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La France et l’Islam…

Un débat passionné de Napoléon à Macron

Le projet de loi « confortant le respect des principes de la République » arrive ce lundi à l’Assemblée nationale. Destiné à lutter contre l’islamisme, il s’inscrit dans la longue histoire des relations entre le pouvoir et le culte musulman…
C’était le 1er juin 1979, à la télévision. Jacques Berque était l’invité de Bernard Pivot sur le plateau d’«Apostrophes». Le célèbre sociologue évoquait ses souvenirs sur la terre qui l’avait vu naître en 1910. Une Algérie, disait-il, où «latinité et arabisme, au fond, allaient l’un vers l’autre». Fils d’un fonctionnaire français en poste dans la région d’Oran, il nourrissait l’espoir qu’un «état final de synthèse» se produirait un jour. Il avait, comme beaucoup d’orientalistes de l’époque, une vision idéalisée du dialogue des civilisations. Sans nier les réalités. Quatre mois auparavant, le 1er février 1979, arrivait au pouvoir à Téhéran un certain Rouhollah Khomeyni, porteur d’un islam radical qui allait dépasser la Perse pour se répandre comme une traînée de poudre dans tout le monde arabo-musulman, chiite et sunnite, avant de défier l’Occident, à l’ouest d’Allah. Jacques Berque avait senti la menace et condamné, dans cette même émission, les idées «archaïques» de l’ayatollah iranien, quand nombre d’intellectuels chantaient ses louanges à Paris. La suite lui donnera raison. L’«islam de progrès» qu’il appelait de ses vœux reste encore une théorie.

Quarante ans plus tard, la France vit au rythme des attentats. Mais, derrière la manifestation spectaculaire du terrorisme, progresse un «islamisme d’atmosphère», selon la formule de l’islamologue Gilles Kepel, qui voudrait conquérir une majorité de musulmans qui se tiennent très loin de cette ambiance radicale. Cet islamisme s’immisce dans tous les replis de la société, sur la voie publique et dans les banlieues, à l’école et dans les entreprises, dans les univers sportif, politique, médiatique… Un sondage Ifop, en 2020, rapportait que 57 % des jeunes musulmans considéraient la charia comme plus importante que la loi de la République: une augmentation de 10 points par rapport à l’enquête de 2016.

La France est-elle vouée à la confrontation? Depuis longtemps, des gouvernements tentent de trouver des solutions, souvent naïves et maladroites. Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Sarkozy, Manuel Valls s’y sont cassé les dents. Aujourd’hui, Gérald Darmanin s’y emploie. À sa façon. Mais sur quels fondements? Brandir les valeurs de la laïcité est un discours cent fois répété. Organiser l’islam en France, lui imposer une conformité républicaine, est l’objectif du ministre de l’Intérieur d’Emmanuel Macron. À l’heure de l’imam «Google», des prédicateurs autoproclamés sur internet, de la mondialisation de l’activisme djihadiste, n’est-ce pas mission impossible? Beaucoup le pensent, d’autant que notre pays a une histoire singulière et ancienne avec cette religion. Un passé que ses ennemis de l’intérieur ou venus d’ailleurs savent instrumentaliser pour mieux le lui reprocher, ou le haïr. Ils en omettent volontairement le contexte, sans rapport avec l’actualité d’aujourd’hui.

Fonder un royaume arabe

Sans remonter aux batailles de Poitiers (732) et de Roncevaux (778), à Roland et aux Sarrasins, aux croisades, moins loin de nous, un homme s’est frotté à l’Orient compliqué, croyant qu’il pourrait le dompter. Avec des idées simples, Bonaparte conduit l’expédition d’Égypte en 1798. Il veut couper la route des Indes aux Anglais et s’attaquer à l’Empire ottoman. Enfant des Lumières, le jeune général est néanmoins fasciné par Mahomet, qui avait su, en quelques années, conquérir une partie de cette région du monde. Il débarque à Alexandrie et demande à ses hommes d’être bienveillants à l’endroit des musulmans.«On dira que je viens détruire votre religion, ne les croyez pas,prévient-il.Je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et je respecte Dieu, son prophète et le Coran.» L’expédition, jusqu’au Caire et après, ne se fait pas sans heurts: plusieurs milliers d’Égyptiens sont passés par le fil de l’épée. Mais Bonaparte parvient à réunir des notables locaux, à organiser des fêtes où il apparaît vêtu à l’orientale, à promettre mille choses. On l’appelle al-Sultan el-Kébir ou Ali Bonaparte. Une rumeur, colportée encore de nos jours, prétend qu’il s’est converti à l’islam. Il n’en est rien, bien sûr, mais il se comporte comme un souverain absolu des lieux. Avant de partir sous d’autres cieux en août 1799. Que reste-t-il de cette aventure? «L’Institut d’Égypte, qu’il fonde avec les nombreux savants français qui l’accompagnent, Gaspard Monge, Vivant Denon, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire… Mais aussi le Divan des oulémas, une institution musulmane qui réunissait des religieux, dépendante de la Première République française. Ces deux mots, “divan” et “ouléma”, d’origine arabe, ont fait depuis leur entrée dans la langue de Molière», rappelle l’écrivain égyptien Ahmed Youssef, auteur de Bonaparte et Mahomet (Éditions du Rocher).

« On dira que je viens détruire votre religion, ne les croyez pas. Je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et je respecte Dieu, son prophète et le Coran ». Napoléon Bonaparte, à Alexandrie en 1798

Avait-il l’ambition de régenter l’islam, de le placer sous domination française? «Bonaparte n’avait pas cette intention, c’était un pragmatique, il s’est toujours servi des religions à des fins politiques, souligne Dimitri Casali, qui a écrit Napoléon sur le divan (Flammarion). Son but était de se mettre la population dans la poche pour contrer provisoirement les ennemis anglais et ottoman. Rien de comparable avec ce qu’il a fait, devenu Napoléon, en organisant le Grand Sanhédrin par lequel il a soumis les juifs de France aux lois de l’Empire, en 1806.» D’autres interprétations sont moins affirmatives.

Des décennies plus tard, un autre empereur français vient poser le pied en terre d’islam avec de grandes ambitions. L’Algérie est officiellement annexée depuis 1834, mais Louis-Philippe ne savait que faire de cette conquête africaine. Napoléon III veut mettre fin au désordre sur place. À Paris, les musulmans de là-bas ont rarement bonne presse. «Ils n’ont rien de commun avec les Européens dans la manière de penser et de sentir», déclare Ernest Renan, dans une leçon inaugurale au Collège de France. Qu’à cela ne tienne, l’empereur a étudié de près l’expédition de son oncle en Égypte. Il ouvre un carré musulman au cimetière du Père-Lachaise en 1856. Et embarque pour l’Algérie en 1860, puis en 1865. Le second séjour dure cinq semaines, le plus long qu’un chef d’État français ait jamais fait en temps de paix. Napoléon III est influencé dans sa réflexion par la doctrine scientiste des saint-simoniens et par Ismaÿl Urbain, un fonctionnaire d’origine guyanaise, converti à l’islam. Il a donc un rêve: fonder un royaume arabe! Il devient l’ami d’Abd el-Kader, l’ancien ennemi des Français. Il met en œuvre une politique pour protéger les indigènes des spoliations foncières, développer leur instruction, former des cadres. Mais les musulmans restent sujets, avec leur religion et leur statut personnel. Peut-il aller plus loin, le veut-il? «Le royaume arabe demeure un slogan, c’était une velléité, affirme Roland Laffitte, auteur avec son épouse de L’Orient d’Ismaÿl Urbain, d’Égypte en Algérie (Éditions Geuthner). Napoléon III a capitulé dans son entreprise devant Mac Mahon et les militaires.» À Paris, le projet enflamme les débats. Et son promoteur finit par s’effondrer avec son utopie.

Le regroupement familial a bouleversé la donne

Après la défaite de Sedan et le départ de l’empereur, l’idée d’accorder les mêmes droits aux Algériens qu’aux citoyens français ne passe pas dans les rangs de la IIIe République. Ils s’imposeraient par leur nombre, estimé à 3 millions d’individus. Envoyé en reportage en 1881 par le quotidien Le Gaulois, Guy de Maupassant porte un jugement sévère sur leur comportement au moment du ramadan. Le décret Crémieux de 1870, qui donne la citoyenneté française aux 30 000 juifs d’Algérie, sous réserve du renoncement à plusieurs articles de la loi mosaïque (la Torah), déclenche la colère des musulmans. Mais ces derniers sont-ils prêts à abandonner la loi coranique pour obtenir la même ouverture? Ils s’y refusent dans leur immense majorité, tenant cela pour un crime d’apostasie. L’époque est à l’assimilation ou rien. Puis vient la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Elle est adoptée, non sans mal, face aux foudres des catholiques. Mais, comme l’écrit l’historien Pierre Vermeren dans La France en terre d’islam (Tallandier), «la laïcité est-elle un article d’exportation ?» La loi ne sera pas appliquée en Algérie. Ni partout où la France est présente ou s’installera, sous une forme ou une autre, du Sénégal au Liban, du Maroc à la Syrie.

En métropole, l’islam ne s’implante qu’au tournant du XXe siècle. Quelque 500.000 soldats nord-africains et subsahariens des colonies viennent combattre dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Pour honorer leur engagement héroïque, l’hôpital franco-musulman Avicenne, à Bobigny, est construit ; la grande mosquée de Paris est inaugurée en 1926. L’édifice est comparé à un «cabaret oriental» par Messali Hadj, figure des débuts de l’indépendantisme algérien. Léon Blum le fait arrêter en 1937. Après la Seconde Guerre mondiale, où tombent plus de 150 000 musulmans, les revendications prennent une autre tournure. Nationalistes mâtinées de socialisme, elles débouchent sur les indépendances. L’Algérie l’obtient en 1962 après des années de guerre. Trois ans avant, le général de Gaulle confie en privé à Alain Peyrefitte: «Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et les Berbères d’Algérie étaient considérés comme français, comment les empêcherez-vous de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées.» Et, dans ses Mémoires d’espoir, il écrit: «L’intégration n’était pour moi qu’une formule astucieuse et vide». Selon lui, seul Napoléon III avait compris que le statu quo était intenable…

Aujourd’hui, l’histoire ne s’écrit plus au-delà de la Méditerranée, mais ici, où la population musulmane, de nationalité française pour une large part, représente 10 % de la population ; demain, probablement beaucoup plus, comme le prévoyait de Gaulle. L’ancien roi du Maroc, Hassan II, portait un regard très négatif sur cette immigration. Le regroupement familial de 1974 a bouleversé la donne. On n’est plus de passage pour gagner sa vie, on s’enracine. Depuis les années 1980, à cause de la complaisance ou de la négligence des gouvernements successifs, les revendications identitaires s’amplifient. L’affirmation religieuse sert d’étendard à une certaine jeunesse, jusqu’à prendre un caractère idéologique. L’affaire du port du voile dans un collège de Creil, en 1989, a été un détonateur. Un islam offensif, politique, s’est réveillé. Il s’exprime en tous lieux, souvent loin des mosquées et de toutes structures établies. Il n’a rien de commun avec l’islam patriarcal de naguère. La «synthèse finale» entre latinité et arabisme de Jacques Berque est-elle condamnée à rester un songe? Les notions d’assimilation ou d’intégration paraissent débordées. «L’histoire ne nous dira sans doute pas ce qu’il faut faire, mais elle nous aidera peut-être à le trouver», disait Fustel de Coulanges. Emmanuel Macron a l’avenir du roman national entre ses mains.