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Archives mensuelles : février 2021

Islamo-gauchiste…

 …un terme « polémique », sans « définition absolue » d’après Olivier Roy et Pascal Blanchard

 
Podcast  Islamo-gauchiste : un terme "polémique", sans "définition absolue" d'après Olivier Roy et Pascal Blanchard

 

 
  • Légende du visuel principal: Pascal Blanchard, historien et Olivier Roy, politologue. © AFP/Maxppp
Les invités
  • Pascal BlanchardHistorien spécialiste du fait colonial, directeur de recherches au CNRS
  • Olivier RoyPolitologue, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence

Comment je me suis aperçu…

 …que j’étais devenu faciste et pire, ringard 

À l’écoute de deux émissions Répliques d’Alain Finkielkraut avec le journaliste américain James McAuley, j’ai dû me rendre à l’évidence. Considérant Trump et les événements du Capitole comme éminemment moins dangereux que Black Lives Matter, la cancel culture et l’islamo-gauchisme, j’avais basculé du côté des fascistes.
© DR

Ça s’est passé en écoutant il y a un mois l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut intitulée Regards croisés sur l’Amérique et sur la France. Les deux invités étaient le journaliste américain James McAuley, correspondant du Washington Post à Paris et auteur d’un article récent dans Le Mondedans lequel il « s’inquiétait » des dérives d’un universalisme français jugé de plus en plus antimusulman sinon raciste et Pascal Bruckner, vieux complice de Finkie, s’inquiétant au contraire de la volonté acharnée du politiquement correct américain à faire de l’homme blanc le Coupable presque parfait de la post-modernité, dominant parce que blanc, sexiste parce qu’homme, transphobe parce que cisgenre.

Comme toujours dans cette émission, la conversation commença sous les meilleures auspices, exquise, nuancée, intéressante, chacun, si l’on peut dire, tombant d’accord dans son désaccord avec l’autre, MacAuley défendant le particularisme au nom de l’universel et se méfiant d’une laïcité trop rigide, « à la française », Bruckner arguant que la laïcité relevait précisément de notre génie national en plus de constituer la méthode universaliste par excellence « protégeant les religions et nous protégeant des religions ». L’échange se tendit quelque peu lorsque le premier évoqua « la très belle et très ancienne foi musulmane installée en France depuis toujours » et se dit consterné par cette notion d’islamo-gauchisme sévissant de plus en plus parmi certains intellectuels français  –  à quoi le second répondit que du fait de sa proximité géographique avec l’Afrique du nord, la France, mieux que l’Amérique, connaissait l’islam et sa mouvance islamiste et que l’on ne pouvait pas totalement distinguer l’une de l’autre – comme le prouvaient d’ailleurs avec brio des intellectuels musulmans tels que Kamel Daoud, Boualem Sansal, Amine El Khatmi, Abdennour Bidar (et sans même parler de Zineb el Rhazoui, notre Marianne et de nos résistantes Lydia Guirous, Sonia Mabrouk, Fatiha Agag-Boudjahlat), toutes et tous  bien plus sévères que nous à l’endroit de leur religion.

Mais c’est surtout à partir de la situation américaine qu’il apparut clairement que ces trois-là n’étaient pas du tout sur la même longueur d’onde et parlaient en fait toujours d’autre chose. L’Américain causait démocratie, élections américaines, terreur trumpiste. Les Français répondaient idéologie, campus américains, terrorisme culturel. Le premier s’émouvait de l’épisode de l’attaque du Capitole par un type déguisé en bison, les seconds cristallisaient sur le triomphe de la génération woke et de la cancel culture.

Et c’est à ce moment où Finkielkraut voulut faire réagir son interlocuteur sur cette volonté de certains professeurs américains de ne plus enseigner l’histoire de l’art que sous l’angle racialiste, féministe et genriste que celui-ci éclata d’un rire effrayant (27’30’’) – ce qui interloqua son modérateur : « qu’est-ce qui se passe ? ». Le journaliste du Washington post expliqua alors qu’il trouvait sidérante cette « obsession française » à stigmatiser la Cancel culture alors que son pays venait d’échapper il y a trois jours à un coup d’état fasciste ordonné par le président Trump lui-même. Comment pouvait-on s’en prendre à quelques excès universitaires de gauche alors que c’est la démocratie qui avait été mise en péril par un suprématisme de droite ? Et d’ailleurs, ces excès idéologiques, peut-être illégitimes dans la forme, n’étaient-ils pas légitimes sur le fond ? La lutte pour la défense des minorités ne méritait-elle pas quelques salubres outrances ? Entre la paille du politiquement correct et la poutre du politiquement facho, comment pouvait-on hésiter une seconde ?

L’épisode tragicomique du Capitole me semblait bien moins grave que l’arrivée au pouvoir de ce même Biden, de sa Rokhaya Diallo de Kamala Harris et avec eux de toute cette génération woke assoiffée de censure et de révisionnisme culturel et artistique

Et c’est là que je m’aperçus qu’en effet, oui, j’étais « fasciste ». L’épisode tragicomique du Capitole (qui ne remettait pas une minute en question l’élection de Joe Biden) me semblait bien moins grave que l’arrivée au pouvoir de ce même Biden, de sa Rokhaya Diallo de Kamala Harris et avec eux de toute cette génération woke assoiffée de censure et de révisionnisme culturel et artistique. Je trouvais plus insupportable et ô combien plus dangereux pour l’humanité le triomphe de la Cancel culture, avec ses « trigger warnings » (« traumavertissements »), ses « sensitivity readers » (« lecteurs sensibles »), son « public shaming » (« honte publique »), son « male gaze » (« regard masculin »,  forcément voyeur et violeur, et que Bruckner appela plaisamment « merguez »), ses « disrupttexts » (« défions les textes », Homère et Shakespeare compris) que les tweets drolatiques de Donald Trump qui au fond se révélait, lui, l’inculte vulgaire et matamore, le dernier rempart à la déculturation inclusive du monde.

Et puisqu’on parlait de racisme, je soussignais aux propos de Bruckner affirmant que le vrai racisme, aujourd’hui, c’était justement cet antiracisme racialiste, identitaire, bien décidé à en finir avec les « DWEM » Dead White European Male ») autant qu’avec les Noirs refusant de se définir comme tels et fuyant les États-Unis comme cela avait déjà été le cas pour l’écrivain noir et homosexuel, James Baldwin, venue s’installer en France dans les années 70 pour la bonne raison que dans notre pays il n’était pas assigné à sa négritude et à son homosexualité – objection à laquelle MacAuley n’eut rien à répondre et comme si au fond le débat ne l’intéressait plus et que ses Français d’un autre monde pouvaient dire ce qu’ils voulaient, c’était son monde à lui qui triomphait. Il reprit tout de même la parole à la fin pour dire que la Cancel culture n’était absolument pas une « menace » à ses yeux contrairement au « capitalisme néo-libéral » (et comme si le Cancel n’était pas l’aboutissement de ce néo-libéralisme) et qu’il était désolé pour ses interlocuteurs de n’être plus dans le coup, façon d’envoyer à ces derniers, ce que releva tout de suite Finkie, un de ses « ok boomers »typique du négationnisme du nouveau monde.

Samedi 6 février, rebelote. L’intellectuel de tous les dialogues et de toutes les nuances (viré de LCI sans doute pour cette raison) recevait pour une émission consacrée à La fracture américaine un autre américain, éditorialiste au New York times, Roger Cohen et qui, lui aussi, lorsqu’on l’interrogea sur les dangers patents que représentaient la Cancel culture, révolution culturelle s’il en est, et la génération woke (au fond mille fois plus identitaire et vindicative que notre propre « Génération identitaire » de gentils blondinets quoique désormais menacée d’être dissoute par le Ministre de l’Intérieur « pour faire genre »), eut la même réaction que MacAuley, répondant tranquillement que « ce n’était pas la fin du monde »,qu’il y avait des choses autrement plus graves comme, encore une fois, l’affaire du Capitole ou l’assassinat de George Floyd et que lui se reconnaissait de ce point de vue plutôt du côté des woke contre les racistes (et même si les woke n’étaient pas sa tasse de thé et d’ailleurs plus de son âge.) Là aussi, mon mauvais sang ne fit qu’un tour. Comment pouvait-on prendre avec autant de légèreté, sinon de bienveillance, un mouvement, pour le coup vraiment totalitaire, menaçant ce qu’il y a de plus intime, de plus noble, et peut-être de plus divin dans l’humanité, à savoir sa langue, ses lettres, ses arts (César !) ? Comment pouvait-on se prétendre défenseur de la démocratie et accepter que nos enfants détruisent la tradition qui n’a jamais été autre chose que « la démocratie des morts » selon le beau mot de Chesterton ?

Oui, je l’avoue : un déboulonnage de statue, un changement de titre de livre ou de nom de lycée, une interdiction de film (ou une prévention ridicule à celui-ci), un massacre volontaire (inclusif) de la langue, un boycott contre Beethoven parce que sa musique est l’incarnation du mâle blanc dominant m’émeut plus qu’une très sale bavure policière ou un pu-putsch de la famille Pierrafeu. Comme la plupart des gens de droite, je suis plus sensible à la racaille intersectionnelle des clercs, des tartuffes et des femmes savantes qu’aux abus du monarque – qui du reste aujourd’hui, et ce qu’il faut comprendre, n’a presque plus de pouvoir. Chaque jour, le national perd un plus pied devant le tribal ; le social devant le sociétal ; l’institutionnel devant le juridique ; l’universel (pour ne pas dire le catholique) devant le sectaire. En vérité, ce n’est pas le « militaire » qui menace aujourd’hui mais bien l’universitaire. Et puisqu’il faut choisir, je préfère, quant à moi, l’autorité légitimiste au progressisme orwellien, la Neuvième Symphonie dans sa grandeur à son traitement Ludovico[1] (ce qu’est fondamentalement la méthode woke et cancel : nous dégoûter par tous les moyens du beau, du vrai  et du grand), la Rachel du livre de la Genèse à Rachel Levine. La créature non-binaire peut pisser comme elle veut, c’est l’homme et la femme éternels qui comptent.


[1] Le fameux traitement de désensibilisation au sexe et à la violence infligée à Alex dans Orange mécanique et à cause duquel il perd aussi le goût de la Neuvième de Beethoven.

Marion Maréchal…

…« PÈRE » ET « MÈRE », CES MOTS DEVENUS INTERDITS

Le 20 février, un article de Marianne faisait état de l’imposition subreptice d’un nouveau langage plus « inclusif » et moins « genré ». Ces nouvelles règles lexicales sont déjà répandues au Royaume-Uni et au Canada, et la France est de moins en moins épargnée. Pour s’adapter à chacune des minorités et satisfaire les revendications transexuelles et non-binaires, il deviendra donc nécessaire de ne plus user de notre langue traditionnelle. Marion Maréchal revient sur la progression de ces nouveaux idéologues idiomatiques.
 

Un récent article de Marianne dresse une liste d’anecdotes dont on pourrait s’amuser si elles n’étaient pas révélatrices d’une tendance plus générale et profonde dans nos sociétés occidentales. Il a pour titre « Père, Mère, ces mots jugés discriminatoires du Royaume-Uni au Québec ». Pour comprendre la manière dont nous avons pu arriver à de telles absurdités, revenons quelques mois en arrière. En janvier, une enquête de Zone interdite révélait que 22% des français « ne se sentaient ni homme ni femme ». En novembre, un sondage IFOP indiquait quant à lui que 49% des lycéens ne se reconnaissaient pas dans la catégorie « de genre » homme ou femme. 

Si une telle proportion a de quoi surprendre, il est indéniable que ce phénomène a pris de l’ampleur ces dernières années. Je suis convaincue que les réponses de ces Français et de ces lycéens sont le fruit de notre époque. Cette tendance est le pur résultat de l’activisme des militants LGBTIQ+ et de leurs relais médiatiques. Je précise bien que je parle de militants politiques organisés en mouvements et groupes de pression, porteurs d’une doctrine, et non des personnes homosexuelles en général. 

En quelques années, l’idée, ou plutôt l’idéologie, de l’« identité de genre » s’est imposée partout, à l’école, dans les universités, dans les grandes entreprises, dans les médias, sur les réseaux sociaux, faisant ainsi tourner la propagande à plein régime auprès de la population et de la jeunesse en particulier. Dorénavant, quiconque s’aventure à remettre en cause cette théorie du genre s’expose immédiatement à l’accusation d’homophobie ou de transphobie.

En quelques années, l’idée, ou plutôt l’idéologie, de l’« identité de genre » s’est imposée partout, à l’école, dans les universités, dans les grandes entreprises, dans les médias, sur les réseaux sociaux, faisant ainsi tourner la propagande à plein régime auprès de la population et de la jeunesse en particulier

Ces fameux « gender studies » ou études de genre, dénués de tout fondement scientifique ou académique, sont le résultat de travaux en sociologie (et non médicaux) parus aux États-Unis dans les années 60. Au prétexte de vouloir légitimement lutter contre d’éventuelles inégalités entre les sexes liées à des conventions sociales, ils ont abouti à une négation radicale de la nature. Ces « études » défendent l’idée que le sexe biologique d’une personne ne correspond pas nécessairement à son « sexe social » et que les différences entre les sexes sont le résultat quasi-exclusif de constructions culturelles. Selon cette théorie, une personne née biologiquement femme peut se définir comme femme, homme, les deux ou ni l’un ni l’autre voire passer de l’un à l’autre, selon le « genre » auquel elle se sent appartenir. 

Dans cette idéologie, le sexe biologique se résume à une fiction, il n’est qu’un « sexe assigné à la naissance » que l’on peut remettre en cause à sa guise. Ainsi, une personne de sexe féminin qui se perçoit comme une femme n’est plus considérée comme la norme mais comme une simple catégorie de genre parmi d’autres appelée « cisgenre ». 

Fait parlant de l’époque, Facebook propose à ce jour pas moins de 52 genres différents. Et la liste n’a de cesse de s’allonger au gré de l’autodétermination de chacun. Ces activistes cherchent donc à abolir la notion de sexe inné, intrinsèquement discriminante selon eux, au profit de celle de genre choisi. Ce remplacement du sexe par le genre s’accompagne systématiquement de la dénonciation de l’« hétéronormativité ». Ce concept bancal cherche à discréditer le fait que la société se soit organisée dans ses lois, sa culture, ses représentations, son éducation sur la « norme » de l’hétérosexualité. 

Selon eux, il ne faudrait donc plus penser la société au travers des pôles masculins et féminins ou sur la base de l’hétérosexualité, pourtant indispensables à la reproduction, mais autour des revendications des minorités de « genre » ou sexuelles. 

C’est ainsi que nous arrivons à des situations absurdes où l’emploi du terme « lait maternel » est banni dans certains hôpitaux anglais pour ne pas « blesser les personnes transgenres », tout comme l’utilisation du mot « père » et « mère » est proscrit pour soi-disant éviter les discriminations sexuelles. En Suède, il y a dorénavant des toilettes « neutres » pour ceux qui ne se sentent ni homme, ni femme. Aux États-Unis, des athlètes transsexuels nés hommes et devenus femmes peuvent concourir dans des compétitions féminines malgré l’indéniable concurrence déloyale que cela engendre. 

Dernièrement, un nouveau concept dérivé de la logique du genre a émergé : le « transracialisme ». Il désigne les personnes « qui revendiquent une identité raciale différente de leur origine ethnique à la naissance. » Après tout si le sexe peut être choisi, pourquoi ne pourrait-on pas décider de son origine ethnique ? Ne croyez pas que ces aberrations ne franchiront jamais les frontières nationales. L’apparition de l’écriture inclusive dite « dégenrée », jusque dans l’Université, est l’une des multiples expressions de cette théorie du genre qui envahissent notre quotidien. 

Défendre l’idée que des situations réelles mais marginales, telles que la transsexualité ou l’hermaphrodisme, ne constituent pas une nouvelle catégorie sexuelle au même titre qu’homme et femme n’est en rien un appel à l’intolérance. Chaque personne mérite d’être respectée dans ses particularités de naissance et dans ses choix affectifs ou sexuels. L’intimité appartient à chacun. Le problème tient précisément au fait que les partisans de la théorie du genre aient transformé cette intimité en combat politique, la sexualité en identité et cette identité en revendication communautaire. 

Ce combat du genre est en réalité un pur produit de l’individualisme contemporain. Cet individu-roi ne tolère même plus les limites que lui impose la nature

Le tout au mépris d’une évidence naturelle : l’humanité n’est pas répartie en genres infinis mais en deux sexes : homme et femme. Cette différence sexuée porte des permanences anthropologiques irréductibles même si la représentation de la virilité et de la féminité peut évoluer en fonction des époques et des cultures. Il échappe à ces militants du genre que différence ne signifie pas hiérarchie, que distinction n’implique pas discrimination. L’égalité ne rime pas avec confusion ou effacement.

Chaque homme et chaque femme peut avoir une sexualité propre (hétérosexuelle, homosexuelle, bisexuelle, etc.) mais l’hétérosexualité reste, de fait, la pratique majoritaire puisqu’il s’agit là de la condition imposée par la nature pour perpétuer l’espèce. Il n’y a donc rien d’anormal ou de scandaleux à ce qu’elle reste la norme de référence pour la société. 

Ce combat du genre est en réalité un pur produit de l’individualisme contemporain. Cet individu-roi ne tolère même plus les limites que lui impose la nature. Il refuse toute forme d’héritage historique, de cadre culturel ou spirituel, il voit dans la déconstruction de toutes références le prix glorieux et nécessaire de l’émancipation, il place ses droits et son désir personnel au-dessus de l’intérêt collectif et de la cohésion de la communauté. Cette déconstruction s’attaque à tous les pans de la société : elle est à la fois juridique, administrative, culturelle, familiale, politique, éducative, philosophique.  

Ses conséquences n’épargneront rien ni personne tant que ses opposants préfèreront le confort du silence. 

Le rapport de la CIA…

 …qui fait trembler l’Arabie saoudite

La Maison-Blanche s’apprête à déclassifier le document qui incrimine le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane dans le meurtre de Jamal Khashoggi.

Par
Longtemps, le prince héritier d’Arabie saoudite, le tout-puissant Mohammed ben Salmane (MBS), a pensé pouvoir échapper au document explosif du renseignement américain qui l’incrimine dans l’affaire Khashoggi. Le 2 octobre 2018, le journaliste saoudien est démembré à la scie dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul par un commando d’agents saoudiens arrivé directement de Riyad. Un mois plus tard, le quotidien américain Washington Post, qui employait le reporter saoudien, révèle que la CIA a conclu que MBS en personne avait « ordonné l’assassinat de Jamal Khashoggi ».

« Islamo-gauchisme » : fantasme ou réalité ?

Face à la polémique provoquée par les propos de Frédérique Vidal, « Le Point des idées », diffusée sur LCI, ouvre le débat sur la notion d’« islamo-gauchisme ».

Ces dernières semaines, plusieurs débats ont traversé, voire enflammé les universités françaises, comme l’atteste la récente polémique concernant les propos de Frédérique Vidal sur « l’islamo-gauchisme ». En cause, la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a demandé au CNRS une enquête sur les travaux universitaires à connotation « islamo-gauchiste », ce qui n’a pas manqué de provoquer la fronde de nombreux universitaires, qui estiment que l’essentiel pour Frédérique Vidal doit se situer ailleurs avec notamment le mal-être des étudiants face à la crise sanitaire.

« Bir Başkadır »…drame psychologique

En Turquie, le sécularisme comme paravent des inégalités

Bir Başkadır innove avec Meryem, une femme de ménage voilée, en personnage principal. Mais au fil des épisodes, la série fait l’éloge d’une société où religieux et laïcs, modernes et conservateurs, pauvres et riches acceptent le rôle qui leur est assigné.

« Comment peuvent-ils se laisser avoir par ces religieux ? » demande avec insistance Peri (Defne Kayalar) à sa consœur psychiatre Gülbin (Tülin Özen). « Ces gens sont fous avec leurs prières et leurs hodja1. Nous ne pouvons pas comprendre. C’est comme si on vivait dans un autre pays que ces gens ». Les premières scènes de la série Bir Başkadır (Ethos pour la version internationale) dressent d’emblée le constat d’une Turquie divisée entre religieux et laïcs, modernes et conservateurs, riches et pauvres. Malgré l’usage appuyé que fait le réalisateur et scénariste Berkun Oya de ces oppositions, la série est une réussite et connaît un franc succès depuis sa diffusion sur la plateforme Netflix, fin 2020.

Servi par une distribution haut de gamme et une excellente direction d’actrices et d’acteurs, des dialogues ciselés, une intrigue efficace et une certaine poésie bucolique, Bir Başkadır est un drame psychologique. Une série sur les non-dits, silences, incompréhensions, dénis, traumatismes et refoulements qui jalonnent l’existence, à laquelle on peut toutefois reprocher son côté didactique et son sentimentalisme, à l’instar d’autres productions turques grand public. Sa plus grande qualité est de faire la part belle aux personnages féminins, dont celui de Meryem (Öykü Karayel), qui crève l’écran.

Bir Başkadır semble déjouer certains stéréotypes, avec des personnages masculins, musulmans pratiquants et conservateurs qui s’avèrent en définitive plus ouverts et tolérants que ce à quoi l’on s’attendrait. En comparaison de la grossièreté avec laquelle peuvent être dépeints certains personnages musulmans dans les séries occidentales, Bir Başkadır fait preuve d’une subtilité certaine. Mais les clichés qu’elle déjoue par le récit, elle les réintroduit par le discours et la structure.

LE RELIGIEUX QUI CITAIT JUNG

À partir de la relation de Meryem avec la psychiatre Peri qu’elle consulte pour tenter de comprendre les multiples évanouissements dont elle est sujette va se déployer l’arc narratif de la série. Chaque personnage est en lien avec l’une ou l’autre, souvent même les deux. Chacun.e appartient au monde des laïcs ou à celui des religieux, modernes ou conservateurs, ruraux ou urbains, riches ou pauvres, des femmes voilées ou non voilées, des actrices ou des spectatrices de feuilletons, etc. L’opposition a beau être une des structures élémentaires de la narration, Berkun Oya étire le procédé à l’excès. Du récit au discours, jusqu’à la mise en scène et l’abondance de plans en champ/contrechamp, tout dans la série repose sur un mode binaire.

Deux mondes se font bien face, se télescopent, mais toujours sur un mode asymétrique. Car Bir Başkadır plaide ouvertement en faveur de la modernité séculariste : Meryem et son frère Yasin finissent par s’émanciper de la tutelle du hodja ; celui dont on devine qu’il pourrait lui succéder s’intéresse à Jung et à son concept d’inconscient collectif, etc. La modernisation, comprise ici comme l’accomplissement de l’individu par la sortie de l’emprise de la tradition religieuse et le triomphe de la psychanalyse, est non seulement présentée comme désirable, mais également comme une force irrésistible.

Même le dernier bastion de la religion, qui consiste à donner sens à l’absurdité de la vie, c’est-à-dire au fait que la mort puisse survenir à tout moment, est attaqué et mis à mal. Le hodja, homme pieux et sage, ne parvient pas à surmonter la perte de son épouse. Il a beau multiplier les prières et les invocations, la religion ne lui est d’aucun secours. Il éclate en sanglots dans les bras de sa fille. Dans le long générique de fin qui suit cette séquence, il n’y a aucune musique, aucune image. Seulement le texte qui défile sur fond noir, comme pour marquer le néant après la mort. Rien que le long silence de la nuit.

UNE BANDE-ANNONCE NOSTALGIQUE

« Ce sont eux [les religieux] qui ont le pouvoir, la majorité, déclare à nouveau Peri à Gülbin. Toi et moi, dans ce pays, nous vivons dans un aquarium ». La remarque est intéressante si l’on se réfère à l’une des tendances de la production audiovisuelle actuelle (séries comprises) : la disparition comme élément référentiel du peuple ordinaire au profit d’une attention portée aux espèces sociales ; ce qu’Alain Brossat nomme « le cinéma entomologique »2. Une tendance accentuée par le genre même de la série, avec ses personnages qui sont autant d’espèces dont Bir Başkadır reconstitue la vie de manière « folklorique et ornementale » : la psy déprimée, le bourgeois oisif en conflit avec sa mère, l’étudiante lesbienne en quête de liberté, la bigote intransigeante…

La série semble habitée par l’idée du peuple absent, ce dont témoignent les images d’archives récurrentes en fin d’épisode. Images tirées de la Turquie des années 1970, usage de la musique et des morceaux — superbes — de Ferdi Ozbegen, typographie rétro des titres : une nostalgie lancinante traverse la série. Avec ces références au passé, Berkun Oya semble regretter un ordre social que n’avaient pas encore perturbé l’avènement politique des « islamistes » et l’essor de ceux qu’on appelle les « Anatoliens ».

Il est certain en revanche que la critique sociale est tout à fait absente de la série, étant entendu qu’elle constitue une « fonction », et aucunement un « genre »3. S’il est question de riches et de pauvres dans Bir Başkadır, leur rencontre se fait sur un mode non conflictuel. Car le problème n’est pas tant l’inégalité sociale, mais que les pauvres n’ont pas conscience du malheur des riches, et que ces derniers manquent d’empathie envers les pauvres. « Si tu veux vraiment créer un lien avec elle, [Meryem] si tu veux une relation honnête avec les autres, tu dois les accepter comme ils sont », conseille ainsi Melissa à Peri.

Montrer des riches qui ont également leur lot de problèmes est le pendant d’une autre tendance des productions bourgeoises : mettre à l’écran des pauvres souriants et insouciants, démunis certes, mais heureux. Cette rencontre du dénuement et du bonheur (l’un des thèmes de prédilection d’un certain cinéma sur l’Afrique) permet de déculpabiliser des audiences qui n’ont plus à s’interroger sur les causes de cette pauvreté, sur les rapports entre leur mode de vie basé sur une certaine forme d’abondance ici, et la misère là-bas.

En faisant disparaître les institutions et le peuple ordinaire au profit d’une attention portée à des personnages (la question kurde n’est par exemple que subrepticement abordée au détour d’un conflit familial), Bir Bașkadir concrétise d’une certaine manière l’un des vœux du libéralisme. Elle met en scène une société où tout le monde est à sa place et a accepté son rôle, où les différentes classes se croisent sur un mode non antagonique. « Il n’existe pas de société, déclarait Thatcher en 1980. Il n’y a que des individus, femmes et hommes […] et leurs familles ».

LE PIÈGE DE L’ORIENTALISME

Comment s’extirper — en particulier lorsqu’on est jeune — de l’esprit parfois borné et étriqué, disons même bigot, de certaines campagnes ? La question est tout à fait légitime. Elle est même au cœur [du film Le Poirier sauvage (2018) de Nuri Bilge Ceylan, dont certains plans de Bir Başkadır semblent d’ailleurs s’inspirer. Mais cette interrogation traverse ce long-métrage au milieu de quantité d’autres, tant il semble difficile (et artificiel) de les isoler.

Questionner cette tendance consistant à faire de la religion l’objet immédiat (et presque exclusif) de toute approche critique des sociétés musulmanes nous ramène à L’Orientalisme d’Edward Said, publié en 1978. Cet ouvrage n’a sans doute pas fini de nous livrer ses possibilités interprétatives, y compris celles que l’auteur lui-même n’avait pas nécessairement à l’esprit. Il nous invite en effet à lire l’orientalisme non comme une doctrine positive, un corps uniforme de textes, mais comme un ensemble de limites et de contraintes de la pensée, qui s’imposent aussi bien aux « Orientaux » qu’aux « Occidentaux ».

Parmi ces contraintes, l’une des plus puissantes est celle qui a fini par faire de l’Orient le foyer par excellence de la religion. En tant que pratique discursive, l’orientalisme est un puissant opérateur de partage entre le séculier et le religieux. Il n’est ainsi ni plus ni moins qu’un sécularisme, idée ramassée dans la formule d’Edgar Quinet tirée de son Génie des religions (1842) : « L’Asie a les prophètes, l’Europe a les docteurs »4.

La religion — et ses corollaires que seraient l’archaïsme, la violence, le terrorisme, etc. — devient ainsi un danger plus insidieux que celui représenté par les États et leurs différentes institutions, par les multinationales et toutes les forces qui organisent actuellement notre dépossession et notre impuissance. « Être du côté du sécularisme aujourd’hui, écrit Gil Anidjar, c’est oublier que le sécularisme continue à être, lui, du côté de l’inégalité ».

Rafik CHEKKAT

Avocat et essayiste.