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Laurent Nuñez…

Publié le 11 mars 2021
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«L’État islamique se reconstitue dans la clandestinité»

Le coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme détaille en exclusivité la reconstitution clandestine de Daech et décrypte les ressorts du passage à l’acte des islamistes.

Par Christophe Cornevin et Jean Chichizola
 
«Depuis 2017, 33 attentats ont pu être déjoués», explique Laurent Nuñez. Sébastien SORIANO/Le Figaro

Alors qu’Emmanuel Macron préside ce jeudi une journée d’hommage aux victimes du terrorisme, les services judiciaires et de renseignement restent en alerte face à une menace qui ne faiblit pas. Forts de 2000 nouvelles recrues et d’un budget renforcé pour muscler l’investigation technique, ils pratiquent l’«union sacrée». Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT), dévoile pour Le Figaro un édifiant état des lieux et détaille la riposte.

LE FIGARO. – Le procès de Reda Kriket, qui fomentait une attaque d’envergure sur le sol français, se déroule actuellement à Paris. Peut-on lever un coin du voile sur une autre attaque, la dernière déjouée en France?

LAURENT NUNEZ. – La dernière affaire déjouée par la DGSI concerne un mineur qui a fait l’objet d’un signalement – dont je veux rappeler l’importance – à la suite de la découverte de nombreux clichés relatifs à l’État islamique et de vidéos de décapitation dans son téléphone portable. L’intéressé avait également manifesté le souhait de se rendre en zone irako-syrienne. La perquisition de son domicile et l’exploitation de ses supports numériques révélaient des recherches en lien avec les armes, la confection d’explosifs et des sites religieux. Il reconnaissait avoir pour projet de commettre une action violente contre un lieu de culte ou contre le siège d’un média. Il a été déféré le 29 octobre, mis en examen et placé en détention provisoire. Depuis 2017, 33 attentats ont pu être déjoués. Permettez-moi ici de saluer le remarquable travail de nos services de renseignement qui, dotés de moyens renforcés, mieux coordonnés, sont d’une redoutable efficacité. Ce travail rigoureux, nous le devons aux Français, aux victimes et à leurs familles. Nous faisons tout pour éviter des drames. C’est là notre vrai moteur.

Terrorisme: l’armée mobilisée contre le djihad 3.0

La CNRLT étudie notamment les ressorts du passage à l’acte terroriste. Quels en sont les principaux enseignements?

Les «retex» (retour d’expériences) que nous menons après chaque attentat sont riches d’enseignements et mettent en évidence de multiples ressorts. De plus en plus, nous sommes confrontés à des individus isolés qui se radicalisent en un trait de temps, souvent après une rupture de vie, sur fond de propagande mais aussi en réaction à l’idée de blasphème. Ce dernier a joué un rôle majeur dans les trois dernières attaques. Les auteurs sont de deux types: soit, pour les plus dangereux, des individus radicalisés qui s’inscrivent dans des parcours violents, parfois en lien avec le banditisme, pour élaborer leur action de manière structurée avec armes à feu et en groupe organisé. Soit des auteurs isolés qui passent à l’action, frustrés par des incidents de vie ou de n’avoir pas pu rejoindre les zones de combats. Cette dernière catégorie est la plus fréquente actuellement.

Ces dernières années, de nombreux terroristes (à Villejuif, Paris, Romans-sur-Isère) avaient des profils psychiatriques. Comment mieux lutter contre les malades mentaux radicalisés?

Ces derniers mois, nous n’avons cessé d’améliorer les relations entre le monde de la psychiatrie et les services, via les préfets et les autorités régionales de santé. La consolidation des liens entre ces deux univers est devenue fondamentale pour repérer les menaces éventuelles mais aussi faire la part des choses entre ce qui relève de la psychiatrie et de la radicalisation. Trouver un équilibre entre deux valeurs essentielles, le secret médical et la protection de nos concitoyens, est un enjeu devenu crucial. Des réflexions sont en cours pour encore améliorer le dispositif, dans le respect des compétences de chacun.

La France est le pays d’Europe qui a fourni le plus gros contingent de djihadistes avec, depuis 2012-2013, un peu plus de 1450 départs vers la zone irako-syrienne de Français ou résidents en France âgés de 13 ans et plus

Laurent Nuñez

Un grand nombre de détenus condamnés pour terrorisme sortiront de prison dans les années à venir. Quel est l’état des lieux et que font les services pour relever ce défi majeur?

On compte un peu moins de 500 condamnés pour des faits de terrorisme dans les prisons. 58 doivent être libérés en 2021 et un peu plus de 100 l’ont été en 2020. Ceux qui sont libérés aujourd’hui sont des individus qui sont restés très peu de temps sur zone ou qui avaient des velléités de départ ou qui ont aidé les filières d’acheminement. Les profils les plus aguerris ne seront pas libérés avant plusieurs années. Mais nous sommes bien sûr vigilants et le suivi des sortants de prison est une priorité. Nous avons créé pendant ce quinquennat le service central du renseignement pénitentiaire et mis en place des quartiers d’évaluation de la radicalisation dans certaines prisons. Une cellule de suivi des sortants de prison a été créée et se réunit très régulièrement sous l’égide de l’Uclat pour mettre en place un dispositif de suivi par les services de renseignement de tous les individus libérés de prison, condamnés pour terrorisme ou droits communs radicalisés. Enfin, la création de la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (Micas) a permis d’imposer aux personnes libérées un certain nombre de contraintes (obligation de pointer, restrictions de déplacement…). Le but est de renforcer ces dispositifs, dans le cadre de projets de dispositions législatives qui sont en cours d’examen et qui tiennent compte des décisions du Conseil constitutionnel.

Lors d’un récent entretien au Figaro, le patron de la DGSE, Bernard Emié, confiait:«La bête bouge encore.». Que reste-t-il du vrai pouvoir de nuisance de Daech et d’al-Qaida, sa rivale terroriste?

Bernard Emié a raison: la bête bouge encore. Si l’État islamique a subi de lourdes défaites sous l’action de la coalition et des services de renseignement, il se reconstitue dans la clandestinité. Même affaiblie, Daech dispose de structures de propagande et d’opération. La volonté de reconquête territoriale est manifeste. Des groupes ont été repérés dans la Badiya, le désert syrien, mais aussi dans le nord de l’Irak depuis lequel ils mènent nombre d’attentats sur zone visant des civils ou les forces de sécurité locales. Nous suivons cela de très près dans le but de prévenir une attaque projetée, ce qui reste une préoccupation majeure. La seconde source d’inquiétude réside dans la dissémination dans les Balkans, mais aussi au Maghreb, d’une partie des combattants partis par centaines pour l’Irak et la Syrie et qui n’ont pas tous été judiciarisés après avoir quitté les théâtres de combat. Ainsi, l’auteur de l’attentat de Vienne, un Macédonien du Nord, était en contact avec un certain nombre de membres de l’État islamique réfugiés dans les Balkans. Nous éprouvons le même souci avec al-Qaida, qui entretient des foyers à travers le monde et qui partage avec l’EI la même volonté de mener des attaques en Europe.

Terrorisme: DGSE – DGSI, l’interview exclusive des chefs du renseignement

Peut-on estimer le nombre de djihadistes français encore sur zone et quelles sont les têtes d’affiche qui demeurent dans le collimateur des services?

Rappelons d’abord que la France est le pays d’Europe qui a fourni le plus gros contingent de djihadistes avec, depuis 2012-2013, un peu plus de 1450 départs vers la zone irako-syrienne de Français ou résidents en France âgés de 13 ans et plus. Parmi ces personnes, un peu plus de 300 adultes et près de 130 enfants sont depuis revenus, soit par leurs propres moyens, dans de très rares cas, soit, le plus souvent, interpellés en Turquie puis renvoyés vers la France, où tous les adultes ont été judiciarisés. Par ailleurs, près de 250 adultes sont détenus sur zone et quelques dizaines sont relocalisés notamment au Maghreb ou en Turquie, et sont évidemment suivis en lien avec les services partenaires. Enfin, quelque 400 sont de façon quasi certaine décédés sur zone et près de 300 sont présumés morts. Reste donc 160 adultes français qui évoluent, pour la plupart dans le nord-ouest syrien. Répartis entre l’État islamique, les rebelles du HTS (Hayat Tahrir al-Cham, Organisation de libération du Levant), la Katiba Diaby et le groupe Tanzim Hurras ad-Din (les gardiens de la religion), ils sont identifiés et suivis pour la plupart grâce à une remarquable collaboration entre la DGSE, la DGSI et la DRM (Direction du renseignement militaire) et les forts liens tissés avec nos partenaires étrangers. Les «têtes d’affiche», qu’elles soient des propagandistes ou des combattants jouant un rôle d’encadrement majeur, sont quant à elles pour beaucoup interceptées ou réputées décédées sur zone, à l’image des frères Clain ou de Rachid Kassim.

Sur zone, nous avons constaté des velléités de concevoir des armes chimiques, d’utiliser des drones piégés… Et notre inquiétude est que ces expérimentations donnent des idées aux terroristes sur le territoire national

Laurent Nuñez

Du matériel récupéré par les services dans le Sahel, en Syrie et en Irak tendrait à montrer que les terroristes s’intéressent à tous les scénarios possibles. L’hypothèse d’une attaque sophistiquée est-elle prise au sérieux?

Sur zone, nous avons constaté des velléités de concevoir des armes chimiques, d’utiliser des drones piégés… Et notre inquiétude est que ces expérimentations donnent des idées aux terroristes sur le territoire national. Mais la capacité d’exporter ce type d’arme est assez limitée et nous y croyons assez peu, d’autant que l’État islamique privilégie le passage à l’acte endogène avec des moyens rudimentaires, comme la voiture bélier ou l’arme blanche. Notons cependant un attrait récent de certains pour la ricine, infiniment plus toxique que le cyanure. Ce fut le cas en 2018, à Cologne en Allemagne, où les policiers ont interpellé un Tunisien qui tentait de produire ce poison… Sur la menace biologique, la ricine revient souvent dans les tutoriels de l’État islamique avec l’explosif, en l’occurrence le TATP. Nous n’avons pas connaissance sur le territoire national de projet d’attentat avec un drone mais nous sommes vigilants.

Des femmes et des enfants de djihadistes sont détenus dans des camps à l’étranger, où se jouent des drames. Paris pourrait-il envisager leur retour, en écho à une demande de plus en plus pressante d’avocats et d’associations?

Il n’y a pas de changement de doctrine en la matière. Ces gens, qui sont partis volontairement pour combattre la France, doivent être jugés là où ils ont commis leurs méfaits. Par ailleurs, 35 orphelins ou mineurs isolés ont été rapatriés depuis les camps de Rojava jusqu’à présent. Il faut souligner que, au total, une soixantaine de combattants sont détenus par les Kurdes de Syrie pour les faits qu’ils ont commis. Comme je l’évoquais précédemment, des revenants sont aussi rentrés en France via la Turquie avec leurs enfants après y avoir été interpellés. Tous ont été judiciarisés et les enfants pris en charge par l’aide sociale à l’enfance avec des mesures d’assistance éducative sous main de justice.

Les recruteurs de l’islam radical ont investi la toile, comment organiser la cyber-riposte?

On ne cesse de s’adapter à cette menace. D’abord avec la plateforme de signalement Pharos hébergée à la DCPJ, dont nous avons renforcé les effectifs et qui fonctionne à présent 24 heures sur 24. Sur 228.545 signalements traités en 2019, 4000 à 6500 étaient liés à des apologies ou provocations à des actes de terrorisme. Ces signalements peuvent être judiciarisés. S’ils ne le sont pas, ils sont envoyés à la DGSI qui, en tant que chef de file de la lutte antiterroriste, évalue la menace en lien avec la DRPP, le RT et la Gendarmerie nationale. Nous avons aussi renforcé ses effectifs pour avoir un meilleur suivi des messages menaçants. Depuis l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre, leur nombre a augmenté. Par ailleurs, nous sommes attentifs au retrait des contenus terroristes avec un texte européen, qui sera adopté prochainement et imposera un retrait dans l’heure dans tous les États membres. Les plateformes ont d’ores et déjà des dispositifs de modération et Marlène Schiappa, ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, les rencontre régulièrement pour attirer leur attention sur ces sujets. Cette obligation sera inscrite dans la loi «confortant le respect des principes de la République» avec une possibilité de contrôle par les pouvoirs publics, assuré par le CSA. Enfin, le secrétariat général du comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation assure un contre-discours sur internet pour mieux porter les valeurs de la République.

Islamisme: comment les enquêteurs traquent ceux qui font l’apologie du terrorisme sur la toile

Qu’en est-il de la mouvance d’ultradroite? Peut-on craindre un Christchurch à la française?

À l’ultradroite, nous avons d’abord des structures traditionnelles parfaitement identifiées, qui visent une action démonstrative (manifestations, opérations antimigrants aux frontières, déploiement d’une banderole sur une mosquée, actions contre l’ultragauche…). Elles peuvent tomber sous le coup de la loi, comme ce fut le cas de Génération identitaire. Leur idéologie est bien connue: contre l’immigration, patriotisme exacerbé, défiance et remise en cause des institutions, discours de haine, de violence, d’appels à la discrimination. Mais l’élément le plus inquiétant est l’apparition, depuis quelques années seulement, de groupes qui adhèrent à cette idéologie mais entrent directement dans la clandestinité avec des projets violents. C’est le cas des cinq attaques déjouées depuis 2017 avec des groupes comme l’AFO, les Volontaires pour la France ou les Barjols. Ils cherchent à s’armer légalement (tir sportif, chasse) ou illégalement, sont plus aguerris, souvent plus âgés. Et on peut craindre qu’un ou deux individus passent à l’action dans un scénario à la Christchurch. On observe ce phénomène ailleurs dans le monde occidental, en Europe du Nord, en Allemagne, aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, ce qui conduit nos services à renforcer les échanges d’informations analytiques, et souvent opérationnels, avec les services de ces pays. Le président de la République y veille personnellement: nous restons vigilants sur toutes les menaces.

  • Terrorisme: les clandestins radicalisés ont-ils bien été expulsés?
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Du “petit” pêché au crime…

Publié le 11 mars 2021
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…des prêtres dévoilent ce qu’ils entendent en confession

Confessionnal
Un prêtre est tenu au silence lorsqu’il reçoit les confessions d’une personne, et ce quelle que soit la gravité de la faute avouée. © Pixabay
 
Dans “Je vous pardonne tous vos péchés”, Vincent Mongaillard a recueilli les confidences de 40 prêtres qui, tout en préservant l’anonymat des fidèles, ont accepté de lever le voile sur ce qu’ils entendent en confession. Si certains aveux prêtent à sourire, d’autres relèvent du Code pénal. 

C’est une règle d’or depuis des siècles : face aux fidèles venus faire pénitence de leurs péchés, les prêtres sont tenus au secret. Les paroles chuchotées dans la petite alcôve d’un confessionnal sont protégées par le silence du clerc, quelle que soit la gravité du crime avoué. Dans Je vous pardonne tous vos péchés, publié ce jeudi par Vincent Mongaillard aux Éditions de l’Opportun, 40 prêtres dévoilent ce qu’ils ont pu entendre en confession au fil des années, tout en préservant l’anonymat de leurs ouailles. 

Un travail de longue haleine pour le journaliste du Parisien, à qui il a fallu trois ans pour arriver à bout de ce livre.”On a établi un rapport de confiance avec ces prêtres et on a gardé que le prénom. Qu’ils se rassurent, ils ne seront pas excommuniés puisqu’ils ne brisent pas le secret de la confession. On ne peut pas identifier les pénitents”, assure-t-il au micro d’Europe 1. Mais comme il l’écrit, certains secrets sont plus lourds à porter que d’autres.  

 

Un crime confessé devant le prêtre

Il y a en effet les petits péchés, comme ce chauffeur de taxi qui confesse prendre des chemins plus longs pour faire payer plus cher ses clients, ou encore ce septuagénaire qui raconte, 60 ans plus tard, avoir bu du vin de messe lorsqu’il était enfant. Il y a également ce jeune scout qui a tué une fourmi. Mais le livre évoque aussi des secrets très lourds. Ainsi, cet homme en détention provisoire qui a confessé son crime à un prêtre. Quelques mois plus tard, il plaide non coupable devant la justice des hommes et se voit acquitté. De quoi placer un énorme poids sur les épaules du prêtre, mais qui assume, comme tous les autres, le secret absolu de la confession.

Retrouvez la matinale du jour en replay et en podcast ici

Les prêtres encaissent en confession beaucoup de souffrance et doivent parfois improviser des solutions pour empêcher le pire. Vincent Montgaillard raconte comment l’un d’eux décide de récupérer l’arme d’un jeune homme de 20 ans qui vit en roulotte avec sa mère… dont il veut se débarrasser. Le prêtre finira par déposer le revolver au commissariat sans donner l’identité de son propriétaire. 

“C’est très dur pour eux parce qu’ils portent sur leurs épaules tous les vices, toute la misère de notre société. Certains vont vous dire que c’est le Seigneur qui fait le travail mais après une journée de confessions, ils sont épuisés. C’est extrêmement éreintant”, reconnaît l’auteur.

Des confessions plus cocasses

“Certains prêtres m’ont confessé que deux tiers des pêchés étaient liés au-dessous de la ceinture, à des histoires d’adultère, d’addiction”, a encore expliqué Vincent Montgaillard. Comme cette confession cocasse d’un couple : la femme raconte tromper son mari avec un ami du couple, mais juste après, le mari confesse lui aussi tromper sa femme avec un ami. Le prêtre comprend vite qu’il s’agit de la même personne. Mais l’avantage, c’est que tout, devant Dieu, est pardonnable.

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Jean d’Ormesson…

Publié le 10 mars 2021
Vues: 682

…correspondance inédite 

EXCLUSIF – Tour à tour brillant, charmeur, malicieux, c’est ainsi qu’apparaît l’écrivain tout au long des lettres adressées à ses amis, ses proches ou ses maîtres. Elles sont réunies en un volume.

Par Eric Neuhoff et Bruno Corty
 
«Jette les lettres – y compris la mienne. Promène-toi. Refais-toi une santé. Tue des petites bêtes innocentes», conseillait l’écrivain à ses correspondants. Ici, Jean d’Ormesson en 2003. Alain BENAINOUS/Alain BENAINOUS/GAMMA

Le facteur est passé. Sur le paillasson, il a déposé une grosse liasse de courriers en retard. Elle se présente sous la forme d’un volume gris avec une photo de Jean d’Ormesson sur la couverture. «Des messages portés par les nuages», la formule est de Jean-Marie Rouart, qui résumait ainsi leur correspondance. Il y avait cette écriture au feutre bleu, ces lignes pas toujours horizontales qui avaient tendance à partir vers le haut à droite.

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À LIRE AUSSI :Jean-Marie Rouart: «Jean et moi avions une conception gaie de la littérature»

Les missives rassemblées ici sont classées par ordre alphabétique. Les destinataires vont de Jean-Paul Aron à Marguerite Yourcenar. Le temps galope et le ton ne varie pas tellement. L’allégresse est là. Elle n’empêche pas le respect envers les aînés. Il arrive à Jean d’Ormesson d’être sérieux. Il lit tout. Il remercie. Il commente. Raymond Aron est apparu à la télévision. «Je n’aurais peut-être pas posé exactement les mêmes questions, mais qu’importe: on n’entendait que les réponses.» Il demande à Roger Caillois s’il a inventé le mot «longétifs», l’informe qu’il vient de refermer Ada ou l’Ardeur : «Nabokov connaît les papillons presque aussi bien que vous!».

«Je n’aurais peut-être pas posé exactement les mêmes questions, mais qu’importe: on n’entendait que les réponses», écrit Jean d’Ormesson à Raymond Aron. AFP/AFP

L’importance qu’il accorde à Jules Romains n’est visiblement pas feinte. Il lui succédera quai de Conti. Ah, l’Académie! Celle-là! Elle revient sans cesse sur le tapis. Il faut y entrer. Après, il s’agit de soutenir des candidats. Cela réclame des ruses de Sioux. On n’a pas oublié que d’Ormesson œuvra efficacement pour l’élection de Marguerite Yourcenar, première dame à siéger sous la Coupole. Cela fut un véritable gymkhana. Il doit convaincre ses confrères, ne pas essuyer un refus de la romancière qu’on sait, lui le premier, assez imbue de sa personne. Heureusement que des amis portent aussi l’habit vert. Auprès de Michel Déon, il soupire: «Tout est mis sur le même plan et on ne sait plus s’il est plus important de lire un bon livre ou de recevoir le prince Rainier» ou «Je suis comme toi un peu cassé par nos bons vieillards. Appelle-moi quand tu reviens et viens fumer un cigare pour que les autres n’en aient plus». Entre eux, la complicité est palpable, sereine, évidente. Ils n’ont pas exagéré leur goût pour les bains de mer et les voyages. Ces billets sont autant de mains serrées, de conversations en longue distance. «C’est embêtant de ne nous voir que dans nos garderies du jeudi.»

Le naturel ne prend pas de congés. L’humour saupoudre les nouvelles du front. «Je lis peu, mais il m’arrive de relâcher mon inattention.» C’est comme ça qu’il découvre Pour saluer Melville de Giono, qu’il place Morand sur le podium en compagnie d’Aragon. «Qui ne voudrait avoir écrit Parfaite de Saligny ?» Détail important: chez Maurice Druon, il a bu un Château La Conseillante 1982 «à tomber». Il ne mâche pas ses mots («Sartre – encore plus que la pauvre Simone – était une ordure»). Les pirouettes abondent: «Jette les lettres – y compris la mienne. Promène-toi. Refais-toi une santé. Tue des petites bêtes innocentes.» L’Unesco l’occupe. Il a attendu, mais le succès déboule enfin avec La Gloire de l’Empire, canular de normalien, exercice de haute voltige encyclopédique. C’est quand même rassurant. Les honneurs pleuvent. On lui propose la direction du Figaro. Il hésite, sollicite l’avis de Jacques de Lacretelle. «Ma thèse serait qu’on peut être conciliateur avec fermeté, qu’il faut être du parti de l’extrême modération.» La politique joue son rôle. Il souligne une phrase de Giscard dans ses Mémoires («C’est pendant que j’étais président de la République que j’ai commencé à enlaidir»), se désole auprès de Balladur qu’il ne soit pas au second tour et félicite Chirac d’entrer à l’Élysée.

«Voilà quelques années que nous nous connaissons, mon vieux François, et ni toi ni moi ne nous reconnaissons plus guère dans les glaces» (Jean d’O à François Noirissier). ULF ANDERSEN/Aurimages via AFP

Avec François Nourissier, la relation est complexe, durable, intense. D’Ormesson en analyse les livres avec pénétration («Ce que nous cherchons sans doute tous, c’est à fermer nos blessures et puis – surtout, surtout – à les laisser ouvertes. Alors, c’est la paix et la guerre, la solidité et les chimères, le bonheur et l’attente»). L’âge les soude ; les souvenirs ne leur manquent pas. Quelle mélancolie! Elle surprend sous cette plume habituellement sautillante. «Voilà quelques années que nous nous connaissons, mon vieux François, et ni toi ni moi ne nous reconnaissons plus guère dans les glaces, dans les miroirs, dans les vitrines où nous nous croisons. Mais si chacun de nous ne se reconnaît plus, nous, maintenant, nous commençons à nous connaître l’un l’autre.» Pas étonnant que d’Ormesson émette ce souhait: «On écrira sur ma tombe: “Il eut des articles de F.N.”.»

Les cadets l’intéressent. Philippe Delerm n’était pas publié que l’agrégé de philosophie l’assurait déjà de sa confiance et le poussait à continuer. Avec Stéphane Hoffmann, les blagues sont monnaie courante. Jean d’Ormesson est tout fier d’avoir été intronisé dans la confrérie des Beurrés nantais et que le garçon veuille créer un cocktail baptisé «le Jean d’O». «Des jeunes femmes n’auraient même pas besoin d’avoir des amants. L’essentiel serait qu’elles boivent mon nom.» La recette n’est pas fournie.

À LIRE AUSSI :Jean-Marie Rouart: «Avec Jean d’O, une amitié solaire»

À Jean-Marie Rouart, qui lui a adressé La Femme de proie, il assure : «On décorera l’héroïne de l’ordre des Arts et Lettres pour t’avoir fait tant souffrir.» Ce recueil finit par composer un autoportrait de l’auteur. On apprend que son tableau préféré était Sur l’eau de Manet. Gabriel Marcel a droit à son numéro de téléphone (il n’a pas changé).

Des Messages portés par les nuages de Jean d’Ormesson. Bouquins/Littérature. 469 p. 23 € R. Laffont

La gravité surgissait parfois: «Nous nous sommes beaucoup amusés avec l’incertitude. Peut-être serait-il temps de cultiver quelques certitudes. Choisissons-les avec soin» (à Jean Mauriac). Voici un homme. Voilà un écrivain. Ils ont leurs défauts (menues intrigues, flatteries, ce qui est réconfortant). Ils nous parlent d’un temps où la littérature n’était pas encore une langue étrangère, où l’admiration n’était pas nécessairement nuisible. Le tout dans un style qui ne se contemplait pas le nombril, un naturel contrôlé, une façon unique d’être soi-même. Il est permis de regarder avec une certaine nostalgie ce dernier feu d’artifice, ces éclairs qui s’évanouissent dans la nuit. La lettre d’amour à Nine de Montesquiou page 324 est à graver dans le marbre, à réciter sous les étoiles. «Il me semble qu’il ne reste de ma vie que quelques lignes et quelques visages de femmes», confiait-il à Alfred Fabre-Luce.


Jean-Marie Rouart: «On peut s’inspirer de ses lettres pour écrire à un président de la République»

Propos recueillis par Bruno Corty

Jean-Marie Rouart. ©John Foley/Opale/Leemage

Cette correspondance dessine-t-elle un portrait fidèle de l’homme que vous avez connu?

Jean-Marie ROUART. – Cette correspondance est peut-être sa meilleure autobiographie. Dieu sait que Jean d’Ormesson s’est montré pudique dans ses livres. Jean-Luc Barré le définit dans sa préface comme un homme qui était un spécialiste de l’autoportrait mais qui ne se livrait pas. Jamais il ne s’adonnait aux confessions. Ce qui me frappe dans ses lettres, c’est à quel point il peut être présent. Il est d’un naturel désarmant. Aucune pose chez lui. Il se révèle tout entier. On le retrouve tel qu’il était, à la fois léger et profond, affectueux et plein d’humour. Aucune trace de méchanceté. Je pense que ceux qui n’ont pas connu l’homme d’Ormesson le découvriront avec bonheur.

Ces lettres expriment sa cohérence : une passion totalement folle pour la littérature qui est pour lui la vraie vie, celle de l’esprit

Jean-Marie Rouart

Car dans ses livres, il exprime certainement son moi profond d’écrivain, ce qui pour lui était l’essentiel, mais il y avait toute une part qui échappait aux lecteurs et qu’il réservait à ses amis: l’homme plein de charme, de fantaisie, qui portait sur la vie un regard plein d’affection, de bienveillance et de reconnaissance. Ces lettres expriment sa cohérence: une passion totalement folle pour la littérature qui est pour lui la vraie vie, celle de l’esprit. Je crois qu’il aurait pu reprendre à son compte la phrase de Flaubert: «La vie n’est faite que pour aboutir à un livre». C’est ce qui explique qu’au-delà de ses convictions politiques, il ait pu avoir des relations plus étroites avec François Mitterrand qui était un vrai littéraire qu’avec Valéry Giscard d’Estaing ou Michel Debré qui l’étaient aussi, mais à un moindre degré.

Qu’est-ce qui vous a surpris, ému, amusé dans ses lettres?

Ce que j’ai admiré particulièrement dans cette correspondance, c’est l’extraordinaire faculté de Jean d’O de s’adapter à tous ses correspondants: on sent le séducteur qui à chaque fois veut séduire son interlocuteur sans pour autant renier ce qu’il est. Aussi ces lettres sont-elles des modèles dont chacun pourrait tirer profit: il ne parle pas de la même façon à un grand penseur comme Raymond Aron, dont il ménage la susceptibilité et même la paranoïa, et à un grand esprit comme Lévi-Strauss, qu’il admire sans réserve, ou à Jean Daniel, qu’il estime mais dont il se méfie. On pourrait s’inspirer de ces lettres pour savoir comment écrire à des présidents de la République, à de grands penseurs, à des amis écrivains ou à de jeunes romanciers qui débutent et qu’il faut encourager. Pour chaque correspondant, il trouve les mots qu’il faut. Car il a une profonde intelligence et une sensibilité qui le mettent en union étroite avec celui auquel il s’adresse, c’est du grand art littéraire, mais aussi un grand art social. Et pourtant, à aucun moment il ne cesse d’être ce qu’il est. On ne le surprend jamais en flagrant délit d’opportunisme ou de flagornerie. C’est un maître de l’art littéraire et du jeu social, et il sait combiner merveilleusement les deux.

Les lettres de Jean d’O sont la preuve que l’homme était aussi délectable que ses livres

Jean-Marie Rouart

De quel épistolier célèbrepourrait-on le rapprocher?

Des meilleurs, des plus vivants, des plus spirituels. De Voltaire, de Flaubert, de Morand. Mais surtout de Proust. Il n’est pas question de comparer Jean d’O à Proust car aucun écrivain n’est comparable à un autre. Néanmoins, on trouve entre les deux écrivains des points communs dans leurs lettres: le même naturel, le même caractère enjoué et facétieux, jamais ils ne se prennent au sérieux. Ils savent merveilleusement allier la profondeur et la légèreté. De ces deux écrivains, en dehors de leur génie propre, on se dit en lisant leur correspondance qu’on aurait bien aimé les rencontrer et devenir leur ami. Vous savez ce que disait Bernard Shaw: «Voir un écrivain après avoir lu un de ses livres, c’est voir une oie après avoir mangé du foie gras.» Et bien chez Jean d’O, ses lettres en apportent la preuve, l’homme était aussi délectable que ses livres.

Sa campagne académique en 1974 est un modèle du genre…

En effet, ni flagorneur, ni sirupeux: simplement naturel. Jean d’Ormesson a toujours eu l’art de se sortir des situations les plus difficiles et celle de candidat à l’Académie est l’une des plus scabreuses. Mais comme il avait le don de l’admiration, il n’a pas eu besoin de beaucoup se forcer pour complimenter les académiciens, particulièrement ceux dont on a retenu les lettres comme Claude Lévi-Strauss, Roger Caillois ou François Mauriac. On peut regretter que sa correspondance avec Mauriac n’ait pas été plus abondante: ils étaient à la fois très proches dans leur folle passion pour la littérature et venant d’horizons très différents. Entre le chrétien révolté et le païen solaire, le dialogue eût été passionnant.

Pourquoi semble-t-il accorder si peu de place à la postérité?

Il croyait en effet que l’ère de la postérité littéraire était une époque révolue. Sans doute le regrettait-il, mais il en prenait son parti. Pour lui, la société bourgeoise, qui avait été le terrain nourricier du roman, puis qu’elle l’avait conçu, inspiré, modelé, que les grands écrivains étaient tirés de son sein, était en plein effondrement. Les valeurs et les institutions qui la soutenaient étaient moribondes. La spiritualité et le désintéressement qui soutenaient l’art d’écrire n’avaient plus cours. L’écosystème littéraire qui était le cœur ardent de la civilisation française était en voie d’extinction.

Jean d’O n’a jamais accordé beaucoup d’importance aux lettres qu’il écrivait avec d’ailleurs une facilité déconcertante

Jean-Marie Rouart

Il acceptait avec philosophie cette grande «barnumisation» de notre époque pour reprendre l’expression de son ami Marc Fumaroli. Car il ne lui serait pas venu à l´idée de ne pas être de son temps. Il jouissait profondément de son époque tout en s’efforçant de ne pas voir ce qui le chagrinait. Je pense qu’il n’a jamais accordé beaucoup d’importance aux lettres qu’il écrivait avec d’ailleurs une facilité déconcertante. Elles représentaient pour lui cette écume de la littérature et de la vie qui ne mérite pas d’être gardée. C’est en quoi il se trompait. Comme Flaubert qui a brûlé les deux mille lettres à Maxime Du Camp.


Extraits de correspondances
Jean d’Ormesson en 2009. SANDRINE ROUDEIX/Le Figaro Magazine

LE DISCIPLE

À Jean-Marie Rouart, le 26 juillet 2002

«Ah! J’espère bien que nous continuerons longtemps à échanger des messages portés par les nuages. Et que nous ne nous abandonnerons pas dans l’autre monde comme j’ai pu te faire croire que je t’avais abandonné dans celui-ci. Je t’embrasse tendrement.»

LES POLITIQUES

À François Mitterrand, dans les années 1990

François Mitterrand. Robert Pratta/X00222

«Permettez-moi de vous remercier de votre accueil, monsieur le Président. (…) Tout ce que vous m’avez dit m’a passionné. Je vous aurais écouté des heures, mais j’avais déjà, je le sais, abusé de votre hospitalité.»

LES FEMMES

Octobre 1960. Mot de Jean d’Ormesson pendant une réunion du conseil de la bourse de la vocation à Louise de Vilmorin.

Louise de Vilmorin. Rene Saint Paul/©Saint Paul / Bridgeman images

«Chère Louise, au pas de course je vous dis ma vocation: vous servir en toute occasion. À vos pieds je mets mes deux bourses.»

LES AMIS

À Michel Déon, le 11 septembre 1985

Michel Déon. HELENE BAMBERGER/Le Figaro Magazine

«Mon cher Michel, Il y a dans ce que tu écris un charme inexprimable. On m’aurait lu trois lignes de Bagages pour Vancouver que j’aurais deviné qu’elles étaient de toi. (…) Les carottes que tu dis cuites refleurissent sous ta main. Je suis bien content d’être ton ami.»

LES MAITRES

À Claude Lévi-Strauss, 1983

Claude Lévi-Strauss. Richard VIALERON/Le Figaro

«Mon cher confrère et ami, mon ignorance aurait tant de questions à vous poser après la lecture de votre dernier ouvrage (Le Regard éloigné, NLDR) que je voudrais me contenter de vous dire ma gratitude. Vos textes, si divers, tous passionnants, je les ai lus comme on lit, dans l’œuvre d’un grand romancier, un recueil de nouvelles. Du Genji monogatari à la poésie française ou à vos réflexions (…) sur Race et Histoire, vous avez accompagné toute une partie de mon été (…) Ai-je besoin de vous dire ce que vous savez déjà? Que vous êtes pour moi un des rares, des très rares modèles de science et d’existence. Que votre présence est un réconfort et un point fixe dans un monde vacillant.»

À VOIR AUSSI – Les apparitions de Jean d’Ormesson au Figaro de 2008 à 2017 (12/05/2017)

Les apparitions de Jean d’Ormesson au Figaro de 2008 à 201
 
  • Olivier Cadot, du côté de chez Jean d’Ormesson
  • Jean-Marie Rouart, l’ami inconsolable de Jean d’Ormesson
  • Jean d’Ormesson, si léger et si grave
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François-Xavier Bellamy…

Publié le 10 mars 2021
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…« Et si jamais il y a une chance, même infime, que la France retrouve le goût d’exister…»

Le député européen (LR) a accepté de répondre à L’Incorrect : un entretien nécessaire, profond et vivant, qui aurait dû avoir lieu depuis longtemps, mais que l’actualité a rendu encore plus incontournable. Le séparatisme islamique, l’Europe, l’identité, la nation, l’éducation, l’engagement politique, aucun sujet du temps qui soit éludé. Rencontre avec un professeur de France. Partie 1/2.
  • Par Bruno Larebiere
© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Le projet de loi actuellement en discussion devait porter sur l’islamisme. Il prétend maintenant veiller au « respect des principes de la République » par toutes les religions, de peur de « stigmatiser » l’islam. Qu’en pensez-vous ?

Ce projet de loi est totalement décalé par rapport à l’enjeu. J’ai du mal à comprendre l’erreur de diagnostic et de solutions. Il y a une erreur de fond dans le fait de croire que le problème serait lié aux religions : le sujet, c’est la rencontre à haut risque de l’islam avec la culture française et la civilisation européenne. De ce point de vue, la réponse ne peut d’ailleurs pas se trouver contenue dans une simple loi.

Le problème fondamental est intellectuel, spirituel, civilisationnel. Il consiste à savoir si nous voulons encore défendre, préserver et transmettre notre héritage. Cet héritage inclut une certaine manière de vivre, de voir le monde, une certaine conception de la relation entre l’homme et la femme, une certaine idée de la raison, une certaine organisation politique, et en elle l’idée de la laïcité, qui est en réalité une idée européenne, parce qu’elle est une idée chrétienne – le mot même de laïcité vient de la théologie chrétienne.

Vouloir s’en prendre de manière équivalente à toutes les religions, ou vouloir revenir aux débats internes à l’esprit européen quand il s’agissait de limiter l’emprise de la religion sur le pouvoir temporel, c’est commettre une erreur majeure. Aujourd’hui, le sujet n’est plus la distinction entre le temporel et le spirituel dans un monde chrétien ; c’est la préservation du modèle hérité de la tradition judéo-chrétienne face à la montée de la culture musulmane, elle-même liée à l’immigration massive. Il peut y avoir une évolution de la loi pour améliorer notre réponse sécuritaire ou judiciaire à court terme ; mais le point central, c’est de savoir comment nous serons capables de transmettre de nouveau la France à tous ceux qui grandissent dans notre pays, et dont beaucoup ne se reconnaissent pas de cet héritage.

Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose sur le modèle de la convocation du Grand Sanhédrin par Napoléon en 1806 ?

L’État ne réformera pas l’islam. L’État n’organisera pas l’islam. Projeter cela, ce serait se méprendre sur la nature de cette religion, qui ne connaît pas une structuration semblable à celle de l’Église par exemple. Par ailleurs, il y aurait un abus de pouvoir dans l’idée que l’on va intervenir de l’extérieur dans le culte musulman : nous n’avons pas à dire ce qu’un musulman a le droit de croire ou de ne pas croire, ce qu’il doit penser ou ne pas penser. Sans compter que cet abus de pouvoir ne fonctionnera pas. Je l’ai vécu comme prof et comme élu local : la montée de la radicalité chez beaucoup de jeunes musulmans fait que les responsables qui s’accordent avec les institutions se trouvent de facto discrédités. Une immense majorité des croyants refuseront logiquement d’adhérer à des dogmes négociés avec l’État… Nous n’avons rien à gagner à entrer dans cette logique.

Lire aussi : Séparatisme et atomisation républicaine

Ce serait aussi décalé que, par exemple, de vouloir proscrire la kippa dans l’espace public, comme le propose depuis longtemps Marine Le Pen. Il y a depuis quinze ans une montée de la pression islamiste dont les Français de confession juive sont directement les victimes, et à la fin, quand il faut y répondre, on dit : qu’ils enlèvent leur kippa ! C’est absurde !

Alors que doit-on faire ?

La seule chose que doit faire la France, c’est de dire ce qu’elle est et ce qu’elle ne négociera jamais. À partir de là, à chacun de juger s’il veut vivre dans notre pays. Oui, la France est le pays de la liberté de conscience, donc en France on a le droit d’être musulman – c’est une grande chance parce que dans les pays musulmans, on n’a pas toujours le droit d’être chrétien… Cela implique que la France est un pays où la parole est libre, avec les excès que cela peut entraîner. En France, il peut vous arriver de croiser une caricature qui heurte votre foi – je le dis comme un catholique à qui il est arrivé de se sentir parfois blessé par une caricature –, mais c‘est comme ça, c’est la France. À ceux qui trouvent ça trop pénible, à ceux qui sont trop fragiles pour le supporter, je dis qu’il y a des tas de pays dans lesquels ils seront sûrs de ne jamais voir une caricature du prophète, et qu’ils peuvent parfaitement choisir d’y vivre. Je ne peux le leur reprocher : choisissez un autre pays, une autre manière de vivre, et restons bons amis ! Mais si vous voulez vivre en France, vous devez épouser ce modèle.

Vous pensez qu’une majorité de jeunes musulmans est prête à l’accepter ?

Dans notre histoire, beaucoup de musulmans sont morts pour la France ; il n’y a aucune raison pour qu’un citoyen musulman se sente étranger à la France. Je crois profondément que beaucoup de jeunes issus de l’immigration sont prêts à estimer un pays qui s’estimerait lui-même. C’est pour cela que le vrai sujet est politique, au sens le plus fort du terme – non pas seulement sécuritaire, ou institutionnel… Au fond, il renvoie notre pays à sa propre incapacité à s’assumer et à se transmettre. Quand on élit un président de la République qui nous a dit qu’il n’y avait pas de culture française, il est évident que ça ne peut pas marcher. Vous ne pouvez pas intégrer et vous ne pouvez pas assimiler si vous partez du principe que votre pays n’a rien à proposer, qu’il n’a pas une culture à recevoir et à rejoindre.

La singularité paradoxale de la France est d’avoir toujours cru qu’elle pouvait s’adresser à tous

L’islamisme des cités est d’ailleurs un adversaire idéologique d’une fragilité insigne. Il faut bien avoir conscience que la médiocrité et la superficialité de son discours ne se propagent qu’à proportion du vide que nous laissons derrière nous, quand nous refusons d’assumer ce que nous sommes et de le transmettre.

Intégration et assimilation ne sont pas la même chose. Souhaitez-vous intégrer ou assimiler ? Ce n’est pas la même chose. Vous souhaitez intégrer ou assimiler ?

J’assume parfaitement l’idée de l’assimilation, un projet d’une immense générosité et qui est particulièrement français, parce que la France a toujours eu une relation particulière avec l’universel. La singularité paradoxale de la France est d’avoir toujours cru qu’elle pouvait s’adresser à tous. Le projet de l’assimilation est très français en ce sens qu’il signifie que d’où que vous veniez, quelle que soit votre histoire personnelle, si vous habitez en France, et a fortiori si vous souhaitez partager la nationalité française, vous pouvez être pleinement participant de cette histoire qui se prolonge à travers nous tous. On a fait de l’assimilation une sorte de tabou : Emmanuel Macron a récemment expliqué, dans L’Express, qu’il fallait supprimer du Code civil la nécessité de « justifier de son assimilation à la communauté française » pour pouvoir être naturalisé.

En réalité, comme l’a récemment montré Raphaël Doan, l’assimilation est l’exigence la plus antiraciste qui soit. Elle consiste à dire : vous n’avez pas besoin d’avoir les gênes d’une ethnie particulière pour être assimilé à la communauté de destin qui s’appelle la France. Évidemment, aujourd’hui, réussir le défi de l’assimilation suppose un préalable : mettre fin, de manière urgente, aux flux migratoires massifs qui rendent impossible la reconstitution de l’unité de la nation. Mais je crois malgré tout que le projet de l’assimilation, que la France a réussi dans son passé, comme le montrent ces Français qui le sont devenus « non par le sang reçu mais par le sang versé », est plus nécessaire que jamais. On n’échappera pas à l’« archipellisation » de la France sans renouer avec ce projet.

Pour paraphraser de Gaulle, on peut assimiler des individus : pensez-vous que l’on puisse assimiler des peuples, et n’est-il pas déjà trop tard ? Et vous parlez de stopper les flux migratoires : est-ce qu’il faut simplement les stopper ou est-ce qu’il faut les inverser ?

Pour la première question, oui, on se demande s’il n’est pas déjà trop tard. Je l’assume sans difficulté. Cela étant dit, j’ai trente-cinq ans, je ne compte pas baisser les bras. Comme le dit Marc Aurèle : « Les batailles que je n’ai pas livrées, je me console trop facilement dans la certitude qu’elles étaient déjà perdues ». Je ne veux pas me résigner à la fracturation de la France dans une juxtaposition de communautés qui ne se connaissent plus de lien. Il me semble que la puissance de notre héritage peut encore susciter l’enthousiasme et l’adhésion. J’ai enseigné dans des zones urbaines sensibles où il y avait 90 % ou 95 % de jeunes issus de l’immigration.

Marion Maréchal : « Père » et « mère », ces mots devenus interdits

Je n’ai jamais eu un élève qui m’ait dit : « Je ne veux pas de votre philosophie ethnocentriste, occidentale et néocoloniale ». Ça, c’étaient mes formateurs à l’IUFM qui me le disaient ! Mes élèves, quand je leur parlais de Platon et d’Aristote, étaient capables de s’y reconnaître. Quand vous arrivez devant des jeunes gens en leur disant que vous avez quelque chose à leur offrir qui vaut la peine d’être reçu, vous retrouvez en eux la soif infinie d’apprendre, et de rejoindre quelque chose de plus grand que nous qui mérite d’être partagé. Je ne nie pas qu’il y ait une sorte de pari. Je ne suis pas optimiste de nature, mais je ne peux pas me résigner. Et je crois qu’il y a dans l’identité française quelque chose d’assez grand pour pouvoir surmonter la crise existentielle que nous traversons.

Pour réussir ce défi, et c’est votre deuxième question, commençons par mettre un terme aux flux migratoires qui continuent. Rappelons quand même que depuis quarante ans, on n’a jamais délivré autant de titres de séjour que depuis 2017. Je ne cesse de l’expliquer à bien des gens qui affirment qu’Emmanuel Macron mène une politique de droite. En 2019, c’est l’équivalent de la ville de Nantes qui s’est installé légalement en France, essentiellement d’ailleurs en provenance des pays du Maghreb et de la Turquie. Et je ne parle même pas de l’immigration illégale… C’est évidemment intenable.

Lorsque la région Île-de-France, durant le premier confinement, a mis en place un outil pour apprendre une langue étrangère en ligne, elle a eu la surprise de voir que la première langue demandée était le français, et de loin ! On ne peut pas continuer à accueillir quand on vit un tel échec de l’assimilation.

Votre famille politique, notamment sous le mandat de Nicolas Sarkozy, a accueilli elle aussi beaucoup de gens. Il y a même eu une explosion du nombre d’entrées. Il y a une prise de conscience au sein de LR ?

Je ne me suis pas engagé en politique parce que tout allait bien, et je ne me suis pas engagé à droite parce que la droite avait tout réussi. Je me suis engagé justement parce que je crois qu’il est nécessaire que cette prise de conscience puisse avoir lieu à l’intérieur de la droite. La grande fragilité de la droite aujourd’hui, sa fragilité politique et électorale, vient de la profonde déception de beaucoup d’électeurs qui lui reprochent de ne pas avoir tenu ses promesses.

Il y a une corrélation très claire entre le fait que la droite, lorsqu’elle était au pouvoir, n’a pas été à la hauteur des engagements qu’elle avait pris, et le discrédit qu’elle subit aujourd’hui

Pendant toute la campagne des élections européennes, j’ai entendu des gens me dire : « Ce que vous dites est très bien, mais on ne se fera pas avoir une nouvelle fois ». Il y a une corrélation très claire entre le fait que la droite, lorsqu’elle était au pouvoir, n’a pas été à la hauteur des engagements qu’elle avait pris, et le discrédit qu’elle subit aujourd’hui. Cela étant dit, on ne peut pas être complètement relativiste : en matière d’immigration par exemple, la politique menée n’a pas été la même sous la droite que sous la gauche ; et Emmanuel Macron va plus loin que la gauche, en termes d’entrées légales sur le territoire national.

Y a-t-il un consensus sur ce sujet au sein de LR ? On sait à peu près ce que pense chacune de ses personnalités, mais concernant la ligne du parti, c’est nettement plus flou…

Sur les questions migratoires, la ligne de notre famille politique est parfaitement claire. Nous l’avons exposée lors des élections européennes : nous pensons qu’il faut une stratégie globale, à la fois européenne et nationale. C’est ce que nous avons appelé la « double frontière ». Je suis allé sur l’ile de Lesbos, pour voir le gigantesque camp de migrants qui s’y trouve. Vu de ces îles, situées à quelques kilomètres seulement des côtes turques, il est évident que la Grèce ne pourra pas défendre toute seule ses frontières face à la pression migratoire. De plus, les gens qui entrent en Grèce ne veulent pas y rester. Ils veulent se rendre en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne : il est donc nécessaire et légitime que nous soyons aux côtés des pays de première entrée, en renforçant Frontex notamment, pour maîtriser ensemble les frontières extérieures de l’Europe.

Jusque-là, ça n’a pas été fait, c’est sur cette priorité que nous travaillons. Au Parlement européen, nous sommes engagés dans une bataille politique rude pour défendre une doctrine d’emploi assumée pour Frontex : une agence de garde-frontières n’est pas là pour accueillir les gens qui entrent illégalement, mais pour les refouler. Ce travail commun est indispensable : il est vain de prétendre que l’on maîtrisera nos frontières face à la pression migratoire si les pays européens n’y travaillent pas ensemble. Sur ce sujet, la position du RN, qui a sans cesse voté contre tout renforcement de Frontex, est purement idéologique et me semble irresponsable. Si demain la Grèce est envahie, ça ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur nous. Il faut donc agir ensemble, pour permettre que chaque pays garde la maîtrise de sa politique migratoire. C’est parce que nous tenons à garder pour chaque État sa souveraineté en la matière que nous parlons de « double frontière ».

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De l’Empire au Concordat …

Publié le 10 mars 2021
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U DANS LA PRESSE
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PUBLIÉ LE 10 MARS 2021

…Histoire de la communauté juive française, la plus ancienne identifiée sur le territoire 

De l’empire romain à nos jours, la communauté juive a apporté beaucoup à la France avec la diffusion de la littérature rabbinique, de la médecine et de la philosophie. Une communauté prospère, érudite, pacifique qui a marqué notre Histoire. Histoire des juifs de France (1/2)
 
Illustration : Les Juifs en France médiévale © Éditions du cerf

 

Sarah Brunel, retrace, dans cette première partie, l’Histoire de la communauté juive française de l’Antiquité jusqu’au début du XIXème siècle, avec Michael Barer,entrepreneur et consultant, fondateur de Comprendre le judaïsme et membre fondateur de l’association Les racines de demain et Ruth Ouazana, présidente de l’amitié judéo-chrétienne de Lyon, formatrice en management interculturel, secrétaire générale du forum internationale des scouts juifs.

UNE COMMUNAUTÉ MINORITAIRE MILLÉNAIRE

Les juifs sont présents très tôt sur le territoire, dés l’Empire romain. C’est la minorité la plus ancienne identifiée sur le sol français. Aprés la destruction du deuxième temple de Jérusalem en l’an 70, de nombreux juifs doivent s’exiler et partent notamment “tout autour de la méditérranée dans ce qu’on appelle la diaspora. Et la Judée à l’époque était déjà une province romaine […] et Hérode Antipas va exiler plusieurs juifs à Lugdunum […] et on va retrouver également des traces archéologiques qui sont trouvées non loin de Cavaillon” raconte Ruth Ouazana.

Différentes raisons permettent de penser que les nombreux objets retrouvés, comme des lampes à huile, une ménora ou encore une bague, sont d’origine juive car “on retrouve à chaque fois le chandelier à sept branches, qui est le symbole du chandelier qui éclairé le grand temple de Jérusalem et qui est le symbole des juifs” ajoute-t-elle.

Les juifs sont particulièrement présents dans le sud de la Gaulle à l’époque romaine, puis au Moyen-Âge en Provence et dans le Languedoc, jusqu’au XIIIème siècle “entre Bézier, Montpellier et Carcassonne […] où il y avait de grandes Yeshivotes, de grandes écoles talmudiques de l’époque” explique la présidente de l’amitié judéo-chrétienne à Lyon.

LES ROIS CAPÉTIENS : UNE PÉRIODE SOMBRE POUR LA COMMUNAUTÉ JUIVE

Avec un développement de la communauté et un rayonnement des savoirs importants jusqu’au Moyen-âge, le XIIIème siècle va être plus difficile à vivre pour les juifs de France avec l’arrivée des rois capétiens et de leurs politiques anti-juifs. À travers l’Europe “des expulsions vont se faire au fur et à mesure des royaumes, notamment  à partir des croisades, et qui vont amener la population juive d’Europe à être en perpétuel mouvement, en perpétuel lien avec tous les royaumes, avec les communautés juives qui s’essaiment un petit peu dans toute l’Europe, ce qu’on appellera les ashkénazes” explique Michael Barer.

Des légendes urbaines vont naître et accuser la communauté juive de tous les maux. Certaines persécutions vont, par exemple, être liées à des maladies “qui vont être attribuées à une population juive, par exemple la peste noire au quatorzième siècle et les juifs sont massacrés en masse parce qu’ils sont mis comme responsables face à ces choses-là” observe Michael Barer.

L’ÈRE MODERNE : LE TEMPS DE L’ÉMANCIPATION

À la fin du XVIIème, l’Europe est en mouvement et les choses avancent pour la communauté juive. Le temps de l’émancipation est arrivé. À cette époque, le philosophe Moïse Mandelssohn du mouvement des Lumières, va être moteur dans la sédentarisation de la communauté juive et son intégration dans la société.

La déclaration des droits de l’Homme et du citoyen est un premier pas “qui permettait d’avoir une première égalité pour les communautés juives qui étaient minoritaires à l’époque” explique Ruth Ouazana. En 1791, 40 000 juifs par un acte de la constitution deviennent citoyens. Par le suite, le Concordat en 1802 confirmera la liberté des cultes protestants et juifs en France.

 

 

 
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« Je combattrai les islamistes par les idées »

Publié le 9 mars 2021
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Yadh Ben Achour, éminent juriste tunisien, explique comment il a réussi à inscrire la « liberté de conscience » dans la Constitution du pays.

Ancien president de la Haute Instance pour la reforme politique et la transition democratique, Yadh Ben Achour est aujourd'hui membre du comite des droits de l'homme des Nations unies.
Ancien président de la Haute Instance pour la réforme politique et la transition démocratique, Yadh Ben Achour est aujourd’hui membre du comité des droits de l’homme des Nations unies.© FETHI BELAID / AFP
Propos recueillis par Armin Arefi

La première Constitution tunisienne post-révolution, adoptée en 2014, lui doit beaucoup. Notamment son article 6, qui inscrit pour la première fois dans un pays arabe la « liberté de conscience » dans les textes de loi, bien que ceux-ci confèrent également à l’État la mission de « protéger le sacré ». Sept ans après cette avancée historique, Yadh Ben Achour*, éminent juriste tunisien et figure clé du printemps du jasmin, mesure encore les progrès qu’il reste à parcourir à son pays pour accéder à une liberté pleine et entière.

Le 14 juillet dernier, Emna Charki, militante tunisienne athée de 27 ans, a été condamnée à six mois de prison ferme pour atteinte à la religion et incitation à la haine. Son crime : avoir partagé sur Facebook un texte parodique sur le coronavirus appelant à se laver les mains et à respecter la distanciation sociale, en reprenant la forme des sourates du Coran. Dans une interview au Point, l’ancien président de la Haute Instance pour la réforme politique et la transition démocratique, aujourd’hui membre du comité des droits de l’homme des Nations unies, explique comment il a bataillé, notamment face au parti islamiste Ennahdha, majoritaire au pouvoir, pour faire avancer les droits des Tunisiens. Et quels obstacles se dressent encore devant lui, notamment en l’absence de Cour constitutionnelle  ! Il vient de publier L’Islam et la Démocratie : une révolution intérieure (éditions Gallimard).

En Tunisie, cette jeunesse qui se détourne d’Allah

Comment avez-vous réussi à introduire la liberté de conscience dans la Constitution tunisienne ?

Yadh Ben Achour : En 2013, la liberté de conscience n’existait pas dans le projet de Constitution. J’ai donc mené une bataille pour que celle-ci y soit inscrite dans son article 6. Lors d’une conférence organisée à la bibliothèque nationale, j’ai expliqué qu’il ne servait à rien de reconnaître la liberté de religion tant qu’on n’aurait pas de liberté de conscience. Je vous rappelle que, dans l’histoire, l’islam n’a jamais eu de problème avec la liberté religieuse. Les minorités religieuses sont bien représentées dans le cadre de l’État confessionnel, avec une majorité de musulmans qui reconnaissaient les juifs et les chrétiens. Ce n’est pas le cas de la notion de liberté de conscience, qui est beaucoup plus profonde en ce sens qu’elle permet à tout musulman de quitter sa religion.

Quelle était la position du parti islamiste d’Ennahdha, majoritaire au pouvoir, à ce sujet ?

Ennahdha, qui représentait une dizaine de tendances et de sous-tendances [au sein de l’Assemblée nationale constituante, NDLR], ne l’entendait pas de cette oreille. Il ne voulait pas de cette notion de liberté de conscience dans la Constitution car il estimait que celle-ci était contraire à l’islam, la religion de l’État. Les islamistes expliquaient également que la liberté de conscience allait à l’encontre de l’identité des Tunisiens. Pour eux, l’islam est plus qu’une religion, c’est l’identité du pays, et adopter une autre religion était considéré comme une haute trahison. Ainsi, Ennahdha insistait au contraire sur la nécessité pour l’État d’être protecteur de cette religion.

Vous avez pourtant réussi à intégrer la notion de liberté de conscience dans la Constitution tunisienne

Cela a été un véritable combat, qui a été très pénible, mais nous y sommes arrivés, alors que l’Assemblée constituante était dominée par un parti islamiste. Maintenant, l’article 6 est aujourd’hui un véritable pot-pourri du droit constitutionnel tunisien, car il dit tout et son contraire. D’un côté, l’État est protecteur de la religion, qui est sacrée ; de l’autre, il est également mentionné que l’on doit garantir la liberté de conscience et que les accusations d’apostasie doivent être condamnées. Or cette dernière notion figure encore dans la conscience des Tunisiens. Une bonne frange de la population n’accepte pas que l’on puisse quitter la religion, car celle-ci est considérée comme faisant partie intégrante de l’identité tunisienne.

La majorité de la population tunisienne serait-elle donc hostile à la liberté de conscience ?

La Tunisie est divisée. Il n’y a pas de prédominance d’une société vraiment démocratique et libérale dans le pays. Discutez avec le premier venu dans un café et vous comprendrez qu’une bonne partie des citoyens est d’accord avec le fait que l’État doit avant tout être protecteur de la religion et du sacré.

Nous connaissons des avancées considérables depuis la révolution, comme la liberté d’expression, de religion, et même l’athéisme.

Il existe pourtant un nombre grandissant d’irréligieux dans le pays, comme en témoigne le sort tragique d’Emna Charki

Il existe en effet en Tunisie une trentaine d’associations qui ont pris fait et cause pour Emna Charki. Et son cas n’est pas isolé. Deux autres blogueurs ont été condamnés pour satire du Coran depuis la révolution. Maintenant, ces organisations n’ont malheureusement pas le vent en poupe et ne possèdent pas le monopole de l’opinion. La plupart des Tunisiens pensent que l’État doit être protecteur de la religion et du sacré. Pour eux, l’islam est avant tout un bouclier contre la désintégration de l’identité tunisienne.

La Tunisie est tout de même le seul pays du monde arabe à garantir cette liberté de conscience

La Tunisie est en effet le seul pays musulman qui reconnaît la liberté de conscience dans sa formulation arabe. C’est très important car, si vous lisez la Constitution algérienne, par exemple, celle-ci est censée garantir la liberté de conscience uniquement dans sa traduction française. Dans sa version arabe, on ne parle plus que de liberté de croyance. Il s’agit donc d’un excès de langage. Voilà pourquoi nous avons beaucoup insisté pour que ce mot existe en arabe dans la Constitution tunisienne.

En Tunisie, un défenseur acharné de Samuel Paty en prison

Dix ans après la révolution, où en est la Tunisie en matière de libertés ?

Nous connaissons des avancées considérables depuis la révolution, comme la liberté d’expression, de religion, et même l’athéisme. Vous pouvez aujourd’hui aller à la télévision et dire que vous ne croyez pas en Dieu et ne pas être poursuivi. La Tunisie est un pays dans lequel vous pouvez librement exprimer une opinion en prenant des positions philosophiques. L’État autorise même les minorités sexuelles à s’organiser en association. Mais le pays connaît également des relents régressifs comme la condamnation d’Emna Charki et d’autres blogueurs pour atteinte au sacré.

Comment expliquez-vous la condamnation d’Emna Charki ?

L’interprétation de la Constitution qui va dans le sens de l’extrémisme religieux. L’attitude des autorités judiciaires tunisiennes dans le cas d’Emna Charki est contraire à l’article 18 sur la liberté de penser, de conscience et de religion, et l’article 19 sur la liberté d’opinion. Cette condamnation est, à mon sens, un scandale judiciaire car elle se base sur une mauvaise interprétation d’une disposition élaborée par nous-mêmes dans la réforme de la Constitution : le décret-loi n° 115 sur la liberté de la presse. À l’époque, le président de la Haute Instance a utilisé les articles 52 et 53 afin de sanctionner l’incitation à la haine contre les genres, les religions et les populations. Cette disposition est aujourd’hui mise à profit dans le but de condamner cette jeune femme pour avoir parodié le Coran. Pourtant, Emna Charki n’a rien inventé en la matière. Cette pratique est un genre déjà usité dans l’histoire de la civilisation islamique. Elle a notamment été utilisée par Abu al-Alaa al-Maari, un très grand poète athée dont les écrits s’inscrivaient dans le cadre de la liberté religieuse.

Estimez-vous que la justice tunisienne est orientée ?

L’autorité judiciaire en Tunisie est traversée par des courants contradictoires, de même que la Constitution tunisienne et les lois en vigueur dans le pays. Les juges qui ont poursuivi Emna Charki sont conservateurs, tout comme l’est le président de la République actuel, Kaïs Saïed. Malheureusement, ses positions sont d’un conservatisme et d’une rigidité étonnants. Il les a énoncés en août dernier, dans un discours d’une solennité hallucinante, pour dire que les inégalités entre les hommes et les femmes sont clairement inscrites dans un verset du Coran qui ne peut être interprété autrement. La légalité est donc ici renvoyée aux calendes grecques.

Le système éducatif tunisien se caractérise malheureusement par une islamisation de la formation des enseignants.

Comment expliquer ces régressions dans une Tunisie qui a pourtant été pionnière dans le monde arabe avec l’instauration du Code du statut personnel offrant aux femmes des droits sans précédent ?

En effet, Habib Bourguiba, même s’il n’était pas un démocrate, a initié avec son Code du statut personnel, très avancé dans le monde musulman pour l’époque, un formidable mouvement de révolution des mentalités qui s’est poursuivi jusqu’à l’arrivée au pouvoir des islamistes. Il se heurte aujourd’hui à des régressions avec des prises de position conservatrices des autorités judiciaires et du président de la République, qui est, selon moi, un islamiste masqué. Certes, les mentalités ont changé sous Bourguiba et Ben Ali, mais elles ont toujours du mal à se traduire au niveau des croyances populaires. Nous assistons en ce moment à un retour en arrière, mais cela est, à mon avis, normal. Toute révolution connaît des mouvements de régression. Il n’y a jamais d’évolution linéaire, mais le mouvement continue. L’essentiel est de sauvegarder la liberté d’expression.

L’éducation joue-t-elle un rôle particulier dans le reflux que vous décrivez ?

Tout dépend en effet des grandes réformes éducatives. Habib Bourguiba a instauré l’école gratuite et émancipatrice, avec le recrutement de nombreux instituteurs. Malheureusement, après sa disparition, nous avons assisté à une reprise en main de l’éducation par les éléments les plus conservateurs du pays. Aujourd’hui, le système éducatif tunisien se caractérise malheureusement par une islamisation de la formation des enseignants, donc des matières. Nous assistons à une régression terrible dans la formation idéologique et religieuse des instituteurs et donc à un formatage du cerveau de nos jeunes.

Quelle est, selon vous, la manière de lutter contre les islamistes au pouvoir et leurs idées ?

Je possède des désaccords fondamentaux avec ces gens, mais je ne ferai jamais en sorte qu’ils soient exclus ou torturés comme sous Ben Ali. Les islamistes sont des éléments appartenant à notre société. Si celle-ci est basée sur l’inclusion, au nom de quoi ces gens-là devraient-ils être exclus ? Dans une Assemblée constituante dominée par Ennahdha, nous avons tout de même réussi à adopter, en 2014, une Constitution avec des principes démocratiques. Je combattrai leurs idées par la parole, les idées et la culture, mais jamais je ne les combattrai par l’exclusion. Car, quand on exclut, on provoque la guerre civile.

*Yadh Ben Achour vient de publier L’Islam et la Démocratie : une révolution intérieure (éditions Gallimard).

 

 L’Islam et la Démocratie : une révolution intérieure (éditions Gallimard).© Éditions Gallimard
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