EXPERT EN RADICALISATION et DERIVES
Articles les plus vus
Catégories
Partenaire
Visites

Radicalisation

Après l’effroi, la France craint que Samuel Paty soit mort pour rien

Je croyais qu’on avait décidé de nommer les choses…

L’hommage national, c’est bien. Mais la plus belle manière d’honorer la mémoire de notre courageux collègue n’est-elle pas de faire en sorte qu’il ne soit pas mort pour rien? De tirer les leçons de son assassinat pour qu’il soit le seul et non le premierUn texte d’Ingrid Riocreux, spécialiste du langage médiatique

Paris, 21 octobre 2020, hommage national à l’enseignant d’histoire décapité, Samuel Paty © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22504966_000016

Je croyais qu’on avait décidé de nommer les choses. Alors pourquoi entendons-nous encore nombre de journalistes, de professeurs et d’hommes politiques affirmer : « il faut reconnaître que dans certains quartiers, il est difficile d’abor-der certains sujets avec certains élèves ». Ce qui est certain, c’est qu’en reconnaissant cela, on ne reconnaît rien du tout.

La parole officielle, c’est-à-dire le discours dominant, et lexicalement prescriptif, porté par la sphère politico-médiatique tente de maintenir la distinction entre islam et islamisme comme entre deux communautés étanches, à tout prix. Au prix même du sang. Plus surprenant, sur les forums de discussion entre professeurs et dans les messages syndicaux, l’une des principales préoccupations semble être encore et toujours d’éviter les amalgames.

Le lendemain de l’assassinat, nous professeurs avons reçu beaucoup de messages sur notre boîte électronique professionnelle, dont la teneur pouvait faire bondir. Je cite un extrait du message de la FSU (fédération syndical unitaire) : « [la FSU] demande que chacun s’abstienne de toute instrumentalisation politique. Elle refusera toute stigmatisation des musulmans. » Or, qui sont les « certains élèves » avec qui il est difficile de traiter « certains » sujets? Sont-ce des islamistes, de dangereux extrémistes fanatiques et sanguinaires, des « barbares » comme on le dit aussi par une métaphore aussi pudique que grandiloquente? Non, bien sûr, ce sont de simples musulmans. La plupart d’entre eux ne feraient pas de mal à une mouche et n’auraient jamais tué un professeur… mais peuvent approuver son assassinat. Cette mise à mort atroce a fait exploser la frontière artificielle savamment construite par le discours officiel de la grande presse et des politiciens pusillanimes entre islam et islamisme. L’assassin n’a été que le bras armé d’une révolte lancée par des musulmans outrés qui ne s’offusquent pas tous (ou pas tous réellement) de l’issue du scandale.

Bien entendu, nous aurons droit à quelques mesurettes de circonstance dont l’inefficacité n’aura d’égale que la mousse médiatique qui les entourera. Mais comme beaucoup de mes collègues, je n’ai plus guère d’espoir que la situation s’améliore. Je la crois condamnée à empirer inexorablement. Et comment ne pas déplorer, au demeurant, la réaction de tant de professeurs qui affirment fièrement qu’ils « continueront à éveiller l’esprit critique des élèves pour en faire des citoyens libres ». Continuez, vous avez raison : cela marche si bien. Il me semble qu’on prend comme une incitation à persévérer un événement qui devrait, tout au contraire, nous inciter à changer de méthode, et vite.

Rentrant de weekend dimanche soir, mon mari et moi traversions en voiture un quartier résidentiel tranquille non loin de chez nous et sommes tombés sur la sortie du dimanche d’une classe de caté coranique. Alors que la radio relatait en édition spéciale les manifestations d’hommage à Samuel Paty, cette vision nous a laissés bien pensifs et fort inquiets. Rien d’illégal, juste un grand barbu en djellaba bleue entouré d’une nuée d’enfants, rien qui puisse justifier un signalement à la police mais tout pour engendrer une forme de malaise chez quiconque assistait à ce spectacle. Et chez nous particulièrement : parce que les enfants qui faisaient cette sortie du dimanche avec leur terrifiant catéchiste, avec ce barbu bleu qui leur a sans doute répété que « tuer un professeur est mal mais se moquer du prophète est pire », ces enfants, dans dix ans, seront élèves dans le lycée où nous enseignons tous les deux. Et nous avons eu cette vision de notre gros lycée public sans histoire, notre gros lycée sympathique et agréable parce que nos élèves ne sont pas des bourgeois arrogants pourris d’argent mais des enfants issus des classes populaires ou de familles immigrées qui croient encore en l’école, où les groupes d’amis font encore merveilleusement fi des appartenances ethniques, où la religion donne lieu à des taquineries innocentes entre élèves, entre profs et même entre profs et élèves, notre lycée, nous avons entrevu ce qu’il sera dans dix ans, gangrené par la peur, rendu triste et sombre par les élèves du grand barbu en djellaba bleue, devenus grands, devenus dangereux.

Et Samuel Paty sera mort pour rien.

Assassinat de Samuel Paty : « Des idéologues sèment et ça a poussé dans la tête de ce garçon »

La mission de tuer est supérieure à sa propre vie.

L’

Le collège de Conflans, deux jours après l’attentat / Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Christophe Caupenne, ancien négociateur du Raid,  ancien commandant de police met l’accent sur l’influence qu’ont pu exercer ceux qui ont placé une cible sur le professeur. Du terroriste de Conflans, on sait peu de choses. Abdoullakh Anzorov, ce Tchétchène de 18 ans qui a décapité un professeur d’histoire-géographie, était inconnu des services de renseignement. Mais ses actes de barbarie, son mode opératoire, sa soif d’en découdre avec les policiers, ses messages vengeurs contre Samuel Paty, nous éclairent sur son profil psychologique. Déchiffrage avec Christophe Caupenne, ancien négociateur du Raid. Pendant ses dix ans au sein de l’unité d’élite, il est intervenu auprès de trois cents forcenés, et passé expert dans l’art de percer les cloisons mentales les plus étanches.

Les Tchétchènes sont plutôt sur des actions communautaires Les filières tchétchènes jugées en France en 2006 avaient des projets d’attentat en groupe. Là, c’est un désoeuvré qui a voulu incarner la nécessité de défendre idéologiquement le prophète. Il est alors sous une double emprise : sa fidélité vis-à-vis de l’islam et sa loyauté aux musulmans fondamentalistes. Les ressortissants tchétchènes, prisonniers de leur image de guerriers absolutistes, se sentent dans l’obligation d’être des combattants. On l’a vu lors de l’immense rassemblement à Dijon, ils avaient dit aux forces de l’ordre de ne pas venir.

Les plus fragiles sont dans la tranche d’âge 18-25 ans. Eux ont tout à prouver. Jeunes, ils sont protégés par le groupe. Lorsqu’arrive l’émancipation, ils sentent une obligation de se montrer à la hauteur. Même quand on est mince, pas costaud, il est difficile de se dissocier de cette ultraviolence véhiculée par toutes les filmographies, des Tchétchènes guerriers et absolutistes, n’ayant peur de rien.

Abdoullakh Anzorov s’est rendu devant le collège pour repérer sa victime, qu’il ne connaissait pas personnellement, qu’il désigne ensuite comme un « chien de l’enfer » prétendant se venger de celui « qui a osé rabaisser Mouhammad ». 

Il est fier d’être un combattant. Jusque-là, il n’était connu que pour des faits de petite délinquance. C’est en somme un suiveur qui devient leader. Et il est dans une démarche mortifère : il s’en va affronter les forces de l’ordre en leur tirant dessus avec un pistolet d’Airsoft. Il se jette sur eux, poignard à la main, sachant très bien qu’il va mourir. Il est dans une impasse cognitive, il n’y a pas d’autre issue que la mort. C’est un « suicide by cop » (suicide par la police, NDLR). Quand j’étais commandant et patron des négociateurs au Raid, j’ai vu plusieurs de ces individus venir affronter l’unité d’intervention, pour se faire tuer. Ils savent que tout est perdu. La mission de tuer est supérieure à sa propre vie.

Dès le départ, il était donc dans une logique kamikaze. 

Totalement. Il a tout sur lui pour aller au bout de son acte, même de quoi provoquer la police. Son arme d’Airsoft n’allait pas l’aider à tuer le professeur. L’impréparation est totale, mais la préméditation est indiscutable.

L’acte en lui-même, le fait de trancher une tête de sang-froid, à l’aide d’un couteau de 35 centimètres, paraît particulièrement barbare… et surréaliste.

Le couteau de 35 cm fait partie de l’arsenal imaginaire et fantasmatique du personnage. C’est le sabre de Saladin. Il n’avait pas besoin de ça, il faut juste un couteau tranchant pour procéder à une décollation. Peut-être s’est-il motivé en allant voir des vidéos de décapitation de Daesh qui abondent sur le Dark Net. Ce mode opératoire est le meilleur moyen d’effrayer le monde. Quelle image laisse-t-il ? Celle d’un acte horrible, celle de la justice de l’Etat islamique dans son califat, d’une justice moyen-âgeuse. On tranche la tête, on sort l’âme du corps : pour arriver à une telle transgression des freins moraux, il faut déshumaniser sa cible. Dès lors que l’Autre n’est plus humain, il est permis de faire n’importe quoi.

Nous, nous avons des freins moraux, mais ce garçon se dit qu’il ne sera pas jugé par la justice des hommes, mais divine. Seul Dieu lui dira si ce qu’il a fait est bien ou non. Dès lors qu’il prépare son acte, il n’appartient plus à la communauté des hommes, c’est fini.

Comment peut-il en arriver à une telle déconnexion ?

Il a suffi que des mentors, des gens malins lui laissent entendre : « Si tu veux faire, fais ». Ces idéologues, qui se sentent une nécessité de faire du prosélytisme partout, sèment. Et à un moment donné, cela pousse quelque part. Là, ça a poussé dans la tête de ce garçon.

Car le passage à l’acte seul, isolé, décorrélé de tout contact, est rare. Deux facteurs sont aggravants pour le fonctionnement psychique. Le premier, c’est la famille, qui peut tellement se révolter face à une offense faite à Dieu, que l’enfant se sent obligé d’incarner celui qui va rétablir l’ordre. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas ici. Le second, ce sont les relais immédiats, communautaires ou relationnels, pas nécessairement tchétchènes. Des islamistes influents qui, en tant que mentors, créent une obligation morale à ceux qui les écoutent. Là il est possible que ce garçon ait été révolté par ce qu’on lui racontait, des choses inexactes, partielles…

En toute vraisemblance, Anzorov, qui utilisait Twitter, a en effet visionné des vidéos relayées en ligne, qui ont popularisé la polémique liée à la diffusion des caricatures du prophète, au collège de Bois-d’Aulne. Celle du parent d’élève Brahim C., suivie de celles du prédicateur islamiste Abdelhakim Sefrioui qui parle d’un professeur « voyou » dont il réclame la « suspension immédiate » parce qu’il aurait « agressé, humilié devant leurs camarades » des « enfants de 12-13 ans, musulmans »… 

Il a pu se radicaliser tout seul par le visionnage de ces vidéos — celles-ci et d’autres — mais indiscutablement, cette polémique, lancée par Sefrioui, a forcément eu un impact. A partir du moment où on un mentor se positionne, qu’il paraît sincère, l’offense se partage émotionnellement.

Pour certains membres de communautés étrangères, qui ne sont pas dans les repères de la communauté nationale classique, offenser Dieu paraît inepte, incompréhensible. Le logiciel est binaire : gentils d’un côté, méchants de l’autre. Il y a les respectueux et les offenseurs, ce qui permet de donner du sens à cette situation. Dans leur concept moral, la laïcité n’existe pas…

La laïcité, un outil contre les religions en France ?

C’est le thème du septième épisode de la série « La Casa del Hikma ».

La laïcité, tout le monde en parle. Et vous qu’en savez-vous ? C’est le thème du septième épisode de la série « La Casa del Hikma ».

Vidéo – La Casa del Hikma : la laïcité, un outil contre les religions en France ?
 
La laïcité est régulièrement l’objet – et, à bien d’occasions, un prétexte – de débats houleux et à des polémiques ces dernières années en France.

Ces débats, qui viennent agiter l’actualité, naissent parfois d’incompréhensions mais aussi, beaucoup, d’une instrumentalisation à des fins politiques ou idéologiques de ce qu’est la laïcité dans ses fondements ; débats qui, à leur tour et dès lors qu’ils ne sont pas entourés de sérénité, appuient des idées reçues au sein de la société. Celles opposant laïcité, religions et liberté religieuse sont parmi les plus tenaces.

La laïcité est-elle une arme contre les religions de nos jours ? Est-ce un principe qui érige l’athéisme comme « la » bonne religion en France ? 

La laïcité empêche-t-elle la liberté de culte ? Est-elle un outil agissant contre la visibilité religieuse ? Faut-il garder sa foi en privé, ne pas l’exposer dans l’espace public, pour être une personne respectueuse de la laïcité ?

C’est autour du tryptique républicain – Liberté, Égalité, Fraternité – que doit s’articuler la laïcité dans sa pratique, plaide Jean-Louis Bianco. « Parce qu’être laïque, ça veut dire qu’on a des convictions et qu’on respecte celles des autres », note le président de l’Observatoire de la laïcité.

 


Face à l’ambiance de « chasse aux sorcières »,

L’Observatoire de la laïcité contre-attaque, 

Après l’annonce d’un renouvellement de la direction de l’Observatoire de la laïcité, l’instance présidée par Jean-Louis Bianco s’est défendue, vendredi 23 octobre, des attaques dont elle est la cible depuis des années. Aux côtés de l’ODL, de nombreuses organisations et personnalités, consternées, ont affiché leur soutien.

Le remplacement annoncé de Nicolas Cadène, qui occupe depuis 2013 le poste de rapporteur général à l’Observatoire de la laïcité (ODL), soulève depuis lundi 19 octobre un bouclier d’incompréhensions et de critiques. Et pour cause, cette information est tombée trois jours après l’attentat perpétrée à Conflans-Sainte-Honorine, dans les Yvelines. et pourrait intervenir bien avant le terme du mandat en avril 2021, ce qui serait alors vécue comme une injuste punition.
Face à l'ambiance de « chasse aux sorcières », l’Observatoire de la laïcité contre-attaque
Dans le collim-ateur de plu-sieurs membres du gouverne-ment dont la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, Nicolas Cadène se voit reprocher, selon un proche de l’ex-secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes, de prôner « une laïcité d’apaisement ».

A l’ODL, « on a besoin de gens convaincus, de vrais laïques, pas de gens qui plaident pour une « laïcité d’apaisement » ou qui sont obnubilés par les dérives d’extrême droite alors que les militants islamistes piétinent tous les jours la République », rapporte ainsi Le Point de l’entourage de la ministre pour qui « il n’est plus crédible ». « Il semble plus préoccupé par la lutte contre la stigmatisation des musulmans que par la défense de la laïcité. Le fait qu’il s’affiche et discute avec le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) a achevé d’agacer en très haut lieu », est-il aussi rapporté.

De faux procès dont s’agace en haut lieu la direction de l’ODL, qui a fini par l’exprimer publiquement dans un communiqué paru vendredi 23 octobre avec, pour objet, la volonté de « rétablir la vérité »face à une « « chasse aux sorcières » partie des réseaux sociaux ».

Sa mise au point intervient quelques jours après l’annonce de Matignon d’un renouvellement de cette instance afin qu’elle soit « davantage en phase avec la stratégie de lutte contre les séparatismes ». « A l’évidence cette conception n’est pas partagée par tous et le gouvernement en tirera toutes les conclusions dans les prochains jours », a-t-on même signifié, faisant ainsi planer la menace non plus uniquement sur Nicolas Cadène mais aussi sur Jean-Louis Bianco, à la tête de l’ODL depuis 2013.

Un procès en laxisme dont l’ODL se défend

L’instance, dont les prises de position sont fort peu goûtées par ses détracteurs, en particulier dans les rangs du Printemps républicain et de ses soutiens, s’est insurgée contre la « multitude de mensonges » formulés à leur encontre et « lancés par quelques militants identitaires suite à des propos parus dans Le Point », à commencer par sa prétendue défense d’une « laïcité souple ».

L’instance « n’adjective jamais la laïcité et rappelle très strictement le droit, c’est-à-dire celui qui découle des lois laïques (loi de 1905, loi de 2004, etc.). Tous ses avis sont adoptés à l’unanimité de ses 22 membres (parlementaires de l’opposition comme de la majorité, hauts fonctionnaires, personnalités qualifiées) et ont tous été confirmés par les plus hautes juridictions », a-t-elle signifié.

L’ODL, qui avait félicité la teneur du discours d’Emmanuel Macron contre « le séparatisme islamiste »,, a rappelé qu’il est à l’origine de la circulaire « contre l’islamisme et pour la laïcité » de février 2020, de l’abrogation du délit de blasphème qui subsistait en Alsace-Moselle, ou encore de l’obligation pour les imams détachés et les aumôniers d’être formés à la laïcité.
 

Une complaisance avec le CCIF réfutée
Quant à ses supposées accointances avec le CCIF, nourries depuis 2016 lorsque l’ODL a signé la tribune « Nous sommes unis », elle rappelle que celle-ci n’émane pas d’elle et « a été signée par près de 15 000 personnes dont près de 100 personnalités » de divers horizons comme le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, l’ancien grand maître du Grand Orient, Jean-Michel Quillardet, ou encore le grand rabbin de France, Haïm Korsia, comme en témoigne ici le site. « Ces personnalités sont-elles « proches de l’islamisme » ou « proches du CCIF », qui est également signataire ? », s’interroge l’ODL, qui a été au cœur d’une vive passe d’armes à laquelle Manuel Valls s’était mêlé à l’époque.


Le dernier échange public dont Saphirnews a connaissance date du mois d’août 2020 sur Twitter et Nicolas Cadène ne faisait pas montre de complaisance envers le CCIF. Il lui opposait alors un « non » à la demande de l’association, qui appelait la France, à l’occasion du 22 août, à « reconnaitre la communauté musulmane (comme d’autres d’ailleurs) comme une des minorités vivant sur son territoire », ceci « afin de mener ce travail de prévention et de protection de l’intégrité physique des citoyens français de confession musulmane ».

« Non. L’universalisme pose le principe de l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs appartenances. Avec la laïcité, il n’y a pas une majorité convictionnelle face à des minorités. Il n’y a que des Français. Ça n’empêche en rien la lutte contre la haine à raison religieuse », avait-il alors écrit à juste titre le 25 août. Autrement, « le risque est de permettre des droits et devoirs distincts entre citoyens selon leurs appartenances propres. Ce qui s’oppose à notre système républicain ».
 
Des marques de soutiens nombreux
Depuis plusieurs jours, de nombreuses organisations et personnalités appréciant le travail mené par l’ODL sous la présidence de Jean-Louis Bianco, y compris dans les rangs de la majorité présidentielle, sont montées au créneau sur les réseaux sociaux.

Une quinzaine d’universitaires et de chercheurs ont ainsi exprimé leur plein soutien à l’instance dans une tribune à l’adresse d’Emmanuel Macron parue sur Libération mardi 20 octobre. « Dans l’adversité, alors que les angoisses légitimes des Français peuvent conduire à des confusions qui renforceraient l’adversaire, nous croyons qu’il importe de garder recul et équanimité. C’est à cette condition que l’Etat de droit républicain sera préservé dans ses principes fondamentaux de liberté, d’égalité et de fraternité », ont-ils signifié.

« Au-delà de nos différences, nous reconnaissons unanimement le travail salutaire de Jean-Louis Bianco et de Nicolas Cadène à la tête de l’ODL, tant il est considérable et palpable sur le terrain. Et il est, à notre sens, absolument indispensable que ce travail continue et soit publiquement soutenu par les pouvoirs publics contre les injustes attaques et les tentatives de déstabilisation dont il fait l’objet, en particulier venant – entre autres – de courants identitaires, comme de ceux qui se plaisent à faire de la laïcité un catalogue d’interdits, oubliant qu’elle est d’abord un système de libertés », ont-ils conclu.

Solidarité Laïque, la Ligue de l’Enseignement, la Ligue des Droits de l’Homme et la Libre Pensée ont aussi apporté leur soutien à l’ODL, à son président et à son rapporteur général, rappelant que « les actions pédagogiques ont une importance capitale » pour mieux faire comprendre la laïcité, « à un moment où la laïcité est trop souvent réduite à des slogans ».

« Nous avons besoin de l’Observatoire de la laïcité dans notre travail au quotidien pour défendre et illustrer la laïcité, et cela plus que jamais quand elle est attaquée par l’obscurantisme, la bêtise et la haine, par les ennemis de la République », ont-elles plaidé.
 
Un appel à « faire bloc »… à l’eau ?
L’ODL « ne s’inscrit pas dans les polémiques des réseaux sociaux. La vraie vie, ce n’est pas Twitter ou Facebook, ce sont les 350 000 acteurs de terrain que nous avons formés, ce sont les plus de 900 déplacements de terrain que nous avons effectués partout en France. Tout cela, avec un budget moyen de 59 000 euros par an. Tout cela grâce à l’action d’une équipe permanente de seulement 7 personnes que coordonne, avec un talent reconnu de tous, le rapporteur général Nicolas Cadène », a appuyé avec vigueur l’ODL, qui déclare son refus de participer à des « « guéguerres politiciennes » d’un autre temps ».

« Le combat contre l’islamisme et contre tous les fanatismes suppose l’unité et, comme l’a dit le Président de la République, de « faire bloc » », a affirmé l’ODL. L’heure n’est malheureusement pas à la concorde. Le Premier ministre, Jean Castex, devrait recevoir prochainement Jean-Louis Bianco afin de lui faire part de la décision du gouvernement.

Le communautarisme a-t-il été minimisé ?

Le texte de J-P Obin, inspecteur général de l’Éducation nationale,était resté lettre morte. 

Les atteintes à la laïcité sont assez courantes au sein des établissements scolaires. 935 cas ont été répertoriés en sept mois à peine. Cette montée du communautarisme a-t-elle été minimisée ?

L’assassinat du professeur Samuel Paty remet au cœur du débat la question : la montée du communautarisme a-t-elle été minimisée ? Jean-Pierre Obin, un ancien inspecteur général de l’Éducation nationale, avait remis en 2004 un rapport dans lequel il faisait état de « contestations au nom de la religion » dans certains établissements. À l’époque, le texte était resté lettre morte. « Comme toujours quand on met la poussière sous le tapis, les choses se diffusent et progressent si on ne fait rien pour les arrêter. Les atteintes à la laïcité se sont multipliées et se sont étendues », affirme-t-il. Les professeurs ont-ils les outils adaptés pour faire face aux atteintes à la laïcité ?

Débattre pour convaincre

« Quand vous avez en classe une contestation, il faut être solide pour tenir. Dans les formations que je monte, j’ai des enseignants qui rencontrent des difficultés sur certains thèmes et viennent s’outiller », explique Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie et membre du Conseil des Sages de la laïcité. En théorie, la charte de la laïcité est pourtant claire. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse pour contester un enseignement. Mais pour certains professeurs, il faut autoriser le débat pour tenter de convaincre l’élève. Le 2 novembre prochain, une minute de silence sera organisée en hommage à Samuel Paty dans les établissements scolaires. Le ministère a prévenu que les élèves refusant de s’y soumettre seront sanctionnés.

 

 

LE DÉCRET CRÉMIEUX ACCORDE LA CITOYENNETÉ FRANÇAISE AUX JUIFS D’ALGÉRIE

Il est considéré comme l’une des premières grandes mesures de la IIIème République.

Il y a peut-être 1, 5, 10 ans ou encore un siècle tout juste, se produisait un événement marquant. Dans cette nouvelle rubrique intitulée « Ça s’est passé aujourd’hui », à l’image d’un éphéméride, le Crif revient sur quelques événements majeurs de l’Histoire date par date.

24 octobre 1870 : Il y a 150 ans, le décret Crémieux accorda la citoyenneté française aux 37 000 Juifs d’Algérie

Le décret numéro 136, concernant les Juifs d’Algérie, déclare la « naturalisation collective » des « israélites indigènes d’Algérie ». Celui-ci est promulgué à Tours et notamment signé par Adolphe Crémieux, ministre de la Justice et chargé des affaires algériennes, Léon Gambetta; ministre de l’Intérieur, Alexandre Glais-Bizoin et Léon Fourichon, députés. 

Le décret n°136 n’est en réalité qu’un des nombreux décrets de Crémieux, mais il est considéré comme l’une des premières grandes mesures de la IIIème République. 

À l’origine de ce décret, un homme : Isaac Adolphe Crémieux, l’un des chefs du parti républicain, et le fils d’un commerçant juif de Nîmes. Ce juriste et philanthrope juif français bénéficie d’une grande réputation d’intégrité dans le pays. Adolphe Crémieux a également participé à la création de l’«Alliance israélite universelle», dont il devient par la suite le président (de 1863 jusqu’à sa mort), avec l’objectif de protéger les Juifs où qu’ils soient.

Néanmoins, ce décret établit aussi une discrimination inédite entre les juifs, élevés au rang de citoyens français, et les musulmans. Tandis que les musulmans d’Algérie sont maintenus dans le statut d’indigène, c’est le début d’une fracture douloureuse et irréductible entre les deux communautés.

Par ailleurs, en France, où toute forme d’antisémitisme avait disparu sous la Restauration monarchiste et le Second Empire, le décret entraîne paradoxalement une mise en lumière des Juifs. L’antisémitisme apparaît avec force sous la IIIe République, à la faveur du scandale de Panama, qui précèdera de peu l’affaire Dreyfus. 

Dans sa très longue histoire, une partie du peuple juif a vécu plus de deux mille ans en terre d’Afrique. Il y était présent depuis l’époque des Phéniciens, certains venant de Cyrénaïque, d’autres de Judée ou d’Espagne.

Si un certain nombre d’entre eux, lors de l’arrivée des Arabes au VIIème siècle, se convertirent à l’Islam, d’autres restèrent ce qu’ils sont encore aujourd’hui, des Juifs.

Ils ont côtoyé les Berbères, ils ont eu des moments de bonheur, de doute ou de détresse. Ils ont souvent courbé l’échine en subissant la loi du « DHIMMI », ils ont supporté avec dignité humiliations et vexations, mais ils n’ont jamais sombré.

Et la France est arrivée, leur accordant en 1870, par le décret Crémieux, la nationalité française. Ils sortirent alors de l’état de soumission dans lequel ils se trouvaient depuis des siècles, rejoignant la civilisation des libertés naissantes, la patrie des droits de l’homme.

Un autre décret fut en même temps promulgué mettant fin à l’administration militaire en Algérie : Elle devenait française, se scindait en trois départements et passait au régime civil. Ce furent des hourras dans la population européenne : le sol qu’elle cultivait lui appartenait enfin ! La France s’étendait maintenant au sud, par-delà les mers. Une joyeuse folie secoua le pays, mais les musulmans ne participèrent pas à la fête.

Rien n’était prévu pour eux. Certes, Napoléon III leur avait proposé, dans le sénatus-consulte de 1865, la nationalité française, mais il fallait qu’ils acceptent les lois françaises au lieu et place de la charia. Très peu de musulmans osèrent franchir le pas. Ils étaient considérés comme des renégats par leurs coreligionnaires.

Choqués par cette négation de leur identité, les musulmans crièrent à l’outrage,  dépossédés de leurs biens, ils n’étaient plus rien. Ils avaient également du mal à accepter que la France accorde aux juifs la nationalité française. C’était une injustice pour eux, les juifs qui vivaient là en Dhimmi, depuis des siècles, avaient soudain davantage de droits que les Arabes. C’était à n’y rien comprendre ! La révolte grondait et en 1871, les Kabyles se soulevèrent. Ils attaquèrent des villes et brûlèrent des fermes. À Palestro, ils massacrèrent trente et un colons. Le décret Crémieux n’était pas le détonateur de cette vive réaction musulmane, mais il y contribua. Leur chef, le bachaga Mokrani déclara : « Je veux bien me mettre au-dessous d’un sabre, dût-il me trancher la tête mais au-dessous d’un juif, jamais ! Jamais ! »

Les juifs eux-mêmes, implantés dans le mépris qu’on leur accordait généreusement, ne surent s’ils devaient se réjouir ou craindre de nouvelles menaces: les regards qu’ils croisaient ne laissaient présager rien de bon. Les nombreux émigrés espagnols, qui avaient hérité du même privilège, gardaient un mépris ancestral pour cette « race maudite » qui avait participé à la crucifixion de Jésus. Quant aux métropolitains de souche, affichant sans détour leur supériorité, ils n’appréciaient guère ce peuple « lâche, hypocrite et voleur ». Un journal, L’Antijuif, se vendait dans les cafés, où l’on aimait vilipender tout ce qui différait d’un Européen.

C’est au moment de l’affaire Dreyfus que tout faillit basculer. L’article «  J’accuse » de Zola dans l’aurore mit le feu aux poudres. Il y eut de violentes réactions antisémites, tant du côté des musulmans que du côté des chrétiens. Mené par Max Régis, le fils d’un immigré italien, les forces antijuives d’Alger s’organisèrent, répandant d’horribles propos et montant la foule contre les juifs : «  Ce sont des parvenus, ils profitent de nous, ils nous ruinent, ils sont menteurs. »

Et ce qui devait arriver arriva, en effet cette haine aboutit le samedi 22 janvier 1898 à des attaques dans tout le pays contre les juifs.

Les jours suivants,  la situation générale restait précaire. Même si les manifestations s’étaient calmées, la détente n’était pas revenue. Les extrémistes, omniprésents, empêchaient les passions de s’apaiser. Les propos de leur journal L’Antijuif étaient d’une violence inouïe : « Nous arroserons de leur sang l’arbre de notre liberté […] Il faut éliminer cette pourriture pour que notre patrie se glorifie. » Les difficultés de mise en valeur du pays, les mauvais rapports avec les autochtones, les méventes agricoles, l’incapacité à instaurer ici une réelle démocratie ne trouvaient qu’un seul responsable : les juifs. Dans les cafés les discussions étaient vives et les rixes fréquentes, car il se trouvait parfois quelques énergumènes pour oser défendre ces parasites, au nom de la sacro-sainte démocratie.

Malheureusement, l’histoire s’emballa et les extrémistes prirent le contrôle d’Alger. Max Régis, leur chef, fut élu maire. Leur seul objectif : l’abrogation du décret Crémieux qui avait permis aux israélites de devenir français, et leur expulsion d’Algérie.

Après la délivrance et l’espoir inouï de l’émancipation, les juifs devraient-ils à nouveau courber l’échine ? Les affaires déclinèrent, peu d’Européens pénétrant dans les boutiques juives. La vie devint difficile. Alors « la race maudite » comme il était dit tenta de s’adapter, se faisant la plus discrète possible, en attendant que Dieu veuille bien se souvenir de Son peuple.

Quatre années passèrent. Les juifs pliaient sans se sentir vaincus. Les racistes s’époumonaient, menaçant Paris de sécession si l’on ne supprimait pas le décret Crémieux, mais leurs vociférations se perdirent dans l’immensité des flots qui séparaient les deux continents. Leurs discussions stériles, leurs luttes de clans, le marasme économique persistant leur ôtèrent toute crédibilité, si bien qu’aux élections de 1902 les candidats républicains l’emportèrent sur les ultras. C’était le triomphe du bon sens ; l’antisémitisme algérien avait échoué.

Ce fut une explosion de joie dans la communauté juive. Les affaires allaient redémarrer. Ainsi malgré un climat trop souvent délétère les juifs poursuivirent leur marche vers la modernité. Ils bénéficièrent pleinement des lois de la République et leur niveau social et culturel s’éleva rapidement. Le rapprochement avec la France, où fut votée, alors, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, accentua l’éloignement des pratiques cultuelles traditionnelles. Ainsi les nouvelles générations juives, particulièrement dans les grandes villes,  reçurent une éducation religieuse de plus en plus sommaire. On ne disait plus bar-mitzva mais communion, on utilisait fréquemment le nom de Temple pour désigner la synagogue.

Un nouveau siècle était commencé et, sous le soleil d’Algérie, il était bien difficile de croire ce qu’on lisait dans les journaux de la métropole, ces effrayantes nouvelles venant du bout du monde. Qui savait où se trouvait la Russie en pleines émeutes, cette Europe centrale enneigée où l’on s’habillait de fourrure des pieds à la tête, ces montagnes où rôdaient les vampires et les elfes ? Que leur importaient ces querelles de peuples qui tuaient les archiducs ? On parlait aussi de la guerre que la France venait de déclarer à l’Allemagne, mais tout semblait si différent de l’Algérie avec ses plages, ses palmiers et cette truculence quotidienne ! Dans la carriole, les enfants, en robe blanche ou en culotte courte, riaient en chantant, les femmes, protégées d’ombrelles et vêtues de mousseline, papotaient allégrement, et les hommes, ayant depuis longtemps abandonné le vaste saroual noir pour le pantalon européen, débattaient de sujets graves. Qui aurait pu reconnaître en ces gens assurés les anciens DHIMMI, méprisés et humiliés, de l’Empire ottoman ? Qui aurait imaginé qu’ils se seraient si facilement intégrés à la civilisation occidentale, rejetant dans l’ombre les siècles troubles du Maghreb médiéval ? Ils jouissaient à s’en étourdir de cette exceptionnelle douceur de vivre sous le ciel bleu de l’Algérie française.

Lorsqu’éclata la guerre de 1914, les juifs d’Algérie, victimes des violentes campagnes antisémites menées par leurs concitoyens européens, dénigrés par les musulmans qui les avaient réduits au statut de DHIMMI durant des siècles, s’engagèrent comme un seul homme aux côtés de la France. Ils accomplirent leur devoir avec abnégation et courage, souhaitant ainsi montrer leur attachement et leur reconnaissance à leur nouvelle patrie, qui les avait libérés de la soumission et leur avait permis de sortir de l’obscurantisme. Dans cette guerre terriblement meurtrière, les juifs contribuèrent à la victoire finale de toutes leurs forces. Ils payèrent un prix du sang élevé, puisque, forte de 65000 âmes, la communauté juive d’Algérie envoya 13000 de ses fils sous les drapeaux et 2850 d’entre eux périrent.

Le temps passa, il y eut la douloureuse période de la seconde guerre mondiale où le régime de Vichy abrogea le 22 juin 1940 le décret Crémieux. Là, durant 3 années, la communauté juive d’Algérie retrouva le statut de « Juif indigène », en subissant les lois d’exclusion imposées par Pétain.

Le temps passa encore et  ce fut le déchirement. En 1962, après cinq siècles pour certains, deux mille ans pour d’autres, nous avons du quitter tous l’Algérie.

Dans la peine, la souffrance et les larmes nous avons, malgré nous, abandonné ce sol, où nos familles étaient nées, avaient appris, avaient construit leur vie.

Si certains de nos coreligionnaires n’étaient pas prêts à rompre avec cette présence multi centenaire de notre communauté en Afrique, le saccage de la grande synagogue d’Alger le 10 décembre 1960 leva les derniers doutes de ceux qui hésitaient encore. Ce jour-là une véritable marée humaine pénétra dans le lieu saint et détruisit, vola, pilla tout ce qui s’y trouvait. Un slogan revenait sans cesse: « Mort aux Juifs ». Comment rester dans de telles conditions, nous n’avions pas le choix.

À la veille de la guerre d’Algérie, la population juive était surtout présente dans les grandes villes. En 1953, 21% des médecins, 18% des dentistes, 16% des avocats et 18% des fonctionnaires sont juifs. Il y avait aussi 472 exploitants agricoles. Plus de 30% des femmes juives travaillent à cette époque. En une génération les juifs s’intégrèrent entièrement à la France et à l’Occident. En une génération, les juifs ne parlèrent plus l’arabe que leurs parents pratiquaient depuis des siècles.

À la veille de la guerre d’indépendance de l’Algérie, de par leurs origines, leur histoire, leur religion, les juifs constituaient un groupe distinct de la majorité européenne pieds-noirs avec laquelle ils partageaient cependant leur attachement à la souveraineté française.

En 1962 La parenthèse du Sirocco s’était définitivement refermée sur le Peuple du Livre.

Pour certains d’entre nous, nous sommes la dernière génération des Juifs d’Algérie à avoir connu ce pays, où se trouvent nos racines. Bientôt, peu de choses subsisteront de notre présence là-bas. Cinquante huit années plus tard, rien ne s’est effacé dans notre souvenir.