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Tunisie : décès de Mehrezia Labidi…

… humaniste et féministe musulmane

Militante du dialogue interreligieux, devenue femme politique, cette franco-tunisienne a participé activement à la transition démocratique en Tunisie. 
 
 
Meherzia Labidi

Meherzia Labidi first vice-president of the National Constituent Assembly signs a copy of the constitution during a ceremonial closing session of the parliament on November 20, 2014 in Tunis • AMINE LANDOULSI /ANADOLU AGENCY VIA AFP

Passionnée par la rencontre des cultures et des religions, Mehrezia Labidi a vécu sur les deux rives de la Méditerranée, cherchant à faire de sa vie un trait d’union entre le monde arabe et la culture occidentale.

Née en 1963 dans le nord de la Tunisie, cette fille d’imam, issue d’une famille très pieuse où la religion occupe une place importante, grandit dans l’idée qu’elle va devoir se faire une place dans la société pour exister en tant que femme.

Faire évoluer la pensée religieuse

Avec son mari, ingénieur en télécommunications, elle arrive en France en 1986 et s’installe à Paris. Inscrite à l’École supérieure d’interprète et de traducteur à la Sorbonne-Nouvelle, elle obtient un master en traduction économique et un diplôme d’études approfondies en littérature anglaise et en études théâtrales. Plusieurs années durant, elle enseigne la traduction à l’Institut européen des sciences humaines à Saint-Denis (93).

Très vite, elle se lance dans la lutte pour l’émancipation des femmes, combat qui lui tenait déjà à cœur lorsqu’elle était étudiante à l’École normale supérieure de Sousse, en Tunisie.

Pour cette musulmane convaincue, il s’agit de voir comment les femmes peuvent agir ensemble pour, non seulement, se forger une place dans la société, mais aussi pour faire évoluer la pensée religieuse. Avec cette conviction souvent répétée : « Si toi, femme, tu ne t’occupes pas de la religion, les religieux, eux, vont s’occuper de toi. Donc prends ta place et défends tes droits. »

« Une femme brillante, déterminée et infiniment généreuse »

Engagée dans le dialogue interreligieux et interculturel, elle devient membre puis coprésidente de la section française de l’ONG Religions for peace. Ce mouvement international, qui comprend des représentants de toutes les religions, bénéficie du statut consultatif auprès de la commission économique et sociale de l’ONU.

Devenue coordinatrice du réseau international Femmes croyantes pour la paix, Mehrezia Labidi, que ses amis décrivent comme « une femme brillante, déterminée et infiniment généreuse », rejoint le Conseil européen des personnalités civiles et religieuses pour la paix.

Son parcours témoigne d’un engagement sans faille pour les droits des femmes dans le monde. En travaillant avec des femmes françaises, bosniaques, kosovardes, indiennes ou philippines, elle réalise que, quelle que soit leur culture, leur appartenance sociale ou religieuse, « ce qui regroupe les femmes dans le monde est plus grand que ce qui les divise ». Et que plus les femmes prendront conscience de cette nécessité de travailler ensemble dans le même espace social, mieux ce sera pour la société.

Ecoute et dialogue

Après la révolution, alors qu’elle vit réfugiée en France, elle est élue sur la liste du parti islamiste Ennahdha (« renaissance », en arabe) pour représenter les Tunisiens de la circonscription France Nord.

Persuadée que l’islam est compatible avec la démocratie, elle prône une Constitution inspirée des valeurs universelles présentes dans la tradition musulmane, un peu comme les partis démocrates-chrétiens puisent leur inspiration dans la doctrine sociale de l’Église. En novembre 2011, elle devient vice-présidente de l’Assemblée constituante, où les femmes n’occupent alors qu’un quart des 217 sièges.

Personnage clé de la transition tunisienne, elle enchaîne avec un mandat de députée dans la première assemblée des représentants du peuple en 2014. Elle devient la première élue tunisienne à recevoir dans son bureau des associations LGBT, des collectifs de femmes prostituées ou de sans-abri.

Battue lors des élections législatives de 2019, elle redevient députée en mars 2020, en succédant à Ahmed Gaaloul, nommé ministre dans le gouvernement Fakhfakh. Dès son premier mandat, elle avait essayé d’appliquer dans le champ politique ce qu’elle avait appris dans le domaine interreligieux, notamment l’esprit d’écoute et de dialogue.

Garantir l’égalité des sexes

Heureuse d’avoir participé à l’écriture de la nouvelle Constitution, elle était particulièrement fière de l’article 46 qu’elle avait contribué à faire adopter. Cet article engage l’Etat tunisien à protéger les droits acquis pour les femmes, à garantir l’égalité des sexes dans tous les domaines, à œuvrer pour la parité dans les conseils élus et à éradiquer les violences contre les femmes.

Même si elle avait grandi dans un pays pionnier concernant les droits des femmes – notamment grâce à la promulgation du Code du statut personnel en 1956 -, Mehrezia Labidi estimait que la route vers l’émancipation totale des femmes était encore longue.

Son engagement féministe comme le fait d’être membre d’un parti islamiste avaient fait d’elle une cible de choix pour ses adversaires, appartenant aussi bien au camp religieux et conservateur qu’au mouvement laïque et réformateur.

« Le plus important, c’est l’éducation »

Intervenant régulièrement aux rencontres interreligieuses de l’Abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer, co-organisées par les Amis de La Vie (l’association des lecteurs de notre journal), Mehrezia affirmait : « La religion musulmane n’est un obstacle ni au féminisme ni à ma propre émancipation ».

Pour elle, le fait d’appartenir à une religion n’était en aucune manière un facteur déterminant du statut de la femme. « Le plus important, c’est l’éducation, la situation économique, les lois, mais aussi la culture. »

Pour répondre aux préjugés dont les femmes musulmanes sont aujourd’hui victimes, elle déclarait : « Il faut être réaliste et travailler sur les véritables sources de souffrances des femmes musulmanes : la pauvreté, le manque d’accès à l’éducation, l’exclusion de la vie publique et sociale ainsi que la sclérose de certaines pensées religieuses. »

Ayant fait en 2010 la couverture du supplément de La Vie, les « Essentiels », Mehrezia Labidi acceptait d’intervenir et de témoigner chaque fois que l’enjeu d’une conférence ou d’une rencontre était de permettre une meilleure compréhension entre juifs, chrétiens et musulmans.

Décédée le 22 janvier, quelques semaines seulement après son 57ème anniversaire, cette mère de trois enfants a été inhumée chez elle, deux jours plus tard, dans le caveau familial près de Nabeul, en Tunisie. Les autorités tunisiennes lui ont rendu un hommage appuyé. Comme on le fait pour une femme d’exception.

Imams destitués : la décision de Darmanin suscite la controverse

Les fidèles dénoncent une ingérence de l’État, contraire à la loi de 1905.

Deux imams ont été démis de leurs fonctions sur ordre du ministre de l’Intérieur et des Cultes, Gérald Darmanin. Les fidèles dénoncent une ingérence de l’État, contraire à la loi de 1905.
 
 
Gérald Darmanin

Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, est à ce titre chargé des cultes en France. • ROMAIN GAILLARD/REA

« Restez dans vos foyers et ne vous exhibez pas de la manière des femmes avant l’islam. » Ces mots sont ceux de Mmadi Ahamada, imam de la mosquée Attakwa, de Saint-Chamond (Loire). Tenus au cours d’un prêche le jour de l’Aïd, ces propos ont été diffusés sur les réseaux sociaux et mis en exergue par une élue locale (RN), Isabelle Surply, dans un tweet.

En cause, l’égalité entre hommes et femmes

Quelques jours plus tard, le 23 juillet, le ministre de l’Intérieur en personne, Gérald Darmanin annonce à son tour sur Twitter avoir commandé la destitution de l’imam en question : « À ma demande, il a été mis fin aux fonctions de deux imams des Hauts-de-Seine et de la Loire aux prêches inacceptables. Nous combattons sans relâche ceux qui bafouent les règles et les valeurs de la République. »

En cause : ces propos sont jugés attentatoires à l’égalité homme-femme.

Dans un courrier révélé par Le Figaro, Gérald Darmanin a également demandé à la préfète de la Loire, Catherine Séguin, d’instruire le non-renouvellement du titre de séjour de Mmadi Ahamada.

Le droit de citer le Coran

Depuis, les réactions s’enchaînent, les fidèles de la mosquée de Saint-Chamond ont même lancé une pétition pour soutenir l’imam mis en cause. L’auteur de la pétition, Karim Tazekritt, y dénonce une « cabale politico-médiatique » sans fondement, arguant que l’imam entaché est pourtant un fervent défenseur de l’émancipation des femmes et que citer le Coran ne devrait pas être matière à punition.

Karim Tazekritt s’inquiète également des conséquences de ce qu’il considère comme une ingérence de l’État : « Les religieux, de n’importe quelle conviction, n’ont-ils plus le droit de prêcher la pudeur ? (…) Si cette décision se voit entérinée c’est le commencement d’une jurisprudence qui mettra au silence bon nombre de lieux de culte. »

L’inquiétude est partagée par le président du Conseil des mosquées du Rhône et recteur de la grande mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, qui s’insurge : « Ces paroles, l’imam a été les prendre dans un livre qui s’appelle le Coran. Maintenant, si le fait pour un imam de se référer au Coran lui fait courir le risque d’être licencié, on se dirige vers une situation anormale. »

Ingérence de l’État

Plus largement, les fidèles et les responsables religieux musulmans déplorent l’irruption de l’État dans le domaine religieux et ce que cela pourra signifier à l’avenir. Kamel Kabtane s’interroge : « Je ne sais pas si dans l’Histoire de France on peut trouver une autre situation où un ministre fait révoquer un prêtre, un rabbin ou un pasteur. Un ministre qui fait licencier un ministre du culte, c’est tout à fait anachronique ! »

Ce point de crispation est partagé par Karim Tazekritt dans la pétition : « L’esprit de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État défend la sécularisation de l’État, face à l’immixtion de la sphère religieuse dans la sphère publique. Aristide Briand ne s’attendait certainement pas que 116 ans plus tard les pôles s’inversent et qu’à son tour l’État ait l’ambition et se donne les moyens d’ingérer le domaine religieux. »

Bazar à Islamville: M. Moussaoui contre Chams Eddine Hafiz

Les institutions « officielles » de l’Islam de France ont donné un affligeant spectacle aux musulmans français

 
Mohamed Moussaoui contre Chams Eddine Hafiz

Si Mohammed Moussaoui s’est réjoui de la forte participation à l’Assemblée Générale Extraordinaire du CFCM, réunie à Bagnolet le 4 juillet 2021 (86 membres sur 87), il n’y a pas trop de quoi être fier de ce qui s’y est produit.

De nouveau, deux factions, dont les dissensions n’intéressent pratiquement personne, et surtout pas les musulmans, se sont affrontées dans un combat pour une dérisoire suprématie.
Il s’agissait, pour Mohamed Moussaoui, de faire adopter de nouveaux statuts destinés à mettre un terme à cette étrange disposition de la cooptation et de la présidence tournante qui permet, en gros, aux mêmes personnes de rester à la tête de l’institution, chacune à leur tour.
La fameuse Charte des Principes de l’Islam de France avait été le prétexte d’un schisme de 4 fédérations : Grande Mosquée de Paris, le Rassemblement des musulmans de France (RMF), la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles (FFAIACA), et les Musulmans de France (MF), l’ancienne UOIF, pourtant présentés il n’y a pas si longtemps par la GMP, comme d’épouvantables suppôts du « frérisme ».

D’un côté donc, une direction du CFCM, portant le maillot marocain, et de l’autre une « coordination » des 4 fédérations dissidentes, portant plutôt le maillot algérien. L’islam consulaire dans toute sa splendeur.
Sauf que le combat était truqué. Sans entrer dans les détails de la constitution du CFCM, disons simplement que des fédérations dites « historiques » ont le pouvoir de coopter la moitié des membres de l’Assemblée générale et d’en verrouiller ainsi la composition.
Système particulièrement anti-démocratique, voulu par le gouvernement français dont on se demande s’il n’a pas établi ces règles dans le seul but de diviser les musulmans et de les empêcher de s’unir dans un mouvement puissant. Aveuglés par leurs ambitions personnelles, les protagonistes n’y ont vu que du feu. Toujours est-il que les 30 cooptés de la coordination des quatre fédérations donnaient à celles-ci l’assurance de la majorité des votes. La réforme des statuts a donc été rejetée par 45 voix contre 41. Ainsi Chems Eddine Hafiz reste assuré de devenir, par le système de rotation, le prochain président, si du moins il est maintenu à la tête de la GMP.

Côté présidence du CFCM, le projet de nouvelle organisation promettait d’être démocratique :
« Le projet des statuts soumis par le bureau du CFCM à l’assemblée générale », précise Mohamed Moussaoui, «  a pour objet de mettre fin à ce système antidémocratique et de donner le pouvoir aux acteurs du terrain via la création des Conseils Départementaux du Culte Musulman. Les représentants de ces derniers choisis par les mosquées de leur département auront la légitimité de mettre en place les instances régionales et nationales du CFCM.
Dans cette nouvelle organisation, les élus seront choisis en fonction de leur probité morale, de leur compétence et de leur disponibilité. Elle mettra fin aux critères qui font références aux origines et aux affiliations et effacera les frontières et barrières partisanes créées entre les musulmans de France.
Les femmes et les hommes élus auront à cœur de donner à l’islam toute sa place dans le paysage cultuel de notre pays. Ils lutteront contre l’extrémisme qui dévoie notre religion et l’instrumentalise à des fins contraires aux principes de la République que nous partageons et défendons avec nos concitoyens. »


Rien à redire sur le principe, Sauf que cela reste un principe, sans réelle disposition pratique. Par ailleurs, les conseils régionaux du CFCM ne regroupent qu’une infime partie de la population musulmane.
Côté « Coordination », le flou est encore plus abyssal puisqu’elle propose de « réfléchir sur la mise en place d’une nouvelle instance représentative débarrassée de toute élection » Autrement dit, puisque les élections divisent, supprimons les élections. Elle propose toutefois d’ouvrir la nouvelle instance qu’elle appelle de ses voeux à toutes les mosquées… à condition de signer « au préalable » la Charte des principes de l’islam de France, c’est à dire se mettre volontairement dans la gueule du loup – pardon – du Ministre de l’Intérieur, auquel l’absurdité de l’islam consulaire convient très bien, puisqu’il maintient ainsi la vulnérabilité de l’Islam en France.
Bref d’un côté comme de l’autre, les caciques de l’islam font leurs le célèbre aphorisme du « Guépard » : « Tout doit changer pour que rien ne change ».

Pourtant, Moussaoui, Chems Eddine, Mohsen NGAZOU – le nouveau président de Musulmans de France – et les autres, sont des gens cultivés, brillants, qui pourraient faire beaucoup pour la communauté musulmane. N’ont-ils pas mieux à faire que se livrer à des concours de virilité ?

Dans cette pantalonnade, tout le monde est perdant :
Moussaoui d’abord, et à sa suite les fédérations qui avaient refusé la Charte : le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), la Confédération islamique Milli Gorüs (CIMG), le mouvement Tabligh Foi & Pratique, et l’Union des mosquées de France (UMF).
Chems Eddine, dont les gesticulations commencent sérieusement à agacer ses soutiens traditionnels : l’Etat algérien, et les autorités françaises.
Ces dernières sont d’ailleurs les seules gagnantes de l’histoire : les musulmans sont plus divisés que jamais, et le Ministère de l’Intérieur a ainsi réussi à mettre en échec les turcs, alliés de Moussaoui, mais honnis par la France dont ils sont les ennemis préférés.

Et les musulmans dans tout ça ?
Euh… quels musulmans ?

Flux migratoires : Si le Maroc se sent maltraité…

… il peut vite faire pression sur l’UE

Flux migratoires : "Si le Maroc se sent maltraité, il peut vite faire pression sur l'UE"

                               Anadolu Agency via AFP

Flux migratoires : “Si le Maroc se sent maltraité, il peut vite faire pression sur l’UE”

Immigration

Par Robin Lemoine

Depuis plusieurs années, l’Union européenne signe des partenariats avec le Maroc ou la Turquie – parfois très chers –  avec 6 milliards d’euros versés pour le seul Erdogan – pour limiter les entrées de migrants sur le territoire européen. Une stratégie d’externalisation à double tranchant, qui explique en partie les événements récents de Ceuta.

Lundi dernier, à la suite d’un conflit diplomatique lié au Sahara occidental – Madrid a autorisé fin avril l’hospitalisation d’un leader indépendantiste sahraoui du Front Polisario provoquant l’ire du royaume chérifien – les autorités marocaines ont laissé passer près de 8 000 personnes dans l’enclave espagnole de Ceuta. Un événement inédit alors que le royaume fait office de gendarme frontalier au service de l’Union européenne. Mais comment l’UE gère-t-elle ses frontières ? Sous quels traités et partenariats ? Pourquoi ces accords ne permettent-ils pas d’éviter ce genre de chantages et de dérives ? Décryptage avec Mehdi Alioua, sociologue, enseignant chercheur à Sciences Po Rabat de l’Université Internationale de Rabat et spécialiste des questions migratoires.

Marianne : Quels sont les traités qui encadrent les relations migratoires entre le Maroc et l’Union Européenne ?

Mehdi Alioua : Il n’existe pas de traité spécifique entre l’Union européenne et le Maroc. Tout simplement parce que la gestion des frontières européennes reste une compétence des Etats limitrophes avec les pays hors UE – comme l’Espagne avec le Maroc ou la Bulgarie avec la Turquie. L’UE se doit néanmoins d’aider financièrement ces pays membres dans leur mission.

Entre le Maroc et l’UE il existe en revanche un “partenariat pour la mobilité” signé en 2013. Ce partenariat est seulement déclaratif, il ne relève donc pas du droit international. (Cette coopération a été mise en place pour faciliter les procédures d’octroi des visas notamment pour les hommes d’affaires, les étudiants ou encore les chercheursNDLR). Avec le Maroc, il s’agit aujourd’hui du principal outil officiel de Bruxelles pour limiter l’immigration et accroître sa politique sécuritaire. Il arrive cependant que l’Union européenne signe des accords bi-latéraux avec des pays extérieurs qu’elle paie parfois très cher : je pense notamment à l’accord UE-Turquie de 2016, qui a couté 6 milliards d’euros à Bruxelles pour cogérer les flux migratoires partant des plages turques et limiter les entrées en Europe.

Sur la gestion migratoire, quelles sont les relations entre le Maroc et l’Espagne ?

Il faut d’abord préciser que ces deux pays ont une histoire en commun assez forte et que l’histoire coloniale espagnole a fortement marqué les esprits marocains. Avec l’Espagne, il y a eu en 1992 un traité important qui a introduit à la fois des accords sur les mineurs marocains et les non-ressortissants. En ce qui concerne l’enclave espagnole de Ceuta, située au nord du Maroc, il existe des accords simplement diplomatiques. Rabat est certes aidé par l’UE pour surveiller cette frontière, mais les autorités marocaines consentent surtout à la surveiller pour avoir une bonne relation avec l’Europe. Depuis 2013, pour 200 millions d’euros étalés sur 7 ans, Rabat joue le rôle du gendarme ultra-répressif. Reste que le Maroc prend des risques considérables. Pour ses propres citoyens d’abord, puisqu’en surveillant cette frontière, le royaume subit de fortes pressions de la part de groupes terroristes, sans compter les critiques permanentes des ONG humanitaires qui ternissent régulièrement son image en matière de droits de l’Homme. De fait, si le Maroc se sent maltraité, abandonné ou encore stigmatisé, comme c’est le cas aujourd’hui avec le Sahara occidental, il peut très vite décider de faire pression en omettant de surveiller une partie de la frontière.

Dans quelle mesure cette stratégie européenne d’externalisation du contrôle migratoire est-elle efficace ?

Ces accords permettent à l’UE, qui ne peut contrôler ses frontières, d’avoir une certaine mainmise sur la question migratoire. Mais ils sont problématiques sur plusieurs points. D’abord dans leur esprit, qui consiste à considérer l’immigration comme un phénomène exclusivement néfaste. Ensuite, parce que ces accords bilatéraux continuent de faire des millions de victimes. Rappelons que 80% des personnes qui meurent sur les routes migratoires qui mènent vers l’Europe meurent aux frontières de l’UE. Cela devrait beaucoup plus choquer. Enfin, parce que cette externalisation laisse à des pays comme le Maroc mais plus encore comme la Turquie un levier de pression très puissant en cas de conflit diplomatique. 

A LIRE AUSSI : Entre solidarité et exaspération, les habitants de Ceuta confrontés à l’afflux migratoire

L’Etat ne saurait s’arroger le droit d’être le DRH des religions

Les « valeurs républicaines » ont bon dos, quand la liberté et la séparation des religions et de l’Etat est ainsi bafouée par un ministre.

Rédigé par Sébastien Fath 

 

En France, l'Etat ne saurait s'arroger le droit d'être le DRH des religions
 
Depuis l’abolition du Concordat et des articles organiques en 1905 sur le territoire national métropolitain (Alsace, Moselle et Outre-mer exclus), l’Etat ne se mêle pas, en principe, des affaires intérieures des cultes.

De fait, espionner les prédications pour sanctionner/révoquer un religieux pour un enseignement ou un prêche ne fait pas partie de ses prérogatives. Exception faite, naturellement, des cas, très rares – et très graves –, où un appel à la violence est lancé. Et pourtant. Une ligne rouge a été franchie cet été 2021. Bévue, excès de zèle d’un ministre soucieux de faire passer Marine Le Pen pour « molle » ? Ou top départ d’une guerre d’usure à l’encontre de tous les religieux qui s’éloigneront du catéchisme républicain du jour ?

Dans ce dernier scénario, que les musulmanes et musulmans de France sachent qu’ils ne sont pas seuls. Et qu’ils ne vont pas, sans réaction, servir de cobayes à des expérimentations liberticides destinées, demain, à se banaliser.
 
Deux imams destitués sur demande du ministre
En ce mois de juillet 2021, ce qui passait pour inimaginable en France laïque et républicaine s’est concrétisé : le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a écrit au préfet pour demander l’éviction de deux imams à Gennevilliers et à Saint-Chamond, sur la base d’extraits de prêches jugés misogynes. Il n’a pas hésité à twitter lui-même : « À ma demande, il a été mis fin aux fonctions de deux imams des Hauts-de-Seine et de la Loire aux prêches inacceptables. » Gérald Darmanin est-il l’employeur de ces imams ? Dispose-t-il d’une autorité religieuse islamique lui permettant de « mettre fin aux fonctions » de religieux dans un pays laïque comme la France, quelle que soit la gravité des propos qu’on leur prête ? Le motif impérieux pour une telle démarche serait-il l’appel à la violence djihadiste ? Non.

En agissant ainsi, le ministre de l’Intérieur s’appuie seulement sur la fragile légitimité d’une loi « contre le séparatisme » à peine votée. Une loi de rupture qui pose de multiples questions, et pourrait commencer, si elle est appliquée dans toutes ses dimensions, à faire sortir lentement la France du cercle des démocraties libérales pour la faire entrer dans celui des démocraties autoritaires. République ! République ! Nous dit-on. Fort bien. Mais les « valeurs républicaines » ont bon dos, quand la liberté et la séparation des religions et de l’Etat est ainsi bafouée par un ministre.

Les « valeurs de la République » sonnent creux quand un principe fondamental du pacte laïque se voit transgressé. Habilement, cette « première » a eu lieu l’été, en pleine querelle sur le pass sanitaire. Qui se fatiguera à défendre deux imams suspects de propos misogynes ? Qui, du reste, cautionnerait aujourd’hui la misogynie ? L’occasion était belle d’ouvrir une brèche. Le ministre de l’Intérieur s’y est engouffré, avec le culot qu’on lui connaît. Sans grande réaction, pour l’instant, des instances chargées de dire le droit… mais le match ne fait que commencer.

Car n’en doutons pas : il reste suffisamment de fins connaisseurs de la laïcité et de défenseurs des libertés (1) pour qu’en France, le débat s’anime dans les prochains mois. Victor Hugo prônait « l’Eglise chez elle et l’Etat chez lui », selon ses propos tenus le 14 janvier 1850 à l’Assemblée nationale. La phrase, qui fut reprise dans les débats de la loi de 1905, résonne toujours aujourd’hui, « les religions » remplaçant l’Eglise en tant qu’entité disposant, dans les limites de l’ordre public, de son espace propre, sans empiètement de l’Etat.
 
Les fidèles sont bien assez grands pour réagir comme ils le souhaitent
Les juridictions européennes, à leur échelle, ne manqueront pas de s’interroger sur les fondements de décisions discrétionnaires qui, presque du jour au lendemain, peuvent aboutir à une révocation d’un religieux. Sans compter le regard d’autres grandes démocraties, inquiètes des dérives françaises. En matière de gestion des cultes dans la France de 2021, beaucoup d’observateurs ont pris note : la ligne bonapartiste actuelle nous éloigne de Marianne et de la laïcité pour nous rapprocher, tantôt, de Xi Jing Ping et son sécularisme sectaire, tantôt, d’un gallicanisme relooké dans lequel l’Etat deviendrait peu à peu le DRH des religions.

La question, ici, n’est pas défendre des doctrines. On a le droit, en démocratie (mais aussi au sein de l’islam, du christianisme, du judaïsme, du bouddhisme, de l’hindouisme) de réprouver tel ou tel enseignement. La question n’est pas non plus de tomber dans l’angélisme ! Les réseaux religieux qui prônent et légitiment la violence au lieu du vote et du débat doivent être combattus sans relâche. Ce qui veut dire aussi qu’il serait bon de cesser de signer des contrats d’armements avec les pétromonarchies wahhabites du Golfe, dont on connaît les multiples accointances, en coulisses, avec l’internationale djihadiste guerrière.

Mais en dehors des appels à la violence, les doctrines et les enseignements tenus par les clergés relèvent d’un pluralisme interne aux mondes religieux sur lequel l’Etat n’a pas à intervenir. Et a fortiori, un préfet de la République ne saurait demander à faire révoquer le prêtre, pasteur, imam, rabbin conservateur qui tient des doctrines désagréables. Les fidèles sont bien assez grands pour réagir comme ils le souhaitent, et si besoin, aller voir ailleurs ! La grandeur de la République est de savoir accepter en son sein des idéologies, doctrines et enseignements parfois contraires à ce qui la fonde.
 

En France, l'Etat ne saurait s'arroger le droit d'être le DRH des religions

La gestion étatique et brutale de l’islam radicaliserait les contestations qu’elle prétend combattre

Au Caire, en Egypte, tous les minarets lancent l’appel à la prière au même moment, dans une parfaite synchronisation. La raison ? Elle ne tient pas à l’effort de ponctualité des imams. Elle s’explique par le contrôle d’Etat. Un représentant du ministère des Affaires religieuses appuie sur un bouton… qui commande le lancement automatique de l’adhan, l’appel à la prière préenregistré. Cette anecdote révèle un phénomène plus profond : celui du contrôle d’Etat effectué sur les mosquées dans nombre de pays du Maghreb, du Machrek mais aussi d’Asie centrale. Lutter contre l’extrémisme semble parfois autoriser toutes les atteintes aux libertés.

Une circonstance atténuante à ces entorses aux libertés serait l’efficacité et la protection. Mais l’observation de la réalité dément cette prétendue efficacité. Car le contrôle serré d’Etat sur les clergés et doctrines génère clientélisme, frustration des fidèles, ressentiment dans les milieux cléricaux. Et nourrit une vaste demande de liberté et d’authenticité, dont les extrémistes savent s’emparer au service de leurs objectifs.

Plus la figure de « Pharaon » (l’Etat) resserre son étreinte sur l’islam, plus grandit la figure du « Prophète » (contestant l’ordre dominant au nom d’une révélation). Résultat des courses : la gestion étatique et brutale de l’islam radicaliserait, en réalité, les contestations qu’elle prétend combattre. C’est l’hypothèse développée, par exemple, par Stéphane Dudoignon, directeur de recherches au CNRS, au détour d’une présentation consacrée à l’islam en Asie centrale, lors d’un séminaire du laboratoire GSRL (2).
 
Haro sur une « laïcité » de surveillance et de contrôle
Le degré de contrôle sur les religions n’en est pas, en France, au niveau de celui qu’on observe en Egypte, ou dans d’autres contextes autoritaires. Loin s’en faut ! Mais l’oukaze de Gérald Darmanin en direction d’imams jugés misogynes constitue une étape de plus en direction d’une gestion néo-concordataire des religions. Il ouvre une boîte de Pandore, mettant en péril le précieux principe de séparation qui protège, à la fois l’Etat (des empiètements des religieux) et les religions (des pressions de l’Etat).

L’ironie est que Gérald Darmanin s’imagine sans doute renforcer la laïcité, et combattre l’intégrisme. En réalité, par une politique autoritaire contraire à certaines des libertés qu’il prétend défendre, il renforce les extrêmes. Sur le principe, le renforcement incessant, depuis 2015, d’une « laïcité de contrôle » (3) n’est pas forcément, en soi, une catastrophe absolue. On peut comprendre que, face aux nouveaux périls auxquels la société française a été confrontée depuis quelques années, certains outils et discours demandent à être adaptés. Mais les choix faits, en France, ont conduit à une ligne de moins en moins laïque et de plus en plus séculariste, entre tentation gallicane et néocoloniale. Une option périlleuse et problématique qui donne du grain à moudre à celles et ceux qui essaient, dans l’ombre, de faire croire que la République, dans son ensemble, serait islamophobe et liberticide.

Osons, pour conclure, raisonner à front renversé. De nombreux milieux religieux considèrent aujourd’hui, en France, que l’Etat ne respecte pas bien les valeurs républicaines dans son traitement des réfugiés à Calais, des mineurs isolés, des internés sans consentement en psychiatrie (au moins 70 000), des détenus, etc. Ces milieux religieux ont-ils le droit, pour autant, de défaire/révoquer les députés ou les ministres, comme l’Eglise médiévale, dans certains cas, pouvait parfois tenter de le faire lorsque le politique dérapait ? Bien sûr que non. Car le principe de séparation de la loi de 1905 interdit cette intrusion.

De la même manière, en régime français de laïcité, l’Etat ne saurait davantage s’arroger le droit, au nom de « valeurs républicaines » si facilement instrumentalisées, de révoquer un religieux : imam aujourd’hui, prêtre, pasteur ou rabbin demain. L’Etat n’est pas le DRH des religions !

*****
Agrégé d’Histoire, chercheur au CNRS, spécialiste de l’évangélisme et des christianismes postcoloniaux, Sébastien Fath est membre du Groupe Sociétés Religions Laïcités (EPHE-PSL / CNRS)

(1) Souhaitons au passage la bienvenue à ce nouveau venu de poids dans le paysage associatif laïque : la Vigie de la laïcité, présidée par Jean-Louis Bianco, ancien président de l’Observatoire de la laïcité.
(2) Séminaire GSRL (EPHE-PSL / CNRS) tenu le 11 mars 2021
(3) Sur ce tournant sécuritaire de la laïcité, lire les analyses de Philippe Portier, directeur d’études à l’EPHE (Histoire et sociologie de la laïcité), et son excellent ouvrage de synthèse, L’Etat et les religions en France : une sociologie historique de la laïcité, Paris, Presses Universitaires de Rennes, 2016

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Deux imams ont été écartés par les gestionnaires des mosquées où ils prêchaient en raison de propos jugés sexistes et attentatoires à l’égalité femmes-hommes par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Ces nouvelles ont surgi vendredi 23 juillet, le jour de l’adoption définitive du projet de loi controversé contre le séparatisme. Le limogeage de l’imam officiant à la mosquée de Gennevilliers, en région parisienne, fait particulièrement grand bruit, jusqu’à prendre désormais une tournure judiciaire. Explications.

 

Du limogeage d'un imam à la plainte contre Darmanin, retour sur l'affaire secouant la mosquée de Gennevilliers
 
Après le limogeage, coup sur coup, de deux imams officiant dans les mosquées de Saint-Chamond, dans la Loire, et de Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine, des réactions indignées courent les réseaux sociaux parmi les musulmans de France. Et pour cause : ils ont été écartés de leurs fonctions à la demande expresse du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui s’est empressé de le faire savoir sur les réseaux sociaux, vendredi 23 juillet.

« À ma demande, il a été mis fin aux fonctions de deux imams des Hauts-de-Seine et de la Loire aux prêches inacceptables. Nous combattons sans relâche ceux qui bafouent les règles et les valeurs de la République », a-t-il déclaré, en partageant un article du Figaro. La polémique se cristallise particulièrement autour du cas de Mehdi Bouzid, qui officie occasionnellement à la mosquée Ennour de Gennevilliers. L’imam, écarté en ce mois de juillet, a décidé de porter plainte, avec l’aide du Collectif contre l’islamophobie en Europe (CCIE), né des suites de la dissolution du CCIF.
 
Des accusations visant un sermon « au contenu très vindicatif »
Que s’est-il bien passé pour en arriver à une telle situation ? Mehdi Bouzid, aussi connu sous le pseudonyme « IslamMag » sur les réseaux sociaux, est accusé par le ministre de l’Intérieur d’avoir délivré en juin « un prêche au contenu très vindicatif, comportant notamment des propos contraires à l’égalité femme / homme » selon une note transmise au préfet des Hauts-de-Seine en date du 13 juin.

« Il aurait ainsi accusé les femmes de manquer de pudeur, visant particulièrement celles qui partagent sur les réseaux sociaux des leçons de maquillage ou des tenues qui mettent en valeur les formes de leur corps, qui sont habitées par Sheitan », ajoute-t-il, appelant le représentant de l’Etat à « convoquer officiellement les instances dirigeantes de la mosquée Ennour et (à) recueillir leurs explications ». « Si ces propos étaient avérés, vous leur demanderez de se séparer sans délai de l’imam (…) et de prendre les mesures nécessaires pour que de tels discours attentatoires à l’égalité femme / homme ne soient, à l’avenir, plus tenus au cours de prêches », conclut le ministre.
 
Un prêche du vendredi à la loupe
« La pudeur fait partie de la foi. » Le sermon visé est celui délivré aux fidèles vendredi 4 juin, consacré à la foi et à la pudeur. Filmé, il a été mis en ligne le jour même du prêche par l’imam. Durant près de 30 minutes du discours au ton moralisateur que Saphirnews a écouté dans son intégralité, Mehdi Bouzid vise les femmes mais aussi les hommes en ces termes précis :

« Vous allez voir des sœurs qui font n’importe quoi. Pourquoi ? Elles ont la foi mais elles vont faire n’importe quoi. Comment ? En étant des instruments de Shaytan (du Satan, ndlr), en partageant sur leurs pages Instagram ou sur les différents réseaux sociaux des choses qui appellent à autre qu’Allah et son Messager. “Regarde comment tu dois te maquiller, regarde comment tu dois montrer tes formes.” (…)

Il y a une parole que j’ai vue sur Internet et que j’ai appréciée. L’eau s’évapore à 100°C mais la pudeur s’évapore à 20°C. Les sœurs, 20°C, c’est fini ! SobhanAllah (Gloire à Dieu, ndlr), mais comment elles s’habillent ! C’est quoi ça ? (…) Qu’elles s’habillent mal, ce n’est pas un problème. (…) Pas que ce n’est pas un problème, c’est un choix pour toi. Tu ne veux pas mettre le foulard, c’est ton choix bien que ce soit une obligation divine. Mais qu’est-ce que tu es en train de faire en t’habillant comme ça ? »
 

Du limogeage d'un imam à la plainte contre Darmanin, retour sur l'affaire secouant la mosquée de Gennevilliers
 
L’imam enchaîne ainsi : « Ou bien les frères ! Il y a une nouvelle mode maintenant : à un moment, c’était le pantalon court ; maintenant, c’est le pantalon, sobhanAllah, où on voit toutes leurs cuisses. Et alors les frères, on ne se respecte plus ? Il n’y a plus de awra (terme en arabe désignant les parties du corps à cacher, y compris pour les hommes, ndlr) pour nous ? Il y a des choses que nous sommes en train de faire qui ne matérialisent pas notre foi, (…) où nous faisons la promotion du mal, de Shaytan. »

Le débat ici n’est pas de savoir si on est d’accord ou pas avec les propos tenus lors du sermon, mais plutôt de savoir s’ils sont réellement attentatoires à l’égalité hommes / femmes en l’état (alors que les deux genres ont été explicitement visés au cours d’un même discours), s’ils sont répréhensibles pénalement et si c’est le rôle du ministre de l’Intérieur de faire destituer des cadres religieux pour des propos qui ne font pas aujourd’hui l’objet de poursuites judiciaires, renforçant ainsi des inquiétudes déjà fortes parmi des musulmans pour qui le deux poids, deux mesures est manifeste.

Le fait est que la mosquée Ennour, sous pression, a choisi de se séparer de l’imam. Le préfet a en effet été appelé, toujours selon la note ministérielle, à utiliser, « dès la promulgation de la loi confortant le respect des principes de la République, les nouveaux moyens donnés par ce texte pour faire suspendre l’activité du lieu de culte en cas de récidive » et à « mobiliser tous les moyens de l’Etat, et notamment de contrôle, envers ce lieu de culte » en veillant « à conférer à cet avertissement la solennité nécessaire ».

Au Parisien, Mohamed Benali déclare avoir « évidemment décidé de nous séparer de l’imam en question mais c’est lui qui a proposé de partir ». « Ce qu’on peut lui reprocher, ce sont des maladresses. On peut nous critiquer mais pas nous accuser d’être sexistes. Nous avons des vice-présidentes dans l’association. Nous allons évidemment travailler pour que cela ne se reproduise pas. »
 
L’affaire portée par l’imam sur le terrain judiciaire
L’affaire surgit dans l’actualité estivale au moment – non hasardeux – où le projet de loi contre le séparatisme a été définitivement adopté par le Parlement. Accompagné par le CCIE, Mehdi Bouzid est désormais lancé dans une bataille judiciaire contre l’Etat. Une plainte contre le ministre de l’Intérieur et le préfet des Hauts-de-Seine pour « abus d’autorité » a été annoncée samedi 24 juillet. « Pour ma part, il n’y a eu aucune maladresse. J’ai respecté parfaitement le savoir vivre ensemble, la femme en général. Je m’adressais à une communauté de foi (…). Je m’adressais aux hommes comme aux femmes », a-t-il fait part dans une mise au point diffusée dimanche 25 juillet, déclarant vouloir « rétablir (son) honneur parce qu’on n’a pas le droit de (le) diffamer et de mentir sur (ses) propos ».

« On a, encore une fois, une illustration du délit d’opinion et d’un deux poids, deux mesures qui pèsent sur la communauté musulmane », a signifié son avocat, Me Sefen Guez Guez, soulignant que l’imam a appris avoir été écarté par la mosquée « par voie de presse », ce qui contredirait alors les propos de Mohamed Benali. « Cette décision est choquante. Pourquoi ? Parce qu’on constate aujourd’hui que le ministère de l’Intérieur, et la préfecture par son intermédiaire, s’immisce dans la gestion des lieux de culte et décide de qui peut être imam et de qui ne peut pas l’être. » Un bras de fer est engagé.
 
Qu’en est-il du cas de l’imam limogé de la mosquée Attakwa de Saint-Chamond ? Mmadi Ahamada a été écarté de ses fonctions le 22 juillet des suites de son prêche délivré le 20 juillet à l’occasion de l’Aïd al-Adha. Aux femmes musulmanes, « on leur dira (en prêtant le propos qui suit au Prophète, ndlr) : Entrez au Paradis par n’importe quelle porte du Paradis que tu veux. Tâchez de veiller aux droits d’Allah et à ceux de vos époux, c’est-à-dire vos maris. Restez dans vos foyers et ne vous exhibez pas de la manière des femmes d’avant l’islam », avait-il notamment déclaré.

Après la convocation par la préfecture, jeudi 22 juillet, des dirigeants de la mosquée, ces derniers ont publiquement informé leurs fidèles du limogeage de l’imam. Face aux critiques, le lieu de culte a fait savoir le lendemain via ses réseaux sociaux que « la décision a été prise par la préfète de la Loire, Catherine Séguin, suite à une demande du ministre de l’intérieur et non par la mosquée », provoquant alors de nombreuses réactions d’internautes accusant les gestionnaires de ne pas assumer leur choix.

Une pétition de soutien à l’imam a d’ores et déjà rassemblé plus de 5 300 signatures lundi 26 juillet. « Empêcher un imam de s’exprimer au nom de valeurs religieuses est-il désormais blâmable ? », s’interroge-t-on. « D’un point de vue politique, cette dérive doit être dénoncée et condamnée. Un bon musulman à la lumière de cette cabale politico-médiatique, est un musulman qui n’en est plus un », lit-on. L’affaire pourrait coûter à l’imam d’origine comorienne un non-renouvellement de son titre de séjour.