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Le Prohète Mohamed effacé de L’Enfer de Dante…

Pays-Bas

… »Une tendance du monde culturel occidental à reculer face au terrorisme »

Mahomet effacé de L'Enfer de Dante : "Une tendance du monde culturel occidental à reculer face au terrorisme"
Illustration de la Divine Comédie, par Gustave Doré.
© Bianchetti/Leemage 

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Aux Pays-Bas, le nom de Mohamed a été effacé d’une nouvelle traduction de l’Enfer de Dante. De quoi ce « nettoyage », opéré par l’éditeur, est-il le nom ?

Analyse avec le médiéviste franco-américain John Tolan, auteur de « Mohamed l’Européen, histoire des représentations du prophète en occident » sorti en 2018 chez Albin Michel.

La semaine dernière, une nouvelle traduction simplifiée de l’Enfer de Dante a fait polémique aux Pays-Bas après que l’éditeur a décidé d’effacer le nom de Mahomet d’un passage du texte où le prophète se retrouve parmi les hérétiques. Est-ce la première fois qu’un éditeur prend ce genre de décision ? De quoi ce « nettoyage » est-il le nom ? Explications et analyses avec le médiéviste franco-américain John Tolan, auteur de « Mahomet l’Européen, histoire des représentations du prophète en occident » sorti en 2018 chez Albin Michel.

Marianne : Aux Pays-Bas, une maison d’édition a décidé d’effacer le nom de Mahomet de sa nouvelle traduction d l’Enfer de Dante où le prophète de l’Islam y est décrit comme faisant partie des âmes damnées. En quoi ce passage poserait un problème ?

John Tolan : Avant de vous répondre, je voudrais juste recontextualiser le texte de la Divine comédie et expliquer en deux mots son architecture. Dans ce livre écrit au début du XIVe siècle, Dante raconte un voyage fictif qu’il aurait fait vers 1300 accompagné par Virgile. Le grand poète latin lui sert de guide et lui montre successivement l’enfer et le purgatoire. Puis, Dante rencontre Béatrice qui lui fait visiter le paradis. L’écrivain italien nous propose une architecture très précise de l’au-delà avec un système où chacun est récompensé ou puni en fonction des actions qu’il aura accomplies dans sa vie. Bien sûr au cours de ses voyages il rencontre tout un tas de personnalités plus ou moins exemplaires. En Enfer et au purgatoire, il croise beaucoup de ses contemporains florentins ainsi que d’autres personnages de l’histoire antique et médiévale.

C’est aussi dans les cercles de l’Enfer qu’il fait cette rencontre avec Mahomet et son gendre Ali. Les deux personnages y sont considérés comme hérétiques. En tant que tel, ils subissent le sort de leur crime. L’Islam est en effet présenté comme un schisme c’est-à-dire une hérésie à l’égard de l’Église catholique. Mohammed y est donc puni en étant coupé en deux à chaque fois qu’il passe devant le diable. On le voit tête coupée, avec les intestins pendant, ce qui est une image forte et frappante. Ali son gendre subit le même sort, pour avoir à son tour, en créant le chiisme, favorisé la division de l’Islam… Cette allégorie est donc une critique faite à ce que Dante considérait être les personnes schismatiques, ceux qui divisent au lieu de réunir.

Est-ce la première fois qu’une mesure de ce type est prise concernant l’œuvre de Dante ?

Concernant ce passage de la Divine Comédie, je n’ai jamais entendu parler d’une édition qui aurait volontairement effacé le nom de Mahomet dans sa traduction. En revanche depuis les années 80 en Italie, il y a eu plusieurs alertes liées au passage de ce texte et à son auteur. Ainsi à Florence, la tombe de Dante est-elle régulièrement menacée de profanation. À Bologne aussi, depuis 2015, après les attentats de Charlie Hebdo, les autorités italiennes ont décidé d’imposer une présence policière devant la basilique San Petronio où une fresque de l’Enfer, du peintre Giovanni da Modena, y représente Mohamed parmi les damnés. Cette fresque a fait l’objet de menaces. Si bien que des policiers sont en faction 24 heures sur 24 devant cette église.

Mais pour en revenir au texte en tant que tel, je trouve que ce genre de décision reflète un malaise très important dans nos sociétés avec une mécanique de la peur qui s’installe peu à peu. Une peur que l’on peut comprendre dans un contexte de terrorisme islamiste. Lors de l’affaire Salman Rushdie, beaucoup d’éditeurs avaient été menacés de mort. La peur est donc un censeur très puissant. Mais pour ma part, je vois aussi dans ce genre de décisions, une tendance très inquiétante de notre monde culturel occidental à reculer face au terrorisme. S’il faut effacer des grands classiques littéraires tout passage qui peut paraître offensant vis-à-vis de telle ou telle religion, ou de telle ou telle communauté, cela devient problématique. Ce n’est pas en nettoyant ou en censurant des passages de notre culture passée, que l’on pourra vaincre l’obscurantisme d’aujourd’hui, mais au contraire en confrontant librement notre tradition dans toute sa complexité et sa rugosité, à celle des autres.

Vous-même en tant que professeur d’histoire médiévale, avez-vous tendance à vous autocensurer lorsqu’il s’agit d’aborder l’histoire musulmane?

Non pas du tout. Je ne m’autocensure pas. Mais il faut dire que je travaille avec des étudiants qui ont une certaine maturité. Ce sont des historiens en apprentissage et qui, par conséquent, ont du recul par rapport aux sujets traités. Néanmoins, dans une époque aussi durement touchée par le terrorisme, étant par ailleurs de nationalité américaine, il m’est arrivé naturellement d’avoir quelques craintes. Mais je pense qu’il faut avoir le courage de continuer d’aborder les sujets complexes avec intelligence sans céder de terrain aux obscurantistes et aux terroristes. Or c’est un combat de tous les jours avec ces victoires et ces défaites.

Je collabore aujourd’hui à un projet financé par l’UE sur la place du Coran dans l’histoire européenne. Il s’agit d’organiser une série d’expositions un peu partout en Europe pour décrypter et expliquer comment le Coran a été un objet d’influences dans l’histoire du vieux continent. Malheureusement, les annulations s’accumulent. Il ne s’agit pourtant pas d’une exposition de caricatures, c’est un travail scientifique très sérieux, en collaboration avec des spécialistes reconnus. Mais parler du Coran fait peur aux institutions. La bibliothèque nationale de Madrid par exemple a décidé d’annuler l’événement, de même récemment le Château des Ducs de Bretagne à Nantes. Nous négocions avec Budapest avec le musée national hongrois qui était très intéressé, mais la situation politique, avec un Viktor Orban très clivant, risque de nous empêcher d’aboutir. Nous continuons cependant à chercher des partenaires à Paris et Marseille. Car nous pensons qu’il faut avoir le courage de ne pas céder à la peur.

Parallèlement, je travaille sur un livre dont le thème est une introduction à l’histoire de l’Islam. Le titre pourrait d’ailleurs parler d « Islams » au pluriel afin de montrer l’extraordinaire variété des sociétés musulmanes. Montrer la diversité culturelle en terre d’Islam, est à mon sens la meilleure manière de lutter contre les extrémismes, qu’ils soient issus du camp salafiste ou des extrêmes droites qui reprennent vigueur sur le vieux continent.

Lorsqu’en 2018 j’ai sorti mon livre « Mahomet l’Européen », j’ai dû faire face à de nombreuses attaques verbales. Ces attaques venaient parfois d’intégristes qui pensent être les seuls à avoir le droit de travailler sur le sujet, mais plus encore de l’extrême droite pour qui j’étais un suppôt des salafistes ou un islamo-gauchiste. Je le répète : le combat est difficile. C’est peu dire que l’Islam et le Prophète sont devenus des sujets et des thèmes très compliqués à travailler. Mais si la peur prend le dessus sur nous autres chercheurs et passeurs, alors les fanatiques de tous bords auront gagné…

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