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L’œuvre française en Algérie:

 Un bilan nuancé, loin des caricatures

La France a-t-elle rapporté ou coûté à l’Algérie? Les musulmans d’Algérie étaient-ils français? En neuf questions, Le Figaro Histoire revient sur 130 ans de colonisation. 

Dans le jardin d’Essai, à Alger, au milieu des années 1930 (collection particulière). Situé dans le quartier du Hamma à l’est d’Alger, le jardin a été créé en 1832. © Interfoto / LA COLLECTION Le Figaro

● Est-ce la conquête française qui a éliminé la piraterie algérienne?

En 1516, Barberousse, un corsaire turc, prend le contrôle d’Alger et se reconnaît vassal du sultan. La ville devient la capitale d’une régence dont le lien de subordination avec l’Empire ottoman, toutefois, restera lâche. Mais la richesse de cette principauté proviendra de la guerre de course. Pendant trois siècles, les Barbaresques d’Alger seront un danger pour les Européens. En 1541, Charles Quint échoue à prendre la ville. François Ier, allié au sultan contre la maison d’Autriche, obtient au contraire la concession de comptoirs de commerce sur la côte.

Au XVIIe siècle, apogée de la course barbaresque, Alger, où sont détenus jusqu’à 30.000 captifs européens, se situe au cœur d’un trafic d’esclaves chrétiens, hommes, femmes et enfants que des ordres religieux comme les Trinitaires et les Mercédaires se vouent à racheter. En 1682, 1683 et 1688, les escadres de Louis XIV attaquent la ville mais sont repoussées. En 1689, la France signe une paix de cent ans avec la Régence, trêve qui n’est pas toujours observée par les corsaires mais qui est renouvelée pendant un siècle. Pendant la Révolution, puis lors des guerres napoléoniennes, le dey d’Alger profite du conflit entre Européens pour relancer la course.

Combat naval entre des navires anglais et des bateaux de pirates de Barbarie, au large des côtes africaines, dans la mer Méditerranée, par Willem van de Velde, 1678 (Londres, National Maritime Museum).www.bridgemanimages.com/© National Maritime Museum, Greenwich / Bridgeman Images

De 1801 à 1805, de nouveau en 1815, la jeune nation américaine mène deux guerres barbaresques afin de défendre la liberté de ses navires dans le bassin méditerranéen. Napoléon envisage de prendre Alger, non seulement pour éliminer les corsaires mais pour éviter l’hégémonie de l’Angleterre en Méditerranée. En 1815, le congrès de Vienne a condamné la course et l’esclavage des chrétiens en Méditerranée, puis tenté d’en imposer l’interdiction aux États barbaresques par des expéditions navales qui seront conduites en 1816 et en 1819. En 1816, une escadre anglo-hollandaise délivre 1200 captifs chrétiens destinés à être négociés comme esclaves. La France, comme les autres États européens, est lasse de racheter les prises des corsaires d’Alger, et ne veut plus s’acquitter d’un droit de navigation et de commerce sur les côtes algériennes.

À cette époque, toutefois, la course algérienne est en déclin, notamment parce que le grand corsaire Raïs Hamidou a été tué par les Américains en 1815. À la veille de 1830, la Régence détient moins de 400 esclaves chrétiens. La prise d’Alger par les Français, par conséquent, ne résulte pas essentiellement de la volonté de mettre fin à la piraterie algérienne, puisque celle-ci, à ce moment, ne constitue plus un péril majeur. Mais elle en empêchera la reviviscence.

● Qui a créé l’Algérie?

Au début du XIXe siècle, la régence d’Alger, appartenant à l’Empire ottoman, est dirigée par un dey dont le pouvoir ne s’applique qu’à une mince bande côtière. La ville d’Alger, le Sahel algérois et la Mitidja dépendent de son autorité, mais les beyliks du Titteri (chef-lieu, Médéa), d’Oran et de Constantine, dont les beys sont en principe ses vassaux, ne prennent pas leurs ordres auprès de lui. Les plateaux du Tell, les montagnes de Kabylie et le massif des Aurès, où vivent des tribus divisées et parfois ennemies, échappent à l’autorité du dey. Le territoire de la future Algérie, avant l’arrivée des Français, n’est donc ni uni ni uniforme.

Alger tombe le 5 juillet 1830. Mais s’étend devant les Français un territoire qui leur est inconnu, et dont il n’existe pas de cartes ni même de tracé sommaire, hors quelques traités de géographie antiques, si bien que nul ne saurait dire où se situent les frontières du pays et de ses voisins, le Maroc et la Tunisie, pour ne pas parler du mystérieux Sahara. En août 1830, Bourmont pousse ses troupes jusqu’à Blida, puis fait occuper Bône et Oran. Son successeur, le général Clauzel, occupe Bougie et Mostaganem. Dès 1832 se déroulent, aux alentours d’Oran, les premiers affrontements entre les tribus makhzen ralliées aux Français et les hommes de l’émir Abd el-Kader, un chef politique et religieux qui a pris l’ascendant sur la région. Le 26 février 1834, celui-ci signe avec le général Desmichels un traité qui lui reconnaît la souveraineté sur tout l’Ouest algérien, à l’exception d’Oran, Mostaganem et Arzew. Le 22 juillet 1834, après quatre ans d’atermoiements, le roi Louis-Philippe signe une ordonnance déclarant l’ancienne régence d’Alger «possession française».

Carte de l’Algérie, colonie française, tirée de l’Atlas national illustré, milieu du XIXe siècle. Carte geographique Coll.Vaussenat/KHARBINE-APABOR

En 1836, le gouverneur général Clauzel lance la première expédition contre Constantine, mais l’opération échoue, ce qui lui vaut d’être remplacé par le général Damrémont, partisan d’une occupation restreinte de l’Afrique du Nord. Cet objectif conduit, en 1837, à la signature de la convention de la Tafna, qui attribue à la France Oran, Mostaganem, Mazagran, Arzew, Alger et la Mitidja, tandis que l’autorité d’Abd el-Kader est reconnue sur tout l’arrière-pays oranais et algérois. Mais en 1839, une colonne française quitte Constantine, ville prise deux ans plus tôt, pour rallier Alger en franchissant les Portes de fer, site situé sur le territoire d’Abd el-Kader. Ce dernier saisit ce prétexte pour rallumer les hostilités. Toujours en 1839, le ministre de la Guerre, confirmant une instruction de l’année précédente, prescrit d’adopter officiellement l’appellation «Algérie» pour désigner le territoire qui était jusqu’alors désigné comme «les possessions françaises dans le nord de l’Afrique» ou l’«ancienne régence d’Alger».

Nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, le général Bugeaud suit une double stratégie: gagner la guerre contre Abd el-Kader et coloniser le territoire. En 1843, après la prise de sa smala, l’émir est contraint de se réfugier au Maroc dont le sultan est entraîné dans la guerre contre les Français. En 1844, à la suite de la victoire française à Isly, le Maroc, par le traité de Tanger, reconnaît la présence française en Algérie, entérine le tracé de sa frontière avec ce pays et cesse tout soutien officiel à Abd el-Kader, déclaré hors la loi. Encore un an plus tard, l’émir réapparaît au Maroc, franchit la frontière mais, faute de combattants, finit par se rendre en 1847. La conquête est terminée.

En décembre 1848, sous l’éphémère IIe République, les trois provinces d’Alger, Oran et Constantine deviennent des départements français, représentés au Parlement par des députés. Les forces militaires et la haute administration de ces départements restent sous l’autorité du gouverneur général, qui dépend lui-même du ministre de la Guerre. Globalement, cette architecture institutionnelle est sous-tendue par un projet: assimiler l’Algérie à la France. Pour que l’Algérie française soit dessinée, il restera à implanter la présence française dans des zones où la rébellion restait endémique, comme la Kabylie, révoltée en 1850, 1857 et 1871, et à conquérir le Sahara, ce qui aura lieu entre 1882 et 1902, date de la création des Territoires du Sud, subdivision administrative de l’Algérie qui perdurera jusqu’en 1957.

● Les musulmans d’Algérie étaient-ils français?

Le 22 juillet 1834, l’ordonnance de Louis-Philippe sur le gouvernement de l’Algérie marque l’annexion effective du pays. Conformément à l’engagement pris par Bourmont, les musulmans continuent d’être régis par les codes coraniques. En 1862, la cour d’Alger, se fondant sur l’ordonnance précitée de 1834, définit officiellement les autochtones comme des sujets français. Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 apporte cette précision: «L’indigène musulman est français ; néanmoins, il continuera à être régi par la loi musulmane.» En d’autres termes, la loi opère une distinction entre la nationalité et la citoyenneté: nationaux français, les musulmans d’Algérie ne jouissent pas de la citoyenneté complète, dans la mesure où ils conservent leur droit particulier, tiré de la tradition coranique ou des coutumes berbères. Le sénatus-consulte prévoit cependant une voie d’accès à la citoyenneté française pour les indigènes. Il s’agit d’une démarche individuelle, réservée aux personnes âgées d’au moins 21 ans, et qui contient une clause draconienne: la renonciation au statut personnel coutumier.

Le 24 octobre 1870, un décret d’Adolphe Crémieux, garde des Sceaux du gouvernement provisoire de la Défense nationale, accorde la citoyenneté de plein exercice aux 30.000 Juifs d’Algérie, qui sont des indigènes. Un autre décret «sur la naturalisation des indigènes musulmans et des étrangers résidant en Algérie» spécifie que, pour ceux-ci, la qualité de citoyen français ne peut être obtenue que sur demande et à l’âge de 21 ans. Les Juifs, à la perspective de renoncer à leur statut personnel mosaïque, émettront de fortes réserves, que feront taire leurs responsables communautaires, acquis à l’idée d’intégrer le judaïsme français. Ils devront affronter un fort antisémitisme local et, de 1940 à 1943, la perte de leur citoyenneté française du fait de la révocation du décret Crémieux, mais manifesteront après la Seconde Guerre mondiale un vif patriotisme français. L’assimilation visée par le gouvernement s’étendra, quant à elle, progressivement avec succès, mais elle ne concernera que les enfants des immigrés européens (Espagnols, Italiens, Maltais, mais également Suisses et Allemands de Rhénanie), dont la communauté de religion avec les Français d’origine leur permettra de se mêler à eux, qu’ils dépassaient légèrement en nombre.

Pour les musulmans, au contraire, renoncer à leur statut personnel équivalait, d’après les autorités islamiques, à apostasier leur religion. En raison de ces motifs confessionnels et de la pression sociale, seulement 2400 musulmans français d’Algérie demanderont la pleine citoyenneté jusqu’à la Première Guerre mondiale. En outre, sauf à être citoyens de plein droit, les musulmans d’Algérie relevaient de l’indigénat, selon une loi promulguée pour sept ans en 1881 mais régulièrement reconduite jusqu’en 1922. Cette loi, codifiant des mesures datant de la conquête, soumettait l’indigène à des règles de droit civil et pénal exorbitantes du droit commun. Ce système vexatoire tombera en désuétude à partir de 1927, mais ne sera juridiquement abrogé qu’en 1944.

Devant un café d’Alger, vers 1899. www.bridgemanimages.com/Granger / Bridgeman Images

Après la Grande Guerre, au cours de laquelle 173.000 musulmans d’Algérie ont combattu, une loi de 1919 accorde le droit de vote aux indigènes âgés de 25 ans qui ont servi dans l’armée, sont propriétaires, employés de l’État ou titulaires du certificat d’études ou d’un diplôme supérieur. Plus de 400.000 musulmans deviennent alors électeurs et sont dispensés de l’indigénat, sans être pleinement citoyens français. En 1936, Maurice Viollette, ministre d’État dans le gouvernement de Léon Blum et ancien gouverneur général de l’Algérie, veut conférer la citoyenneté française complète, sans renoncement au statut personnel coranique, à une large partie de l’élite indigène, comprenant militaires gradés, titulaires d’une décoration, diplômés, fonctionnaires et responsables syndicaux, environ 25.000 hommes appelés à devenir électeurs et éligibles aux élections municipales et législatives, et aptes à accéder à tous les emplois publics. Mais le projet, se heurtant à un tir de barrage des élus européens, n’aboutit pas.

Le 7 mars 1944, une ordonnance du Comité français de libération nationale permet à 65.000 électeurs musulmans d’Algérie d’accéder à la pleine citoyenneté: tout en conservant leur statut personnel coranique, ils peuvent désormais voter avec les Européens. Les autres musulmans, selon l’ordonnance, sont appelés à recevoir la citoyenneté d’après les modalités qui seront fixées par la future Assemblée constituante. Aux termes de la loi du 20 septembre 1947, qui instaure un nouveau statut de l’Algérie, le gouvernement français demeure représenté dans le territoire par le gouverneur général. Les trois départements élisent des députés et des sénateurs au Parlement, mais une Assemblée algérienne est appelée à délibérer sur les textes propres au pays. Selon le nouveau statut, tous les habitants français de l’Algérie, Européens ou musulmans, sont décrétés citoyens. En revanche, deux collèges électoraux sont instaurés. Le premier collège réunit les citoyens de droit commun, soit 469.000 Européens et 63.000 musulmans ; le second, les citoyens de droit local, soit 1,3 million de musulmans. Or les deux collèges élisent un nombre égal de représentants, ce qui revient à surreprésenter les Européens. Il faudra attendre les débuts de la Ve République, en novembre 1958, pour que les deux collèges soient supprimés et que les électeurs d’Algérie, hommes et femmes, soient fusionnés en une seule catégorie de «Français à part entière».

● Tous les Européens étaient-ils de riches colons?

Faire de l’Algérie une colonie française s’est heurté à une difficulté: rares étaient les Français disposés à s’installer outre-Méditerranée. En 1848, 48.000 Français vivent là-bas, mais surtout 62.000 Européens incités à y faire souche, Italiens, Espagnols et Maltais en majorité. En 1871, sur les 125.000 Alsaciens et Lorrains qui se sont réfugiés en France, seulement 5000 acceptent de partir pour l’Algérie. En dépit de ces réticences, les pouvoirs publics ne renoncent pas à implanter des colons dans l’arrière-pays: 372 villages sont créés entre 1871 et 1900.

Mais la colonisation urbaine se développe plus encore: en 1896, sur 578.000 Européens, les deux tiers sont des citadins. La majorité des nouveaux arrivants continue de venir d’Espagne, d’Italie, de Malte. Les jeunes étrangers échappant au service militaire, le gouvernement, en 1889 et en 1893, fait adopter deux lois qui modifient les règles d’acquisition de la nationalité française. Dorénavant, les enfants d’étrangers nés en France sont automatiquement français à leur majorité sauf renonciation expresse. En Algérie, les effets de cette législation se font vite sentir: dès 1898, la population européenne compte 109.000 Français d’acquisition pour 275.000 Français d’origine.

Almanach du Petit Colon algérien, par Alphonse Birck, 1893. © Roger-Viollet

À la fin du XIXe siècle, les recensements révèlent une nette augmentation de la population musulmane. Après la Première Guerre mondiale, la tendance ira s’accélérant. Les Européens d’Algérie, qui étaient 160.000 en 1856, seront 400.000 en 1900, 850.000 en 1925 et plus de 900.000 en 1954. De leur côté, les musulmans, qui étaient 2,1 millions en 1872, seront 4 millions en 1900, 5 millions en 1930 et 8,5 millions en 1955.

La population dite européenne, regroupant les Français d’origine ou naturalisés, les étrangers non naturalisés et les Juifs assimilés par le décret Crémieux, représente en 1926, à son plus fort pourcentage, 14 % de la population totale de l’Algérie, chiffre qui retombe à 10% en 1954. Les Européens, différents par leur implantation géographique (un Algérois n’est pas un Oranais), par leur orientation politique (les votes se répartissent comme en métropole, avec un tropisme plus accentué à gauche), et par leur religion (la grande majorité est catholique, mais les juifs représentent un peu plus du dixième de la population européenne), ne forment pas non plus un bloc sur le plan sociologique. L’agriculture, au début des années 1950, n’emploie que 9% de la population active européenne (contre 26% en métropole), dont 19 000 colons véritables, qui sont des propriétaires ou des fermiers. Sur ce nombre, 7000 colons exploitent moins de 10 ha, et certains moins de 3 ha.

Selon le rapport Maspétiol, près de 93% des musulmans appartiennent aux couches les plus pauvres de la population, parmi lesquels plus des deux tiers vivent dans un état qualifié de « grand dénuement »

En 1955, un rapport réalisé par un haut fonctionnaire, Roland Maspétiol, classe la population de l’Algérie en cinq catégories. Les Européens s’inscrivent dans les trois catégories supérieures, mais 1,5% d’entre eux appartiennent à la classe la plus riche, 54,5% aux classes moyennes et 44 % à la classe possédant un niveau de vie équivalent à celui d’un manœuvre en métropole. Au sein de cette population hétérogène, la part du petit peuple urbain, celle des fonctionnaires, artisans, petits commerçants, employés et ouvriers, est prépondérante. En 1870, 60 % des Européens étaient des citadins, pourcentage qui atteint 80% au début des années 1950. En 1954, il n’y a plus que dans le centre d’Alger et d’Oran que les Européens sont majoritaires. Dans de nombreuses communes de l’intérieur, leur présence devient marginale.

Près de 600.000 musulmans font partie des catégories sociales aisées. Plus de 8000 exploitations agricoles de grande taille (supérieures à 100 ha) et 16.000 exploitations moyennes (entre 50 et 100 ha) sont la propriété d’autochtones. 7000 entreprises industrielles ou artisanales sont dirigées par des musulmans. Par le truchement des professions libérales, par l’armée ou la fonction publique, il se constitue une classe moyenne autochtone dont l’existence témoigne de mécanismes d’ascension sociale que n’ignore pas l’Algérie française. Mais le plus gros de la population musulmane, rurale à 82% selon le recensement de 1954, se compose de milliers de petits propriétaires et de micropropriétaires, relégués par l’essor de la colonisation vers les régions les plus déshéritées, ainsi que d’une masse de métayers et d’ouvriers agricoles. Selon le rapport Maspétiol, près de 93% des musulmans appartiennent aux couches les plus pauvres de la population, parmi lesquels plus des deux tiers vivent dans un état qualifié de «grand dénuement». L’Algérie française est restée une société à deux niveaux, où la pauvreté endémique des autochtones choquera nombre de militaires français appelés à faire la guerre après 1954.

● Qu’est-ce que la France a construit en Algérie?

Au début du XXe siècle, l’œuvre française en Algérie est considérable. Des milliers d’hectares de terres et de forêts ont été défrichés et des marais ont été asséchés. Des milliers de kilomètres de routes ont été construits, des dizaines de villes, de villages, de ports, de barrages, de bâtiments administratifs, de casernes, d’hôpitaux, d’écoles et d’édifices religieux ont été bâtis. Des mines ont été ouvertes, des usines mises en service, un réseau de chemin de fer a été édifié. Sous l’impulsion des officiers des Bureaux arabes, le niveau de vie de la population autochtone a progressé, grâce à l’introduction de matériel agricole et de cultures nouvelles, grâce aussi au développement de l’artisanat et à la lutte contre le paludisme. Au cours des décennies qui suivent, Alger s’aligne sur les grandes cités de la métropole avec son université, son École de médecine, ses lycées, son Institut Pasteur, sa Bibliothèque nationale, son Musée national, ses sociétés savantes, ses quartiers bourgeois, sa Bourse, ses pôles économiques, son Opéra, ses théâtres, ses hôpitaux.

La médecine, la médecine surtout, a été l’une des grandes richesses dont la France a fait profiter ce pays qui était jadis la proie des fièvres et des épidémies. C’est en Algérie que le médecin militaire Alphonse Laveran a isolé l’agent du paludisme, découverte qui lui vaudra le prix Nobel en 1907. Grâce à d’incessantes campagnes de vaccination, la typhoïde, la variole et le typhus ont été éliminés, et plus tard, la tuberculose et la syphilis seront combattues grâce aux antibiotiques. Alors que, vers 1860, la mortalité infantile pouvait atteindre la proportion effrayante de 30% des naissances, celle-ci sera descendue à 13% en 1954. Un taux encore trop élevé, mais qui peut dire ce qu’il aurait été sans la présence française?

La vaccination des enfants de l’oasis d’Ouargla, par le médecin militaire, en 1912-1914. (C) musée du quai Branly – Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / image musée du quai Branly – Jacques Chirac.

Dans le domaine scolaire, la réussite sera moindre. Au début des années 1950, si 96% des enfants d’origine européenne vont à l’école primaire, le taux est de 12% chez les musulmans. Dans l’enseignement secondaire, en 1954, on compte 6000 lycéens musulmans contre 40.000 Européens, pour une population huit fois moins nombreuse. Quant au nombre d’étudiants musulmans, il est alors exactement de 589… Dans ce décalage, ni la loi ni la bonne volonté des enseignants ne sont en cause. Seulement le manque de moyens et la barrière religieuse: les autochtones ont longtemps refusé d’envoyer leurs enfants à l’école laïque, de peur qu’elle ne les dépouille de leur identité. Quand ces préventions ont été levées, l’explosion démographique a rendu la tâche impossible à l’école publique, eu égard au budget dont elle disposait. À la veille de l’insurrection indépendantiste de 1954, l’Algérie compte plus de 90% d’analphabètes, sur un territoire dont tous les habitants sont pourtant citoyens français.

Ce constat doit être tempéré par le fait que les rares Européens qui vivaient dans les confins du pays souffraient aussi de la pauvreté et du sous-équipement, car routes, écoles et hôpitaux manquaient dès qu’on s’éloignait des grandes villes.

● L’agriculture d’Algérie était-elle compétitive?

Avant la conquête, l’Algérie était loin d’être un désert: les relations des voyageurs européens montraient des cultures, des vergers. Mais la colonisation a suscité d’importants travaux afin de rendre cultivables de larges surfaces de terres. L’agriculture s’est alors développée avec succès sur le littoral, aux environs d’Alger, ou dans la Mitidja. Les Français ont importé sur ce territoire des techniques modernes, un réseau d’irrigation, des barrages, des puits artésiens. Des vignobles ont été plantés, les champs de céréales se sont étendus. Le vin et le blé, pour l’Algérie, ont été une manne.

Un Français issu de la quatrième génération de colons dans son exploitation près d’Oran, en 1951. Jean-Philippe CHARBONNIER/Jean-Philippe CHARBONNIER/RAPHO

D’emblée tournée vers l’exportation vers la métropole, l’agriculture algérienne a été tôt soumise à la concurrence internationale. Cette concurrence a poussé d’abord élus et représentants professionnels à réclamer des mesures protectionnistes. Puis, pendant l’entre-deux-guerres et surtout après-guerre, un effort a été accompli afin de non plus seulement garantir des débouchés en métropole, mais de rendre l’agriculture d’Algérie compétitive sur les marchés mondiaux. La Coopérative des agrumes de la Mitidja, fondée en 1922 et regroupant 43 propriétaires ou exploitants sur plus de 1300 ha, s’attachera ainsi à concurrencer les productions équivalentes d’Espagne, de Palestine, des États-Unis et du Brésil. Vers 1950, l’agriculture algérienne cherche à abaisser ses coûts de revient et à favoriser grandes surfaces et mécanisation afin d’augmenter ses rendements.

● Le pétrole du Sahara a-t-il profité à la France?

Dès les années 1920, des recherches scientifiques ont décelé la présence de richesses pétrolières au nord du Hoggar ou dans le Sahara central. Créée en 1946, la Société nationale de recherches et d’exploitation du pétrole en Algérie poursuit ce travail, mais forages et sondages restent vains. Au début des années 1950, plusieurs compagnies se livrent à ces recherches sur 600.000 km², en direction du Sud saharien, sans résultat satisfaisant.

La surprise arrive en janvier 1956, avec la découverte du site pétrolier d’Edjeleh, puis en juin 1956, avec celle du site de Hassi Messaoud, le plus grand gisement de pétrole d’Algérie et de tout le continent africain, où neuf puits de forage seront mis en service. En novembre 1956, un gisement de gaz est découvert à Hassi R’Mel qui s’avérera le principal gisement de gaz d’Afrique. En plein Sahara, l’Algérie hérite ainsi d’une fabuleuse source de richesse qui doit lui permettre d’exporter du pétrole vers la métropole et, à terme, de compter sur le gaz pour les centrales thermiques et l’industrie.

La raffinerie de pétrole de Hassi Messaoud en 1979. Michel HUET/Michel HUET/GAMMA-RAPHO

Encore faut-il transporter les hydrocarbures du désert vers la côte, ce qui représentera un vaste chantier. Un premier chargement de pétrole saharien arrive en métropole en mars 1958, après un long trajet passé par un oléoduc partiel, par camions jusqu’à la mer et par bateau à travers la Méditerranée. L’oléoduc Hassi Messaoud-Bougie (660 km) ne sera achevé qu’en décembre 1959, mais la consistance des gisements exploités, plus légère que prévu, ne répondra pas toujours aux besoins de l’industrie française, si bien que ce pétrole sera vendu à l’étranger. Un système protectionniste sera mis en place pour l’écouler: chaque société pétrolière française et étrangère opérant sur le territoire national devra acheter une part de la production algérienne, et ce pétrole sera vendu à un prix supérieur à celui du marché.

Ensuite, après que la France a abandonné le Sahara (qui n’avait pourtant jamais relevé, dans l’histoire, de la régence d’Alger) lors des accords d’Evian en 1962, le pétrole saharien deviendra un enjeu politique entre Paris et l’Algérie indépendante. En 1965, l’État algérien commence par étendre son contrôle sur les sociétés françaises de pétrole, qui gardent cependant l’emprise principale sur la production. Puis, en 1968, Alger nationalise le système de distribution du pétrole sur son sol. Alors que de nouvelles négociations se sont ouvertes entre la France et l’Algérie, leur échec, en 1969, conduit les autorités algériennes à passer en force en nationalisant le pétrole en 1971.

En 2020, pétrole et gaz (et bientôt gaz de schiste) représentent plus de 95% des recettes extérieures de l’Algérie, et contribuent pour 60% au budget de l’État. Près de soixante ans après l’indépendance, l’économie algérienne repose sur la prodigieuse richesse du sous-sol saharien que lui a légué la France.

● En 1958, le plan de Constantine a-t-il porté ses fruits?

Revenu au pouvoir après le 13 mai 1958, le général De Gaulle, conforté par le suffrage universel lors du référendum du 28 septembre 1958 qui a approuvé, à 82% des votants, la Constitution de la Ve République, lance sa politique algérienne. Dès le 3 octobre, il entame son quatrième voyage en Algérie depuis son retour aux affaires. À Constantine, s’adressant à la foule en prenant acte du fait que la victoire du «oui» avait engagé mutuellement l’Algérie et la France, il annonce la mise en œuvre d’un plan quinquennal de développement économique et social de grande ampleur. Égalité des salaires entre l’Algérie et la métropole, recrutement de musulmans dans l’administration pour un dixième des emplois publics, scolarisation massive de la jeunesse nord-africaine, industrialisation accrue afin de créer 400.000 emplois, distribution de 250.000 ha de terres arables, exploitation maximale du gaz et du pétrole découverts deux ans plus tôt dans le Sahara, construction de logements pour un million de personnes…

Dans ces promesses, les spécialistes reconnaissent nombre de mesures préconisées sous le gouvernement d’Edgar Faure, en 1955, par la commission présidée par Roland Maspétiol, puis reprises par Robert Lacoste, ministre résidant en Algérie, qui avait conçu, en 1956, un plan d’industrialisation de l’Algérie, propositions qui n’avaient pas été réalisées mais qui ont été affinées par des commissions en avril-juin 1958, et qui forment la charpente du programme présenté par De Gaulle. En novembre 1958, Paul Delouvrier, un inspecteur des finances, reçoit une mission exploratoire concernant la «mise en valeur de l’Algérie et l’application du plan de Constantine», avant d’être nommé délégué général du gouvernement en Algérie. En juin 1960, le haut fonctionnaire remettra son rapport, fruit du travail de cinq commissions ayant mobilisé 1800 experts.

Une Caisse d’équipement pour le développement de l’Algérie avait été fondée en mars 1959, après que des banques d’affaires eurent monté dès 1957-1958 des financements pour les PME d’Algérie grâce à l’émission d’emprunts. Des grands projets industriels étaient conçus et financés (cimenterie Lafarge, Société bônoise de sidérurgie, raffinerie de pétrole à Alger, mines de phosphate, usine de camions Berliet à Alger). En tout plus de 300 projets, pour 700 millions de nouveaux francs. Mais les promesses du plan de Constantine se heurteront à de nombreuses difficultés. Les constructions de logements prendront du retard et les grands groupes industriels de métropole hésiteront à investir en Algérie, en dépit des incitations de l’État, car le contexte politique ne les y encourageait pas, le principe de l’autodétermination de l’Algérie, annoncé par De Gaulle en septembre 1959, faisant peser une hypothèque sur l’avenir du territoire.

Chargement de vin algérien à destination de la France, dans le port d’Alger en 1948. © Roger-Viollet

● L’Algérie a-t-elle rapporté ou coûté à la France?

Depuis le XIXe siècle, l’Algérie était pénalisée par la faiblesse de sa production industrielle. En 1949 encore, l’industrie (hors BTP) n’employait que 40.000 salariés dans les établissements de plus de 50 salariés et 80.000 en 1955, alors que les industries de biens de consommation étaient trop rares, du fait du refus d’investir des sociétés métropolitaines. À cette époque, pourtant, les gouvernements avaient conscience de la nécessité d’accroître les investissements afin d’endiguer la poussée indépendantiste.

Dans une thèse d’histoire économique, rééditée en 2005 sous le titre Chère Algérie (Flammarion), Daniel Lefeuvre a montré que la crise des années 1930, au regard de la misère qui s’installait dans une colonie dont on venait de fêter le centenaire, avait contraint l’État à réagir. Une politique volontariste d’industrialisation, entamée par la IIIe République, s’était poursuivie sous Vichy puis sous la IVe République, et se prolongera après 1958. Elle visait à répondre à la croissance démographique de l’Algérie et, avant la guerre, à des raisons stratégiques, en augmentant les capacités d’équipement industriel de l’Afrique du Nord. Or cette politique s’est heurtée à des obstacles. D’abord à l’absence de houille ou de chutes d’eau qui empêchait les industries manufacturières de se développer. Ensuite au fait que des industries similaires existaient en métropole, plus performantes, car dotées d’un outillage perfectionné et d’un personnel formé. Les grandes sociétés, par conséquent, n’avaient aucun intérêt à investir en Algérie. Troisième facteur, paradoxal celui-là: le manque de main-d’œuvre sur place, le personnel algérien préférant partir en émigration pour la métropole, où les salaires étaient plus élevés.

Face à ces difficultés, et afin de parer au plus pressé, les pouvoirs publics se sont résolus à encourager cette émigration algérienne dans le but de donner du travail aux autochtones. Entre 1946 et 1962, 400.000 ouvriers, embauchés en métropole, envoient régulièrement la moitié de leur salaire à leurs familles, déversant chaque année des centaines de millions de francs dans le bled ou les banlieues d’Alger ou d’Oran. À la même époque, dans le plan de 1949-1953, le budget d’équipement du territoire algérien est alimenté à 90% par des subventions de la métropole, pourcentage qui s’élèvera à 94% dans le plan de 1953-1956. Il n’y a guère que les exportations agricoles qui rapportent de l’argent à l’Algérie, spécialement le vin que la métropole achète plus cher que sa valeur réelle, à seule fin de soutenir le secteur viticole algérien. Ainsi Daniel Lefeuvre a-t-il prouvé que la France n’a pas pillé ses départements d’Afrique du Nord: au contraire, elle les a secourus. Des années 1930 aux années 1960, l’Algérie étant incapable de subvenir à ses besoins, c’est elle qui a besoin de la France et non l’inverse.