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la France de plus en plus remise en cause

Tchad, Burkina, Sénégal… : 

Tchad, Burkina, Sénégal... : la France de plus en plus remise en cause
De Libreville à Dakar, en passant par N’Djamena, Bamako ou Bangui, notre politique africaine, ou ce qui en tient lieu, est en accusation.
© Rey Byhre / Reuters

Françafrique

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Dans de nombreuses capitales d’Afrique francophone, la politique régionale de la France, régulièrement accusée de « néo-colonialisme », est prise à partie, pas toujours pour de bonnes raisons. L’immobilisme risque de se payer très cher le jour où il faudra solder les comptes, comme au Tchad ou en Côte d’Ivoire.

« La haine d’un nombre croissant de Gabonais pour la France n’est pas une bonne chose. Il faut repenser les relations entre nos deux pays. Il y a urgence ». Voilà ce qu’écrivait récemment à Marianne un chercheur ayant la double nationalité. De Libreville à Dakar, en passant par N’Djamena, Bamako ou Bangui, notre politique africaine, ou ce qui en tient lieu, est en accusation. Pas toujours pour de bonnes raisons. Quelquefois avec le soutien intéressé de puissances régionales et de leurs parrains internationaux. Reste un constat : l’immobilisme, s’il permet à court terme de maintenir certaines positions, risque un jour de se payer très cher.

Selon une formule consacrée, « un calme précaire » est revenu à N’Djamena, au Tchad, « mais l’avenir est incertain ». Des situations extrêmes, des milices rebelles quasi aux portes du palais présidentiel, la capitale du Tchad en a déjà connu par le passé. Une foule brandissant des pancartes « France dégage » et brûlant des drapeaux tricolores, plus rarement.

Cœur stratégique de la présence militaire française sur le continent depuis les indépendances, le Tchad était le territoire où « rien ne devait changer » et où tout risque peut-être de basculer. La mort d’Idriss Déby Itno, officiellement au combat contre les rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), assassiné selon une autre version, a mis à nu le socle d’illusions sur lequel était bâtie la prétendue stabilité d’un régime et d’une alliance de fer avec l’ancienne puissance coloniale.

INTERVENTIONNISME COUPABLE ?

Du dispositif interarmes « Limousin » (mis en place en 1969 pour contrer les premières révoltes organisées dans le Nord) jusqu’aux récents combats dans la région du Kanem au cours desquels Idriss Déby a perdu la vie, la France n’a jamais mégoté son appui aux différents régimes. Quitte à les faire tomber quand ils semblaient sur le point de franchir la ligne rouge d’un partenariat supposément avantageux pour les deux parties. Or, pour les manifestants descendus dans la rue le 27 avril à l’appel de partis d’opposition et de comités citoyens très similaires à ceux qui ont émergé dans divers pays d’Afrique francophone, les avantages sont devenus des boulets.

Dans les classements internationaux, le Tchad figure parmi les bons derniers. Les revenus nés de l’exploitation, relativement récente, de la manne pétrolière ont surtout alimenté les caisses d’une armée budgétivore et particulièrement mise à contribution dans la lutte contre le péril djihadiste. En la matière, peu de forces contestaient vraiment l’engagement, décisif, des forces tchadiennes aux côtés de la France, dans le G5 Sahel ou les opérations de l’ONU. Jusque et y compris les porte-parole du FACT, opposé à Déby. Manifestement ce message, comme l’exaspération d’une partie de la population, n’a pas franchi les portes de l’Élysée ou du ministère des Armées. Sans attendre, Emmanuel Macron et Florence Parly ont adoubé la création du Conseil militaire de Transition (CMT), présidé par le fils du défunt, au mépris absolu des procédures constitutionnelles.

Imaginent-ils aujourd’hui que la formation d’un gouvernement de transition incluant quelques opposants, la nomination d’un civil comme Premier ministre, et la multiplication de la formule magique « dialogue inclusif » dans les discours apaiseront durablement les tensions ? À N’Djamena, les activistes promettent de nouvelles marches malgré les morts du 27 avril. Pour contester le conseil de transition mais aussi dénoncer l’incapacité de Paris à prendre en compte leurs aspirations. Comme partout, les réseaux sociaux ont pris le relais. Pour des milliers d’internautes du continent, le CMT est sorti tout droit de l’Élysée. Fondé ou pas, ce poison n’a pas fini de faire des dégâts.

BURKINA FASO, MALI, NIGER : UNE PROTECTION DÉFAILLANTE ?

« Nous avons réussi à obtenir de véritables résultats dans la zone des trois frontières [entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso] et l’EIGS [État islamique dans le Grand Sahara] a perdu son emprise et subit de nombreuses pertes. » En février, intervenant en visioconférence lors du dernier sommet du G5 Sahel à N’Djamena, Emmanuel Macron pensait avoir de bonnes nouvelles pour ragaillardir le front commun contre les menées djihadistes. Le 3 mai, l’attaque contre une localité de la province de la Komandjari, dans l’est du Burkina Faso, a une fois de plus terriblement relativisé l’optimisme présidentiel. Trente morts « minimum » selon plusieurs sources, un village incendié, un système sécuritaire manifestement défaillant – des alertes lancées par les villageois semblent ne pas avoir été prises en compte : le « nouveau départ » escompté avec la réélection du président Roch Marc Christian Kaboré ne fait plus guère illusion.

Entre 2019 et 2020, un million de Burkinabè ont dû fuir leurs villages et, dans les trois pays, les attaques djihadistes ont fait plus de 2 000 morts. Rempart supposément protecteur, à tort ou à raison, l’opération « Barkhane » y apparaît de plus en plus comme un obstacle à la réconciliation nationale. Au Mali, la junte militaire au pouvoir semble ainsi décidée à poursuivre des négociations avec les « enfants du pays »ayant basculé dans le terrorisme, ceux, notamment, du Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin (JNIM, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) du Touareg Iyad Ag-Ghali. Le « néocolonialisme » supposé de la France y est régulièrement dénoncé. Il l’est pareillement à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, où le procès attendu des assassins de Thomas Sankara, tué en 1987, sera aussi celui des complicités françaises.

CÔTE D’IVOIRE : DEMAIN, L’HEURE DES COMPTES ?

Définitivement acquitté de toutes les charges pesant contre lui par la Cour pénale internationale, Laurent Gbagbo, ou du moins ses émissaires, poursuivent de difficiles tractations avec ceux du président Alassane Ouattara en vue de son retour au pays. Si, tout au long de son procès, l’ancien président s’est gardé de s’en prendre trop violemment à la France, ses partisans gardent le souvenir amer du rôle joué par Paris en 2011 comme de la fausse neutralité observée lors de la dernière élection présidentielle. Un jour, affirment les plus radicaux, il faudra solder les comptes…

SÉNÉGAL : UNE RÉPÉTITION AVANT LE CHAOS ?

Au Sénégal, le désamour était ancien. Jamais il ne s’était aussi clairement exprimé qu’au cours des manifestations du mois de mars suscitées par l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko : des supermarchés Auchan pillés, des locaux Eiffage saccagés, et des expatriés, nombreux, terrés à leur domicile. Coup de chauffe sans lendemain et simple effet d’aubaine pour les pilleurs ? Ou la répétition d’un scénario en train de s’écrire bien au-delà des seules limites de l’ancienne capitale de l’Afrique occidentale française ?

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