils !” Vous faites, Messieurs, contre la France, une politique détestable » (Chambre des députés, 24 janvier 1908).

Quatre années passent, la politique d’agression contre les pays musulmans encore indépendants s’est accentuée (guerre de Libye menée par les Italiens en 1911, imposition du protectorat à un souverain marocain acculé par le colonialisme français en 1912). Et Jaurès persiste : « Que voulez-vous que fasse l’islam quand il se sent de toutes parts pressé et menacé, quand aux combinaisons des financiers s’ajoutent pour le perdre les survivances du vieux prosélytisme religieux ? Nous, socialistes, dévoués sans réserve à la politique de laïcité, nous sommes trop préoccupés en même temps du large problème social pour être obsédés de la peur du cléricalisme. Quand on constate cependant que, en France, les chefs du parti catholique ont poussé avec une ardeur extraordinaire à l’entreprise marocaine, quand on sait qu’en Italie c’est la banque papale qui a presque imposé l’expédition tripolitaine, quand on lit dans le journal La Croixd’hier, à propos de l’action des États balkaniques contre la Turquie : “Il y a dans l’Histoire des événements analogues à ceux d’aujourd’hui : on les appelle les croisades”, on se demande si tout n’est pas calculé pour exaspérer l’islam, pour le jeter aux résolutions extrêmes, et si la propagande religieuse ne veut pas s’ouvrir par des moyens de force des champs d’action nouveaux comme le capitalisme colonial et aventurier. On ne peut s’étonner en tout cas que partout, de l’Inde au Maroc, le monde musulman s’émeuve » (L’Humanité, 3 octobre 1912). Reconnaissons à ces formules une incontestable résonance contemporaine…

 

[1] Édition établie par Albert PAUPHILET, in Poètes et Romanciers du Moyen-Âge, Gallimard, coll. « La Pléiade », Paris, 1952.

[2] CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Bernardin-Béchet, Paris, 1867 (Gallica).

[3] Arnold VAN GENNEP, En Algérie, Mercure de France, Paris, 1914.

[4] Maxime RODINSON, La Fascination de l’islam, La Découverte, Paris, 1989.

[5] Alain QUELLIEN, La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, Émile Larose, Paris, 1910 (Gallica).

[6] Voir Alain RUSCIO, « Islamophobie : un mot, un mal, plus que centenaires »,Orient XXI, 28 janvier 2016.

[7] Voir Faruk BILICI, « L’islam en France sous l’Ancien Régime et la Révolution : attraction et répulsion », Rives méditerranéennes, n° 14, 2003.

[8] Raoul DE CAEN, La Geste de Tancrède, cité par Jean FLORI, « La propagande des croisades diabolise l’islam », in Mohammed ARKOUN (dir.), Histoire de l’islam et des musulmans en France, La Pochothèque, Paris, 2010.

[9] Nicole GILLES, Les Annales & Chroniques de France, Pour Jean Macé, Libraire, Paris, 1553 (Gallica).

[10La Cosmographie universelle d’André Thévet, cosmographe du Roy, tome 1, Chez Guillaume Chaudiere, Paris, 1575 (Gallica).

[11] Louys MORERI, Le Grand Dictionnaire historique ou le Mélange curieux de l’Histoire sacrée et profane, tome 2, partie 2, Chez Jean Girin & Barthélémy Rivière, Lyon, 1683 (Gallica).

[12] HELVÉTIUS, Œuvres complètes, vol. V, Londres, 1781.

[13] Cité par Moënis TAHA-HUSSEIN, Le Romantisme français et l’islam, Dar al Maaref, Beyrouth, coll. « Recherches et Documents », 1962.

[14] Alfred DE MUSSET, Œuvres complètes, Seuil, Paris, 1963.

[15] Cité par Annie REY-GOLDZEIGUER, Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III, 1861-1870, SNED, Alger, 1977.

[16] Louis VEUILLOT, Les Français en Algérie. Souvenir d’un voyage fait en 1841, Mame & Cie, Tours, 1845.

[17] Ernest RENAN, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation. Discours d’ouverture du cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France, quatrième édition, Michel Lévy Frères, 1862 (Gallica).

[18] Maurice BOIGEY, « Étude psychologique sur l’islam », Annales médico-psychologiques. Journal de l’aliénation mentale et de la médecine légale des aliénés, Masson, n° 8, 1908 (Bibliothèque interuniversitaire de santé).

[19] Guy DE MAUPASSANT, « Lettre d’Afrique », Le Gaulois, 7 septembre 1881 (article signé « Un colon »).

[20] Forme alors en usage pour écrire Ogadens.

[21] Compte rendu de la Société de géographie, 1884, cité par Henri DEHÉRAIN, « La carrière africaine d’Arthur Rimbaud », Revue d’histoire des colonies, 4etrimestre 1916.

[22] Roland BARTHES, « Grammaire africaine », in Mythologies, Seuil, Paris, 1957.

[23] Paul PAINLEVÉ, Paroles et Écrits, Société des amis de Paul Painlevé/Rieder, Paris, 1936.

[24] Rappelons que François Mitterrand, qui n’était alors nullement socialiste, appartenait à une petite formation située au centre-gauche, l’UDSR.

[25JORF, Débats parlementaires, Chambre des députés, 1954, p. 4968.

[26] Ibid., p. 6078.

[27] Ibid., p. 6080.

[28] Enquête menée par Alain GIRARD et Jean STOETZEL, Français et Immigrés. L’attitude française, INED, Cahier n° 19, PUF, Paris, 1953.

[29] Véronique DE RUDDER, « Insertion des immigrés : l’opinion des Français. Une enquête exclusive », Droit & Liberté, organe du MRAP, n° 32, mars 1984.

[30Le Point, 29 avril 1985.

[31] Alain QUELLIEN, La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, op. cit.

[32] Tzvetan TODOROV, La Peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, Paris, 2008.

[33] Eugène JUNG, L’Islam sous le joug (la nouvelle croisade), Chez l’auteur, Paris, 1926 ; repris in L’Islam, notre ami ; Les Arabes et l’islam en face des nouvelles croisades ; Palestine et sionisme, Chez l’Auteur, Paris, 1933 (Gallica) ; puis L’Islam, notre ami, notre allié, Centre Abad, Saint-Ouen, 1992.

Daniel Cordier : de Jean Moulin à la jeunesse d’aujourd’hui,

Le témoignage d’un homme libre

Résistant, secrétaire de Jean Moulin, marchand d’art puis historien… Daniel Cordier, mort à l’âge de 100 ans, revenait dans un entretien au « Monde », en 2018, sur son destin singulier dans un siècle de tumultes. Propos recueillis par

 


Daniel Cordier chez lui, à Cannes (Alpes-Maritimes), le 23 avril.

Un petit appartement avec vue panoramique sur la baie de Cannes (Alpes-Maritimes). C’est là, juste au-dessus du square du 8-Mai-1945 – cela ne s’invente pas –, que Daniel Cordier s’est installé il y a quelques années, après avoir quitté son appartement parisien du Palais-Royal.

A 97 ans, celui qui fut l’un des tout premiers à rallier la France libre du général de Gaulle, à Londres, en juin 1940, est resté d’une humilité déconcertante. « Si vous trouvez que ce que je vous ai dit n’a pas d’intérêt, vous le mettez à la poubelle, je ne vous en voudrai pas. Surtout, sentez-vous libre ! » a prévenu, après notre entretien, l’ancien secrétaire de Jean Moulin, entre juillet 1942 et juin 1943. Se définissant comme un « vieux monsieur très, très heureux », Daniel Cordier porte aujourd’hui un regard apaisé sur ses « vies successives et si différentes les unes des autres ».

Celle du jeune militant maurrassien, monarchiste et antisémite, d’avant 1940. Celle du « Français libre » – il préfère ce terme à celui de « résistant », pour bien marquer sa distance avec les mouvements de la Résistance intérieure pour lesquels il n’a pas grande considération –, parti à 19 ans pour « tuer du Boche ». Celle de marchand d’art et de galeriste, qui l’occupa pendant plus de trente ans. Celle, enfin, de l’historien qu’il est devenu « par hasard et par accident » autour de la soixantaine, afin de « rétablir la vérité » sur Jean Moulin, dont il ne supporta pas de voir l’image salie, selon lui, par un ancien cadre de la Résistance, Henri Frenay.

Neuf ans après la parution de la première partie de ses Mémoires, Alias Caracalla (Gallimard, 2009), qui ont rencontré un grand succès public malgré leurs 900 pages (75 000 exemplaires vendus), Daniel Cordier compte bien publier la suite. « En ce moment, je relis, je corrige, mais je fais ça à mon rythme, car j’ai quand même l’âge que j’ai », dit-il en étouffant un petit rire et en désignant une épaisse chemise rouge sur laquelle on peut lire : « Alias Caracalla (suite). »

Posé au pied d’un fauteuil, au milieu d’objets d’art africain et de piles de magazines, de livres et de films en tout genre – Révolution, d’Emmanuel Macron, côtoie les œuvres complètes de Gide dans « La Pléiade » et les DVD des Enfants du paradis ou des Révoltés du Bounty –, le manuscrit est surtout à portée de regard d’un homme, Jean Moulin, dont la célèbre photo prise à l’hiver 1940-1941 à Montpellier, où il pose avec écharpe et chapeau, trône au milieu de la bibliothèque de la salle à manger.

Ancien secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération… c’est ainsi que l’on vous connaît aujourd’hui. Et, pourtant, ce que beaucoup de gens ignorent ou ont oublié, c’est que, pendant des décennies, vous avez totalement mis de côté cette part de votre vie. Vous n’en parliez pas. Pourquoi ?

Il y a d’abord quelque chose qui a été très douloureux pour moi, c’est la disparition de mon patron, Jean Moulin. Je crois que c’est ça, au fond, la raison principale. C’était pénible de vivre avec ce souvenir. Vraiment trop pénible. Alors, quand la guerre a été terminée, j’ai voulu effacer tout ça…

Dans un de vos livres, De l’Histoire à l’histoire (Gallimard, 2013), vous donnez une autre raison. Vous dites que cette volonté de mettre le souvenir de la guerre à distance est également liée à la génération à laquelle vous appartenez…

Absolument. Je suis né en 1920. Cela veut dire que j’ai passé toute mon enfance au milieu des anciens combattants de la guerre de 1914. Ils étaient partout. Je dirais même plus : ils étaient les maîtres. Toute ma génération a grandi dans cette ambiance, celle des décorations de guerre, des monuments aux morts, de La Marseillaise à tout bout de champ… Après, chacun a ses goûts, et d’ailleurs je ne juge pas, mais moi, honnêtement, ce sont des choses qui ne m’ont jamais intéressé.

Du coup, il était inimaginable de devenir à mon tour un ancien combattant. Alors, quand la guerre a été terminée, elle a été terminée pour moi aussi. J’avais quel âge, déjà, en 1945 ? 25 ans… Eh bien, à 25 ans, voyez-vous, je ne voulais pas vivre dans le passé. A cet âge-là, c’est l’avenir qui m’intéressait. J’avais trop souffert d’être « prisonnier » de la guerre de 1914 pour vouloir reproduire ça après 1945.

Qu’entendez-vous par « prisonnier de la guerre de 1914 » ?

Oui, prisonnier de ce souvenir, prisonnier des anciens combattants. Quand j’étais enfant puis adolescent dans les années 1920 et 1930, le discours général, c’était un peu : « Tais-toi ! Quand tu auras fait la guerre, tu pourras parler… » Non, franchement, je n’étais pas du tout là-dedans.

D’ailleurs, vous étiez tellement loin de tout cela qu’en décembre 1964, quand les cendres de Jean Moulin ont été transférées au Panthéon, personne n’a même pensé à vous inviter, vous, son ancien secrétaire. Cela paraît incroyable aujourd’hui !

Pour vous peut-être, mais pas pour moi. Non, en effet, je n’y étais pas… Mais, justement, cela illustre ce que je vous dis. Cela vous montre à quel point j’étais devenu étranger à toute cette histoire. Je ne sais pas comment vous le dire. Cela a l’air de vous étonner. Mais, pour moi, c’était assez simple : à partir du moment où on avait gagné la guerre, une page était définitivement tournée, et pour moi il s’agissait de passer à autre chose.

Et vous avez vécu comme ça pendant trente ans. Jusqu’en 1977, quand un ancien chef de la Résistance, Henri Frenay, le fondateur du mouvement Combat, a publié L’Enigme Jean Moulin (Robert Laffont), un livre dans lequel il insinuait que ce dernier était un agent communiste. Vous avez trouvé ça…

Insupportable !

Et cela a provoqué chez vous un déclic…

Oui. Comme je vous l’ai dit, j’étais en marge de tous ces débats sur la guerre, sur la Résistance. Mais là, Frenay allait trop loin. Sous-entendre que Moulin avait été un espion soviétique, cela m’a mis totalement hors de moi.

Car, voyez-vous, on peut porter tous les jugements qu’on veut sur les gens, les apprécier ou pas, discuter du rôle qu’ils ont eu dans l’Histoire, tout ça je suis d’accord. Mais il y a une chose avec laquelle on ne peut pas transiger, c’est la vérité. Et là, ce qu’il disait, c’était tout simplement un mensonge. Je ne l’ai pas supporté.

Et c’est donc ainsi, à la fin des années 1970, que vous avez décidé de vous replonger dans ce passé que vous aviez mis de côté. Pour défendre l’honneur de Jean Moulin…

Pour défendre son honneur, oui, et pour défendre la vérité !

Cela n’explique cependant pas que vous ayez ensuite passé vingt ans dans les archives à faire des recherches sur Jean Moulin. Un immense travail qui vous a conduit d’abord à publier Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, trois volumes parus chez Lattès entre 1989 et 1993, près de 3 000 pages au total. Puis, en 1999, Jean Moulin. La République des catacombes, encore 1 000 pages, cette fois chez Gallimard ! Qu’est-ce qui vous a si profondément marqué chez cet homme pour que vous fassiez tout cela ?

C’est difficile, votre question… Mais peut-être que je vous répondrai ceci : il m’a marqué parce qu’il m’a choisi…

On peut porter tous les jugements qu’on veut sur les gens, les apprécier ou pas, discuter du rôle qu’ils ont eu dans l’Histoire, tout ça je suis d’accord. Mais il y a une chose avec laquelle on ne peut pas transiger, c’est la vérité.

Comment cela ?

Quand j’ai été parachuté en France [le 25 juillet 1942], j’étais censé entrer au service de Georges Bidault, qui dirigeait le Bureau d’information et de presse, une sorte d’agence de presse clandestine. Mais, avant cela, je devais rencontrer un certain Rex, qui était le représentant personnel du général de Gaulle en France, et à qui je devais remettre des documents.

J’arrive donc à Lyon, à l’adresse indiquée. Un vieil immeuble du XVIIe ou du XVIIIe siècle, dans une de ces rues tortueuses du centre-ville. Je sonne. Une femme m’ouvre, m’introduit dans le salon, une très grande pièce où, presque au fond, j’aperçois un homme penché sur une pile de documents. J’entre, il lève la tête, sourit, vient vers moi et la première chose qu’il me dit est : « Vous avez fait bon voyage ? »

C’était Jean Moulin ?

Oui, mais je ne le savais évidemment pas à l’époque… Sur le moment, j’ai surtout été surpris quand il s’est adressé à moi, parce que je ne savais pas, moi, comment je devais me présenter à lui. Fallait-il que je me mette au garde-à-vous ? Après tout, j’étais un soldat, et c’était le patron, donc cela aurait été logique. Mais, en même temps, il était habillé en civil, donc ça m’a un peu perturbé : est-ce qu’on doit se mettre au garde-à-vous devant quelqu’un qui ne porte pas d’uniforme ?

Et alors, vous vous êtes mis au garde-à-vous ?

Oui, plus ou moins, mais pas vraiment non plus… C’était un peu déroutant. Mais, enfin, ce dont je me souviens surtout, c’est qu’il a été très gentil. Il m’a tout de suite dit : « Si vous êtes libre, je vous garde à dîner… » J’étais sans voix. Il a alors ajouté : « Alors, à ce soir ! » A 19 heures, on s’est donc retrouvés dans un petit bistrot pour dîner. Et c’est comme ça que tout a commencé…

Ce premier dîner, vous vous en souvenez ?

Le menu, je ne sais plus trop. Il me semble qu’on a mangé des saucisses… En revanche, je me rappelle très bien ce qu’il m’a dit : « Vous étiez donc à Londres pour faire la guerre. Pourtant, quand vous êtes arrivé, la guerre était finie. » Ce à quoi je lui ai répondu du tac au tac : « Non, la guerre n’était pas finie. Elle a été perdue, donc il s’agissait de la gagner. » On a continué à parler comme ça. Comme il avait finalement décidé de me prendre comme secrétaire pour lui-même, il voulait savoir qui j’étais.

Quel type d’homme était-ce ?

Il avait l’âge de mon père. Il était très mince, il était très beau. C’était aussi quelqu’un de très attentionné, malgré tout ce qu’il avait à faire et qui était considérable. Au début, par exemple, il me donnait, je crois, quelque chose comme 1 000 francs par mois. Mais, un jour, il me dit : « Dites donc, vous avez très mauvaise mine. » Ce à quoi je lui ai répondu : « Mais vous m’avez donné très peu d’argent pour me nourrir ! » Là-dessus, il m’a tout de suite dit : « Bon, eh bien, prenez ce dont vous avez besoin, gardez les factures et vous serez remboursé… »C’était comme ça, avec lui…

Photo prise en octobre 1940 du résistant français Jean Moulin, né en 1899 et mort lors de son transfert en Allemagne en 1943. La photo fut prise par Marcel Bernard, un ami d'enfance et photographe amateur, et remise en 1974 par Laure la soeur de Jean Moulin au Centre national Jean Moulin à Bordeaux.

Vous racontez cela de façon très naturelle. Mais cette confiance qui s’est établie entre vous est tout de même étonnante. Lui, le préfet républicain, homme de gauche, radical-socialiste ; vous, qui aviez vingt ans de moins et qui étiez à l’époque un jeune monarchiste élevé dans une famille d’extrême droite. A priori, vous n’aviez pas grand-chose en commun. Pourtant, le courant est tout de suite passé. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne sais pas. C’est vrai que tout cela est un peu fou. Quand je pense que je lui ai tout de suite raconté ma vie de garçon militant à l’Action française, qui plus est avec beaucoup de passion… En même temps, je ne connaissais pas non plus ses idées politiques, à l’époque. Comme je vous l’ai dit, je ne savais pas que c’était Jean Moulin. On m’avait juste dit qu’il s’appelait Rex et que c’était le patron, en France, de tous les gens qui venaient de Londres.

C’est d’ailleurs ce qui m’a étonné dans son attitude à mon égard. J’avais pensé qu’entre nous ce serait juste : « Bonjour, bonsoir… » Je ne pensais pas qu’il m’inviterait à dîner presque tous les soirs, ni que, dès notre première rencontre, il me poserait toutes ces questions, bref, qu’il s’intéresserait comme cela à moi, et tout ça avec une telle gentillesse…

Vous avez dit : « Il m’a choisi. » En fait, c’est bien plus que cela, parce que Jean Moulin est aussi celui qui vous a initié à la peinture. Au fond, sans lui, vous ne seriez peut-être jamais devenu galeriste et marchand d’art. Il ne vous a donc pas seulement choisi, il vous a aussi aidé à choisir votre vie.

Oui, c’est vrai, on peut résumer les choses comme ça. Mais la façon dont tout cela s’est passé est tout de même un peu plus compliquée. Car cette initiation à l’art, comme vous dites, s’est faite dans des circonstances assez particulières.

C’est-à-dire ?

Au moment où j’ai commencé à travailler avec lui, l’une des premières choses qu’il m’a dites est ceci : « Quand nous serons dans la rue, au restaurant ou dans n’importe quel endroit où nous risquons d’être entendus, je me mettrai à vous parler d’art pour que nous ne soyons pas suspectés. » Que voulez-vous ? C’était lui le patron, c’est lui qui décidait. Donc ça s’est passé comme ça : quand on était ensemble et qu’il sentait qu’il y avait un danger, il se lançait, il me parlait de Cézanne, de Renoir, de Kandinsky. La peinture moderne le passionnait.

En somme, durant vos journées avec Jean Moulin, il vous arrivait de passer de façon soudaine de la Résistance à l’art moderne, comme deux vies parallèles, cloisonnées… Dans vos Mémoires, vous racontez ainsi que c’est ce qui s’est passé le 27 mai 1943, quand a eu lieu la première réunion du Conseil de la Résistance, rue du Four (Paris 6e). Une date historique, puisque c’est là que la Résistance intérieure s’est unie pour se mettre sous la tutelle du général de Gaulle…

Oui, en effet. Pour être exact, je n’ai pas assisté personnellement à cette réunion, où il y avait Moulin et les grands chefs de la Résistance. Moi, j’étais dehors, rue du Four, entre la rue de Rennes et le carrefour de la Croix-Rouge, je devais récupérer des gens pour les amener dans l’appartement que nous avait prêté un médecin. J’étais aussi censé téléphoner pour prévenir ceux qui étaient à l’intérieur en cas de problème. D’ailleurs, quand j’y repense, c’était un peu enfantin : qu’est-ce que j’aurais bien pu faire s’il s’était passé quelque chose ? Je préfère ne pas y penser…

Mais bon, voilà, quand la fameuse réunion a été terminée, Moulin m’a donné rendez-vous dans une galerie près de la Seine. Il y avait des Kandinsky. Il m’a expliqué qui c’était. Pour moi, c’était une découverte. Après, nous sommes allés dîner du côté de Montmartre…

Pour vous, ce monde de l’art, c’était nouveau ?

Oui, complètement nouveau ! A cette époque-là, je n’étais encore jamais entré dans un musée. Je venais d’une famille de la vieille bourgeoisie de Bordeaux. C’était des gens qui avaient de l’argent, mais j’ai l’impression qu’eux non plus n’étaient jamais allés dans un musée… C’est grâce à Jean Moulin que j’ai su ce qu’était un musée, mais malheureusement il n’était déjà plus là…

Comment cela ?

Un jour, il m’avait dit : « Après la guerre, je vous emmènerai au Prado, à Madrid, et je vous montrerai quelque chose qui a beaucoup d’importance. » Il parlait de la peinture de Goya. Alors, quand vers la fin de la guerre je me suis retrouvé en Espagne, après avoir franchi les Pyrénées à pied et fait un peu de prison, j’y suis allé.

Je me trouve donc à Madrid avec quelques camarades. Ils me disent : « Viens avec nous au bordel. » Je leur réponds : « Ah non, moi je vais au Prado ! » Eux : « C’est quoi ? » Moi : « C’est un musée. » Je peux vous dire qu’ils s’en foutaient complètement. Alors, j’y suis allé tout seul. Et c’est là que j’ai rencontré la peinture.

Et c’est donc un peu plus tard que vous êtes devenu marchand d’art. Mais ce n’est pas quelque chose que vous avez décidé quand vous étiez avec Jean Moulin ?

Non, pendant la guerre, je n’avais pas ça en tête. A vrai dire, je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie. Je ne me posais pas la question. Je me disais que, une fois la guerre terminée, je continuerais volontiers à travailler avec mon patron… Je n’y pensais pas… Mais, après sa disparition [à l’été 1943], la guerre a encore duré deux ans. C’est après que j’ai commencé à acheter quelques tableaux.

Vous souvenez-vous des premières toiles que vous avez achetées ?

L’un des tout premiers peintres dont j’ai acheté un stock était Nicolas de Staël. Une quinzaine de tableaux, dans mon souvenir. Mais, à l’époque, c’était invendable… Ensuite, j’ai ouvert une galerie dans une petite rue en face du palais de l’Elysée, puis une autre, nettement plus grande, pas loin de là, rue de Miromesnil, que j’ai gardée bien plus longtemps. J’en ai eu aussi une autre à New York et une troisième à Francfort pendant quelques années. Ça a été ma vie, mon bonheur.

Revenons à votre famille, que vous évoquiez tout à l’heure. Comment a-t-elle vécu tout cela ? Votre départ pour l’Angleterre, en juin 1940, alors que vous n’aviez que 19 ans…

J’étais à l’époque un jeune monarchiste. Mes parents avaient divorcé quand j’avais 4 ou 5 ans, et ma mère s’était remariée avec un homme qui était d’extrême droite, un grand admirateur de Maurras. Moi-même, avant la guerre, j’étais un activiste, pas un intellectuel. Tous les soirs, vers 17 heures, avec quelques copains, on se baladait en groupe dans le centre de Bordeaux et on vendait L’Action française. Cela ne me dérangeait pas de me battre, d’avoir un œil poché ou de casser le nez de mon voisin.

Mais qu’est-ce qui explique que ce jeune homme-là ait été un des premiers à rejoindre le général de Gaulle ?

Comme je vous ai dit, je suis le fils de la guerre de 1914. Mon enfance, ce sont les monuments aux morts, les mutilés, etc. Alors, en 1940, quand la France a perdu la guerre qu’elle avait gagnée vingt ans plus tôt, ça a été pour moi insupportable.

Je me souviens du discours que Pétain a fait à ce moment-là, ce discours où il a dit qu’il fallait négocier la paix avec les Allemands. Nous étions dans notre grand salon. En l’écoutant, ma mère s’est effondrée dans les bras de mon beau-père, et moi, j’ai grimpé à toute vitesse dans ma chambre et je me suis jeté sur mon lit pour sangloter. Excusez-moi, mais de vous raconter ça aujourd’hui, c’est… [Il s’interrompt, la voix étranglée.]

Ce discours de Pétain date du 17 juin 1940. Le lendemain, de Gaulle lance son célèbre appel à la radio, mais, comme la plupart des gens à l’époque, vous ne l’entendez pas et n’en prenez connaissance que le lendemain en lisant le journal. Et c’est donc à ce moment-là que vous décidez de partir. Le 21 juin, vous embarquez sur un bateau à Bayonne ; le 22, l’armistice est signé avec l’Allemagne ; le 25, vous arrivez en Angleterre…

Oui, et c’est là que je dois rendre hommage à mon beau-père. Il dirigeait une compagnie régionale d’autobus. Grâce à lui, nous avons pu en prendre un, avec quelques autres garçons, pour rejoindre Bayonne. C’est lui aussi qui a trouvé le bateau et qui a payé les billets pour tout le monde. Bref, il a compris.

Engagement de nouvelles recrues à Londres, à l’été 1940, dans les Forces françaises libres.

Comment l’expliquez-vous ?

Je ne sais pas. C’était lui-même un ancien combattant de la guerre de 1914. Il avait été très grièvement blessé. A ce moment-là, peut-être qu’il s’est projeté en moi, qu’il voyait en moi le jeune homme qu’il avait été une vingtaine d’années plus tôt. Mais, au fond, je ne peux pas vous dire. On n’en a jamais parlé.

Même après la guerre ?

Jamais. Avec ma mère et mon beau-père, on n’a plus jamais parlé de rien. Je n’ai jamais su ce qu’ils avaient fait pendant la guerre, ils n’ont jamais su ce que j’avais fait. Quelques années plus tard, ils sont partis en Amérique du Sud. On s’est perdus de vue. On n’en a plus parlé.

Revenons à Jean Moulin. Au total, vous avez été son secrétaire pendant environ onze mois, jusqu’à son arrestation. Sur cet épisode, qui a fait couler beaucoup d’encre et donné lieu à de très vifs débats, avez-vous finalement trouvé la vérité ? Je pense au rôle de René Hardy, ce membre du mouvement Combat qui a été accusé d’avoir trahi en permettant aux Allemands d’arrêter Jean Moulin lors de la fameuse réunion organisée chez le docteur Dugoujon, à Caluire, près de Lyon, le 21 juin 1943. Vous pensez qu’il était coupable ?

C’est quelque chose que je n’ai pas le droit de dire, mais je le pense…

Pourquoi dites-vous cela ?

Parce que j’essaie de faire de l’histoire. Après, Hardy a été jugé deux fois après la guerre, et, les deux fois, il a été acquitté. Je ne peux rien vous dire d’autre. Mais, personnellement… Vous savez, quand on se met au travail pour rechercher la vérité, c’est très long, très difficile et, quelquefois, on n’y arrive pas. C’est ça, la vie.

Sur le reste, après toutes ces années passées à vous replonger dans les archives, avez-vous le sentiment d’avoir les réponses aux questions que vous vous posiez ?

Globalement, oui. Mais ça a été long. Tout ça m’a donné beaucoup de mal. Rechercher la vérité, vous savez, ce n’est pas facile. Et puis, travailler dans les archives, c’est compliqué, c’est un univers avec lequel j’ai dû me familiariser. C’est un océan, les archives, on n’y entre pas comme ça.

J’imagine que, quand on arrive aux archives et qu’on se présente comme l’ancien secrétaire de Jean Moulin, cela ouvre des portes…

Non, détrompez-vous. Les archives, ça ne fonctionne pas comme ça. Il faut montrer patte blanche, suivre les procédures, essayer de séduire les directeurs… Ça n’est pas si simple. Mais ça vous rend modeste. Enfin, cela m’a pris peut-être vingt ans, mais je ne regrette absolument pas.

Il y a une chose que je n’ai jamais regrettée dans ma vie, c’est d’être parti en juin 1940. Je crois que c’est la seule chose dont je peux vous dire aujourd’hui avec certitude que, si c’était à refaire, je la referais exactement comme à l’époque.

Avec Jean-Louis Crémieux-Brilhac (1917-2015), qui a publié une histoire de la France libre qui fait autorité, vous êtes, à ma connaissance, le seul acteur de cette époque à être considéré par les historiens professionnels comme l’un des leurs. Cela compte pour vous ?

Oui, énormément. J’ai eu la chance de rencontrer et de discuter avec beaucoup de grands historiens de cette période, comme Jean-Pierre Azéma. Leur reconnaissance est très importante pour moi, qui ne suis pas un universitaire et qui ne suis devenu historien que par accident, ou par hasard.

A propos de reconnaissance, vous êtes grand-croix de la Légion d’honneur, Compagnon de la Libération… Est-ce un motif de fierté ?

La Légion d’honneur, ça ne m’intéresse pas spécialement… La croix de la Libération, c’est autre chose. Ça oui, ça m’a fait très plaisir de la recevoir en rentrant en France après la guerre. Je ne la portais pas, mais j’étais quand même très fier.

Je dis cela parce que, au fond, vous savez, il y a une chose que je n’ai jamais regrettée dans ma vie, c’est d’être parti en juin 1940. Je crois que c’est la seule chose dont je peux vous dire aujourd’hui avec certitude que, si c’était à refaire, je la referais exactement comme à l’époque. Exactement !

Après la mort de Fred Moore, en septembre 2017, vous avez été élu chancelier d’honneur de l’ordre de la Libération. A ce titre, vous serez aux côtés du président de la République pour la commémoration de l’appel du 18 juin 1940, au Mont-Valérien. Même si, pendant longtemps, vous n’y avez pas participé, c’est important pour vous, aujourd’hui, ce genre de cérémonie ?

Oui, c’est important, car nous ne sommes plus tellement nombreux, sept, je crois. Ce qui m’inquiète un peu, d’ailleurs, car je n’ai pas envie que cet endroit [la crypte du mémorial de la France combattante, au Mont-Valérien] devienne ma tombe.

Car, normalement, le dernier compagnon doit être là. Ah ça, non, je n’ai pas envie d’être enterré là, dans le noir. Je préférerais être enterré ici, au soleil. Cela dit, il va falloir que je commence à chercher, car ça n’est pas évident, vous savez : tout le monde veut être enterré ici, à Nice, à Cannes, dans ce coin-là…

Quand vous repensez à ces années-là, à votre jeunesse, vous diriez que vous étiez heureux ?

Aujourd’hui je suis heureux, je suis même un vieux monsieur très, très heureux. Peut-être parce que je suis en règle avec moi-même, et surtout avec la vérité.

Mais, à 20 ans, est-ce que j’étais heureux ? Je ne dirais pas les choses comme ça. La question ne se posait pas. Je crois surtout pouvoir dire que j’ai fait mon devoir. Alors heureux ? Je dirais plutôt que j’étais fou, car il fallait une sorte de folie pour faire ce que nous avons fait. Partir, comme ça, à même pas 20 ans…

Vous n’aviez pas peur ? Par exemple quand vous avez été parachuté du côté de Montluçon, dans l’Allier, en juillet 1942, avant de rejoindre Jean Moulin à Lyon ?

Peur ? Je ne sais pas. Disons qu’il m’est arrivé quelques aventures. Vous me parlez de mon parachutage ? C’est vrai que, ce jour-là, mon parachute ne s’est pas ouvert, ou plutôt si, il s’est ouvert, mais un peu tard et pas comme il fallait : une corde s’était coincée à un mauvais endroit et, au lieu d’un gros ballon, j’en avais deux petits au-dessus de moi. Résultat, je me suis retrouvé à tomber très rapidement, beaucoup trop rapidement, et j’ai dégringolé sur des troncs d’arbres. Bref, ça n’était pas très agréable…

Pourtant, j’étais censé être entraîné. En Angleterre, on avait fait plusieurs sauts d’essai. J’en ris aujourd’hui, mais, sur le moment, c’était différent. Au fond, je crois que la jeunesse, c’est ça : c’est de pouvoir faire n’importe quoi.

Politiquement, en quoi la guerre vous a-t-elle transformé ?

Elle m’a d’abord transformé parce qu’au début, j’étais non seulement royaliste, mais aussi férocement antisémite. Là-dessus, je peux vous assurer que la guerre m’a changé. Vous savez, il y a des choses qui vous marquent à vie.

Ce que je vais vous raconter se passe, je crois, au début de l’année 1943. J’avais été envoyé en mission à Paris. Ce jour-là, donc, j’arrive à la gare de Lyon, je laisse ma petite valise à la consigne et, comme mon premier rendez-vous était aux Champs-Elysées, je décide d’aller d’abord m’incliner devant la tombe du Soldat inconnu. Il faisait un temps magnifique, Paris était très silencieux, il n’y avait quasiment pas de voitures, c’était superbe.

Mais là, arrivé à l’Arc de triomphe, l’horreur : tout autour de la tombe du Soldat inconnu, il n’y avait que des soldats allemands qui se prenaient en photo. C’était terrible… Je pensais encore à cela en descendant les Champs-Elysées quelques minutes plus tard quand, tout à coup, je croise un homme et un enfant, bien habillés, remontant vers l’Arc de triomphe. Ils avaient le mot « juif » et l’étoile jaune cousus sur leur veste. En vous le racontant aujourd’hui, j’ai envie de pleurer, tellement ça a été un choc. Oui, un choc ! C’était inacceptable. Là, d’un coup, je me suis dit : mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu’ils soient juifs ou pas, qu’est-ce que ça peut faire ? Je ne sais pas comment vous dire, mais ça a brisé d’un coup mon antisémitisme.

Cela reste un moment unique dans ma vie. Cet homme et son fils, au fond, j’aurais voulu les serrer dans mes bras, et puis en même temps on était à Paris, entourés d’Allemands… Après cela, le type avec qui j’avais rendez-vous au café m’a dit : « Vous êtes bien livide. » C’était abominable.

Comment réagissez-vous au fait que l’antisémitisme redevienne un sujet d’actualité dans certains pays d’Europe, surtout à l’Est, mais pas seulement, comme on l’a vu à Paris, en mars, avec l’assassinat de cette octogénaire, Mireille Knoll…

Que puis-je vous dire ? Je ne comprends pas qu’on en soit toujours là. Pour moi, c’est quelque chose de très douloureux. En parlant de ça aujourd’hui, je repense à mes camarades qui sont morts. Après la guerre, nous pensions que c’était fini, que ça ne recommencerait jamais plus. Et, au fond… c’est encore là. C’est terrible. Mais je ne sais pas ce qu’on peut faire contre ça. C’est peut-être parce que je suis maintenant très vieux…

Quand vous êtes partis à Londres, c’était pour défendre la France contre les Allemands. En somme, c’était par patriotisme. Est-ce que la guerre vous a rendu européen ?

Oui, absolument. Comme je le dis souvent, mais c’est la plus stricte vérité, j’étais parti pour tuer du Boche… Avec le recul, je crois pouvoir dire que la guerre a fait de moi un Européen. Ce que je souhaite, c’est qu’on arrive à construire enfin une très large Europe, débarrassée de la guerre, des nationalismes, de l’antisémitisme.

Mais je m’aperçois que c’est difficile, très difficile, et même de plus en plus difficile. Je ne sais pas ce qui s’est passé pour que tout cela revienne. Longtemps, j’ai cru que toutes ces horreurs était plus ou moins définitivement derrière nous. Eh bien, il faut croire que non. Ce n’est pas pour revoir tout cela en Europe que nous nous sommes battus…

Je me suis battu pour la liberté. Et la liberté, c’est aussi celle de faire ce qu’on veut avec son corps et avec son sexe. C’est très important.

Malgré cela, vous restez optimiste ?

Oui, bien sûr. Il faut être optimiste. L’histoire des hommes, ce sont des périodes successives, je ne crois pas que c’était pire ou mieux avant en général. Ça va, ça vient. Mais, ce qui est sûr, c’est que, même quand tout paraît bouché, il peut rester un espoir.

C’est ça, la leçon de 1940 ?

Oui, en quelque sorte, même si je ne me sens pas de donner des leçons à quiconque. Mais il faut dire qu’on a eu tout de même beaucoup de chance d’avoir de Gaulle à ce moment-là. Il fallait être fou pour faire ce qu’il a fait. Et nous aussi, il fallait que nous soyons assez fous pour le suivre ! Heureusement qu’il y a eu cette petite bande d’illuminés dont j’ai fait partie.

En 1940, ça faisait rigoler, on n’était pas pris au sérieux, car à peu près tout le monde était d’accord pour que Pétain fasse la paix. Oui, pour la plupart des gens, Hitler était le plus fort et l’Europe allait devenir allemande. Ça, il ne faut jamais l’oublier. Jamais.

Il y a neuf ans, quand nous nous étions rencontrés à l’occasion de la parution de la première partie de vos Mémoires, vous m’aviez montré un manuscrit de plusieurs centaines de pages qui en constituait la suite, la période postérieure à 1943. Vous m’aviez dit qu’il était presque achevé, mais vous aviez ajouté : « Il manque encore ma vie amoureuse. Or je suis homosexuel, et, même si je ne m’en suis jamais caché, je n’en ai jamais parlé, car ce sont des choses difficiles à écrire, surtout pour un homme de ma génération. » Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je suis toujours dessus… Le manuscrit est toujours là, à côté de moi… Quant à parler de ma vie amoureuse ? Oui, ça reste difficile, parce que, au fond, je pense que je suis quelqu’un de très pudique. Je pense surtout que chacun doit vivre sa sexualité comme il l’entend et que ça ne regarde personne. D’ailleurs, je trouve cela très bien que les homosexuels puissent se marier aujourd’hui.

Votre corps vous appartient. Si vous aimez les filles et que vous êtes une fille, c’est très bien. Si vous êtes un garçon et que vous aimez les garçons, c’est très bien aussi. Cela, je le pense depuis très longtemps. Depuis Londres, peut-être. Cela va avec l’idée de liberté. Je me suis battu pour la liberté. Et la liberté, c’est aussi celle de faire ce qu’on veut avec son corps et avec son sexe. C’est très important.

L’attaque à l’Université de Kaboul

Emmanuel Macron condamne avec la plus grande fermeté

Le président Emmanuel Macron a condamné «avec la plus grande fermeté» l’attaque revendiquée par l’État Islamique ayant fait au moins 22 morts à l’université de Kaboul. Le Crif condamne ce nouvel attentat terroriste islamiste.

«L’éducation est un bien universel de l’humanité que nous devons protéger tous ensemble», souligne le chef de l’État dans un message tweeté trois jours après la prise d’assaut de l’établissement par un commando djihadiste.

Au moins 22 personnes, des étudiants pour la plupart, ont été tuées et quelque 27 autres blessées lors de cette attaque menée par trois hommes armés lundi, un attentat revendiqué par le groupe djihadiste État islamique. Le gouvernement afghan avait pour autant assuré mercredi que le massacre avait été commis par les talibans.

M. Macron a diffusé son message quelques heures après s’être rendu au Perthus (Pyrénées-Orientales), à la frontière franco-espagnole, pour marteler sa volonté de lutter contre le terrorisme islamiste en France, et annoncer notamment le doublement des forces de sécurité déployées aux frontières.

« Le “surmusulman”, cette figure produite par l’islamisme » 

 

Psychanalyste, professeur de psychologie clinique à l’université Paris-Diderot,

Fethi Benslama décrypte les mécanismes qui conduisent tant de jeunes à désirer se sacrifier au nom du djihad. Ces « surmusulmans », comme les définit l’universitaire, sont des « musulmans qui veulent être plus musulmans que les musulmans qu’ils sont ».

Pourquoi le psychanalyste que vous êtes s’intéresse-t-il à la radicalisation des jeunes ? 

FETHI BENSLAMA Mon travail de chercheur sur l’islam depuis une trentaine d’années et mon expérience de clinicien durant quinze ans dans un service de la protection de l’enfance en Seine-Saint-Denis me permettent d’affirmer que l’on ne peut pas se limiter à une explication sociologique, religieuse et géopolitique pour décrypter la question de la radicalisation. Or, l’approche psychanalytique, les mutations qui atteignent le psychisme des individus sont souvent négligées, faussant, ainsi, l’analyse de ce phénomène qui nous touche de près.

Y a-t-il un « profil type » des djihadistes, souvent présentés comme des « détraqués » ?

FETHI BENSLAMA On ne peut absolument pas dire qu’ils sont tous atteints de troubles psycho-pathologiques, ni qu’ils sont tous défavorisés socialement. Les données dont nous disposons montrent une diversité qui ne permet pas d’établir des profils, encore moins des « profils types » du radicalisé ou du candidat au djihad. Ils sont issus de toutes les classes sociales et de tous sexes. Cependant, selon les chiffres gouvernementaux, 75 % des personnes signalées ont entre 15 et 25 ans. Il s’agit donc d’adolescents et de jeunes adultes. Ce qui est un fait significatif.

En quoi la période de l’adolescence est-elle importante ?

FETHI BENSLAMA C’est un moment de transition critique. Certains adolescents peuvent se trouver dans une situation de précarité subjective, et pas seulement sociale. Mais il n’est pas question de ramener la radicalisation à une causalité directement liée aux troubles de l’adolescence ; ce serait une erreur, en France comme ailleurs dans le monde musulman, d’isoler un élément causal unique. Il faut garder à l’esprit que les symptômes des adolescents reflètent ou expriment des conflictualités sociales, auxquelles un certain nombre d’entre eux croient pouvoir apporter une solution par leurs engagements. Si l’enfant se pose comme thérapeute de sa famille, l’adolescent croit qu’il peut être le guérisseur de son groupe social, le sauveur de sa société, voire de l’humanité.

Pourquoi cette tranche d’âge se tourne-t-elle, parfois, vers la radicalisation islamiste ?

FETHI BENSLAMA Ceux que j’ai rencontrés dans mon activité clinique en Seine-Saint-Denis, qui adoptaient subitement un discours ultra-islamiste, avaient la volonté de s’enraciner ou de se ré-­enraciner dans un au-delà pour contester ce qui est sur terre. La radicalisation peut être comprise comme le symptôme d’un désir d’enracinement protestataire de ceux qui n’ont plus de racines ou qui le vivent comme tel. Le passage de l’adolescence constitue une crise, parce que les idéaux de l’enfance volent en éclats et doivent être remplacés en urgence par de nouveaux. Cette avidité d’idéaux provient du fait que le sujet doit désormais s’approprier soi-même. Il veut s’appartenir en se réinventant. Or, il doit le faire tout en vivant les remaniements des limites les plus cruciales de l’existence humaine : entre le moi et le non-moi, entre la vie et la mort, entre son sexe et l’autre sexe, entre le réel et l’irréel, le monde et l’au-delà. Les discours et les procédés de l’offre djihadiste exploitent un grand nombre des motifs de la transition subjective juvénile, comme un chasseur tendant ses filets en connaissant le chemin de sa proie. Les jeunes à qui s’adressent les recruteurs sont dans une attente de la traversée, à l’affût d’une solution ou au milieu du gué. C’est particulièrement vrai pour ceux dont le passage adolescent est difficile à cause de failles personnelles résultant d’accidents dans leur vie ou/et de défaillances dans leur environnement familial et social.

Quel est le sens de la notion de « surmusulman » ?

FETHI BENSLAMA À la base des mouvements islamistes, il y a la thèse de la défection des musulmans quant aux fondements de leur foi ; une partie importante d’entre eux sont revenus au temps préislamique en se sécularisant. Pour ces fondamentalistes, l’ennemi de l’islam, c’est le musulman lui-même. Certes, il y a l’ennemi extérieur – l’Occidental, le laïc –, mais le plus dangereux c’est l’ennemi intérieur, celui qui se renie. Cet ennemi intérieur n’est autre que ce que Freud nomme le « surmoi ». Celui-ci est un surveillant permanent et cruel qui détecte le moindre écart moral et déclenche les auto-reproches et le sentiment de culpabilité. C’est ce qui amène le sujet à faire plus pour expier et démontrer sa fidélité. Mais ce n’est jamais assez. La définition que je propose du « surmusulman » est la suivante : c’est le musulman qui veut être plus musulman que le musulman qu’il est. Cela peut passer par la multiplication des signes extérieurs de fidélité : des marques corporelles et vestimentaires, un lourd carcan rituel, l’obsession de la pureté, cela peut conduire à la défense violente de la religion.

Qu’est-ce qui fait que des « surmusulmans » basculent dans un « furieux désir de sacrifice »  (1) ?

FETHI BENSLAMA L’offre djihadiste a trouvé un débouché inédit à travers Internet, puis avec Daech l’utopie d’une cité islamique idéale est passée dans la réalité. Du coup, le recrutement est devenu très large, il a engrangé des personnes en situation de mal-être ou fragiles, des délinquants qui trouvent dans l’engagement djihadiste un moyen de repentir, certains d’entre eux en usent pour anoblir leurs pulsions antisociales. Ils peuvent donc commettre des délits et des crimes au nom d’une loi supérieure. Il y a aussi des jeunes dont l’estime d’eux-mêmes est si basse que leur existence n’a pas de valeur à leurs yeux. Ceux-là trouvent dans l’offre djihadiste un moyen de venger une vie dévaluée, d’acquérir un sentiment d’existence supérieur, en devenant des héros. L’offre de radicalisation se sert de l’état de fragilité identitaire, qu’elle transforme en une puissante armure. Il en résulte, pour le sujet radicalisé, un sentiment de libération, des élans de toute-puissance. Il devient un autre, choisit un autre nom, adopte des comportements identiques aux membres de son groupe, ainsi que leurs discours. C’est ce qui crée l’automate religieux. D’autres qui ont des tendances suicidaires trouvent dans l’autosacrifice un moyen élevé d’échapper à leur vie d’une manière flamboyante. La mort peut présenter pour beaucoup de personnes en détresse une issue. Il y a, en France, 250 000 tentatives de suicide par an, dont 10 000 réussies. Plus de mille jeunes entre 25 et 34 ans figurent parmi les morts par suicide. L’offre djihadiste a cette particularité de pénétrer dans les failles subjectives pour les transformer en un furieux désir de sacrifice.

Comment expliquez-vous ce furieux désir ?

FETHI BENSLAMA Il y a eu un détournement de la figure du martyr en islam. Dans la tradition, le martyr est un combattant qui rencontre la mort sans la vouloir, elle fait partie du risque de son engagement. Or les mouvements djihadistes l’ont transformé en un désir d’aller vers la mort par haine de la vie. Or le martyr a un destin surhumain. Il ne meurt qu’en apparence et accède à une jouissance exceptionnelle. Des personnes peuvent accepter de mourir pour une vie supérieure, quand pour eux la vie ne vaut plus la peine d’être vécue.

Que pensez-vous de la comparaison entre le radicalisme islamiste et l’emprise sectaire ?

FETHI BENSLAMA Face à une nouvelle situation, le premier réflexe consiste à la rapprocher des réalités connues. Cela peut conduire à des analogies trompeuses. Il existe, certes, des ressemblances entre l’enrôlement sectaire et celui du djihadisme, comme ce qu’on appelle « l’emprise mentale », mais ce phénomène existe partout dans les relations humaines aliénantes. Je récuse l’assimilation du recrutement djihadiste à celui de la secte. Dans la secte, l’individu s’assujettit aux fantasmes ou à la théorie délirante d’un gourou, à son exploitation économique, voire sexuelle. Le djihadiste, quant à lui, adhère à une croyance collective très large, celle du mythe identitaire de l’islamisme, alimentée par le réel de la guerre, à laquelle on lui propose de prendre une part héroïque, moyennant des avantages matériels, sexuels, des pouvoirs réels ou imaginaires. La différence est patente.

Comment le « surmusulman » a-t-il été enfanté ?

FETHI BENSLAMA Les traumatismes historiques ont une onde de propagation très longue, surtout lorsqu’une idéologie les relaie auprès des populations. C’est le rôle principal de l’islamisme, dont l’invention est l’un des faits majeurs de l’histoire moderne des musulmans. Elle est en rapport avec l’effondrement du dernier empire musulman, celui des Ottomans en 1924. S’est alors installée la hantise mélancolique de la dissolution de l’islam dans un monde où il ne gouverne plus. La naissance des Frères musulmans, en 1928, constitue la réponse à cette cassure historique. Ils entendaient restaurer et venger « l’idéal islamique blessé ». L’islamisme promet le rétablissement du califat (principe de souveraineté en islam) par la défaite des États nationaux. Il véhicule le souvenir du traumatisme et le projette sur l’actualité désastreuse de populations souffrant du sort qui leur est réservé par les gouvernements, les expéditions militaires occidentales et les guerres civiles. L’effondrement historique s’est accompagné d’un clash inédit dans le modèle du sujet musulman.

Qu’entendez-vous par « clash inédit » dans le milieu musulman ?

FETHI BENSLAMA La conception du sujet en islam a connu une transformation radicale depuis l’entrée des Lumières dans le monde musulman. La principale raison de cette mutation réside dans la confrontation entre les partisans et les anti-­Lumières. Ces derniers revendiquent la restauration de la souveraineté théologique et le retour à la tradition prophétique, au nom de la suffisance de l’islam à répondre à tous les problèmes. Une discordance systémique apparaît alors dans le rapport à la souveraineté et au pouvoir. Les uns veulent être citoyens d’un État, musulmans mais séparés de l’ordre théologique. Les autres veulent, au contraire, s’affirmer davantage musulmans. D’où l’émergence du « surmusulman ». La défense de l’islam devient pour ce dernier auto-immunitaire, au sens où elle détruit ce qu’elle veut sauver. C’est pourquoi, je le répète, le « surmusulman » a deux ennemis : l’ennemi extérieur, l’Occident, et l’ennemi intérieur : l’Occidenté, lequel refuse la soumission politique à la religion et se veut citoyen d’une nation. Pour le surmusulman, le musulman sécularisé est l’ennemi premier à éliminer.

La notion de « surmusulman » est-elle valable également en France ?

FETHI BENSLAMA Je décris dans mon livre les grandes tendances qui font que la radicalisation se diffuse partout où il y a des musulmans. On estime au minimum à trois millions le nombre de musulmans vivant en France. Parmi eux, une partie des jeunes ne trouvent pas leur place dans la société. L’islamisme s’intéresse à elle et elle s’intéresse à son idéologie qui alimente sa révolte au nom d’une justice identitaire, on trouve le phénomène en Tunisie, en Algérie, en Syrie ou en Égypte, partout dans le monde arabo-musulman. Il pourvoit la jeunesse déshéritée et frustrée, réellement et imaginairement, d’un héritage et d’un testament pour lequel, avec lequel on peut mourir. Les déshérités ne sont pas uniquement les plus pauvres matériellement, mais tous ceux dont la blessure narcissique individuelle vient à coïncider avec l’idée d’une dépossession de l’héritage, donc d’un vol de jouissance. C’est ce que l’islamisme est parvenu à faire passer auprès d’une partie des musulmans.

(1) Un furieux désir de sacrifice, de Fethi Benslama. Éditions du Seuil, 160 pages, 15 euros.

 

Quand la psychanalyse  rencontre l’islam

Membre de l’Académie tunisienne  et professeur de psychopathologie clinique à l’université Paris-Diderot, Fethi Benslama a participé à l’élaboration du premier

centre de réinsertion et de citoyenneté, à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire). Pour lui, cette structure n’est en rien un lieu de « déradicalisation », un mot qu’il estime « stupide », car on « ne lave pas les cerveaux ». Le psychanalyste s’intéresse au fait religieux et à ses manifestations radicales dans une optique psychanalytique.

Il est notamment l’auteur de la Psychanalyse à l’épreuve de l’islam (2002) et de Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas (2005).