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Éric Zemmour

 «Nietzsche über alles»

Un intellectuel à la curiosité infatigable nous propose une analyse honnête de Nietzsche et de toutes ses récupérations politiques. Une manière intelligente de revisiter l’histoire du siècle dernier.

Éric Zemmour. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

Les grands noms de la philosophie allemande scandent et résument l’histoire de l’Europe moderne: Kant pour les Lumières du XVIIIe siècle ; Hegel, pour les États-nations du XIXe siècle ; et Nietzsche pour les totalitarismes du XXe. Celui-ci a été en effet celui de la «lutte pour la puissance, en vue de la domination du monde». Faire l’histoire du nietzschéisme, c’est donc faire l’histoire du XXe siècle. C’est à partir de ce présupposé simple, mais difficilement contestable, que Pierre-André Taguieff a élaboré son dernier ouvrage.

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On connaît le politologue pour ses analyses fines des mouvements à l’extrême gauche et ses fameuses formules sur la «nouvelle judéophobie» ou «l’islamo-gauchisme» qui ont tant exaspéré les personnes visées. On le connaît aussi pour son érudition himalayenne, ses notes de bas de page interminables qui noient le lecteur tout en donnant une assise «scientifique» à ses thèses. Cette fois, Taguieff nous épargne: «Pour alléger le texte et aller à l’essentiel, je me suis résolu à supprimer les très nombreuses notes de la première version de cet ouvrage. J’ai ainsi pris le parti de la lisibilité et décidé de ne pas sacrifier à l’érudition.» Pas de notes de bas de pages, certes, et le lecteur soulagé (honte à lui) lui en sait gré ; mais notre érudit ne sacrifie pas tout: d’innombrables citations parsèment le livre, qui enchantent mais aussi irritent, passionnent mais aussi encombrent.

D’habitude, les livres sur Nietzsche sont à charge ou à décharge: venimeux ou élogieux, en tout cas toujours partiaux. Taguieff s’essaye à l’impartialité. «Lire et comprendre Nietzsche par-delà les raisons de le célébrer et de le rejeter.» Et surtout, plus difficile encore: à la non-récupération politique.

La relation de Nietzsche à la révolution allemande nazie est comparable à la relation de Rousseau à la Révolution française

Leo Strauss

Son livre est même le récit de toutes les récupérations politiques de la pensée du grand Allemand. Il commence bien sûr par la plus célèbre, la récupération inaugurale, la mère de toutes les manipulations: celle opérée par sa sœur, après sa mort, dans un recueil de formules certes authentiques du frère génial, mais orientées toutes dans le même sens: une sorte de vrai-faux Nietzsche.

Cela donne le fameux Volonté de puissance, texte commenté par les plus grands, de Heidegger à Jaspers, lu (ou parcouru?) par Hitler dans sa prison après le putsch raté de Munich en 1923, et qui devient le bréviaire idéologique du nazisme en marche. Comme dit Leo Strauss: «La relation de Nietzsche à la révolution allemande nazie est comparable à la relation de Rousseau à la Révolution française.»

L’accueil en France est aussi complexe. La prose légère et acerbe de Nietzsche, loin de tout système «germanique», ravit les Français qui y voient un poète. On a du mal à orthographier son nom (Zola écrit «Nitch»!) comme à saisir son ambivalence. Dans un premier temps, ce sont les penseurs de droite qui l’adoptent, mais qui utilisent paradoxalement le grand Allemand pour s’émanciper du nationalisme germanophobe de Charles Maurras et se rapprocher du fascisme, voire du nazisme: «Le Nietzsche contre Marx va de pair avec le Nietzsche contre Maurras.» Rebatet en fait son idole, et Drieu La Rochelle y voit le père de «Mussolini, Hitler, Staline». Pas mal vu.

Pourtant, les «collabos» français ne sont pas allés voir d’assez près. Ils se sont arrêtés au culte du «surhomme», aux prêches contre «l’égalitarisme» et la Révolution française, «dernière révolution des esclaves» ; mais ils n’ont pas vu que le Nietzsche de la fin s’était pris d’horreur pour l’antisémitisme qu’il avait découvert dans les milieux proches du compositeur Richard Wagner.

Après 1945, le nietzschéisme change de bord. Comme le note avec amusement Taguieff, on assiste à la «dénazification de Nietzsche après guerre, pour fabriquer un Nietzsche académiquement acceptable, destiné à être étudié dans l’enseignement supérieur».

Dans les années 1960, Nietzsche revient même en majesté, par la gauche. Foucault l’intègre dans les «maîtres du soupçon»: Nietzsche, Freud, Marx. La vogue de «déconstruction» qui se répand dans les campus américains fait sienne sa fameuse phrase: «Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations.» Cette phrase pourrait être le slogan phare de notre époque. Pourtant, comme le dit avec drôlerie Luc Ferry«Nietzschéen de gauche, c’est comme hitlérien cool ou stalinien pluraliste, ça n’a pas de sens.» Notre Allemand était plutôt «à la limite anarchiste de droite…»

Nietzsche ne se souciait pas de la “libération de l’humanité”, il aspirait à se libérer du genre humain. Il n’est pas seulement étranger à l’humanisme, il est résolument antihumaniste

Nietzsche est antichrétien et antiprogressiste et aurait détesté le discours humanitariste des fils de Mai 68. «Nietzsche ne se souciait pas de la “libération de l’humanité”, il aspirait à se libérer du genre humain. Il n’est pas seulement étranger à l’humanisme, il est résolument antihumaniste.» Pas étonnant qu’il soit tombé dans l’escarcelle de la nouvelle droite, d’Alain de Benoist, dans les années 1970.

Alors, finalement, qui est Nietzsche? Avec beaucoup d’honnêteté, Taguieff nous explique que «si sa pensée n’est pas étrangère à la question politique, elle est politiquement inclassable (…) Deux écueils sont à éviter: la criminalisation rétrospective (nazisme, fascisme, racisme, antisémitisme, etc.) et la vénération aveugle.»

Il faut donc le lire avant tout. Sa lecture est facile même si ambiguë. Il nous avait prévenus: «Un penseur profond craint davantage d’être compris que d’être incompris.» Sans doute peut-il encore nous parler car, comme nous le rappelle Taguieff, sa «préoccupation la plus intime a toujours été la décadence». En ce début de XXIe siècle, la décadence de la France et de l’Europe, voire de l’Occident, est une question qui nous hante. Alors, Nietzsche, penseur du XXIe siècle également? Taguieff le croit. Pourtant, la concurrence est rude. Deux Américains ont déjà préempté, dès après la chute du mur de Berlin qui sonnait le glas du XXe siècle, le titre de philosophes du siècle: Fukuyama et Huntington: fin de l’histoire et avènement de la démocratie libérale comme paradigme unique nous affirmait celui-là ; guerre des civilisations, prophétisait celui-ci. On sait d’ores et déjà que le XXIe siècle sera huntingtonien.

                  Éditions du Cerf

Les Nietzschéens et leurs ennemis, de Pierre-André Taguieff, Cerf, 386 pages, 24 €.

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