Au troisième jour du procès de Nordahl Lelandais, qui comparait pour le meurtre d’Arthur Noyer devant les assises de la Savoie, le meilleur ami de l’accusé est venu déposer mercredi soir à la barre des témoins. Un témoignage bouleversant que nous vous livrons en intégralité.

Nazim, le meilleur ami de Nordhal Lelandais a répondu aux questions de Bernard Boulloud, avocat de la famille Noyer.
Nazim, le meilleur ami de Nordhal Lelandais a répondu aux questions de Bernard Boulloud, avocat de la famille Noyer. © Maxppp / Sylvain MUSCIO

Nazim pourrait être l’anti-Nordahl : l’homme qui réussit tout. Chef d’entreprise, père de famille, bien dans sa peau. Mais Nazim est pourtant le meilleur ami de l’accusé. Il l’était. « Je suis le dernier qui a cru que tout ceci était une erreur », a-t-il confié mercredi soir lors d’une longue et émouvante déposition que nous retranscrivons.

Le président de la cour d’assises de la Savoie comprend d’emblée que ça ne va pas être simple pour ce témoin, le 13e à défiler à la barre ce mercredi. Il est 19h25. Nazim regarde le box, fixe cet accusé qu’il n’a pas revu depuis son incarcération il y a trois ans et demi, son ami. « C’est pas quelque chose de facile pour vous… », improvise le président. « Vous pouvez vous mettre à l’aise », autorise-t-il au témoin alors que Nazim a déjà commencé à retirer sa veste.

« Nordahl était un ami très proche », attaque Nazim, posément. « Quelqu’un qui est rentré dans ma vie et que j’ai appris à aimer comme il était, comme un ami. Et aujourd’hui c’est plus le cas. Voilà. Les seuls souvenirs que j’ai de lui, ce ne sont que des moments sympas, et puis maintenant on se retrouve ici. Je ne saurais pas vous dire autre chose que ces moments de partage, de fous rires, de vacances, de barbecues, de soirées entre copains, les discothèques, les bonnes tables, les bons verres, tout ce que vous avez tous ici, c’est ce que j’avais avec lui. Il était attentionné avec ses proches et aussi avec nos enfants. Chaque fois qu’on était ensemble, il avait toujours le mot sympa, l’attention : j’taide à faire ci, à faire ça, à ce que les enfants jouent pas trop au bord de la route… Bref, c’était un super pote. »

« Aujourd’hui je… je ne comprends ce qui se passe mais j’arrive pas à associer les choses, à ce qu’une seule et même personne puisse être capable d’un tel grand écart. Je suis chef d’entreprise depuis 15 ans, aux anniversaires professionnels, parmi tous les copains, c’était lui le plus investi quand il fallait recevoir les 500 personnes qui venaient. Quand il y avait des travaux à faire, même au dernier moment, il suffisait d’un coup de fil : est-ce tu peux m’aider ? On part lundi. Ça roule ? OK, viens me chercher ! Voilà les relations qu’on avait. J’avais du plaisir à le recevoir chez moi, même si c’était pas prévu, ça me faisait plaisir. Il se pointait au bureau, comme ça, pour boire un café, ça me faisait ma récréation entre deux rendez-vous. Puis j’appelais ma femme et on mettait une assiette de plus : il y a Nono qui vient diner ! C’était tout ce qu’il y a de plus banal, des amis qui s’aiment, qui se respectent. »

Alors, je sais, on a tous des secrets, mais pas des secrets comme ça. Il connaissait ma mère, ma sœur, ma femme, ma fille, le cercle le plus intime que j’ai. Au baptême de ma fille – je suis musulman mais ma femme est chrétienne, elle y tenait – Nordahl y était. C’était un des jours les plus beaux de ma vie. Et je tenais à le partager avec mes potes.

« Comment votre amitié est née ? Vous n’êtes pas sur la même longueur d’onde professionnelle », demande le président. « Et alors ? », proteste Nazim. « Il n’y a pas de jugement de valeur quand on aime quelqu’un ! Il était agréable, serviable, sympa, c’était Nono le rigolo, qui faisait rire nos femmes. M’en fiche de savoir combien il gagnait. Il était toujours présent, voilà. C’était quelqu’un en qui j’avais confiance. Qui était là pour un coup de main, ou juste là pour passer un bon moment. Pour faire le pitre, nous faire tous rire, à l’unanimité. Toujours. J’ai pas un seul souvenir où ça c’est mal passé entre nous, pas un seul. »

Le président ajoute : « Dans une de vos dépositions à l’enquête, vous évoquez tout de même « ses qualités, ses défauts et ses côtés sombres » ? » Nazim répond : « J’en sais rien, c’était un ressenti. On en a tous. Ses défauts : c’était pas un foudre de guerre au travail. Il pouvait l’entendre, ça, on était potes. Je lui disais : bosse un peu, gagne ta vie, sois stable là-dessus, faut avoir un minimum d’agent, de stabilité, il avait du mal à l’avoir. Mais ça en faisait pas quelqu’un de mauvais pour autant. Oui, j’étais à l’opposé de ça, j’avais pas envie qu’il y ait un fossé trop important entre nous, fallait assumer sa vie, et la vie coûte cher. »

L’entendait-il ? « C’était l’impression que j’avais, je lui parlais comme si c‘était un grand frère, mais il avait toujours une certaine instabilité au travail. Je lui disais : faut que tu trouves pas qu’un boulot de merde. Parfois il l’entendait, parfois moins. Mais il n’arrivait pas à avoir un job qui lui convienne. Mais je le jugeais pas là-dessus, c’était son choix. »

Interrogé sur la vie sentimentale de Nordahl Lelandais, Nazim explique : « Je lui faisais les mêmes réflexions : ça peut pas à chaque fois se finir dans la dispute ? Apprends à te séparer ! Je lui avais donné mon exemple. Celle avec qui j’avais passé cinq ans de ma vie avant ma femme, on s’est quittés en bon terme, et aujourd’hui, quand on se voit, on se respecte : essaie de faire pareil ! »

« Par rapport à son instabilité professionnelle, vous auriez pu lui proposer un emploi ? », demande le président. « Non, il n’avait pas les compétences pour. Et c’est compliqué de mélanger le business avec les amis ou la famille. » Puis soudain, Nazim s’agace. Sur une question du président dans laquelle il indique le nom de son entreprise. « Il y a plein de journalistes ici, j’ai pas envie d’une telle publicité ! »

« Qu’est ce qui explique votre tension à cette barre ? », demande maladroitement le président. « J’ai un ami qui est assis là », répond sèchement Nazim. « J’en avais un. Je me retrouve devant cette cour d’assises, il y a quelqu’un qui est mort. Excusez-moi si je ne suis pas au top de ma forme. »

« C’était invraisemblable dans mon cerveau. C’était évident que c’était pas lui »

Le dialogue entre le président et le témoin se poursuit.

–        Vous avez dit lors de votre première déposition, juste après l’arrestation de M. Lelandais, que vous le croyiez encore innocent : « Mon cœur penche pour Nordahl. Mais s’il est coupable, c’est ciao Nordahl. »

–        C’est ce qui s’est passé. Ce jour-là, mes employés ont été contactés par des médias. Ma secrétaire est venue me l’expliquer. À ce moment-là, il faisait partie de mon cercle intime, c’était invraisemblable dans mon cerveau. C’était évident que c’était pas lui. J’ai essayé d’appeler sa mère régulièrement pour lui apporter tout mon soutien. C’était évident que Nordahl était innocent, que tout ça n’était qu’une erreur. Qu’on boirait bientôt tous ensemble autour d’un verre. Tant qu’il n’y aurait pas de preuves et pas d’aveu. Tant qu’il est innocent. Le jour de la preuve pour le meurtre de Maëlys et des aveux de Nordahl, j’ai tenu ma parole et j’ai appelé sa mère pour la dernière fois, pour lui dire que je pouvais plus l’aider à soutenir Nordahl. Je suis un ami, je pouvais faire ce choix, même si c’était dur.

Sur les bancs de la défense, deux des quatre avocats de Nordahl Lelandais sont en larmes. L’accusé lui-même s’essuie les yeux. 

–        Vous lui avez rendu visite en détention ?, poursuit le président 

–        Non.

–        Pourquoi ? 

–        J’en sais rien. J’ai pas demandé. J’avais dit oui, mais j’ai jamais eu le courage de le faire. Je sais pas pourquoi j’y suis pas allé. Pas par manque de temps. J’avais peut-être peur de voir… de voir dans ses yeux quelque chose que j’avais jamais vu avant. Peur d’être confronté à toute cette merde humaine. J’avais pas envie de ça. Je me suis dit qu’il était en lien constant avec ses parents et que sa mère m’en aurait parlé, et j’y serais allé. Mais ça n’a jamais été exprimé. J’ai manqué un peu de courage.

–        Vous lui avez écrit ? 

–        Non. Pour les mêmes raisons. 

–        Parlez-nous de la soirée du 11 avril 2017…

–        Déjà que je ne me souviens pas de ce que j’ai mangé avant-hier…

–        Il était avec vous le soir de la disparition du caporal Noyer ?

–        Il a mangé chez moi. C’est le souvenir que j’ai mais il est peut-être erroné. C’était à l’improviste. Il est passé d’abord à mon bureau. Et je lui ai dit qu’il y aurait une assiette de plus à la maison pour dîner. 

–        Est-ce qu’il était dans le même état que les autres fois ? 

–        C’était totalement banal. 

–        Vous avez consommé de l’alcool ? 

–        Une bonne bouteille de vin, c’est toujours agréable. 

–        Et de l’alcool fort ?

–    Il aime bien le rhum. Mais il n’est jamais reparti de chez moi en étant complètement déchiré. 

–       Vous aviez remarqué des changements dans son comportement les derniers temps, dans sa tenue vestimentaire ? 

–        Il était comme nous tous. Des jours avec et des jours sans. Mais les jours sans, il n’y avait rien de plus alarmant. Rien qui puisse nous permettre de prédire quoique ce soit. Il était comme nous tous. 

–     Le 13 avril, le lendemain du meurtre, il a participé à une soirée dans votre entreprise ? 

–      Oui. Il est venu de manière tout à fait banale et innocente à l’entreprise. Il s’entendait relativement bien avec l’ensemble de mes salariés. C’était une soirée professionnelle, elle s’est terminée après, en ville, pour un moment festif. Et dans mes souvenirs, c’était une très bonne soirée. 

–        Il était toujours le même ou il était différent ?

–        Je n’ai pas noté de différence. C’était une bonne soirée. 

–        Est-ce qu’il avait des blessures aux mains ou au visage ? 

–        Aucune. 

–        Est-ce qu’il prenait des stupéfiants ? interroge un assesseur.

–     Il fumait un peu, il avait arrêté, mais ça restait la fumette. Et pour la consommation de cocaïne, j’ai appris après. On n’était pas au courant. J’avais reçu une alerte de la part de son ex compagne, je l’avais pas prise au sérieux, je mettais ça sur le compte d’une rupture qui se termine pas bien, et comme je ne la connaissais pas super bien… si j’avais su, je l’aurais aidé un peu plus. 

–        C’était quand ?

–        Je sais plus du tout. Elle avait envoyé un message à ma femme, je lui avais dit de ne pas rentrer dans une histoire comme ça. Qu’il fallait les laisser se débrouiller entre eux. Je la connaissais pas si bien que ça, je ne pouvais pas mesurer la gravité de ce qu’elle nous disait. Je voyais juste une rupture qui ne se finissait pas très bien. Et un soir, il est venu manger à la maison. Dans le jardin, j’ai entamé la discussion sur ce sujet, sans être dans le jugement, comme un ami qui parle à un autre ami qui a un problème supposé : « t’es sûr que tout va bien, que t’en consommes pas ? Attention à ne pas déraper ! Il avait été très clair dans ses réponses, qu’elle disait n’importe quoi. Moi, j’suis pas juge, j’suis pas flic, et la discussion s’est arrêtée là-dessus. Et on n’en a plus jamais reparlé.

–        Vous connaissiez ses compagnes ? reprend le président.

–        J’en ai rencontré deux ou trois. Il n’y a que Céline qui est venue passer un week-end entre potes en montagne avec nous. Sinon, non. Dans 99% des cas il était tout seul. 

–        C’était donc le boute-en-train du groupe. Mais est-ce qu’il y a un sujet qui le rendait grave ?

–        L’armée. Ça avait l’air d’être dur de parler de ça. J’ai le souvenir que, une ou deux fois, il en a parlé spontanément, de ce qu’il avait vu, vécu, qui avait pu le traumatiser. Et c’était violent. Donc j’avais l’impression qu’il n’avait pas de bons souvenirs de cette période-là. En tout cas, ce qu’on peut constater de partout, c’est qu’aucun militaire ne revient de l’armée indemne. J’ai jamais été militaire. Mais ce qu’il m’a raconté, c’est peut-être ce qu’il avait vu dans un film.

–        Vous avez dit à l’instruction qu’il vous avait raconté « un conflit en Guyane ou en Côte d’Ivoire, qu’il devait tuer sans se poser de questions, y compris des enfants » ?

–        Oui, il m’avait parlé des « choix à faire ».

L’avocat de la famille Noyer tente encore une ou deux questions.

–        Est-ce qu’il dit la vérité quand il parle d’un accident pour la mort d’Arthur ?interroge Me Bernard Boulloud

–        J’en sais rien, j’étais pas avec lui, et je n’ai jamais tué quelqu’un. 

–        Qu’aimeriez-vous lui demander ? 

–        Soulage-toi de la vérité, répond Nazim en fixant Nordahl Lelandais dans son box. Soulage ton âme. Le mal est fait. Vis ce qu’il te reste à vivre plus léger. Est-ce un accident, y a-t-il eu préméditation, il n’y a que toi qui le sais. Mais il faut bien se rendre compte d’une chose, c’est des dommages collatéraux. Il y a un acte et les dégâts autour. À côté de la famille d’Arthur Noyer, à côté des parents de Nordahl, je suis un petit dommage collatéral. Malgré tout, tout ceci me fait énormément souffrir. Par respect pour toi, arrête ton cinéma et dis ce qu’il y a à dire. On ne se rend pas compte à quel point une affaire comme celle-ci peut faire souffrir. D’habitude, c’est un fait divers à la télé, on n’est pas concerné, il y a les pubs et on zappe. Et là, d’un coup, c’est dans votre région, puis il y a le nom de votre pote qui apparait, on comprend plus rien, et il est coupable, et on comprend vraiment rien, on n’a rien demandé. 

Je me retrouve là, j’avais un ami, et je me retrouve devant vous tous, à devoir parler du sujet le plus grave qui puisse exister : un être humain qui fait du mal à un autre, je sais pas pourquoi il a fait ça, mais de tout le groupe de potes qu’on était, je suis le dernier à avoir cru en son innocence, tous les autres l’ont lâché et m’ont lâché après. 

Quand j’ai appris que c’était lui, je suis rentré chez moi, j’avais fait en sorte de faire bonne figure. Je pleurais dans mon bureau en silence entre deux rendez-vous. Mais chez moi, j’ai vu ma femme en haut des escaliers, les yeux rouges. Elle m’a regardé en pleurant, je savais pas comment mettre notre famille à l’abri. C’était vraiment un ami. Beaucoup d’amis aujourd’hui, beaucoup ont de la haine en pensant à Nordahl. Moi, j’en n’ai pas. Aucune. J’ai que de la peine. Parce qu’il y a les dommages collatéraux et lui est son propre dommage collatéral. En faisant ce qu’il a fait, il s’est bousillé lui-même. 

Au terme de cette déposition, l’avocat de Nordahl Lelandais s’effacera : « Je suis heureux de vous avoir rencontré, Monsieur. Je vous ai juste écouté. Je ne gâcherai pas votre témoignage par des questions. » Puis invité à s’exprimer par le président, Nordahl Lelandais saluera le courage de celui qui était « comme un grand frère ». 

–        Moi je suis pas courageux, constate l’accusé. Je parle très souvent de toi, aux surveillants, aux avocats, que tu es quelqu’un de très bien. Je sais pas quoi te dire tellement j’ai honte. T’as toujours été courageux. 

–        Est-ce que le courage, c’est pas justement faire un pas vers la vérité comme votre ami vous le demande ? tente le président.

–        J’ai commencé à m’expliquer, mais je me suis mal exprimé. Je ne trouve pas forcément les bons mots, les bonnes phrases. La vérité, j’essaie de la dire depuis le début, mais tout le monde me dit : « non, c’est pas vrai ». Merci Nazim d’avoir été mon ami.