Samedi soir, vous recevez des amis à dîner. Entre le fromage et le dessert, l’un d’eux vous interroge : «Et toi, tu as choisi quelle essence de bois pour ton cercueil ? Plutôt chêne ou acajou ? » Dans nos sociétés occidentales, le sujet de conversation jette généralement un froid. Et pourtant, d’après le sociologue et ethnologue Bernard Crettaz, il est plus que nécessaire. En 2004, pour briser ce silence qu’il juge «tyrannique», il lance en Suisse le «café mortel», un atelier de parole autour de la mort dans l’atmosphère «canaille» du bistrot. On y parle deuil, enterrement, maladie, au-delà… Des conversations qui s’entremêlent de pleurs, mais aussi de rires. Et se terminent par un repas convivial. Si cette initiative s’est éteinte en 2014, elle a depuis fait des petits ici et là en France, tous motivés par un objectif commun : nous réconcilier avec notre mortalité.

Un tabou universel

Après «Comment présenter ses condoléances ?», le guide des «5 étapes du deuil» arrive dans le top des articles les plus lus du bien nommé site français Happy End, qui traite de tout ce qui touche au trépas. Pas étonnant, selon sa fondatrice Sarah Dumont : «On ne sait tellement rien sur la mort qu’on est mal à l’aise en sa présence». Et cela nous poursuit jusqu’au chevet des défunts. «Une fois les personnes décédées, certains proches ne veulent plus entrer dans leurs chambres, inquiets à l’idée que la mort finisse par les aspirer eux-aussi», rapporte Xavier, infirmier en soins palliatifs à Metz. Même le mot «mourir» est proscrit : on préfère dire de quelqu’un qu’il est «disparu» ou «parti».

Comment en sommes-nous arrivés à un tel tabou? «La surmédicalisation a déplacé la mort à l’hôpital : on ne meurt plus à la maison et mais en institution sanitaire dans 70% des cas», souligne Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie et présidente de la Société de thanatologie. Du lit d’hôpital à la mise en bière, le défunt circule ainsi dans un couloir à l’abri des regards, surtout ceux des plus innocents. «On n’apprend nulle part à faire face au deuil et beaucoup de familles perpétuent encore cette ignorance en écartant, par exemple, les enfants des enterrements», se désole Sarah Dumont.

Ouvrir le dialogue

On dit souvent que pour affronter sa peur, il faut la regarder droit dans les yeux. Taous Merakchi, elle, l’embrasse. Littéralement. Depuis l’enfance, la journaliste de 33 ans voue une fascination à la grande faucheuse, la rêvant comme un personnage gothico-romantique, espérant secrètement qu’elle l’emporte un jour dans un carrosse façon Tim Burton. Lorsque le studio de podcasts Nouvelles Écoutes lui propose en 2018 de remonter le Styx en analysant sans filtre toutes les dimensions liées au trépas – de la vision d’un corps aux rites funéraires à travers le monde, en passant par le suicide ou la perte d’un animal de compagnie – elle accepte sans hésiter. «Il n’y avait pas de malaise. Je leur ai même répondu “ça tombe bien, mon père est mort il y a trois ans, j’aurai une expérience personnelle à apporter en plus de l’enquête”, se souvient l’animatrice de Mortel.

C’est cette même sincérité brute et parfois un peu provoc’ que l’on retrouve dans les «apéros de la mort», déclinaison française des «cafés mortels», organisés depuis décembre 2018 par Sarah Dumont, du site Happy End. «Il n’y a pas de thème imposé, tout le monde parle à bâtons rompus», décrit-elle. Cela fait du bien de déposer ses angoisses, son fardeau, et d’entendre des pairs qui traversent la même chose». «La mort est une énigme universelle, concernante. On ne sait pas ce qu’il y a derrière et il est important de mettre des mots sur cette réalité, de sortir de la théorie, pour exprimer ce qui nous prend aux tripes», renchérit Bernard Crettaz.

Les femmes sur la scène mortuaire

Derrière le comptoir des «apéros de la mort», aujourd’hui transposés sur Zoom à cause de la pandémie de Covid-19 : des jeunes cherchant à satisfaire leur curiosité, des personnes âgées préparant leur «départ», des personnes ayant fait une expérience de mort imminente et surtout, des endeuillés. 90% des participants sont des femmes : «Elles président à la fois la naissance et la mort, souligne Bernard Crettaz. Elles donnent la vie en expérimentant la peur de mourir et celle de perdre son bébé. Pendant longtemps dans les villages, on les chargeait même d’embellir le corps des défunts.»

Un travail que la génération actuelle se sent prête à poursuivre, tout en faisant évoluer les mentalités, estime la podcasteuse Taous Merackhi. «Il y a un regain d’intérêt sur ce qui se passe dans notre corps, ce qu’on lui inflige et ce dont on ne veut plus, indique la journaliste. Cette réflexion amène naturellement la mortalité sur la table : on se demande quoi faire de nos corps défunts, et de nos émotions par rapport à cela». La Covid-19 est venue rajouter une couche à ces interrogations. «Ce virus a mis une claque à tout le monde, ajoute la journaliste Sarah Dumont. Jeunes comme vieux, on s’est rendu compte qu’on était mortel et en renforçant cette peur, on a établi une forme de dialogue autour du sujet.»

Démystifier l’après

Que se passe-t-il quand la vie nous quitte ? Tire-t-on définitivement le rideau ou montons-nous au ciel ? C’est le passage vers l’au-delà (ou ici bas, selon les avis) qui interroge le plus. «Face à la mort, le rationnel n’a pas sa place», ajoute la professeure de psychopathologie Marie-Frédérique Bacqué. D’après la spécialiste, si l’on pouvait être autrefois rassuré par le discours religieux, la baisse des croyances et la surmédicalisation de la fin de vie nous ont ôté cette soupape spirituelle. Dans son unité de soins palliatifs, à Metz, Xavier y est souvent confronté. «Comme les soignants assistent quotidiennement aux décès, les gens imaginent que nous avons plus de réponse que le commun des mortels sur “l’après”», s’étonne-t-il.

Depuis 2017, cet infirmier raconte, sous le pseudonyme de «l’homme étoilé», son quotidien et celui de ses patients à travers des dessins sur Instagram, transformés depuis en roman graphique (1). Échanges tendres, cours de suédois, défis gastronomiques, ambiance sonore rock’n’roll… Ses planches bourrées d’émotion et d’humour, tout comme son look de viking tatoué, tordent le cou à l’idée reçue d’une fin de vie aseptisée. «On est bien loin du mouroir fantasmé. L’hôpital est un lieu vraiment humain où l’on peut faire de belles rencontres. On y offre une majorité de départs apaisés», rassure celui qui publie ce mois-ci Je serai là ! (2), un second ouvrage consacré à sa vocation. Avant d’ajouter : «Je n’ai pas d’emprise sur l’angoisse mais je peux l’écouter, et œuvrer à apaiser la douleur physique».

Célébrer la vie

Que l’on soit croyant ou non, la fin ne se résume pas à la tristesse et de désolation. «La mort donne du sel à notre vie», assure Xavier. Une fois sur la ligne d’arrivée, il ne reste plus qu’à la fêter en grande pompe. Du cercueil en osier aux tenues colorées et fleuries en passant par le combi Volkswagen reconverti en corbillard, la journaliste Sarah Dumont fait sur son site Happy End l’éloge du funéraire personnalisé, joyeux et chaleureux. «Au moment du décès de mon père, nous nous sommes affranchis des codes pour organiser son enterrement dans une salle de concert, se souvient-t-elle. Ses proches ont pris la parole, joué de la musique, et son cercueil est parti recouvert de Post-it fluos où chacun avait déposé un mot. Son énergie a résonné ce jour-là en chacun d’entre nous, et nous a porté.»

Le cimetière se met aussi sur 31 grâce à Gaëlle Le Guillou, une artiste plasticienne qui sème des graines entre et sur les tombes. En 2015, elle achète une concession au cimetière de la Bouteillerie, à Nantes, pour la transformer en un potager avec des amis. L’idée fait mouche auprès de la municipalité et des riverains, et lui vaudra même une exposition dans le cadre du festival d’art «Le Voyage à Nantes». Depuis avec les bénévoles de son association Big Bang Memorial, elle continue de végétaliser l’ossuaire et d’informer les passants sur son histoire. «Je ne crois pas en l’âme mais ces nombreux petits espaces privés, réunis dans un lieu public intime, doivent rester une belle trace de l’humanité, insiste-t-elle. Leur usage ne doit pas être dédié qu’au recueillement. On doit pouvoir s’y asseoir, jouer, jardiner, rire et même étendre du linge si on veut… Tant que l’on célèbre le vivant.»

(1) À la vie ! par L’Homme étoilé, paru aux éditions Calmann-Levy, 192 pages, 9,99€

(2)Je serai là ! par L’Homme étoilé, paru aux éditions Calmann-Levy, 144 pages, 11,99€.