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Spilliaert est-il le dernier génie belge ?

Encore aujourd’hui, on se demande d’où lui vient cette vision atroce de sa propre figure

La question peut paraître incongrue, et pourtant : la Belgique et la Flandre de la fin du XIXe siècle furent le creuset d’une avant-garde racée, où le symbolisme côtoyait un romantisme agonisant, où la peinture œuvrait de concert avec la littérature pour saisir l’âme douloureuse et inquiète d’un pays au carrefour des influences les plus variées et les plus étranges. La petite Belgique était grande de ses artistes et a cristallisé jusqu’à la Grande Guerre toutes les errances vitalistes et existentielles d’une Europe happée par l’abîme.
© Autoportrait dit « aux masques » de Léon Spilliaert (1903)

Léon Spilliaert, qui fait enfin l’objet d’une exposition exhaustive au musée d’Orsay, incarne à merveille ce génie belge, entre symbolisme chatoyant et réalisme fantastique : sa peinture évoque tout l’impensé d’un Occident parvenu à ses fins par l’industrie mais qui voit bientôt revenir, par l’effet d’un violent larsen, toutes les métamorphoses fatales de son inconscient défriché. Alors, Spilliaert est-il le dernier grand Belge ? Marc Obregon en semble en tout cas convaincu.

OUI. IL INCARNE L’ESPRIT D’OSTENDE

Qui a connu les plages désertes d’Ostende, son ciel d’un gris uniforme qui épuise l’horizon, ses lavis pluvieux qui semblent détremper la ville, qui a erré dans ses rues où plane encore l’âme mélancolique d’une station balnéaire qui fut prestigieuse et où se pressaient les têtes couronnées d’Europe, celui-là saura apprécier Spilliaert à sa juste mesure. Le peintre belge est natif de cette ville et y a même passé l’essentiel de sa vie – si l’on excepte quelques courts séjours à Bruxelles. Comme pour Rodenbach avec Bruges ou Verhaeren avec l’arrière-pays flamand, il y a entre Spilliaert et Ostende un lien presque mystique, la ville rejoignant pour lui un espace purement mental avec ses perspectives accusées ou brisées, et les rotondités de son architecture. Si la peinture de Spilliaert captive autant l’imaginaire, c’est parce qu’Ostende le hante, avec la Mer du Nord et son appel figé au voyage. Spilliaert du reste n’aura de cesse de vouloir parcourir le globe et dira dans une lettre qu’il était prêt à brûler tous ses dessins pour un tour du monde. Las, il ne quittera jamais la Belgique, comme si son sort était lié irrémédiablement à sa ville.

OUI. IL RELIE PEINTURE SYMBOLISTE ET CINÉMA

Plus que tout autre peintre, Spilliaert a annoncé le vertige du cinéma fantastique quand celui-ci n’était encore que balbutiant. Maître dans l’art de la composition et du hors-champ, ses cadrages sont audacieux, ses intérieurs évoquent un mystère irrésolu, presque toutes ses toiles relèvent de l’énigme. Derrière leur apparente banalité, ses peintures d’intérieur, par un léger décadrage ou des couleurs outrancières convoquent pourtant le malaise, semblent souligner une absence et donner vie aux objets. Lorsqu’il peint, Spilliaert se pose constamment cette question cinématographique : qui voit ? Hitchcock ne s’y trompa pas, qui connaissait très bien son œuvre et s’en inspira pour Sueurs Froides. Ce n’est pas le seul : qu’il s’agisse de ses autoportraits hallucinés à la modernité bluffante ou de ses panoramas déserts qui précèdent même les paysages métaphysiques de Chirico, Spilliaert est un authentique avant-gardiste parce qu’il insuffle à ses toiles une perspective nouvelle et rend palpable l’invisible. Il y a presque du Lynch, chez lui, avec ces rehauts de couleurs trop brusques qui annoncent un drame en filigrane. Cette exigence du point de vue, ce léger hiatus dans les apparences d’où peuvent surgir des monstres : voilà précisément tout l’art du cinéma fantastique.

OUI. IL COLLABORE AVEC LES GRANDS ECRIVAINS DE SON TEMPS

On l’oublie trop souvent mais peintres et écrivains travaillaient de concert en ce début de XXe siècle. Si aujourd’hui la peinture semble s’être enferrée dans un entre-soi qui la coupe de toute transversalité, il en était tout autrement à l’époque de Spilliaert. Fréquentes, ces collaborations donnaient lieu à de superbes objets livres en fac-similés. Le fameux Bruges la Morte illustré par Khnopff en est un des exemples les plus probants, ou encore Les Flambeaux Noirs de Verhaeren qu’un certain Odilon Redon frappa de ses songes charbonneux. Spilliaert ne déroge pas à la règle : du reste, il fréquente Maeterlinck, Verhaeren et même Zweig, alors souvent à Bruxelles. Il y a aussi dans son art une dimension romanesque subtile qui reflète cette Belgique d’alors s’inventant par la plume.

OUI. IL A ATOMISE LA PSYCHANALYSE

Peinture et psychanalyse : voilà un sujet vieux comme le XXe siècle. L’invention du « moi » qui défie le « je » dans le sillage des abominations freudiennes, voilà qui donne à manger à tous les pâles exégètes du modernisme. Les autoportraits de l’époque en font le commentaire et Spilliaert s’y connaît en autoportrait : les siens étant peut-être les plus effrayants de toute l’Histoire. Encore aujourd’hui, on se demande d’où lui vient cette vision atroce de sa propre figure, qu’on croirait hantée par tous les succubats de ce monde, comme dans L’Autoportrait au miroir, qui fait écho à Munch, avec cette triple béance d’ombre formée par les yeux et la bouche… ou ces autoportraits simplement datés et non titrés, presque sériels, qui donnent à voir de funestes évolutions dans l’âme de ce peintre livré en pâture à son art. Un véritable mystère qui semble refuser toute tentation psychanalytique pour opposer à la science cette simple assertion : si « Je » est un autre, alors cet autre ne peut être que démon.

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