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Victor Hugo et « l’œil de l’État laïque »

Hugo prévient du danger de l’intrusion du « parti clérical » dans l’enseignement

Lamartine et Chateaubriand, Victor Hugo occupe une place résolument singulière parmi les grandes figures intellectuelles puisqu’il fut autant écrivain qu’homme politique et ce, sans demi-mesure. Son engagement n’est pas restreint au seul domaine de l’art, il est au service de toutes les arènes et de toutes les questions à même d’asseoir progressisme et principes républicains. Aussi en tant que pair de France (1845-1848), député (1848-1851, 1871-1876) et sénateur (1876-1885) défend-il le suffrage universel, l’enseignement laïque, les droits des femmes et l’abolition de la peine de mort. Rares sont les intellectuels qui occupèrent cette double position, fût-ce durant l’Affaire Dreyfus, qui vit cependant se forger la catégorie de l’intellectuel : ni Zola ni Mirabeau n’assumèrent de responsabilités politiques. Et Sartre, pas plus. C’est que, comme le souligne Frank Laurent, qui a édité une anthologie des écrits politiques de Victor Hugo, « dès l’Affaire Dreyfus il était clair que le pouvoir symbolique spécifique dont pouvaient jouir les “intellectuels”, qui leur permettait d’intervenir dans les affaires publiques, n’avait d’efficace qu’à la condition expresse de rester extérieur et hétérogène au pouvoir politique proprement dit [1] ». Et l’auteur de citer André Malraux mais pour mieux insister sur le fait que celui-ci fut ministre de la Culture et qu’il « occupa une position marginale quoique prestigieuse dans la politique de la France gaullienne [2] ». Victor Hugo, écrivain et intellectuel prodigieux qui bénéficia d’une popularité inouïe, traduisit son engagement politique dans ses discours et au sein même de ses romans. C’est pourquoi pour illustrer l’humanisme hugolien nous choisissons ici de présenter à grands traits deux textes, l’un issu de l’arène politique, « La liberté de l’enseignement », l’autre de l’univers romanesque, plus précisément du tome II des Misérables. Ces deux textes traitent de la nécessaire autonomie de l’individu et de l’État vis-à-vis de la religion ; ils mettent ainsi en évidence les contours du domaine public qui se forment par le progrès social et politique et non dans un retour aux valeurs de l’Ancien Régime par le biais du conservatisme.

« L’Église chez elle, l’État chez lui »

Prononcé à l’occasion de l’Assemblée législative du 15 janvier 1850 dans le but de contrecarrer le projet de loi du « très catholique comte de Falloux [qui] revenait sur l’œuvre des précédents régimes depuis la Révolution française » en offrant, d’une part, « une grande latitude aux ordres religieux pour ouvrir leurs propres établissements », et, d’autre part en donnant « une place déterminante à la hiérarchie catholique dans les instances d’État chargées de contrôler les établissements scolaires [3] », « La liberté de l’enseignement » fait partie des célèbres discours de Victor Hugo en raison de sa portée politique mais aussi parce qu’il marque un tournant politique dans la vie de l’écrivain.

Franck Laurent souligne en effet que si les orientations politiques de Victor Hugo se situent d’abord à droite, avec ce discours le poète, futur ami et soutien de Louise Michel, marque nettement son intérêt pour des principes liés à la gauche républicaine [4]. Hugo prévient du danger de l’intrusion du « parti clérical » dans l’enseignement. Croyant, farouchement anticlérical, l’écrivain prend la mesure d’un retour de la religion dans la sphère publique et politique, et partant, dans l’enseignement.

Le discours de Victor Hugo débute par une formule qui trahit l’art du contraste et de l’antithèse dont témoigne toute son esthétique : « Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout à l’heure ce que je ne veux pas [5]. » S’ensuit la formulation d’un principe qui traduit son progressisme et qu’il applique ensuite au domaine visé  : « Messieurs, toute question a son idéal. Pour moi, l’idéal de cette question de l’enseignement, le voici : L’instruction gratuite et obligatoire. » Le député articule d’emblée position singulière et portée générale en élevant cet idéal à hauteur du pays, et plus précisément des « destinées du pays » et en le situant dans une actualité. Cet idéal sera atteint une trentaine d’années plus tard, en 1881 et 1882, par l’entremise des lois Ferry qui décrètent d’abord la gratuité de l’enseignement primaire puis l’obligation de l’instruction et le principe de laïcité tandis que l’enseignement secondaire ne sera visé par la gratuité qu’à partir de 1927 [6]. Victor Hugo en vient aux objections concrètes à la loi : s’il ne récuse pas « l’enseignement religieux », c’est que celui-ci doit émaner de l’Église et non du parti clérical. L’enseignement de l’Église doit rester « en dedans » et non s’étendre « au dehors [7] ». En d’autres termes, insiste l’orateur, « je ne veux pas qu’une chaire envahisse l’autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur ». Dans le cas contraire, la plus grande vigilance est requise : « Ou, si je consens à ce mélange, moi législateur, je le surveille, j’ouvre sur les séminaires et sur les congrégations enseignantes l’œil de l’État, et, j’y insiste, de l’État laïque […]. » L’orateur appuie ainsi le projet de Guizot qu’il mentionne un peu avant invoquant « l’État laïque, purement laïque, exclusivement laïque [8] ». De cette séparation et de ce contrôle nécessaires, qui découlent des « pères », c’est-à-dire de ceux qui ont songé, si ce n’est rêvé, à la séparation de l’Église et de l’État pendant la Révolution, résulte la célèbre formule : « l’Église chez elle et l’État chez lui. » Avec constance, l’écrivain insiste sur l’idée du progrès : « j’y crois profondément à ce monde meilleur[9]. » Il convient ainsi de poursuivre le projet amorcé par les « pères » en accompagnant les générations et en récusant toute réaction, c’est-à-dire tout conservatisme religieux : « Il ne me suffit pas que les générations nouvelles nous succèdent, j’entends qu’elles nous continuent. Voilà pourquoi je ne veux ni de votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a été fait par nos pères soit défait par vous. Après cette gloire, je ne veux pas de cette honte[10]. » Distinct de l’Église, le parti clérical constitue une secte selon l’écrivain. C’est ce parti qui a dévasté certains pays en Europe, dont l’Espagne, que l’on songe à l’Inquisition. La liberté de l’enseignement selon le parti clérical équivaut à « la liberté de ne pas enseigner[11] »… Dès lors, le choix de l’antithèse comme artère de ce discours prend tout son sens. C’est que la réaction du parti clérical se traduit par le refus intégral du progrès, autrement dit de l’émancipation sociale et politique : « vous rêver l’immobilité ! […] Quoi ! vous jetez à terre, comme des hommes de peine fatigués, la gloire, la pensée, l’intelligence, le progrès, l’avenir, et vous dites : C’est assez ! n’allons pas plus loin ; arrêtons-nous ! Mais vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s’accroît, se transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous, au-dessous de vous[12] ! » La foi en l’immobilisme, le refus du présent, a ses revers : « Vous ne voulez pas du progrès ? vous aurez les révolutions ! » Hugo clôt ainsi « La liberté de l’enseignement » par l’ironie, cette figure privilégiée du renversement, cette attitude qui fait émerger le vrai par le contraste et l’antithèse.

« Combattons, mais distinguons. » Contrer le retour de l’« esprit claustral »

hugo-la-mouetteLes Misérables fournissent également à Hugo l’occasion de dénoncer le pouvoir du religieux dans le domaine public et de pourfendre l’immobilisme dès lors que celui-ci se confond avec le refus de l’émancipation. On retiendra particulièrement le début du chapitre III du livre septième des Misérables (tome II) qui s’insère dans une vaste diatribe à l’encontre du couvent. Dans ce passage, le romancier en vient à dénoncer le fanatisme religieux qui prend sa source dans le primat donné au passé.

« À quelle condition on peut respecter le passé », telle est la question à laquelle offre de répondre le poète dans ce chapitre. C’est que celui-ci a décelé un double mouvement propre au XIXe siècle, ce siècle qu’il loue avec ardeur tout en dénonçant les travers que sont la misère et l’exploitation : « en dépit de la philosophie, en dépit du progrès, l’esprit claustral persiste en plein dix-neuvième siècle, et une bizarre recrudescence ascétique étonne en ce moment le monde civilisé[13]. » L’auteur de La Légende des siècles propose de répondre à l’énigme que représente ce retour de l’esprit claustral en un mot : « Jadis. » Associé à une liste, l’emploi insistant du préfixe « re », qui dénote un retour en arrière, la restauration d’un état antérieur, rend prégnante la dangerosité de cette situation :

Rêver la prolongation indéfinie des choses défuntes et le gouvernement des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais état, redorer les châsses, recrépir les cloîtres, rebénir les reliquaires, remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme, croire au salut de la société par la multiplication des parasites, imposer le passé au présent, cela semble étrange. Il y a cependant des théoriciens pour ces théories-là. Ces théoriciens, gens d’esprit d’ailleurs, ont un procédé bien simple, ils appliquent sur le passé un enduit qu’ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille, respect des aïeux, autorité antique, tradition sainte, légitimité, religion[14].

Loin de récuser le passé et de défendre oublis et amnésies, l’écrivain demande cependant au passé de rester à sa place : « nous respectons ça et là et nous épargnons partout le passé, pourvu qu’il consente à être mort. S’il veut être vivant, nous l’attaquons, et nous tâchons de le tuer[15]. » La personnification du passé rend d’autant plus tangible la menace qu’il peut représenter lorsque, dans certains discours, il prend le pas sur la vie et tend à l’étouffer : « c’est une des fatalités de l’humanité d’être condamnée à l’éternel combat des fantômes. L’ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser. » Hugo revient ainsi sur le couvent, ce lieu et ce symbole d’enfermement qui n’a pas sa place dans le XIXe siècle :

Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvième siècle, c’est un collège de hiboux faisant face au jour. Un cloître, en flagrant délit d’ascétisme au beau milieu de la cité de 89, de 1830 à 1848, Rome s’épanouissant dans Paris, c’est un anachronisme. […] Combattons.

Mais Hugo n’est pas, tel l’affreux Thénardier, un filousophe, selon l’heureuse formule de l’écrivain. Ce combat contre les « claustrations ascétiques » qui sont contraires à « tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans l’Inde comme en Turquie », il faut le mener par le biais des idées et de l’analyse, les meilleures armes :

Combattons, mais distinguons. Le propre de la vérité, c’est de n’être jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d’exagérer ? Il y a ce qu’il faut détruire, et il y a ce qu’il faut simplement éclairer et regarder. L’examen bienveillant et grave, quelle force ! N’apportons point la flamme là où la lumière suffit.

Sublime Hugo ! Penser avec Hugo les contours de l’État laïque et, ce faisant, la place du religieux lorsque celui-ci s’empare de la sphère publique et politique permet de ne pas se tromper de combat : ce n’est pas faire acte de bienveillance que de fermer les yeux devant l’emprise du religieux. La vraie bienveillance réside, pour l’écrivain et le législateur, dans l’analyse, afin d’éloigner tous les filousophes, et de ne légitimer aucune claustration, fût-ce au nom du respect des aïeux. L’écrivain et l’intellectuel ont un rôle essentiel dans l’État laïque : à eux de trouver une forme (esthétique, discursive, générique, scientifique) pour développer et transmettre leur pensée, aux éditeurs, aux médias et aux institutions de la diffuser dans les meilleures conditions.

Nadia Fartas

Pour citer cet article : Nadia Fartas, « Victor Hugo et “l’œil de l’État laïque” », Carnet de recherche Comment commencer ?, décembre 2016, en ligne : https://commencer.hypotheses.org/435

Crédits des visuels : Charles Hugo, Victor Hugo sur le rocher des proscrits, vers 1853, photographie, épreuve sur papier salé, 0,17 x 0,17 m, Paris, musée d’Orsay (Paris) / Victor Hugo, La mouette passant dans l’ombre, dessin pour Les Travaillleurs de la mer, Paris, BNF.

[1] Franck Laurent, « Préface » à Victor Hugo, Écrits politiques, anthologie établie, présentée et annotée par Franck Laurent, Paris, Le livre de poche, « Les Classiques de Poche », 2001, p. 11.

[2] Victor Hugo, « La liberté de l’enseignement », ibid., p. 13.

[3] Ibid., p. 116.

[4] Voir p. 116-117.

[5] Ibid., p. 117 et citation suivante.

[6] Note 2, p. 117.

[7] Ibid., p. 123 et citations suivantes.

[8] Ibid., p. 119.

[9] Ibid., p. 122.

[10] Ibid., p. 124.

[11] Ibid., p. 129.

[12] Ibid., p. 136.

[13] Victor Hugo, Les Misérables (1862), tome II, commentaires de Nicole Savy, notes de Guy Rosa, Paris, Le livre de Poche, 1985, p. 47.

[14] Ibid., p. 47-48.

[15] Ibid., p. 48 et citations suivantes.