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Adonis : « La religion est l’abîme de l’être humain »

Islam, laïcité, Palmyre… Né syrien, exilé au Liban, vivant en France, le poète et essayiste se livre à cœur ouvert.

Entretien avec un homme libre.

Par Valérie Marin La Meslée

Poésie de la plus haute tour. Adonis, dans son appartement de la Défense, à Paris, le 11 décembre.

«Il y a de l’espace autour, c’est presque la campagne », sourit-il, quand on s’étonne que l’un des plus grands poètes contemporains de langue arabe, chaque année nobélisable, vive dans une tour de la Défense. L’appartement, baigné d’Orient, est lumineux et calme. Plus haut dans cette même tour, le poète a son atelier. Confiné, il n’a jamais aussi bien travaillé, avoue-t-il, lui, habitué à parcourir le monde. Fragilisé par la pandémie, l’homme qui vient d’avoir 91 ans ? Nullement. « Moi, je ne suis pas vieux, je suis un enfant », déclare-t-il dans un sourire. Son enfance syrienne revient dans un livre paru aux Éditions du Canoë : les poèmes d’Adonis y accompagnent les photos de son ami damascène, Fadi Masri Zada, photographe amateur. Hommage à leur pays martyrisé, ce recueil, Syrie un seul oreiller pour le ciel et la terre, étend encore le pouvoir du poète de transcender la douleur, à ouvrir plus grand l’espace entre rêverie et réflexion pour celui dont l’œuvre pense poétiquement le monde. Ce retour au pays natal, en beauté, envers et contre tout, paraît alors que rien, autour de lui – et jusqu’en France, qu’il a choisie pour pays d’accueil –, ne donne vraiment à espérer…

Le Point : Vous êtes né en Syrie, vous vous êtes exilé au Liban et avez choisi la nationalité libanaise. Ce sont deux pays dévastés : comment résistez-vous ?

Adonis : Je suis déchiré, sur tous les plans. J’écris, j’essaie de mettre ce déchirement en poésie, c’est la seule chose que je puisse faire, je ne peux pas prier, je ne peux pas pleurer, pas faire le djihad, donc je fais ce que je peux. Autrefois, on signait des pétitions, on soulevait le monde entier, maintenant on détruit tout un peuple, tout un pays et ça ne fait bouger personne du moins dans le monde arabe : les Yézidis en Syrie ont été détruits, ils ont pris les femmes pour les mettre dans des cages. Ils ont détruit des sites extraordinaires comme Palmyre, Nemrod, Alep, cette ville extraordinaire… On n’a rien dit. La famille Bachar a encerclé et affamé tout un peuple. En Syrie, au Liban, en Irak, ils ne peuvent même plus acheter de pain. Le monde arabe pour moi est en pleine décomposition, ceux qui se révoltent ont raison. Mais ils se révoltent en répétant, sous une autre forme, ce qui est. Ils veulent changer le pouvoir, mais pas la société. Comment faire une vraie révolution sans séparer la religion de l’État, sans fonder une société laïque dans le plein sens du mot ? La Syrie, la Libye ont été détruites comme pays, mais pas comme régimes, et le Liban et l’Irak aussi, même les musées ont été pillés. 

Cette laïcité qui vous est chère est mise à mal jusqu’en France, le pays que vous avez élu en quittant le Liban en guerre, voilà trente ans : qu’en pensez-vous ?

Historiquement et humainement, la France est liée à une grande partie du monde musulman, elle ne peut pas se délier. Il faut comprendre les musulmans, surtout les jeunes, les Marocains, les Algériens qui sont nés ici, car ils n’ont rien, ne parlent pas l’arabe, n’ont pas visité le pays de leurs grands-parents. C’est tout ce qu’ils ont, d’être nés en France. N’avoir que cela, c’est très compliqué. Et la police n’y fait rien, elle complique les choses, et j’ai peur pour la France. Il faut penser une nouvelle stratégie, rester radicalement laïque dans les institutions, sinon ce n’est plus la France, mais le faire en respectant les autres, sans humilier la personne, l’être humain. Beaucoup de musulmans sont extraordinaires, ils aiment la France, ils aiment les autres. Mais il faut étudier de près la culture du musulman. 

Qu’entendez-vous par là ?

Il faut comprendre qu’on ne peut pas quitter l’islam, le musulman ne peut pas être un renégat, s’il perd la religion, l’homme perd son identité, car la religion pour le musulman, comme pour le juif, est le plus profond de l’être. Le chrétien, lui, a perdu le christianisme avec l’Église, du moins à mes yeux, car pour moi le christianisme, c’est le Christ, qui est le premier révolutionnaire, le plus grand poète, et pourtant je ne suis pas chrétien. L’homme en tant qu’homme indépendant, donc, est une conception laïque, mais la conception musulmane dit que l’homme est lié, organiquement presque, à la tribu, à la famille, à la religion ; ainsi, l’homme-individu n’a pas le droit d’expliquer à lui seul le Coran, par exemple, même si ce qu’il en dit est juste. Le problème relève de la culture et non pas de la religion, chaque musulman imagine qu’il est l’incarnation de la volonté de Dieu. C’est une croyance et une psychologie à la fois. Celui qui vit en France doit non seulement accepter mais vivre la laïcité. Mais le discours de la France doit évoluer pour faire passer cet impératif. Il doit aller vers plus de compréhension. Le séparatisme est inacceptable, mais cela vient du fait que le musulman n’a que l’islam comme idéologie, rien d’autre. Si j’étais un responsable politique, je n’aurais jamais accepté un imam qui vienne de l’extérieur, d’autant qu’en principe le musulman n’a pas besoin d’un imam, qui n’est pas comme un prêtre. Ce sont des idées, car je ne suis pas un politique ! Je reste convaincu qu’il faut repenser les rapports culturels avec les musulmans. 

« L’humain est fini ! » disiez-vous… Et, pourtant, vous continuez d’œuvrer et de croire, mais croire à quoi ?

Je suis areligieux. La religion est l’abîme de l’être humain, elle a été créée pour arriver au pouvoir et à l’argent, le prophète Mohammed a tout compris du commerce, de l’argent et des femmes. Pour moi, il n’y a pas de Dieu, pas de grand créateur. Le centre du monde, c’est l’homme, donc ma foi est en l’homme, et, non, je ne pense pas que l’homme va disparaître. Si l’homme disparaît, cela veut-il dire qu’il y a un dieu qui va le remplacer ? Non, je crois que Dieu est une invention. L’homme va renaître, on ne sait jamais comment est le vent, d’où il vient, mais j’ai cette croyance, cette foi, on ne peut pas finir comme ça, on ne peut pas§

Syrie un seul oreiller pour le ciel et la terre, poèmes d’Adonis sur des photographies de Fadi Masri Zada, écrits à la main en arabe par Adonis et traduits en français par Aymen Hacen, Éditions du Canoë, 320 p., 28 €. 

Pour le 91 e anniversaire d’Adonis, le 1 er janvier, un hommage lui est rendu du monde entier sur le site adonis90.org.