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Archives mensuelles : mars 2021

Le grand tabou de l’apostasie

…dans les familles musulmanes,

En France, contrairement aux pays où s’applique la charia, les représentants du culte musulman affirment ne pas criminaliser l’abandon de l’islam. Pourtant, d’après un rapport, de très nombreux musulmans convertis au christianisme subissent l’ostracisme de leurs proches, voire des agressions physiques.

La liberté de conscience et de religion est peu respectée dans les faits par les familles musulmanes, accuse un rapport du Centre européen pour le droit et la justice.
La liberté de conscience et de religion est peu respectée dans les faits par les familles musulmanes, accuse un rapport du Centre européen pour le droit et la justice. akf – stock.adobe.com

«Les signataires s’engagent à ne pas criminaliser un renoncement à l’islam, ni à le qualifier d’apostasie, encore moins de stigmatiser ou d’appeler, de manière directe ou indirecte, d’attenter à l’intégrité physique ou morale de celles ou de ceux qui renoncent à une religion.» Parmi les grands principes du projet de charte rédigé par le Conseil français du culte musulman, c’est en particulier l’acceptation de l’apostasie qui a soulevé l’hostilité de plusieurs associations représentatives des musulmans en France. Ainsi quatre d’entre elles, sur les neuf qui composent le CFCM, ont refusé de signer la charte en estimant notamment que «certains passages et formulations du texte soumis sont de nature à fragiliser les liens de confiance entre les musulmans de France et la Nation».

Dieu seul le sait Newsletter

Religions, laïcité, spiritualité, à retrouver dans la lettre de Jean-Marie Guénois.

«On m’a dit que je brûlerai en enfer»: quand quitter l’islam vire au calvaire

Sur la question en particulier de la liberté de croyance, que Jean-Pierre Chevènement avait déjà échoué à faire reconnaître aux autorités musulmanes en 1999, les associations réfractaires ont expliqué dans un communiqué commun leur réserve en arguant de l’imprécision du texte au sujet de l’apostasie. «Il n’existe aucune procédure officielle d’excommunication dans la religion islamique» expliquent-elles.

Une écrasante majorité de personnes quittant l’islam pour rejoindre le christianisme subit une persécution familiale et communautaire

Centre européen pour le droit et la justice

En clair, d’après ces associations, si des pays musulmans peuvent appliquer en d’autres endroits du monde une législation fondée sur la charia et donc punir clairement l’apostasie dans leur Code pénal (de peines allant de la prison à l’exécution pure et simple, comme encore dans au moins dix pays, l’Afghanistan, Arabie Saoudite, Brunei, Émirats arabes unis, Iran, Malaisie, Maldives, Mauritanie, Qatar, Yémen), en revanche les musulmans des autres pays dont la France sont libres de croire ou de ne pas croire, comme bon leur semble. Et la simple mention de ce point dans la charte est donc considérée comme insultante, au point de provoquer la colère de plusieurs représentants de la foi musulmane.

Pourtant, dans les faits, l’apostasie reste très peu acceptée dans les communautés musulmanes en France, souligne un rapport du Centre européen pour le droit et la justice dirigé par Grégor Puppinck. L’organisation a collecté de nombreux témoignages d’anciens musulmans, pour la plupart convertis au christianisme, et pour qui l’abandon de la foi musulmane a été un véritable calvaire. «Une écrasante majorité de personnes quittant l’islam pour rejoindre le christianisme subit une persécution familiale et communautaire dont l’intensité varie grandement, du mépris à la violence» décrit le rapport, évoquant d’abord et surtout une persécution intra-familiale, des phénomènes de bannissement social, d’exclusion pure et simple de la communauté entraînant parfois la mise à la rue et la perte d’un emploi dans les quartiers où le communautarisme est exacerbé.

Islam des Lumières: y croyez-vous?

 
Islam des Lumières: y croyez-vous?

Parmi les témoignages collectés, certains ex-musulmans racontent avoir subi en outre des humiliations publiques, des crachats, parfois des coups, souvent des menaces ou des intimidations. Certains ont été surpris dans des guets-apens en pleine rue. La persécution est souvent renforcée par les réseaux sociaux, qui permettent de continuer d’exercer des pressions ou des menaces à distance, même lorsque l’apostat a coupé les ponts avec sa famille : «certains musulmans radicaux mettent à prix les coordonnées des convertis. Ce genre d’appel à dénonciation maintient lourdement la peur chez les convertis. Non seulement cela signifie qu’ils doivent rester discrets, quand bien même ils vivraient déjà loin de leur famille car n’importe qui pourrait les repérer et les dénoncer ; mais en plus, ils doivent prendre leur distance avec les réseaux sociaux, ou du moins être très prudents.»

Entre le droit et les faits, il y aurait donc un décalage immense – et extrêmement tabou. C’est du moins l’avis de Yassine Mansour, doctorant en droit à l’Université d’Aix-Marseille qui effectue une thèse sur le droit musulman, entre la théorie et la pratique. Lui-même converti au christianisme, il explique au Figaro : «Aucun responsable religieux ne reconnaîtra l’existence de ces persécutions car elles correspondent surtout à une pression sociale, communautaire, qui dépasse en réalité la religion et qui touche à l’honneur ou à la vie intra-familiale. Si la charia n’existe pas en droit français, en revanche les quartiers où les musulmans vivent entre eux de façon concentrée recréent parfois une forme de charia officieuse, souterraine. Je le vois par exemple avec le ramadan : discrètement, certaines associations musulmanes enquêtent pour savoir qui le respecte ou non. La liberté religieuse n’est pas garantie de manière effective partout sur le sol français.»

Une fille que je connais a été enfermée par ses frères chez elle lorsque sa famille a appris qu’elle voulait se faire baptiser : ils lui ont interdit de sortir

Mehdi Djaadi

Une réalité que ne connaît que trop bien l’acteur Mehdi Djaadi, membre de l’association «Mission Ismérie» qui recueille des musulmans convertis au christianisme et abandonnés par leur communauté d’origine. S’il préfère rester discret sur son histoire personnelle, Mehdi relate en revanche celle de personnes accueillies par son association dans un spectacle intitulé «Coming out», et qui sera joué de nouveau à la rentrée de septembre. «Une fille que je connais a été enfermée par ses frères chez elle lorsque sa famille a appris qu’elle voulait se faire baptiser : ils lui ont interdit de sortir, et ont expliqué à son employeur qu’elle était en arrêt de travail», raconte-t-il. «Selon moi, la majorité des musulmans qui quittent l’islam sont persécutés par leurs familles. Davantage par leurs frères ou leurs cousins d’ailleurs que par leurs parents, qui essaient plutôt de garder un lien. Et lorsqu’il s’agit de filles, c’est pire, parce que l’honneur de la famille est davantage en jeu. Il est moins grave de cesser de pratiquer, de boire du vin ou de ne plus faire ramadan, en revanche se faire baptiser ou se déclarer non-musulman est un crime à l’encontre de la communauté, de l’Oumma. Et ce sujet est un immense tabou chez les autorités musulmanes.»

Le Centre européen pour le droit et la justice ajoute en conclusion que le droit à l’apostasie doit être davantage garanti en France. Du reste, si la charia ne s’applique pas en France, elle peut néanmoins priver de leurs biens ou de leur héritage des personnes ayant la double nationalité avec un pays musulman. Rappelant la place de la liberté religieuse dans les grandes déclarations des droits de l’homme dont la France est signataire, l’organisation appelle également le gouvernement à rappeler aux autorités musulmanes le droit français et à ne pas faire de concessions aux associations qui refusent les principes du projet de charte de l’islam.

L’islam en France  aujourd’hui.

Une approche paisible de ce qu’est l’organisation de l’islam en France.  

En ce début d’année 2021, il est quelque peu difficile de suivre l’actualité française, entre un examen dans une commission parlementaire présidée par François de Rugy du projet de loi « renforçant les principes de la République »(1 La commission a donné un premier feu vert à ce texte controversé, après 55 heures de débats marqués parl’adoption de 169 amendements. C’est la première étape avant le passage en hémicycle depuis le 1er février 2021)…et sa première lecture à l’Assemblée nationale, la mise au point d’une Charte des principes pour l’Islam de France et la création d’un Conseil national des imams par le Conseil français du culte musulman, et la situation sanitaire d’un monde marqué par la pandémie du COVID-19. En effet se succèdent polémiques, informations partielles – voire partiales -, coups de théâtre, déclarations multiples et contradictoires. Ce sont donc autant d’éléments qui rendent problématique une approche paisible de ce qu’est l’islam en France aujourd’hui.

Par Vincent Feroldi, directeur du SNRM

Pourtant, si nous regardons attentivement les douze mois qui viennent de s’écouler, il faut bien reconnaître que, dans la communauté musulmane française, les lignes ont bougé. Nous sommes dans une réelle clarification au niveau des institutions existantes et du positionnement des différents acteurs de l’islam de France. Celle-ci est la résultante de trois impulsions. La première est issue de l’élection en janvier 2020 d’un nouveau Conseil français du culte musulman. La seconde est la pandémie du COVID-19 qui a obligé les responsables du CFCM à gérer le culte musulman en contexte de crise sanitaire, en lien avec les autres cultes et les pouvoirs publics. La troisième résulte de la pression très forte des politiques, préoccupés par la radicalisation, le terrorisme et le séparatisme. Prenons d’abord le temps de repérer les acteurs d’aujourd’hui.

LES ACTEURS INSTITUTIONNELS

DEUX INSTITUTIONS OFFICIELLES VOULUES PAR L’ETAT

Le Conseil français du culte musulman (CFCM)

Depuis le 28 mai 2003, le Conseil français du culte musulman, (CFCM), régi par la loi du 1er juillet 1901, est une union d’associations qui regroupe :
 
Les Conseils Régionaux du Culte Musulman (CRCM), formés sous forme d’association régie par la loi de 1901, représentant le CFCM à l’échelon régional et regroupant les associations gestionnaires de lieux de culte musulman ;

Des fédérations d’associations, régies par la loi de 1901, ayant pour but la gestion et l’exploitation de lieux de culte musulman ;

Des associations gestionnaires de lieux de culte affiliées au CFCM à la suite de la signature de la charte d’adhésion aux textes de référence du CFCM.

Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles (FFAIACA)

Fédération « Invitation et mission pour la foi et la pratique » (FP, Tabligh)

Union des mosquées de France (UMF, Maroc)

Fédération de la Grande mosquée de Paris (GMP, Algérie)

Rassemblement des musulmans de France (RMF, Maroc)

Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF, Turquie)

Confédération islamique Millî Görüş (CIMG, Turquie)

Musulmans de France (MF ex UOIF)

Le 19 janvier 2020, le conseil d’administration a désigné Mr Mohammed Moussaoui pour assurer la présidence du CFCM du 19 janvier 2020 au 18 janvier 2022, puis Mr Chems-Eddine Hafiz du 19 janvier 2022 au 18 janvier 2024 et enfin Mr Ibrahim Alci du 19 janvier 2024 au 18 janvier 2026.

La Fondation pour l’Islam de France (FIF) Instituée par décret du 5 décembre 2016, la Fondation de l’islam de France est un établissement reconnu d’utilité publique. Elle a succédé à la Fondation des œuvres de l’islam de France, créée en 2005 par Dominique de Villepin.

Après avoir été présidée par Jean-Pierre Chevènement, elle a actuellement à sa tête Ghaleb Bencheikh. Elle finance des projets éducatifs, culturels et sociaux. Elle vient d’ouvrir une chaine Youtube.

Association de Financement et de Soutien au Culte Musulman (AFSCM) : association cultuelle (Loi 1905) au niveau national pour la collecte et le

Le CFCM a pris en juin 2018 l’initiative de la mise en place de l’AFSCM, financement du culte musulman en France. En effet, pour le CCM, le financement du fonctionnement interne du CFCM peut se faire à partir des ressources suivantes :

a) Contribution annuelle versée par chaque structure (Fédération ou grande mosquée) représentée à l’AG. Le montant de cette contribution annuelle pour chaque représentant de la structure est fixé par le Règlement intérieur.

b) Contribution annuelle versée au CFCM par chaque lieu de culte affilié au CFCM. Le montant de cette contribution annuelle pour chaque lieu de culte est fixé par le Règlement intérieur.

c) Rétribution des projets d’investissements menés par le CFCM et Les CRCMs. Ces projets portés par le CFCM ou les CRCMs peuvent bénéficier de financement par la FIF (pour des projets à caractère culturel) ou par l’AFSCM (pour des projets à caractère cultuel).

Association musulmane pour l’islam de France (AMIF) Connue depuis janvier 2019, l’AMIF repose sur deux associations. L’association loi 1901 a une vocation culturelle. L’association loi 1905 a une vocation cultuelle : elle doit recueillir des dons dont le premier objectif est de contribuer à la formation des imams. Elle ne forme pas directement des imams, mais vise à faire en sorte que, en concertation avec les parties prenantes musulmanes, l’argent recueilli serve à mettre en place une formation définie dans un cadre républicain, c’est-à-dire respectant les lois de la République. Les conseils d’administration des deux associations comptent 30 membres – ce sont les mêmes -, mais les bureaux sont différents. Chacun a signé une charte éthique pour éviter les conflits d’intérêts.

Comme pour toute autre association, le mouvement est né de la volonté d’un groupement de personnes de créer une association, mais ses membres ont mené un travail important d’identification des uns et des autres, des parcours, des dits et des écrits de chacun. Il n’y a pas eu de nomination, de désignation. Parmi ses membres, M. Hakim El Karoui, président de l’AMIF, chef d’entreprise, essayiste, M. Sadek Beloucif, membre de l’AMIF, professeur des universités, praticien hospitalier, ancien membre du Comité consultatif national d’éthique, M. Mohamed Bajrafil, docteur en linguistique, enseignant, ancien imam, théologien, Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux…

L’ambition de l’AMIF est d’être un régulateur qui collecte des fonds en échange des services qu’elle rend. Elle est rémunérée par une redevance et réinvestit les bénéfices pour former les imams et pour travailler sur toutes les formes de haine liées à l’islam 2.

TROIS GRANDES MOSQUEES RESPONSABLE DE LA CERTIFICATION DE LA VIANDE HALLAL

En application de l’article R. 214-75 du code rural et de la pêche maritime, les opérateurs procédant à l’abattage rituel des animaux au sein des abattoirs doivent disposer d’une carte de sacrificateur. Ces sacrificateurs musulmans habilités, au nombre d’environ un millier, peuvent être salariés soit directement par l’abattoir, soit par l’organisme de certification privé intervenant en aval de l’abattage.

2 Cf. Audition de l’AMIF devant la Commission sénatoriale COMBATTRE LA RADICALISATION ISLAMISTE, 4 février 2020, http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20200203/ce_radicalisation.html

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Cette carte de sacrificateur ne peut être délivrée que par l’une des trois mosquées habilitées à cet effet par les pouvoirs publics : d’abord confié à la seule Grande Mosquée de Paris par un arrêté ministériel du 15 décembre 1994, cet agrément a été étendu aux mosquées de Lyon et d’Évry par deux arrêtés ministériels en date du 27 juin 1996, pour des raisons historiques d’équilibre entre les différentes communautés nationales. Mais, en 2020, M. Ahmet Ogras, président du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMT), a remis en cause cette organisation en ce qu’elle ne permettrait pas de représenter la composante turque de l’islam en France dans la filière.

Ce pouvoir d’habilitation conférée à certaines mosquées constitue le seul levier direct de l’État sur la filière halal dans son ensemble. Il est cependant à noter que l’État n’intervient en rien dans le choix direct des sacrificateurs. En outre, ce mode de certification du halal par agrément public intervient au seul stade de l’abattage ; il n’existe pas de contrôle de traçabilité officiel de l’ensemble de la filière, la certification privée prenant ensuite le relais.

Les cartes de sacrificateurs sont vendues par les trois mosquées selon des règles qui leur sont propres. Ainsi, la Grande Mosquée de Paris a indiqué que la carte de sacrificateur était vendue sur la base d’un prix forfaitaire de 160 euros, sachant que la Grande Mosquée en délivre jusqu’à 300 chaque année (soit environ 48.000 euros de chiffre d’affaires). De son côté, M. Khalil Merroun, recteur de la mosquée d’Évry, a indiqué que le prix de la carte de sacrificateur résultait d’une négociation avec l’abattoir qui la sollicite pour son employé, et dépendait notamment de la taille de l’abattoir. Il a précisé que le chiffre d’affaires de cette délivrance s’établissait « entre 250 000 et 300 000 euros par an ».

Quant à la Grande mosquée de Lyon, elle a créé l’ARGML (Association régionale de la Grande mosquée de Lyon) qui a une centaine de salariés en France et à l’étranger pour gérer toute une filière halal. Cet organisme assure le contrôle et la certification halal des viandes, produits agro-alimentaires, produits d’hygiène et cosmétiques, destinés à la consommation de la communauté musulmane. À l’instar de JAKIM, le premier certificateur mondial, ou du SFCVH de la grande mosquée de Paris, la grande mosquée de Lyon autorise la pratique de l’électronarcose avant l’abattage des animaux. Elle exige également la présence de ses certificateurs sur les lieux d’abattage.

DES CONSEILS THEOLOGIQUES

Au début des années 2010, quand étaient évoqués des lieux de la pensée théologique et du droit musulman, venaient les noms des grandes universités comme Al-Azhar, au Caire, la Zitouna, à Tunis, la Qaraouine, au Maroc, Médine, en Arabie Saoudite, Qom en Iran… Pour l’Europe, rien, si ce n’est le Conseil européen pour la fatwa et la recherche, fondation islamique privée dont le siège se situe à Dublin, en Irlande. Il a vu le jour les 29 et 30 mars 1997 à l’initiative de l’Union des organisations islamiques en Europe (UOIE).

Composé de membres cooptés dont les deux tiers résident en Europe, il est dirigé par le Qatarien d’origine égyptienne Youssef Al-Qardaoui et proche des Frères musulmans. Il faudra attendre les attentats de 2015-2016 et la pression des autorités pour que les musulmans français commencent à envisager des instances françaises :

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Au plan national

Ainsi, fin mai 2015, le Conseil théologique musulman de France (CMTF) a vu le jour à Paris lors d’une réunion d’une cinquantaine de théologiens, imams et prédicateurs. Il est dirigé par Ahmed Jaballah, ancien président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), et on y trouve Larbi Kechat, recteur de la mosquée Addawa à Paris, Larbi Bechri, responsable de l’institut de formation de l’UOIF dans la Nièvre, Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux, et l’imam et khatib (prédicateur) Mohamed Bajrafil.

Un an plus tard, le 8 mai 2016 est créé le Conseil théologique du CFCM qui se veut le plus ouvert possible : à l’exception des salafistes, toutes les sensibilités sont représentées dans ce conseil de 25 membres, y compris l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et le Tabligh.

Quelques jours plus tard, le 23 mai 2016, 150 imams de France liés à l’Institut musulman de la Grande mosquée de Paris se sont réunis pour créer le Conseil

scientifique d’orientation religieuse de la Grande mosquée de Paris, présenté comme, un « organe théologique chargé notamment d’une mobilisation permanente contre le radicalisme à travers des référents-imams dans chaque département ».

Au plan départemental 

DES INSTITUTS DE FORMATION

Mais la départementalisation est en marche. Naissent des Conseils départementaux du culte musulman et des Conseils théologiques d’imams dans les Yvelines, le Rhône, le Vaucluse, l’Est de la France…

Premier institut de formation, créé en 1990 à Château-Chinon, l’Institut européen des sciences humaines (IESH-Château-Chinon) a eu sa première promotion en 1992. Il est considéré comme proche de Musulmans de France (ex-UOIF). L’institut est composé de trois départements : un département du Coran, un département de théologie et un département d’arabe. Une formation complète dure sept années.

Indépendant du premier sur le plan administratif mais appartenant au même groupe et rattaché à Château-Chinon sur le plan pédagogique, un deuxième Institut européen des sciences humaines (IESH-Saint-Denis) été créé à Saint-Denis (93).

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(Yvelines), à Lille et Marseille. Il est dirigé par le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz Créé en 1994 à l’initiative d’un groupe d’intellectuels français musulmans de tendance soufie, l’Institut des Hautes Études Islamiques (Gap)3 a vocation à :page6image1816

Faciliter la connaissance de l’islam, à travers cours, conférences et expositions, faire connaître à tous les publics le patrimoine spirituel, intellectuel et culturel de la civilisation islamique, en participant notamment aux débats contemporains à l’intérieur du monde musulman.

Participer au débat citoyen dans la société française, en assurant une fonction d’interface avec les administrations publiques, les médias, le monde de la recherche et de l’éducation et la société civile.
Inciter au dialogue interculturel, en travaillant en partenariat avec les instituts musulmans et les mosquées, promouvant le dialogue international des cultures et des religions, en particulier avec les juifs et les chrétiens. Le 19 septembre 2015, à l’occasion du déplacement du Président de la République au Maroc, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du développement international, et Ahmed Toufiq, ministre des Habous et des affaires islamiques du Royaume du Maroc, ont signé une déclaration conjointe relative à la coopération en matière de formation des imams. Aux termes de cette déclaration, le Maroc accueille environ une quarantaine d’étudiants français au sein de l’Institut Mohammed VI de Rabat, qui forme des imams marocains, mais aussi de plusieurs pays d’Afrique occidentale avec lesquels le Royaume a signé des accords bilatéraux.

Créé en partenariat avec la Grande Mosquée de Lyon, l’Institut Français de Civilisation Musulmane (IFCM-Lyon) abrite en son lieu un programme ambitieux : mieux faire connaître les cultures de l’Islam, permettre d’en comprendre les origines, la diversité et les apports, dans un espace de rencontre ouvert à tous. Il a été inauguré en septembre 2019.

LES PERSONNALITES A LA UNE

3 Voir Loïc Le Pape, « Engagement religieux, engagements politiques », Archives de sciences sociales des religions [Online], 140 | octobre – décembre 2007, Online since 02 July 2011, connection on 08 February 2021. URL : http://journals.openedition.org/assr/11463 ; DOI : https://doi.org/10.4000/assr.11463

Mohammed Moussaoui; Né en 1964 à Figuig, dans l’extrême-est du Maroc, il est universitaire et mathématicien franco-marocain, maître de conférences à l’université d’Avignon. Président de l’Union des mosquées de France (UMF, créée en septembre 2013), il est depuis le 19 janvier 2020, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), fonction qu’il avait déjà occupée de juin 2008 à juin 2013.

Anouar Kbibech. Né en 1961 à Meknès, de nationalité française, ingénieur en télécommunications, il est le président du Rassemblement des musulmans de France (RMF, créé en janvier 2006) depuis 2013. Il a été président du Conseil français du culte musulman (CFCM) de 2015 à 2017.

Chems-Eddine Hafiz. Né en 1954 à Alger, avocat franco-algérien, il est nommé recteur de la Grande mosquée de Paris le 11 janvier 2020, succédant au Dr Dalil Boubakeur, démissionnaire. Il est vice-président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).

Ibrahim Alci. Roubaisien depuis l’âge de trois ans, cadre dans une enseigne du groupe Mulliez, âgé de 45 ans, il fait partie de la diaspora turque. Président de la mosquée franco-turque de Roubaix, il est président du Comité de Coordination des Musulmans Turcs de France (CCMTF, créé en août 2001) et vice-président du Conseil français du culte musulman (CFCM).

Ghaleb Bencheikh. Né en 1960 à Djeddah (Arabie saoudite), fils du cheikh Abbas Bencheikh el Hocine, recteur de la Grande mosquée de Paris de 1982 à 1989, et frère du chercheur Soheib Bencheikh, il est un islamologue franco-algérien. Il suit des études de physique à l’Université Pierre-et-Marie-Curie où il obtient en 1990 un doctorat. Issu d’une famille de soufis algériens, Ghaleb Bencheikh estime que le soufisme constitue le cœur même de l’islam. Il est président de la branche française de la Conférence mondiale des religions pour la paix.

Réformateur de l’islam libéral, Ghaleb Bencheikh a été élu en décembre 2018 président de la Fondation de l’islam de France (FIF). Il a animé entre 2000 et 2019 l’émission Islam sur France 2, dans le cadre du programme Les Chemins de la foi, le dimanche matin. Il produit également sur France Culture l’émission hebdomadaire Cultures d’islam, devenue depuis la mi-mai 2016 Questions d’islam, dont il est devenu l’animateur, succédant à Abdelwahab Meddeb et Abdennour Bidar. Il a été à l’origine de la signature d’un Mémorandum d’amitié interreligieux à la Conférence internationale de Paris pour la paix et la solidarité de septembre 2019. Il est auteur de plusieurs ouvrages.

Tareq Oubrou. Né en 1959 à Taroudant, au Maroc, il arrive à 19 ans à Bordeaux afin de poursuivre un cursus en biologie et médecine. Mais, très vite, il renonce à ses études afin de se consacrer à la communauté musulmane de France comme imam. Autodidacte en sciences religieuses, ce que certains musulmans lui reprochent, il se présente comme « grand imam de Bordeaux », mais ne fait pas l’unanimité dans la communauté musulmane de l’agglomération bordelaise.

Il est auteur de plusieurs ouvrages d’islamologie. Apparaissant d’abord conservateur, il est maintenant connu pour ses prises de position publiques en faveur d’un islam libéral. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, dans sa volonté de relancer le dialogue avec les représentants musulmans, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve l’avait choisi comme interlocuteur privilégié des pouvoirs publics. En mai 2016, l’organisation terroriste État islamique avait lancé une fatwa contre lui, appelant à son assassinat. Naturalisé français en 1991, marié, il est père de quatre enfants. Il est engagé dans l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF).

Hakim el Karaoui. Né le 30 août 1971 à Paris, d’origine tunisienne, il a été élevé dans la culture musulmane et la culture protestante de par sa mère. Ancien conseiller technique de Jean-Pierre Raffarin et de Thierry Breton, il a été maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris.

En 2017, il publie un rapport, « Un islam français est possible », en collaboration avec l’Institut Montaigne. Dans le prolongement de ce rapport, il publie en septembre 2018 « La fabrique de l’islamisme ». En 2019, il fonde l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF).

7

En juillet 2020, il rejoint, en tant qu’administrateur, l’association L’islam au XXIe siècle, qui se donne pour vocation de valoriser les voix d’un islam contemporain.

Kamel Kabtane. Né en 1943 à Khenchela, dans la région des Aurès (Algérie), il est marié et père de deux enfants. Ancien fonctionnaire territorial, il fonde en 1980 avec Rabah Kheliff et Mohamed Tahar l’Association culturelle lyonnaise islamo-française (ACLIF), dont la mission est de réunir les fonds pour la construction de la Grande mosquée de Lyon inaugurée en 1994 et dont il deviendra le recteur ; Il est aussi président de l’Institut français de civilisation musulmane et du Conseil des mosquées du Rhône.

Mohammed Bajrafil. Né en mars 1978 à Moroni, aux Comores, initié au soufisme dans le cadre familial, il est théologien, linguiste, essayiste et ancien imam franco-comorien. Il est secrétaire général du Conseil théologique musulman de France (CTMF), engagé dans l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF) et participe au groupe théologique initié par le SNRM, Théologie en dialogue. Il est auteur de plusieurs ouvrages d’islamologie. A l’automne 2020, il a cessé son activité d’imam de la mosquée d’Ivry-sur-Seine et s’est opposé à la création par le CFCM d’un Conseil national des imams car celle-ci s’est faite sans consultations, ni participation d’imams à la décision.

Omero Marongiu-Perria.  Né en 1969, d’origine sarde, converti à l’islam au sortir de l’adolescence, il est docteur en sociologie des religions, spécialiste de l’islam et théologien. En 2002, il soutient 

L’islam au pluriel : Étude du rapport au religieux chez les jeunes musulmans. Il est expert en politiques publiques et management de la diversité. Ancien membre des Frères musulmans en France de 1993 à 2004, il consacre désormais une grande partie de ses travaux à ce qu’il nomme les « permanences du paradigme hégémonique » en formulant l’hypothèse que les dispositions de la Charia médiévale imprègnent fortement les discours et les pratiques des leaders religieux musulmans contemporains, quelles que soient leurs tendances doctrinales.

Cela pose question, notamment, dans la capacité de ces leaders à lutter efficacement contre l’extrémisme religieux et la folie meurtrière de Daesh. Il participe au groupe théologique initié par le SNRM, Théologie en dialogue. Il a publié récemment deux ouvrages : En finir avec les idées fausses sur l’islam et les musulmans, aux éditions de l’Atelier et Rouvrir les portes de l’islam, aux éditions Atlande. Il prend position dans le débat sociétal en se revendiquant d’un humanisme spirituel qui promeut la prééminence du libre arbitre et des choix de vie individuels, dans une société laïque où les religions ne doivent, ni ne peuvent, dominer l’organisation de la vie sociale.

Une thèse sur Sadek Beloucif.  Né en 1958 à Annaba, en Algérie, il grandit à Paris dès l’âge de 6 ans. Nommé membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) par Jacques Chirac, en 1999, il y est resté jusqu’en 2007, lorsqu’il devient le poste de chef du service d’anesthésie-réanimation de l’hôpital Avicenne de Bobigny. Il acquiert une expertise sur des sujets éthiques délicats comme la fin de vie, le don d’organe et le clonage. Parallèlement, il occupe un poste d’enseignant à l’université Paris XIII.

Président du conseil d’orientation à la Fondation de l’islam de France, il est membre du Forum des Bernardins. Il a été membre du groupe de réflexion et de propositions sur la laïcité́ auprès du Haut Conseil à l’Intégration (2012-2013) et administrateur de l’émission Islam le dimanche matin sur France 2. En juillet 2020, il a rejoint l’association L’islam au XXIe siècle, qui se donne pour vocation de valoriser les voix d’un islam contemporain. Il est membre de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise).

Hassen Chalghoumi. Né en 1972 à Tunis, responsable associatif et religieux franco-tunisien, il est président de l’Association culturelle des musulmans de Drancy qui gère la mosquée Al-Nour dont il est l’un des imams. Partisan d’un dialogue inter-religieux, notamment entre islam et judaïsme, il lance en juin 2009 la Conférence des imams de France, avec pour objectif de créer une instance théologique capable de créer des « fatāwā » ; mais peu d’imams le rejoignent dans cette structure. Après un début de notoriété en 2006, il est de plus en plus sollicité par les médias français en tant que représentant d’un « islam modéré et républicain ». La classe politique française en fait l’un de ses interlocuteurs dans les milieux musulmans. Mais sa représentativité, ses qualifications en tant qu’imam et sa médiatisation sont l’objet de controverses au sein de la communauté musulmane qui lui conteste fort toute légitimité et s’interroge sur sa proximité avec le CRIF et l’écrivain Marek Halter. Il vient de publier « Les combats d’un imam de la République » (Cherche Midi) et s’est dit prêt à prendre la tête du Conseil national des imams.

CHRONOLOGIE D’UN CHANGEMENT

CRISE SANITAIRE  ET  PRIORITE  A  LA  VIE

Maintenant que le contexte est clarifié et les acteurs repérés, prenons le temps de refaire la chronologie de l’année 2020 et de l’hiver 2020/2021.

La démission du Dr Dalil Boubakeur de son poste de recteur de la grande mosquée de Paris, début janvier 2020, et l’implication très forte de l’UMF dirigée par Mohammed Moussaoui, dans le processus électoral du renouvellement du conseil d’administration du CFCM, permettent qu’avec sept mois de retard, un nouveau bureau soit enfin constitué le 19 janvier 2021. Le conseil d’administration désigne Mr Mohammed Moussaoui pour assurer la présidence du CFCM pendant les deux prochaines années. La tâche qui l’attend est immense car le CFCM a perdu beaucoup de crédibilité et les élections ont mis au grand jour les tensions fortes entre les deux branches marocaines de l’islam de France. Aussi les administrateurs du CFCM ont appelé les différentes composantes du CFCM à faire vivre au sein du CFCM l’esprit de concertation et d’entraide fraternelle, et à mettre l’intérêt général de l’islam et des musulmans de France au-dessus de toute autre considération.

Le 1er mars 2021, le CFCM publie un « Plan d’action d’action pour l’organisation et le financement du culte musulman en France » avec 45 propositions d’action. Le 6 mars, les dirigeants du Conseil français du culte musulman et Hakim El Karoui, président de l’Association musulmane pour l’islam de France, proposent dans une tribune au quotidien Le Monde un plan d’action commun visant à un financement clair et transparent pour l’exercice du culte au quotidien et la formation d’imams français.

Au même moment, comme le monde entier, la France fait face au déferlement de la pandémie du COVID-19. Dès le 2 mars, Mohammed Moussaoui initie une politique très active de diffusion des informations sanitaires gouvernementales et de leur application stricte :

9  « Compte tenu de la situation sanitaire exceptionnelle que connaît notre pays avec le coronavirus (Covid-19), de nombreux rassemblements et évènements y ont été annulés. La situation étant différente d’un département à l’autre, il convient de vous tenir informé auprès des autorités sanitaires et préfectorales de votre département sur les mesures à prendre au sein de votre lieu de culte. Vous pouvez d’ores et déjà diffuser et afficher les documents, ci-joints, dans votre lieu de culte ou tout lieu recevant du public Les prières collectives dans les mosquées doivent être considérées comme des rassemblements collectifs auxquels doivent s’appliquer les consignes des autorités sanitaires de notre pays. Si dans les semaines à venir les autorités compétentes demandent l’annulation de la prière collective du vendredi, voire la fermeture provisoire des lieux de culte, parce que la situation sanitaire l’exige, vous devez appliquer ces consignes et expliquer aux fidèles que la préservation de la santé des fidèles prime sur la célébration collective de la prière ». 

Le 12 mars, le CFCM qui appelait, le 9 mars, à l’annulation de la prière de vendredi du 13 mars dans les mosquées qui accueillent habituellement plus de 1000 personnes, appelle toutes les mosquées de France à suspendre l’organisation des prières de vendredi, dès vendredi 20 mars et jusqu’à nouvel ordre. Il invite à accepter dans la paix et la sérénité les décisions des autorités sanitaires et rappelle qu’«en élevant les défunts en période d’épidémie au rang des martyrs (dont les corps sont exemptés de toute toilette mortuaire), le prophète Muhammad (PBSL) a voulu apporter le réconfort nécessaire aux familles face à la douleur du deuil et aux difficultés qu’elles peuvent rencontrer en matière d’accomplissement de ce rite ».

Le 25 mars, à l’occasion de la fête de l’Annonciation, Mohammed Moussai adresse un message aux chrétiens de France et conclut en ces termes : « Faisons de ces traits d’union, en ces moments difficiles que nous traversons, le ciment de notre fraternité et de notre solidarité et œuvrons ensemble avec tous nos concitoyens quelle que soit leur conviction pour le réconfort des plus vulnérables et les plus touchées parmi nous ».

Quelques jours après, un appel est adressé aux musulmans : « Préparons-nous à vivre autrement le mois béni de Ramadan 1441 ! » et, de facto, l’ensemble des mosquées et des imams vont jouer le jeu, mettant l’accent sur tout ce qui peut favoriser une vie de pieux musulman en temps de Ramadan dans l’espace familial. Mais le confinement perdurant et face à des appels de plus en plus insistants à une réouverture des lieux de culte fermés et à une reprise des officies religieux, le CFCM déclare le 11 mai : « Tout en respectant la souveraineté de chaque culte, le CFCM lance un appel fraternel aux responsables des autres cultes afin que la reprise des cérémonies religieuses ne soit pas l’occasion de division ou de surenchère préjudiciables à notre vivre ensemble. Les religions de France pour lesquelles le sacrifice et l’abnégation ne sont pas de vains mots doivent donner l’exemple pour préserver l’unité et la cohésion de notre pays. L’amour du prochain, qui est au cœur de nos religions respectives, doit aussi nous servir de principe directeur ».

LES DESACCORDS DE LA GRANDE MOSQUEE DE PARIS

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Pour lui, en effet, cette décision pénalise les musulmans, qui ne pourront pas fêter l’Aïd le 24 mai. Pour lui, en effet, cette décision créerait une « inégalité » entre les citoyens des différentes religions. « Les musulmans (…) ne comprendraient pas cette mesure inique du « deux poids deux mesures », la fête de l’Aïd n’étant séparée de la Pentecôte juive et chrétienne que de quatre jours ». Ce dernier va jusqu’à prévenir que, si l’assouplissement annoncé par le gouvernement devait avoir lieu, la Grande mosquée de Paris demanderait « instamment » aux pouvoirs publics de fixer la reprise des cérémonies religieuses au 24 mai, « pour tous les lieux de culte sans exclusion ». Cette montée aux créneaux met en cause l’autorité du président en exercice du CFCM qui arrive néanmoins à faire rentrer dans le rang le dissident. Mais cette fissure dans une unité affichée depuis trois mois ne va point se résorber totalement.

Chems-Eddine Hafiz lance en effet une véritable offensive médiatique, pour s’imposer comme le représentant incontournable, en France, de l’« islam modéré ». En septembre-octobre, le procès Charlie, la loi sur les séparatismes et les attentats lui donnent autant d’occasions de multiplier ses condamnations de l’islamisme, quitte à froisser une partie des musulmans en défendant bruyamment les caricatures du Prophète4. Début novembre, sans concertation avec le CFCM, il s’affiche à la Grande mosquée de Paris avec l’ancien président du CFCM, Anouar Kbibech, le leader de l’islam subsaharien en France, Assani Fassassi, et des responsables de lieux de cultes importants comme la Grande Mosquée de Saint-Denis de la-Réunion ou la mosquée Adda’wa de l’Est parisien, à l’occasion d’une conférence de presse pour dénoncer le terrorisme et les appels au boycott de la France.

Les débats autour de la Charte des principes pour l’Islam de France vont de nouveau lui donner l’occasion de se manifester, fin décembre. Estimant que la mise au point de cette Charte ne correspond pas à l’islam que la Grande mosquée veut promouvoir, il annonce le 28 décembre qu’il se retire du projet de Conseil national des imams, voulu par l’Élysée et confié au Conseil français du culte musulman (CFCM) et dénonce l’influence de « la composante islamiste » au sein du CFCM : « J’ai décidé […] de ne plus participer aux réunions qui visent à mettre en œuvre le projet du Conseil national des imams et de geler tous les contacts avec l’ensemble de la composante islamiste du CFCM ». Et d’ajouter : « Cette décision, mûrement réfléchie, est irrévocable », car, pour lui, en multipliant des agissements irresponsables, cette composante islamiste est en train de compromettre l’avenir de l’islam en France, de ses enfants et de l’unité nationale. Mais cela ne l’empêchera pas de se rendre à l’Elysée le 18 janvier 2021, en compagnie de quatre autres fédérations, pour signer devant le président de la République la Charte des principes pour l’Islam de France dans sa version du 17 janvier 2021.

LE DISCOURS DES MUREAUX

4 « Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de dessiner, d’user de son art et surtout de vivre », in Le Figaro, 4septembre 2020, et « Pour combattre vraiment le “séparatisme islamiste”, il faut cesser de tolérer la ghettoïsation », in Le Monde, 1er octobre 2020

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Il s’agit pour lui d’aider l’islam à se structurer pour qu’il soit un partenaire de la République, ce qui passe par une réduction de l’influence étrangère venues de Turquie et du Maghreb, notamment en mettant fin en 2024 du système de détachement des imams 5.

Quant à la formation des imams, le Président déclare : « Nous allons nous-mêmes former nos imams en France. L’islam consulaire nourrit des rivalités, des dysfonctionnements, mais surtout il continue de faire porter ce surmoi post-colonial que j’évoquais par ailleurs avec énormément d’ambiguïtés. Et il ne permet pas à la structuration de cette religion dans notre pays d’avancer comme il faut ». Aussi demande-t-il au CFCM de labelliser des formations d’imams, de certifier des imams et d’élaborer une charte à laquelle les cadres religieux devraient adhérer sous peine de révocation. 

Par ailleurs, le président annonce le soutien de l’Etat aux initiatives « en matière de culture, d’histoire et de sciences » prises par la Fondation de l’Islam de France « à hauteur de  millions d’euros ».

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Parce qu’il faut favoriser « une meilleure compréhension de l’islam » en France, Emmanuel Macron annonce aussi la création d’« un institut scientifique d’islamologie » et « des postes supplémentaires dans l’enseignement supérieur » afin de développer « des études islamiques de haut niveau à l’université ».

FORMATION DES IMAMS, CHARTE DES PRINCIPES REPUBLICAINS ET CONSEIL NATIONAL DES IMAMS

D’octobre 2020 à février 2021, Mohammed Moussaoui et ses alliés au sein du CFCM vont tout faire pour répondre aux attentes du Président de la République. Vu les dissensions, en particulier avec la Grande mosquée de Paris, et suite à la mise en cause par des médias et des hommes et femmes politique des composantes islamistes du CFCM (Musulmans de France, Comité de coordination des musulmans turcs de France [CCMTF)], la Confédération islamique Milli Görüs [CIMG] et Foi & Pratique), cela n’est pas chose aisée. Le calendrier proposé par l’exécutif n’est pas respecté.

Aussi, alors que le projet de loi « confortant les principes républicains » était transmis le 17 novembre aux présidents des deux Chambres du Parlement, le chef de l’Etat convoqua à l’Elysée, le 18 novembre, en fin d’après-midi, les représentants du Conseil français du culte musulman (CFCM) pour aborder la question de la formation des imams et de leur certification. Ces derniers lui présentèrent un projet de création d’un « Conseil national des imams », sorte de « conseil de l’ordre » qui définirait des critères d’éligibilité afin de pouvoir devenir imam et délivrerait des cartes officielles aux personnes concernées. Mais Emmanuel Macron demande aux représentants du CFCM de travailler avec le Ministère de l’intérieur à une Charte des valeurs républicaines qui engagerait l’ensemble de ses membres, ce qui va les occuper tout au long des mois de décembre 2020 et de janvier 2021.

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Au nombre de 300, ils sont envoyés et pris en charge par les gouvernements de Turquie (150), d’Algérie (120)et du Maroc (30).

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Reconnaissons que c’est beaucoup plus le travail autour de cette Charte et la création d’un Conseil national des imams que le projet de loi sur les séparatismes qui va être à l’origine de débats internes au sein de la communauté musulmane de France et de prises de position publiques de la plupart des acteurs évoqués ci-dessus. La pression très forte de l’exécutif et des politiques ne leur permet pas en effet de jouer la montre et de faire preuve d’attentisme, d’autant que, dans les débats publics, on réclame de passer aux actes, de décider la dissolution de fédérations islamistes et de mettre à exécution l’expulsion de personnes radicalisées ou séparatistes.

ISLAM DE FRANCE, CONSULAIRE, NATIONAL OU DEPARTEMENTAL ?

Ce bouillonnement de l’hiver 2020/2021 permet de repérer les objets du débat et de mettre en exergue différentes pistes possibles pour une future organisation de l’islam sur le territoire français.

Islam en France ou Islam de France

Pour l’exécutif et les musulmans désireux de jouer à fond la carte de l’intégration, le choix est clair : il faut dorénavant parler de l’islam de France. Il s’agit en effet de permettre à se culte de se déployer dans un contexte culturel défini par tout ce qui constitue l’histoire de ce pays qu’est la France. Mais tous ne l’entendent pas ainsi.

Dans un texte commun publié le 1er février 20216, le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), la Confédération islamique Milli Görüs (CIMG) et Foi & Pratique s’en expliquent :

L’islam, dont les principales sources sont le Coran et la Sunna, ne peut être délimité à une société ou une idéologie. Dans ce contexte, il n’y a qu’une seule croyance islamique acceptée par les musulmans à travers le monde. Par conséquent, il ne peut être question d’un islam national tels que « l’islam de Turquie », « l’islam du Maroc » ou « l’islam d’Algérie ».

Bien entendu, outre les fondements principaux de la religion islamique, il y a aussi un côté lié à la pratique déterminée par les us et coutumes, formée par l’interaction des cultures dans les sociétés considérées. En caractérisant l’islam par des critères tels que l’ethnicité, l’identité nationale ou l’idéologie, on prend le risque de voir apparaître des islams nationaux, déconnectés les uns des autres, modifiés et métamorphosés. Par conséquent, les concepts de base tels que l’Unicité de Dieu (tawhid) et la communauté musulmane (oumma) qui caractérisent l’islam, risqueraient alors d’être altérés.

Les différentes conceptions religieuses qui en naîtraient seraient alors considérées comme autant de religions différentes. Ainsi, le concept d’« islam de France » induisant une distinction de l’islam au niveau national ne saurait être une dénomination correcte.

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https://www.saphirnews.com/Islam-de-France-les-raisons-de-la-non-signature-de-la-charte-par-CCMTF-Milli- Gorus-et-Foi-Pratique-exposees_a27796.html

Islam consulaire ou islam de France

Pour comprendre les données du débat sur cette question, reprenons les paroles du Président de la République aux Mureaux, le 2 octobre 2020 :

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nous a permis de faire. D’abord, et c’est le premier point en la matière, en libérant l’islam en France des influences étrangères. Sur ce sujet, nous allons le faire de deux manières, parce qu’il y a deux types d’influences. Il y a une influence qui est visible, qui est assumée, et il y a une influence qui est parfois plus profonde et dangereuse, mais qui est moins visible et moins assumée. La première influence qu’on a décidée de réduire, en concertation avec les pays, c’est l’organisation même de l’Islam consulaire.

Vous le savez, nous sommes un pays où nous organisions la formation des imams dans des pays étrangers, mais aussi celle de psalmodieurs que nous faisions venir de manière régulière.page14image10128

C’est la Turquie, le Maroc et l’Algérie qui fournissaient ces imams et ces psalmodieurs.

Nous avons décidé de mettre fin à ce système, de manière totalement apaisée avec les pays d’origines. Et en transition, c’est-à-dire sur 4 ans en moyenne, parce qu’il faut que les choses se fassent progressivement parce que, je vais y revenir, nous allons nous-mêmes former nos imams et nos psalmodieurs, les musulmans en France. Et donc, nous devons détacher ce lien qui est celui qu’on nomme de l’islam consulaire. Parce qu’il nourrit des rivalités, des dysfonctionnements mais surtout, il continue de faire porter ce surmoi post-colonial que j’évoquais par ailleurs, avec énormément d’ambiguïtés et il ne permet pas à la structuration de cette religion dans notre pays d’avancer comme il faut. Et je le dis de manière vraiment très apaisée et en accord à la fois avec le CFCM et les trois pays que j’évoquais. Et donc, nous mettons fin à ce lien et à cette influence étrangère.

Le texte du 17 janvier de la Charte des principes pour l’Islam de France stipule, quant à lui, à l’article 7 :

Nous prenons l’engagement d’assurer de plus en plus le financement de nos lieux de culte par des financements nationaux. Tout financement provenant de l’étranger émanant d’un État étranger, d’une organisation non gouvernementale, d’une personne morale ou physique doit s’inscrire dans le strict respect des lois en vigueur et ne donne le droit à aucun donateur de s’ingérer, de manière directe ou indirecte, dans l’exercice du culte musulman en France.

Les signataires doivent rejeter clairement toute ingérence de l’étranger dans la gestion de leurs mosquées et la mission de leurs imams.

Or, aujourd’hui, le CFCM est totalement piloté par l’islam consulaire puisque les trois coprésidents le sont en fonction de l’appartenance d’origine de leur fédération respective : Maroc, Algérie et Turquie. Les mosquées qui leur sont liées profitent du détachement des 300 imams et, en temps de Ramadan, des psalmodieurs, reçoivent des subsides des pays d’origine pour l’entretien de leurs bâtiments, ont des directives pour le contenu des prêches du vendredi et, pour quelques-unes, sont même propriété des Etats. Comment les deux coprésidents liés à l’Algérie ou au Maroc, signataires de ladite Charte, vont-ils pouvoir honorer leur signature? Les responsables turques refusent donc de signer cette Charte car, pour eux :

Vouloir tenir les associations religieuses à l’écart de toute communication et interaction en provenance de l’étranger, en les limitant aux frontières nationales se traduit par un modèle de « religion fermée » similaire au modèle d’« économie fermée ». Cela ne profitera pas aux musulmans de France, ni à l’État français.

D’autre part, il ne faut pas oublier que tous les musulmans vivant en France ne sont pas forcément des citoyens français. Il n’est pas légal de vouloir rompre tous les liens entre les musulmans étrangers résidant en France et leurs pays d’origine. À la lumière de toutes ces explications, le contenu du texte de l’article [7] en l’état peut entraîner de nombreux malentendus ainsi que des conséquences négatives et injustes pour les musulmans.

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Islamisme radical, islam politique

Si tout le monde s’accorde à dénoncer le terrorisme et l’instrumentalisation du religieux au service d’idéologie de haine et de violence, beaucoup plus complexe est le débat autour de ce qui est communément appelé « islam politique ».

Sur pression de la Grande mosquée de Paris, la Charte du 17 janvier le définit ainsi :

Par « islam politique », la présente charte désigne les courants politiques et/ou idéologiques appelés communément salafisme (wahhabisme), le Tabligh ainsi que ceux liés à la pensée des Frères musulmans et des courants nationalistes qui s’y rattachent.
 
Ce à quoi répondent les trois fédérations qui refusent de signer ce texte – dont le Tabligh nommément désigné dans la définition ci-dessus – :

Dans le débat public, l’« islam politique » est décrit comme une idéologie et des comportements contraires aux principes constitutionnels. Des pratiques naturellement présentes dans la religion musulmane, notamment le port du voile, sont rangées par certains dans cette catégorie. Pourtant, la pratique d’une religion, à l’instar du christianisme, du judaïsme ou du bouddhisme, implique des spécificités qui lui sont propres (édifice de culte, consommation de nourriture conformes, le respect d’un code vestimentaire…). De plus, la pratique d’une religion ne peut priver le citoyen de ses droits et devoirs civiques, notamment son implication dans le monde politique et sa contribution aux sujets sociétaux.

Tout comme l’implication et l’activisme des croyants Chrétiens, Juifs ou Bouddhistes ne sont pas considérés comme du communautarisme ou séparatisme, ni qualifié de « christianisme politique », de « judaïsme politique » ou de « bouddhisme politique », il devrait en être de même pour les musulmans.

Toutes les pratiques religieuses devraient être protégées de la même manière dans le cadre de la liberté religieuse de notre Constitution. La lutte contre les éléments menaçant l’ordre constitutionnel doit être menée dans le cadre de la loi conformément aux règles de l’Etat de droit.

La définition d’« islam politique » tels que présentée dans ce paragraphe ne peut rester en l’état puisqu’il laisse un champ très large de possibilités aux amalgames entre les croyants notamment pratiquants et les extrémistes qui dévoient l’islam pour leurs propres objectifs.

Le concept d’« islam politique » stipulé dans l’article restreint les droits d’accès des musulmans ou des organisations musulmanes au débat social ou politique puisqu’ils pourront être accusés de faire de l’« islam politique » et empêchés d’exercer leurs droits démocratiques. Cela peut aussi les exposer à la discrimination et criminaliser leurs opinions.

Curieusement, Musulmans de France a signé la Charte alors qu’il est de notoriété publique que cette fédération est dans la mouvance des Frères musulmans.

C’est la raison pour laquelle les membres du GECI(Groupe des enseignants catholiques en islamologie) ont tenu à écrire dans LA CROIX du 3 février 2021 :

Si on peut se féliciter que la Charte souligne l’importance de la liberté de conscience et inclue la possibilité de renoncer à l’islam sans stigmatiser ou qualifier d’apostat celui qui abandonnerait l’islam, elle oblige cependant à une forme de dépolitisation des responsables du culte musulman et auteurs du discours religieux. Au nom du respect des principes républicains est affirmée ici l’impossibilité d’une voix discordante, ce qui est en contradiction avec le principe même de la laïcité.

Les croyants de toutes religions ne sont pas seulement des priants mais aussi des citoyens. Au nom de leurs convictions, éclairées de leur foi, ils ont le droit d’exprimer dans l’espace public leurs désaccords et de contribuer ainsi à l’enrichissement du débat national. Limiter le discours

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 Organisation nationale, départementale, fédérale ou transversale

Selon le Conseil français du culte musulman (CFCM), près d’un millier de lieux de culte ont participé au renouvellement de ses instances régionales les dimanche 10 et 17 novembre 20230, soit entre 30 et 40 % des mosquées et salles de prière. La majorité des fidèles musulmans ne se sent donc pas concerné par l’élection du bureau national du CFCM et beaucoup ne reconnaissent aucune légitimité aux présidents du CFCM pour parler en leur nom. Beaucoup des jeunes nourrissent leur foi musulmane à partir des réseaux sociaux, de prêches diffusés sur des sites Internet ou d’émissions religieux diffusées par des chaînes communautaristes.

L’automne 2020 a accentué encore plus ce décalage entre le CFCM et la base, dans la mesure où le travail autour du Conseil national des imams et la Charte n’a aucunement impliqué les imams eux-mêmes. Ce sont donc les présidents d’association de gestion de mosquée qui ont défini des critères et non des imams reconnus pour leurs connaissances des sciences islamiques et leur bonne intégration dans l’espace français. Un tel fait explique en partie la très médiatique démission du théologien Mohammed Bajrafil de sa fonction d’imam d’Ivry-sur-Seine.

Dans la même logique, des personnes reconnues comme Kamel Kabtane, président du Conseil des mosquées du Rhône, et Azzedine Gaci, porte-parole du Conseil théologique des imams du Rhône, ont publiquement regretté « que le CFCM n’ait pas jugé bon de consulter les imams et les responsables des institutions musulmanes de France – malgré de nombreuses sollicitations – avant la ratification de cette charte qui les concerne directement», souligné que « le CFCM sous contrôle des chancelleries étrangères ne peut à la fois être juge et partie dans la même affaire » et rappelé qu’ils restaient «convaincus que seule une restructuration au niveau départemental, pourrait sortir l’islam de France de ce désordre qui l’anime depuis des décennies ».

Aussi certains appellent de leur vœux une organisation prenant pour modèle celui de la Fédération protestante de France, alors que d’autres estiment que ce n’est que dans la longue durée que des évolutions pourront se faire sentir car il faut permettre à la communauté musulmane de sortir d’un paradigme civilisationnel musulman pour entrer dans un autre paradigme fait de citoyenneté, ouvert au pluralisme religieux et s’appuyant sur la devise : « Liberté, égalité, fraternité ».

UN CFCM PRO-ACTIF

religieux à une pure dimension spirituelle ou éthique contrevient au respect de la neutralité de l’État vis-à-vis de la religion.

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Sur France Inter, le 1er février, évoquant les trois fédérations musulmanes qui refusent de signer la « Charte des principes pour l’islam de France » telle qu’elle a été présentée à l’Élysée le 18 janvier, Gérald Darmanin a déclaré : « Nous ne pouvons plus discuter avec des gens qui refusent d’écrire sur un papier que la loi de la République est supérieure à la loi de Dieu », provoquant un émoi chez bien des fidèles des différents cultes. Quant au quotidien LA CROIX, pendant deux semaines, du 25 janvier au 7 février, sous une manchette : L’islam, pourquoi c’est compliqué, il explore l’islam contemporain, ainsi que les questions qu’il pose à la société française. Il permet ainsi à ses lecteurs de découvrir combien est diverse cette communauté et que l’islam doit se conjuguer au pluriel.

A ce stade, il est donc très difficile de savoir si sera publiée une nouvelle version du texte de Charte des principes pour l’Islam de France car le Ministre de l’Intérieur semble s’y opposer, alors que le Président du CFCM y est favorable afin de refaire l’unité. Il a ainsi lancé une large consultation et a encore récemment déclaré, soulignant ainsi que le texte dit du 17 janvier n’était pas définitif : « Le texte proposé est le fruit de discussions des responsables des huit fédérations qui ont évidemment consulté leurs imams référents. Il s’agit donc d’une bonne base de consultation »

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De la même façon, qu’en sera-t-il du Conseil national des imams ? Un projet ? Ou une réalité ?

On peut également se demander si, dans la suite du discours des Mureaux, l’Elysée soutiendra activement dans leurs actions la Fondation pour l’Islam de France et l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF). En tous les cas, cette dernière a le souci d’être bien présent dans les débats et son initiateur, Hakim El Karoui, a publié un très long texte sur le site Saphirnews, le 4 février dernier

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Une certitude.

A court terme, vu le débat parlementaire et les perspectives électorales, l’exécutif jouera à fond la carte de la présidence actuelle du CFCM, incarnée par Mohammed Moussaoui, tant qu’il restera pro-actif et arrivera à contenir les oppositions nombreuses qu’ils rencontrent. Mais nous mesurons bien que la complexité du moment où s’entremêlent des considérations d’ordre politique – tant nationale qu’internationale –, économique, religieuse, spirituelle et personnelle, favorise le jeu des alliances qui se font et se défont au gré des événements. L’avenir est donc plein d’incertitudes !

8 Interview de Mr Mohammed Moussaoui sur la charte des principes pour l’islam de France, mis sur le site officiel du CFCM le 3 février 2021 et publié le 25 janvier 2021 sur le site https://oumma.com/ : « Charte desprincipes pour l’islam de France : M. Moussaoui répond aux critiques ».
9 Hakim El Karoui, « Contre le séparatisme islamiste, prévenir autant que punir », Saphirnews, 4 février 2021.

Du fanatisme : quand la religion est malade…

Adrien CANDIARD chercheur à l’institut dominicain d’études orientales du Caire

La nouveauté de l’approche du fanatisme par Adrien Candiard, chercheur à l’institut dominicain d’études orientales du Caire, est exprimée dans le sous-titre :            « Quand la religion est malade ». Et si le djihadisme est remarquablement dévoilé, ce fanatisme peut frapper les autres religions.

D’emblée on se sent hélas dans l’actualité. L’ouvrage s’ouvre sur le récit d’un crime de fanatique qui nous renvoie en Écosse, il y a quelques années. La veille de Pâques, un épicier d’origine pakistanaise écrit sur son compte Facebook : « Joyeuses Pâques à nos chers concitoyens chrétiens ! » Quelques heures plus tard cet homme est tué, poignardé par un autre musulman qui a vu dans ce message un acte d’apostasie qui mérite la mort.

Or cette histoire d’œufs de Pâques renvoie Adrien Candiard à un théologien du XIVe siècle, Ibn Taymiyya, qui fut questionné sur le point suivant : « Que convient-il de penser des musulmans qui participent avec des chrétiens aux réjouissances qui entourent le jour de Pâques ? » La réponse du théologien est formelle : « Ces musulmans doivent être rappelé à l’ordre et s’ils persistent, ils méritent la mort. » La condamnation portée par le théologien est une opinion juridique fondée sur une école théologique, fondée au IXe siècle, par Ibn Hanbal, un imam irakien. Ce que montre avec force Adrien Candiart, c’est que les actes de barbarie qui nous accablent ne sont pas des gestes de folie accomplis par des individus désaxés. Ils sont fondés sur une véritable théologie. Celle-ci est une maladie qui aujourd’hui frappe l’islam. Mais cette théologie, qui sur une longue période historique était très minoritaire dans l’islam, s’est réveillée il y a moins d’un siècle, avec notamment la naissance du salafisme, et tente de s’imposer à l’ensemble des musulmans.

Cette analyse, mettant au premier plan une théologie parmi d’autres, situe le djihadisme comme dénué de toute légitimité à se présenter comme l’islam véritable, et c’est l’histoire même de la théologie musulmanequi fonde cette analyse.

Ainsi, pour Adrien Candiard, il faut cesser de voir dans le djihadisme uniquement des causes sociales, historiques, politiques. En fait, il faut traiter le djihadisme comme un fait religieux, la forme actuelle du fanatisme qui est une menace pour toutes les religions. Il faut cesser de voir dans les djihadistes de simples paumés ou des cyniques.

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                              Du fanatisme : quand la religion est malade, Cerf, 2020

Car une opération de l’ampleur de l’État islamique n’a pas pu être menée grâce à quelques imbéciles manipulés : « Il faut aussi des croyants. Des gens qui voient le monde d’une certaine façon, qui leur paraît cohérente et rationnelle, qui leur paraît adéquate au réel, et qui n’est pas un simple délire collectif » (p. 29).

Le théologien dont s’inspire Ibn Taymiyya pose une absolue transcendance de Dieu, une impossible connaissance car Dieu ne révèle pas qui il est… Ce qu’il révèle c’est sa volonté : « On ne sait pas qui est Dieu, mais on sait ce qu’il veut » (p. 32). Cette formule est lourde de conséquences : « Puisque de Dieu on ne connaît que la volonté et non point la nature, alors être musulman, c’est agir comme un musulman : c’est faire ce qu’un musulman est tenu de faire (…). Par conséquent, faire comme les chrétiens, fût-ce dans des pratiques tout à fait secondaires (un repas de fête, des œufs colorés), c’est être chrétien » (p. 35). Pour un musulman, c’est tomber dans l’apostasie et mériter la mort.

Impossible de résumer en quelques lignes des pages où Adrien Candiard compare des positions théologiques profondément différentes des djihadistes musulmans et des chrétiens. Une conclusion importante ressortégalement des profondes réflexions de l’auteur : c’est que ce ne sont pas les religions en elles-mêmes qui sont porteuses des fanatismes musulmans ou chrétiens1.

Tous les fanatismes ont entre eux quelques points communs, et en particulier ils mettent Dieu à l’écart. Dire cela reconnaît l’auteur, c’est prendre une position contre-intuitive, car l’idée communément répandue consiste à penser que le fanatisme « naît d’un excès dans l’engagement du croyant… qui verrait Dieu partout, qui prendrait sa religion trop au sérieux. » Cette analyse a sa source au XVIIIe siècle dans la philosophie des lumières, notamment Voltaire.

Or Adrien Candiard entreprend de démontrer le contraire : « Le fanatisme n’est pas la conséquence d’un excès, d’une présence excessive de Dieu mais au contraire la marque de son absence » (p. 48). Au passage, sont critiqués ceux qui pour se protéger des excès voudraient « des musulmans modérés ».

En parlant ainsi, on donne raison aux violents qui clament qu’ils sont les seuls vrais croyants. L’auteur, Frère dominicain, note au passage : « je ne suis pas un chrétien modéré ! » Et il cite un exemple : François d’Assise fut un chrétien radical mais pas du tout fanatique.

Parmi les pistes de réflexion que propose cet essai, il faudrait examiner la relation forte, significative qu’il examine entre fanatisme et idolâtrie. C’est que, note-t-il, quand le fanatisme crée le vide à la place de Dieu, il est exposé à ce que Dieu soit remplacé par l’idole. C’est un vide rempli par quelque chose qui ressemble à Dieu mais qui n’est pas Dieu. Dans la théologie de Hanbal (hanbalisme), l’idole ce sont des commandements censés être loi divine. Dieu est remplacé « par des objets qui le touchent de près d’où une possible confusion. Le regard théologique d’Adrien Candiard sur l’idole est très éclairant et nous interpelle directement nous les catholiques. L’erreur des Lumières écrit l’auteur, est d’avoir confondu la folie fanatique avec un excès de religion. Ils croyaient que le fanatisme devait être soigné par le développement de la raison, par l’éloignement de la religion. Au bout de plus de deux siècles, l’éducation et la sécularisation n’ont nullementeu raison du fanatisme.

La thèse très éclairante d’Adrien Candiard est que la critique du djihadisme et du fanatisme qui sont des maladies de la vie spirituelle doit être menée sur le terrain religieux. Il y a des dialogues à mener sur le sens même des religions. C’est le sens spirituel de l’enfermement fanatique qui est refus de la spiritualité, de la relation à Dieu, de l’amour personnel de Dieu. Le sens spirituel du fanatisme « nous oblige à envisager que parfois la solution des problèmes religieux puisse être également religieuse » (p. 84).

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1 En passant l’auteur nous invite à revisiter Pascal. Voir Pensée n° 582 (éd. Brunschvicg) sur l’idole. Guy Coq

Examinons la laïcité d’un peu plus près !

Nous sommes tellement libre de ne pas être d’accord que ce serait dommage de ne pas l’user, cette liberté.

C’est un beau sujet pourtant, la laïcité qui sous tend la liberté. Nous sommes tellement libre de ne pas être d’accord que ce serait dommage de ne pas l’user, cette liberté.

Elle fait de la France son originalité et même son exemplarité avec cette valeur issue des plus grands textes de notre Histoire.

C’est la base de notre contrat social, de notre démocratie: « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Et qui se poursuit avec bien sûr la séparation de l’Église et de l’État en 1905. En France, contrairement aux démocraties anglo-saxonnes, on n’accepte pas qu’un agent public ou un élève affiche ses convictions religieuses dans nos institutions. C’est le produit de notre histoire qui fait de la laïcité  « notre religion commune » , au sens étymologique. Elle « re-lie » les Français autour de mêmes textes sacrés de la République.

La République n’empêche pas de manger halal ou du poisson le vendredi, même à l’école. Parce qu’elle ne s’oppose pas aux convictions. Mais elle doit s’élever quand un agent public refuse de serrer la main d’une collègue parce que l’égalité homme-femme est une valeur républicaine, au-dessus de toutes les religions.

Ces dernières peuvent exprimer leurs opinions, comme l’opposition à l’avortement ou la PMA, mais ne peuvent empêcher sa pratique légalisée. La République n’interdit pas le voile ou la kippa dans ses rues, parce qu’elle ne s’occupe pas des pratiques tant qu’elles ne « troublent pas l’ordre public établi par la loi ».

Mais quand l’ordre public est lui-même troublé par des élus qui remettent en cause la loi de 2004 sur l’accompagnement en sortie scolaire, le débat lancé ainsi est biaisé parce que vicieux et vicié de raccourcis.

Dans une démocratie vigoureuse, fière et forte de ses différences, on pourrait pourtant l’avoir, ce débat. Mais il est impossible aujourd’hui sauf à vouloir stigmatiser pour mieux régner sur un champ de ruines.

C’est un beau sujet pourtant, la laïcité. Un trésor national même, agité aujourd’hui comme un vulgaire chiffon rouge.

Souffrant d’une définition précise, la laïcité fait l’objet de nombreuses interprétations d’autant qu’elle s’inspire de plusieurs textes, l’un des principaux, la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905.

La figure classique que l’on appelle « laïcité à la française » a connu trois moments importants :

1) La Révolution française : Il s’agit du mouvement qui, à partir de la fin du Moyen Âge, vise à limiter l’ingérence du pape dans la vie religieuse en France et à conforter l’autonomie de son Église vis-à-vis de Rome et son lien avec le souverain français. Ce mouvement est concrétisé par le Concordat de Bologne de 1516, signé par François Ier et le pape, par lequel le roi exerce un pouvoir temporel sur l’Église de France. Ce texte restera en vigueur jusqu’à la Révolution française. On peut distinguer huit guerres de Religion en France : la dernière se transformant en guerre classique contre le roi d’Espagne qui a soutenu la ligue. En fait, la France connaît 36 années de troubles avec seulement deux périodes d’accalmie relative.

2) La Troisième République: Les fondements de la laïcité apparaissent dès 1789 avec l’article 10 de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. La mise en œuvre du principe de laïcité est d’abord une conséquence directe de la Révolution française. Ainsi, dès 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme l’égalité devant la loi de tous les citoyens. La loi du 9 décembre 1905 renforce considérablement ce principe en instaurant une séparation réciproque entre l’État et les institutions religieuses. La naissance de la IIIe.

République relance le combat en faveur d’une laïcisation des institutions. Le programme de Belleville,  prononcé par Gambetta alors qu’il est candidat aux élections législatives, en avait fait, dès 1869, l’un des axes majeurs du discours radical républicain. Si Gambetta fut le premier à donner le départ de la reconquête républicaine, c’est le nom de Ferry qui reste attaché à la confection, à partir de 1879, du socle sur lequel naîtra le système éducatif français. Tous les degrés d’enseignement furent concernés.

Déjà au XIXe siècle Ferdinand Buisson, premier théoricien de la laïcité, soulignait qu’elle résultait d’un « lent travail des siècles » (Dictionnaire de pédagogie, 1883-1887). Depuis, la laïcité continue d’évoluer. Ce n’est pas un concept figé dans son acception d’il y a cent ans. Elle se nourrit des transformations de la société. En cela, elle donne aussi lieu à des interprétations diverses.

3) Enfin, la période actuelle, à partir de 1980: la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle connaissent une réanimation de la pensée laïque du fait qu’elle est contestée et attaquée sur plusieurs fronts, par des visées politiques, conquérantes menées au nom d’une religion monothéiste : l’islam. La question laïque passe désormais au premier plan et relègue l’action revendicative.

Désormais, on est dans le temps de l’action. Significatif est le titre de l’article consacré aux commémorations de 1982 : “Fêtes du centenaire, fêtes de l’avenir”. La journée du 9 mai 1982, qui célèbre le centenaire des lois laïques, a quitté le terrain commémoratif pour s’inscrire dans une perspective d’ensemble où elle n’est plus qu’un élément –on retrouve ici le schéma familier qui place la grève au centre de l’action, mais en faisant d’elle un moyen et non une fin en soi. Un programme d’action est mis en œuvre afin de prolonger la mobilisation : rencontres avec les élus, colloques, fêtes, articles, expositions, etc., destinés à souligner les dangers du maintien du dualisme.

Ce flou en fait une notion qui cristallise bien des tensions. Menacée également aujourd’hui dans ses fonctionnements par la montée du communautarisme, elle semble fragilisée. Il s’agit de dégager une définition et de démontrer le caractère évolutif de ce principe. Et aussi de valoriser l’esprit fédérateur de la laïcité que l’on peut considérer, de ce fait, comme notre « bien public immatériel » le plus précieux.

Quels sont les 4 principes (piliers), de la laïcité ?

1 – la liberté de conscience et celle de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public,

 2 – la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, séparation de l’État et des cultes,

 3 – l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions, égalité des cultes,

 4 – sécularisation, c’est à dire, faire passer des biens d’Église dans le domaine public, ou encore, à soustraire à l’influence des institutions religieuses des fonctions ou des biens qui lui appartenaient.

Définition de la laïcité

Le principe de laïcité est défini comme la séparation de l’Église et de l’État, qui implique l’indépendance et la neutralité des institutions publiques vis-à-vis de la religion. Il ne s’agit pas d’une forme d’athéisme d’Etat, mais au contraire d’un moyen de garantir à chacun la liberté de conscience et de culte, ainsi que l’égalité de chacun devant la loi, quelle que soit sa religion. La laïcité permet à tous les citoyens d’avoir ou non une religion, de l’exercer librement dans le cadre fixé par la loi. Attention, un État protégeant la liberté de culte n’est pas nécessairement laïc : il peut reconnaître une religion d’État.

Le principe de laïcité a des applications concrètes dans différents domaines, et en particulier à celui de l’enseignement. En France, la laïcité du système scolaire a été instaurée par la loi de 1905 sur la laïcité de l’État. Elle a été réaffirmée en 2013 par la Charte de la laïcité à l’École, qui rappelle en quinze articles les règles du vivre ensemble à l’école, ainsi que leurs objectifs. Il s’agit notamment d’encourager l’accès à une culture commune, ainsi que la tolérance et le libre arbitre.

Laïcité en France, un principe républicain

Inscrite dans la Constitution, la laïcité constitue aujourd’hui un des fondements de la République française. Elle repose sur deux principes : l’obligation de l’État de ne pas intervenir dans les convictions de chacun et l’égalité de tous devant la loi, quelle que soit leur religion. La laïcité française est régie par trois principes : la neutralité de l’État, la liberté de conscience et le pluralisme religieux.

La laïcité est un des principes définissant la République qui est « indivisible, laïque, démocratique et sociale » (art. 1 de la Constitution). Inscrite dans la constitution de 1946 et reprise par la Constitution de 1958,  reprise par la laïcité figure parmi les droits et libertés fondamentaux garantis par celle-ci, au même titre que l’égalité ou la liberté.

Selon le Conseil constitutionnel (décision du 21 février 2013),  résultent du principe de laïcité : le respect de toutes les croyances et l’égalité de tous les citoyens devant la loi.

La loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État est la clé de voûte de la laïcité en France. Elle est au fondement de notre société et de notre école qui doit préserver de tout prosélytisme idéologique, économique et religieux.

Intervention kurde au camp d’al-Hol…

« Notre sécurité intérieure dépend beaucoup de ce qui se passe aujourd’hui »

Syrie

Intervention kurde au camp d’al-Hol : "Notre sécurité intérieure dépend beaucoup de ce qui se passe aujourd'hui"
Les combattants kurdes en Syrie ont lancé une opération de sécurité dans le camp d’al-Hol, qui connaît une vague de violence sans précédent depuis le début de l’année et où des femmes de djihadistes cohabitent avec des familles de réfugiés
YPG Press Office / AFP
Propos recueillis par Lucas Person

Les combattants kurdes en Syrie ont lancé une opération de sécurité dans le camp d’al-Hol, qui connaît une vague de violence sans précédent depuis le début de l’année et où des femmes de djihadistes cohabitent avec des familles de réfugiés. Entretien avec Jean-Charles Brisard, président du Centre d’Analyse du Terrorisme.

Ce dimanche 28 mars, les forces kurdes en Syrie ont lancé une opération de sécurité contre le camp de réfugiés d’al-Hol, au nord-est de la Syrie. Ce camp, où des civils syriens et irakiens ayant quitté leurs terres pour fuir les forces de Daech cohabitent dans des conditions de vie très précaires avec des femmes et enfants de combattants djihadistes d’origine européenne, connaît depuis le début de l’année une inquiétante série de tensions, de meurtres et d’évasions.

Début mars, l’ONG Médecins Sans Frontières avait annoncé la suspension « temporaire » de ses activités à al-Hol, après qu’un de ses bénévoles a trouvé la mort durant l’un des épisodes de violence qui animent régulièrement le camp, où vivent 62 000 réfugiés, dont 93 % de femmes et d’enfants, selon l’ONU.

Cette opération des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), menées par les Kurdes, devrait durer au moins dix jours et a reçu l’aval de la coalition internationale menée par Washington.

Pour comprendre les enjeux de cette action, Marianne a interrogé Jean-Charles Brisard, président du Centre d’Analyse du Terrorisme et enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Strasbourg. Début mars, celui-ci alertait déjà dans nos colonnes du « grand risque de dispersion des prisonniers » d’al-Hol, dont certains sont déterminés à rejoindre ce qu’il reste des forces de Daech.

Marianne : En quoi consiste cette opération ?

Jean-Charles Brisard : L’opération de sécurité menée par les Kurdes fait suite à de très nombreux incidents qui ont agité le camp ces dernières semaines, avec plus de 40 meurtres et une succession de soulèvements violents, actes de rébellions et tentatives d’évasion. La situation est devenue hors de contrôle depuis plusieurs semaines déjà et elle se dégrade considérablement de jour en jour.

À l’heure actuelle, plus de 5 000 militaires kurdes sont mobilisés pour tenter de repérer les individus suspects. Il y a eu plus de 30 arrestations, dont au moins un chef de l’État Islamique. Les forces kurdes ont découvert un tunnel qui permet de communiquer avec l’extérieur du camp, ils ont arrêté des hommes qui se cachent dans le camp alors qu’ils n’ont rien à y faire. Il est à présent clair que ce camp est devenu hors de contrôle, qu’il est une poudrière qui peut communiquer efficacement avec les réseaux de Daech. Depuis plusieurs semaines, de nombreux djihadistes ont pu passer par ce camp et en sortir.

Cette opération est-elle un sursaut salutaire ou bien, en cas d’échec, risque-t-elle de dégrader encore plus la stabilité du camp ?

La situation est très compliquée : la stabilité du camp s’est dégradée depuis longtemps et on peut estimer que cette opération arrive trop tardivement. D’autant plus que ce n’est pas la première fois que les Kurdes interviennent. Il y a quelques mois, a eu lieu une opération visant à identifier la présence d’hommes dans le camp avec recherches ADN et surveillance photographique. Cette opération de surveillance venait aussi trop tard, mais on a pu en appendre beaucoup grâce à elle : on sait par exemple que Hayat Boumeddiene (la compagne du terroriste Amedy Coulibaly, condamnée en décembre 2020 à trente ans de réclusion criminelle, mais ayant fui en Turquie avant l’attentat de l’Hyper Cacher, N.D.L.R.) s’est dissimulée dans ce camp et qu’elle a réussi à s’en échapper au moment opportun.

L’opération menée depuis dimanche démontre l’incapacité des autorités kurdes à garantir la sécurité des détenus et le caractère fermé du camp. C’est préoccupant d’un point de vue sécuritaire car de nombreux djihadistes parviennent à se dissimuler puis à s’échapper et ils n’ont pas renoncé à leur engagement idéologique.

Pourquoi la coalition n’intervient-elle pas aux côtés des Kurdes pour assurer la sécurité du camp ?

Les Kurdes contrôlent la zone et le camp, en accord avec le droit humanitaire. Mais ils ont l’obligation d’assurer la sécurité. La France n’a aucun moyen d’agir, à part en aidant les Kurdes, car ce camp se situe sur le territoire d’un État tiers et la France n’est pas impliquée dans la gestion de ce territoire. La coalition internationale a fourni des moyens techniques et a entraîné les forces kurdes. Mais la responsabilité première de la gestion de ces camps incombe aux Kurdes. Les pays de la coalition ne souhaitent pas s’ingérer. Au fond, nous avons choisi de déléguer notre sécurité à des tiers, mais ces tiers ne sont pas complètement de confiance car ils ne peuvent pas garantir les conditions de détention. C’est la raison pour laquelle moi-même et de nombreux autres experts du terrorisme, prônons le rapatriement des prisonniers français en France afin qu’ils soient jugés dans notre système judiciaire.

Un rapport de l’ONU estime que « certains détenus perçoivent al-Hol comme le dernier vestige du califat ». Partagez-vous cette vision ?

Il y a d’autres points d’ancrage de l’État Islamique, notamment autour d’Idlib, où beaucoup de membres de Daech ont trouvé refuge. Mais ce camp forme en effet une synthèse de l’État Islamique : y vivent des femmes et des hommes qui sont pleinement engagés dans ce groupe terroriste et font vivre son idéologie sur internet. Le reste des forces de Daech impose une grande pression sur les Kurdes dans la région pour pousser à l’ouverture de ce camp et à la libération des prisonniers. C’est la raison pour laquelle il faut rapidement résoudre la situation. Plus on attend, plus le nombreux seront les combattants de l’État Islamique à échapper aux forces kurdes.

Si les Kurdes perdent le contrôle de ce camp, quels sont les risques sécuritaires pour la région et pour les pays européens ?

La conséquence directe serait la fuite des djihadistes et femmes de djihadistes les plus déterminés, qui pourraient trouver refuge dans les endroits où Daech dispose de réseaux et de soutiens : à Idlib ou dans le désert syrien à la frontière de l’Irak. Une telle fuite irait renforcer les capacités opérationnelles de Daech et ses capacités de projection de la menace terroriste avec un risque important de retours en Europe pour commettre attentats. De ce qui se passe aujourd’hui à al-Hol dépend beaucoup notre sécurité intérieure.

Est-il déjà possible de prévoir la réussite ou l’échec de cette opération ?

Rien ne permet de prévoir, malheureusement. On peut se réjouir que les forces kurdes interviennent – même si c’est un peu tard. Mais, face à eux, il y a des gens déterminés qui fomentent des meurtres et des tentatives d’évasion.

À LIRE AUSSI : Camp d’Al-Hol, en Syrie : « Le risque de dispersion des prisonniers est grand »

Le Prohète Mohamed effacé de L’Enfer de Dante…

Pays-Bas

… »Une tendance du monde culturel occidental à reculer face au terrorisme »

Mahomet effacé de L'Enfer de Dante : "Une tendance du monde culturel occidental à reculer face au terrorisme"
Illustration de la Divine Comédie, par Gustave Doré.
© Bianchetti/Leemage 

Par 
Aux Pays-Bas, le nom de Mohamed a été effacé d’une nouvelle traduction de l’Enfer de Dante. De quoi ce « nettoyage », opéré par l’éditeur, est-il le nom ?

Analyse avec le médiéviste franco-américain John Tolan, auteur de « Mohamed l’Européen, histoire des représentations du prophète en occident » sorti en 2018 chez Albin Michel.

La semaine dernière, une nouvelle traduction simplifiée de l’Enfer de Dante a fait polémique aux Pays-Bas après que l’éditeur a décidé d’effacer le nom de Mahomet d’un passage du texte où le prophète se retrouve parmi les hérétiques. Est-ce la première fois qu’un éditeur prend ce genre de décision ? De quoi ce « nettoyage » est-il le nom ? Explications et analyses avec le médiéviste franco-américain John Tolan, auteur de « Mahomet l’Européen, histoire des représentations du prophète en occident » sorti en 2018 chez Albin Michel.

Marianne : Aux Pays-Bas, une maison d’édition a décidé d’effacer le nom de Mahomet de sa nouvelle traduction d l’Enfer de Dante où le prophète de l’Islam y est décrit comme faisant partie des âmes damnées. En quoi ce passage poserait un problème ?

John Tolan : Avant de vous répondre, je voudrais juste recontextualiser le texte de la Divine comédie et expliquer en deux mots son architecture. Dans ce livre écrit au début du XIVe siècle, Dante raconte un voyage fictif qu’il aurait fait vers 1300 accompagné par Virgile. Le grand poète latin lui sert de guide et lui montre successivement l’enfer et le purgatoire. Puis, Dante rencontre Béatrice qui lui fait visiter le paradis. L’écrivain italien nous propose une architecture très précise de l’au-delà avec un système où chacun est récompensé ou puni en fonction des actions qu’il aura accomplies dans sa vie. Bien sûr au cours de ses voyages il rencontre tout un tas de personnalités plus ou moins exemplaires. En Enfer et au purgatoire, il croise beaucoup de ses contemporains florentins ainsi que d’autres personnages de l’histoire antique et médiévale.

C’est aussi dans les cercles de l’Enfer qu’il fait cette rencontre avec Mahomet et son gendre Ali. Les deux personnages y sont considérés comme hérétiques. En tant que tel, ils subissent le sort de leur crime. L’Islam est en effet présenté comme un schisme c’est-à-dire une hérésie à l’égard de l’Église catholique. Mohammed y est donc puni en étant coupé en deux à chaque fois qu’il passe devant le diable. On le voit tête coupée, avec les intestins pendant, ce qui est une image forte et frappante. Ali son gendre subit le même sort, pour avoir à son tour, en créant le chiisme, favorisé la division de l’Islam… Cette allégorie est donc une critique faite à ce que Dante considérait être les personnes schismatiques, ceux qui divisent au lieu de réunir.

Est-ce la première fois qu’une mesure de ce type est prise concernant l’œuvre de Dante ?

Concernant ce passage de la Divine Comédie, je n’ai jamais entendu parler d’une édition qui aurait volontairement effacé le nom de Mahomet dans sa traduction. En revanche depuis les années 80 en Italie, il y a eu plusieurs alertes liées au passage de ce texte et à son auteur. Ainsi à Florence, la tombe de Dante est-elle régulièrement menacée de profanation. À Bologne aussi, depuis 2015, après les attentats de Charlie Hebdo, les autorités italiennes ont décidé d’imposer une présence policière devant la basilique San Petronio où une fresque de l’Enfer, du peintre Giovanni da Modena, y représente Mohamed parmi les damnés. Cette fresque a fait l’objet de menaces. Si bien que des policiers sont en faction 24 heures sur 24 devant cette église.

Mais pour en revenir au texte en tant que tel, je trouve que ce genre de décision reflète un malaise très important dans nos sociétés avec une mécanique de la peur qui s’installe peu à peu. Une peur que l’on peut comprendre dans un contexte de terrorisme islamiste. Lors de l’affaire Salman Rushdie, beaucoup d’éditeurs avaient été menacés de mort. La peur est donc un censeur très puissant. Mais pour ma part, je vois aussi dans ce genre de décisions, une tendance très inquiétante de notre monde culturel occidental à reculer face au terrorisme. S’il faut effacer des grands classiques littéraires tout passage qui peut paraître offensant vis-à-vis de telle ou telle religion, ou de telle ou telle communauté, cela devient problématique. Ce n’est pas en nettoyant ou en censurant des passages de notre culture passée, que l’on pourra vaincre l’obscurantisme d’aujourd’hui, mais au contraire en confrontant librement notre tradition dans toute sa complexité et sa rugosité, à celle des autres.

Vous-même en tant que professeur d’histoire médiévale, avez-vous tendance à vous autocensurer lorsqu’il s’agit d’aborder l’histoire musulmane?

Non pas du tout. Je ne m’autocensure pas. Mais il faut dire que je travaille avec des étudiants qui ont une certaine maturité. Ce sont des historiens en apprentissage et qui, par conséquent, ont du recul par rapport aux sujets traités. Néanmoins, dans une époque aussi durement touchée par le terrorisme, étant par ailleurs de nationalité américaine, il m’est arrivé naturellement d’avoir quelques craintes. Mais je pense qu’il faut avoir le courage de continuer d’aborder les sujets complexes avec intelligence sans céder de terrain aux obscurantistes et aux terroristes. Or c’est un combat de tous les jours avec ces victoires et ces défaites.

Je collabore aujourd’hui à un projet financé par l’UE sur la place du Coran dans l’histoire européenne. Il s’agit d’organiser une série d’expositions un peu partout en Europe pour décrypter et expliquer comment le Coran a été un objet d’influences dans l’histoire du vieux continent. Malheureusement, les annulations s’accumulent. Il ne s’agit pourtant pas d’une exposition de caricatures, c’est un travail scientifique très sérieux, en collaboration avec des spécialistes reconnus. Mais parler du Coran fait peur aux institutions. La bibliothèque nationale de Madrid par exemple a décidé d’annuler l’événement, de même récemment le Château des Ducs de Bretagne à Nantes. Nous négocions avec Budapest avec le musée national hongrois qui était très intéressé, mais la situation politique, avec un Viktor Orban très clivant, risque de nous empêcher d’aboutir. Nous continuons cependant à chercher des partenaires à Paris et Marseille. Car nous pensons qu’il faut avoir le courage de ne pas céder à la peur.

Parallèlement, je travaille sur un livre dont le thème est une introduction à l’histoire de l’Islam. Le titre pourrait d’ailleurs parler d « Islams » au pluriel afin de montrer l’extraordinaire variété des sociétés musulmanes. Montrer la diversité culturelle en terre d’Islam, est à mon sens la meilleure manière de lutter contre les extrémismes, qu’ils soient issus du camp salafiste ou des extrêmes droites qui reprennent vigueur sur le vieux continent.

Lorsqu’en 2018 j’ai sorti mon livre « Mahomet l’Européen », j’ai dû faire face à de nombreuses attaques verbales. Ces attaques venaient parfois d’intégristes qui pensent être les seuls à avoir le droit de travailler sur le sujet, mais plus encore de l’extrême droite pour qui j’étais un suppôt des salafistes ou un islamo-gauchiste. Je le répète : le combat est difficile. C’est peu dire que l’Islam et le Prophète sont devenus des sujets et des thèmes très compliqués à travailler. Mais si la peur prend le dessus sur nous autres chercheurs et passeurs, alors les fanatiques de tous bords auront gagné…