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« Au nom de mes disparus,

« ouvrez les archives algériennes et françaises ! »

"Au nom de mes disparus, ouvrez les archives algériennes et françaises !"
Les archives nationales d’Algéries, à Alger. Ryad KRAMDI / AFP
Par Hélène Cohen
La réalisatrice Hélène Cohen*, dont la famille a disparu à Oran l’été 1962, appelle à ce que ces drames sortent enfin du gouffre noir du silence.

En apprenant qu’Emmanuel Macron avait reçu les petits-enfants d’Ali Boumendjel pour leur dire officiellement que leur grand-père avait été torturé et assassiné par l’armée française, j’ai été saisie par l’émotion. Je ne les connais pas et je ne veux pas parler pour eux, mais en tant que petite-fille de disparus de la guerre d’Algérie, je n’ai pas pu m’empêcher de m’identifier et j’ai imaginé ce que pouvait être leur soulagement d’entendre enfin reconnue la vérité sur la mort de leur grand-père.

J’ai lu également qu’Emmanuel Macron leur avait exprimé « sa volonté de poursuivre le travail engagé depuis plusieurs années pour recueillir les témoignages, encourager le travail des historiens par l’ouverture des archives, afin de donner à toutes les familles des disparus, des deux côtés de la Méditerranée, les moyens de connaître la vérité »

Je dois avouer que j’ai été incroyablement surprise. Non que je n’y croie pas, je veux y croire, mais lire ces mots « familles de disparus » de la part du président de la république, après des dizaines d’années de silence d’Etat, de non-dits, de stigmatisation, c’est tellement inespéré. J’aimerais dire à Emmanuel Macron que s’il veut vraiment que les familles connaissent la vérité, il n’y a plus de temps à perdre…

RECONNAÎTRE LES RESPONSABILITÉS DE L’ETAT

Les 28 et 29 juin 2021, cela fera 59 ans que mon grand-père Mimoun, ma grand-mère Yvonne, leur fille Colette, et son mari Jean-Jacques ont disparu en Algérie sans que l’on sache ce qui leur est arrivé. Ils sont tombés dans un trou noir et ils ont entrainé leur famille et leurs descendants avec eux. Régine, la fille de Mimoun et d’Yvonne, n’a pas supporté ce vide. Elle s’est suicidée, elle avait 25 ans. Mon père s’est cloitré dans sa douleur et il est mort également sans savoir ce qui était arrivé à sa famille. Jocelyne et Bernard, les enfants de Colette et Jean-Jacques, sont morts tous les deux prématurément sans comprendre le drame qui avait bouleversé le cours de leurs vies. Je ne compte pas, parmi les descendants, les dépressions, les addictions, les coups de folie… Le silence continue à tuer, 60 ans après, en toute impunité. Alors oui, la vérité, les vérités, même celles dont on a le plus honte, sont nécessaires, même vitales. Pour les vivants, mais aussi pour les morts qui sont fatigués et qui ont besoin de se reposer.

Ce que je demande aujourd’hui ? Je n’aurais pas les mêmes attentes s’agissant de la France et de l’Algérie. De ce côté-ci de la Méditerranée, j’espère que cette nouvelle génération de dirigeants saura reconnaître les responsabilités de l’Etat, notamment concernant la disparition des citoyens français et le désarroi terrible dans lequel ont été laissées les familles après la guerre. Et ce n’est pas méconnaître le sort des disparus Algériens. Ils ont été, en proportion, beaucoup plus nombreux et eux aussi ont tout autant besoin de connaître la vérité.

FAITS INDUSCUTABLES

Je ne suis pas historienne, je sais qu’il y a des controverses sur les chiffres, mais les faits sont indiscutables : entre le 19 mars, date des accords d’Evian, et le 1er juillet 1962, date de la proclamation de l’indépendance, on parle d’environ 2 900 hommes, femmes, enfants, vieillards dont on n’a jamais retrouvé les corps. Encore aujourd’hui, on ne sait pas ce qui leur est arrivé. Le 5 juillet à Oran, il y aurait eu environ 300 morts et autant de disparus. Pendant cette période, l’armée française était encore présente, mais avait ordre de n’intervenir sous aucun prétexte. Ni pour protéger les civils, ni pour enquêter sur les disparitions, ni pour essayer de libérer les éventuels prisonniers. On a laissé le champ libre à ceux qui avaient intérêt à terroriser la population afin de provoquer l’exode. Je ne suis pas naïve (en vérité, je le suis un peu…), je sais bien que c’était la guerre, et que faire la guerre c’est forcément faire des choix. Et des sacrifices. Je peux même essayer de comprendre qu’on ait choisi de sacrifier quelques milliers de personnes pour mettre fin à cette guerre meurtrière.

Ce qui me révolte, c’est le déni, les mensonges, les non-dits, qui ont laissé les proches, les vivants, dans un immense désespoir. Plutôt que d’assumer, les autorités de l’époque ont laissé à l’extrême droite la mainmise sur la question des disparus, ne donnant pas d’autres choix aux survivants que le silence, la honte et la culpabilité. En plus de la douleur et de l’exil. Je parle ici de ma famille, je ne veux pas généraliser, mais je pense qu’elle n’est pas la seule à avoir réagi ainsi. Personne, ni mon père ni les autres proches, n’a osé s’élever contre cette chape de plomb, de peur, entre autres, de se faire traiter de « fachos ». Au silence d’Etat a répondu le silence des familles, et la combinaison de ces silences s’est transformée en malédiction et en poison. Ce que je souhaiterais aujourd’hui, c’est que la France lève ce sortilège en reconnaissant sa part de responsabilité. Et qu’elle relaie enfin, et avec fermeté, auprès des autorités Algériennes, les requêtes des familles de disparus et des historiens, pour l’ouverture des archives toujours inaccessibles, 60 ans après.

POUR L’HUMANITÉ

Sur un plan personnel, concernant l’Algérie, je m’interroge sur ce que ressentirait mon grand-père Mimoun. Ses ancêtres étaient en Algérie depuis des siècles. Ils étaient ce qu’on appelait des indigènes, ce qui veut dire « originaires du pays ». Mon arrière-grand-mère s’appelait Aicha et sa langue maternelle était l’arabe. Mes grands-parents sont nés sur cette terre de l’autre côté de la Méditerranée et je me doute bien qu’ils y sont morts. Peut-être existe-il encore des traces d’eux quelque part ? Peut-être quelqu’un se souvient-il de leurs derniers instants ? Qu’on puisse leur redonner vie un instant avant de pouvoir enfin remplacer le mot « disparu » par le mot « mort ».

Dans la religion juive, comme je suppose dans la plupart des religions, on dit que lorsqu’un mort n’a pu être enterré dignement, l’humiliation rejaillit sur sa famille, ses descendants et l’humanité toute entière. La petite Antigone, qui n’était pas juive, a bataillé jusqu’à la mort pour que son frère ait droit à une sépulture. Chaque être humain, vivant ou mort, a droit, je suppose, au respect. S’il existe en Algérie des documents enfermés dans des archives, des témoins qui n’ont jamais osé parler, il serait temps maintenant, 60 ans après, de les libérer. Pour les disparus, pour leurs familles, pour les Algériens que ces drames hantent encore, je peux en témoigner. Pour l’humanité, dans tous les sens du terme.

* «  Algérie 1962, l’été où ma famille a disparu ». 13 Production.