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Rapport sur les questions mémorielles

portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie

Partie I

Pour Monsieur le Président de la République, Emmanuel Macron

« J’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis, et je n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu’ils soient. Bien que j’aie connu et partagé les misères qui ne lui manquent pas, elle est restée pour moi la terre du bonheur, de l’énergie et de la création. »

Albert Camus,

« Appel pour une trêve civile en Algérie ». 22 janvier 1956

« Le pays se réveille aveuglé par la colère et plein de pressentiments ; une force confuse monte en lui doucement. Il est tout effrayé encore mais bientôt il en aura pleinement conscience. Alors, il s’en servira et demandera des comptes à ceux qui ont prolongé son sommeil. »

Mouloud Feraoun, Journal, 1955-1962.

Le président de la République m’a confié en juillet 2020 une mission pour la rédaction d’un rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation, et la guerre d’Algérie. Il écrivait, dans la lettre de mission : « Je souhaite m’inscrire dans une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algérien. Le sujet de la colonisation et de la guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction entre nos deux pays d’un destin commun en Méditerranée. Celles et ceux qui détiennent entre leurs mains l’avenir de l’Algérie et de la France n’ont aucune responsabilité dans les affrontements d’hier et ne peuvent en porter le poids. Le devoir de notre génération est de faire en sorte qu’ils n’en portent pas les stigmates pour écrire à leur tour leur histoire. Ce travail de mémoire, de vérité et de réconciliation, pour nous-mêmes et pour nos liens avec l’Algérie, n’est pas achevé et sera poursuivi. Nous savons qu’il prendra du temps et qu’il faudra le mener avec courage, dans un esprit de concorde, d’apaisement et de respect de toutes les consciences. Aussi, conscient et respectueux de vos engagements, je souhaite pouvoir compter sur votre expérience et votre connaissance intime et approfondie de ces enjeux pour nourrir nos réflexions et éclairer nos décisions, en vous confiant une mission de réflexion. »

Cette initiative intervenait après que le Président eut critiqué le système colonial, lors d’un déplacement à Alger en février 2017. D’autres initiatives avaient suivi. Il y avait eu, en 2018, la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la mort du mathématicien Maurice Audin, disparu en 1957 à Alger. Et plus

récemment, le Président français a honoré sa promesse de restituer à Alger les crânes des Algériens tués en 1849 lors de la conquête du pays, et dont les restes avaient été conservés au musée de l’Homme, à Paris.

Le rapport que j’ai remis au Président en janvier 2021 aborde plusieurs questions. D’abord, les traces, survivances, effets des mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie sur la société française. De l’installation de l’oubli à la séparation des mémoires. Puis, sont exposés et discutés les différents discours des chefs d’État français à propos de l’Algérie, du passage des indépendances à nos jours ; avec un bref inventaire des initiatives prises par les sociétés civiles entre les deux pays. Dans une dernière partie sont traitées les questions relatives aux archives en général, celle des personnes disparues en particulier, de la connaissance et reconnaissance du fait colonial et de la guerre d’Algérie. Le rapport présente enfin différentes préconisations à mettre en œuvre pour une possible réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie.

Au moment où la rédaction de ce rapport touchait à sa fin, des attentats meurtriers ont frappé la France, la décapitation du professeur d’histoire Samuel Paty, et l’assassinat à Nice de trois fidèles dans une église, victimes du terrorisme islamiste. Ces questions, en particulier le rapport entre le travail d’éducation et le surgissement de la violence, sont abordées à la fin de ce rapport. À l’heure de la compétition victimaire et de la reconstruction de récits fantasmés, on verra que la liberté d’esprit et le travail historique sont des contre-feux nécessaires aux incendies de mémoires enflammées, surtout dans la jeunesse.

Partie I

Algérie, l’impossible oubli Les effets de mémoires

« Ne peut-on pas dire que certains peuples souffrent d’un trop de mémoire, comme s’ils étaient hantés par le souvenir des humiliations subies lors d’un passé éloigné et aussi par celui des gloires lointaines ? Mais ne peut-on pas dire au contraire que d’autres peuples souffrent d’un défaut de mémoire comme s’ils fuyaient devant la hantise de leur propre passé ? »

Paul Ricœur, « Le pardon peut-il guérir ? »,Esprit 3-4 (1995), 77.

« Ce sont des âmes d’ancêtres qui nous occupent, substituant leur drame éternisé à notre juvénile attente, à notre patience d’orphelins ligotés à leur ombre de plus en plus pâle, cette ombre impossible à boire ou à déraciner – l’ombre des pères, des juges, des guides que nous suivons à la trace, en dépit de notre chemin. »

Kateb Yacine, Nedjma, 1956.

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Un exercice difficile, mais nécessaire

La représentation du passé n’est pas un acte anodin quand il s’agit de la guerre d’Algérie, car elle touche à plusieurs groupes de personnes traumatisées (soldats, officiers, immigrés, harkis, pieds- noirs, Algériens nationalistes). Et quand ces représentations entrent en contradiction avec des discours dominants, officiels, la réminiscence devient alors moins évidente, plus douloureuse, et l’analyse de ce passé est plus confuse, délicate. Pour les sociétés française et algérienne, que faire de toutes les traces de guerre qui hantent les mémoires ? Quel statut donner aux souvenirs des uns et des autres ? Quelle interprétation faire de ces silences que les sociétés accumulent pour continuer à vivre ensemble ? Et faut-il tout raconter, tout dévoiler des secrets de la guerre ? La question de la fidélité de la mémoire, de la représentation de la chose passée n’est pas simple.

Les relations entre les deux pays restent donc, soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, difficiles, complexes, tumultueuses. La rédaction commune d’un manuel scolaire, sur le modèle franco-allemand, n’est pas envisagée. Un « traité d’amitié », à la suite de la visite de Jacques Chirac à Alger en 2003, n’est pas, non plus, à l’ordre du jour. Les polémiques sur le passé, de la conquête coloniale française au XIXe siècle à la guerre d’Algérie des années 1950, ne cessent de rebondir. Dans ces querelles incessantes, il est possible de voir la panne de projets d’avenir entre les deux pays. Exprimant la pensée de plusieurs intellectuels et

universitaires, le politiste et philosophe Raphaël Draï, de la communauté juive de Constantine, avait ainsi expliqué, en 2000, dans un dialogue avec l’universitaire islamologue Bruno Étienne : « Je n’ai jamais abandonné l’idée, non pas exactement d’un retour en Algérie, mais d’une réconciliation avec l’Algérie devenue indépendante. J’ai toujours ressenti mon départ d’Algérie comme profondément injuste. Comme une sanction pour une faute que je n’avais pas commise personnellement. Cela dit, je n’ai pas essayé de l’imputer à d’autres, je l’ai affectée à l’irrationalité de l’Histoire, à sa dureté. Et, plutôt que d’essayer de comprendre ce qui ne me paraissait pas relever du domaine de l’explicable simple, j’ai pensé que le plus important était de maintenir la possibilité même de la réconciliation. J’ai longuement médité sur la tragédie que nous avions vécue. Tragédie que j’ai toujours mise dans la perspective de cette réconciliation1. »

Singularité d’un conflit

La guerre d’Algérie a longtemps été nommée en France par une périphrase – « les événements d’Algérie » – tandis que, de l’autre côté de la Méditerranée, les Algériens construisaient leur mémoire antagoniste de « la guerre d’indépendance ». Soixante ans après, l’Histoire est encore un champ en désordre, en bataille quelquefois. La séparation des deux pays, au terme d’un conflit cruel de sept ans et demi, a produit de la douleur, un désir de vengeance et beaucoup d’oublis. Les mémoires sont composites en France : nostalgie langoureuse du pays où « la mer est allée avec le soleil », Atlantide engloutie de l’Algérie française, hontes enfouies de combats qui ne

furent pas tous honorables, images d’une jeunesse perdue et d’une terre natale à laquelle on a été arraché.

Quelquefois d’une image, d’un son, d’un mot jaillit la vérité de l’un de ces jeunes Français – un million et demi – qui ont été envoyés pour combattre en Algérie entre 1954 et 1962, ou de ces familles de pieds-noirs soudées par tant de souvenirs accumulés, ou encore d’un nationaliste algérien qui a vécu l’injustice coloniale et a trop longtemps attendu l’indépendance.

C’est un exercice difficile que d’écrire sur la colonisation et la guerre d’Algérie, car longtemps après avoir été figée dans les eaux glacées de l’oubli, cette guerre est venue s’échouer, s’engluer dans le piège fermé des mémoires individuelles. Au risque ensuite d’une communautarisation des mémoires.

Aujourd’hui, en France, plus de sept millions de résidents2 sont toujours concernés par l’Algérie, ou plutôt, pour être totalement exact, par la mémoire de l’Algérie. Hautement problématique, celle- ci fait l’objet d’une concurrence de plus en plus vive. Pour les grands groupes porteurs de cette mémoire, comme les soldats, les pieds- noirs, les harkis ou les immigrés algériens en France, l’enjeu quelquefois n’est pas de comprendre ce qui s’est passé, mais d’avoir eu raison dans le passé. La mémoire n’est pas seulement connaissance ou souvenir subjectif de ce qui a eu lieu, surgissement du passé dans le présent, elle se développe comme porteuse d’affirmation identitaire et de revendication de reconnaissance.

Et l’on voit bien alors comment, « si la mémoire divise, […] l’Histoire peut rassembler », selon la belle formule de l’historien Pierre Nora.

La guerre d’indépendance algérienne fut, avec celle d’Indochine, la plus dure guerre de décolonisation française du XXe siècle. Comment comprendre l’âpreté de ce confIit ? Au moment où éclate

l’insurrection du 1er novembre 1954, l’Algérie « c’est la France ». Elle représente trois départements français. Beaucoup plus, donc, qu’une colonie lointaine comme le Sénégal, ou que la Tunisie, simple protectorat.

Près d’un million d’Européens, ceux que l’on appellera plus tard les « pieds-noirs », y travaillent et y vivent depuis des générations. Ce ne sont pas tous des « grands colons » surveillant leurs domaines. La plupart ont un niveau de vie inférieur à celui des habitants de la métropole. Il semble donc hors de question d’abandonner une population, et un territoire rattaché à la France depuis 1830, avant même la Savoie (1860). La découverte du pétrole, la nécessité d’utiliser l’immensité saharienne pour de premières expériences nucléaires ou spatiales vinrent s’ajouter à ces motifs dans le cours même de la guerre.

En Algérie, cette guerre se nomme « révolution ». Elle est toujours célébrée comme l’acte fondateur d’une nation recouvrant ses droits de souveraineté par une « guerre de libération ». Cette séquence se vit aussi comme un traumatisme profond : déplacements massifs de populations rurales, pratique de la torture, internements arbitraires et exécutions sommaires. La commémoration, unanimiste, n’aborde pas les divisions internes du nationalisme algérien, en particulier les terribles affrontements entre les partisans du vieux chef, Messali Hadj, et le FLN (les affrontements entre les deux organisations, FLN contre MNA, feront plusieurs milliers de morts dans l’immigration en France et dans les maquis en Algérie) ; ni les représailles cruelles contre les harkis, ces forces fidèles à la France.

En France, la guerre d’Algérie se lit toujours comme une page douloureuse de l’histoire récente : pas de commémoration consensuelle de la fin de la guerre, peu de grands films. Pourtant,

cette guerre de sept années, qui alors n’osa jamais dire son nom, a été un moment considérable. Elle a provoqué la chute d’une République, la IVe, et la naissance de la Ve, avec une nouvelle Constitution ; l’entrée en politique d’une génération que l’on retrouvera en 1968 ; des fractures dans l’armée française qui, se croyant victorieuse sur le terrain, refuse l’issue politique de l’indépendance algérienne ; le départ de près d’un million de pieds- noirs, de harkis, et leurs familles, vers la métropole.

À l’affrontement visible entre nationalistes algériens et État français viennent ainsi s’ajouter d’autres guerres, entre Français, et entre Algériens. Mais pour un grand nombre d’historiens français, la responsabilité première du conflit se comprend par l’établissement d’un système colonial très fermé, interdisant pendant plus d’un siècle la progression des droits pour les « indigènes musulmans ». Dans la compréhension des violences commises, il ne s’agira donc pas de renvoyer dos à dos Français et Algériens dans la conduite de la guerre3. Du côté algérien, dans un long entretien publié dans l’édition du 26 mai 2011 du journal El Watan, l’historien Mohammed Harbi s’exprime sur les tabous liés aux conflits internes du nationalisme algérien, à l’histoire des juifs d’Algérie, aux harkis et aux pieds-noirs. Le fait de ne pas avoir traité ces problèmes « a fait le lit de l’islamisme ». Il évalue ainsi le nombre de harkis et goumiers à environ 100 000 hommes et il estime à quelque 50 000 les victimes algériennes des actes du FLN/ALN, dont nombre de militants nationalistes authentiques. Préconisant une déconstruction de la pensée nationaliste, il estime que la question identitaire et celle de l’autoritarisme sont deux problèmes majeurs qu’il est impératif de dépasser pour « aller vers une Algérie nouvelle et apaisée ».

Cheminement des mémoires

L’indépendance de l’Algérie, en France, sera suivie par une longue période d’abandon et de latence. Le travail universitaire, en ce domaine, restera en friche pendant plusieurs décennies. La plupart des intellectuels français se désintéressent de l’Algérie après 1962. Le dernier grand travail de Pierre Bourdieu et d’Abdelmalek Sayad sur ce sujet date justement de 19644. L’Algérie accédant au statut d’acteur de sa propre histoire n’éveille plus l’intérêt, à l’exception notable du grand travail du journaliste Yves Courrière publié en 1968 sur la guerre d’Algérie. En 1974, Laurent Theis et Philippe Ratte publient des extraits des actes d’un séminaire tenu en 1972 au moment du dixième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, à l’École normale supérieure, sur la manière dont les lecteurs français furent informés des « événements d’Algérie ». Pour l’animer, ils avaient réuni quinze personnalités, de tendances différentes, ayant tenu un rôle dans les milieux de la presse5. À ce moment-là, l’historien Charles-Robert Ageron soutient sa thèse, monumentale, sur Les Algériens musulmans et la France, René Gallissot poursuit son travail de recherche sur les rapports entre communisme et nationalisme, et Gilbert Meynier prépare sa grande thèse sur l’Algérie pendant la Première Guerre mondiale (qu’il soutiendra sous le titre L’Algérie révélée en 19796). Mais on assiste en France à un tarissement de la production du savoir universitaire sur l’Algérie et le Maghreb en général, tandis que prolifèrent les livres de témoignage et toute une littérature de la souffrance qui vient souffler sur les braises de l’Algérie française 7.

En Algérie, après l’indépendance, le rapport à l’histoire se complexifie, marqué par des événements fondateurs et des fractures essentielles, comme celle du rapport à la guerre : comment l’inscrire

dans une histoire de longue durée, dans l’histoire immédiate, alors que les acteurs du champ politique sont également les acteurs de l’histoire ? D’autre part, concernant l’histoire de la guerre d’indépendance, les autorités algériennes, après la crise de juillet 1962, ont fait un certain nombre de choix. En particulier, celui de la mise en place d’un imaginaire de guerre comme ultime référence. Cela a permis l’occultation de la dimension politique du combat, des acteurs et des événements. Le référent guerrier a dominé le champ intellectuel et le champ politique. Cette conception du récit historique a été critiquée par l’historien algérien Mohammed Harbi dans ses ouvrages Aux origines du FLN, publié en 1975, et Le FLN, mirage et réalité, publié en 1980 8.

Du côté français, le grand problème de l’historiographie de l’Algérie et de la guerre repose sur le fait que l’on assiste à la fois à une sorte d’absence lancinante, d’amnésie, de refoulement, et à une profusion d’écrits autobiographiques qui ont envahi le champ éditorial pendant une vingtaine d’années. En quelque sorte, l’absence d’histoire a été en partie comblée par des gardiens vigilants de la mémoire, qui interdisaient évidemment à tous les autres de prononcer la moindre parole. De l’autre côté, en Algérie, on a été confronté à une sorte de trop-plein de l’histoire, ou plus exactement à une survalorisation de l’imaginaire guerrier qui visait à expliquer le surgissement de l’État-nation par la guerre, et pas seulement par la politique.

En somme, les historiens devaient se débattre entre un oubli impossible et un trop-plein de mémoire. Le travail historique a consisté à la fois à compenser cette absence d’histoire du côté français et à se défier du trop-plein d’histoire du côté algérien.

Des années 1960 aux années 1980, il fallait en France « oublier » l’Algérie, effacer le traumatisme de l’exil pour des

centaines de milliers de pieds-noirs ; dépasser les sentiments de honte ou de culpabilité pour certains soldats d’avoir été acteurs d’une guerre où ils étaient entrés et sortis en aveugles ; se libérer du sentiment d’abandon ou de trahison pour ceux qui avaient cru en l’Algérie française. Dans la société de consommation des Trente Glorieuses, il fallait oublier pour avancer, pour vivre.

Mai 68 est arrivé très vite, six ans après seulement l’indépendance, s’installant, et ignorant cette amertume secrète pour « ensevelir » l’Algérie. La « génération des militants de 68 », aujourd’hui composée d’individualités éclatées, a évolué avec le culte de la politique et de la bataille d’idées. Pour beaucoup d’entre eux, tout au long des années 1970, la question coloniale était une affaire dépassée. Avec la guerre du Vietnam, le moment était celui de la « lutte anti-impérialiste ». Pour l’Algérie, il fallait désormais s’atteler à la construction d’un pays socialiste, révolutionnaire. L’économie et la sociologie du présent ont dominé dans le champ des études concernant ce pays. Le « tout politique » et l’amour des concepts théoriques de l’économie socialiste servant à la fois d’écrans par rapport au réel et d’instruments de subversion supposée face aux structures idéologiques existantes. Un rêve prométhéen, celui de changer le système par l’invention de modèles originaux, se faisait sans tenir compte du poids du passé. La croyance révolutionnaire aidait seulement à espérer du présent. L’histoire de l’installation coloniale n’était pas vraiment questionnée, dans le lien possible entre « mission civilisatrice » et brutalisation culturelle des sociétés indigènes ; « république égalitaire » et négation du droit de vote pour les « autochtones » ; volonté affichée par le colonisateur d’améliorer les conditions de vie de la population et dépossessions foncières des sociétés paysannes… Bref, la réalité du système colonial était évacuée des esprits. Mais la force de

l’histoire ancienne de l’Algérie coloniale est revenue, progressivement.

La « communautarisation » des mémoires

Tout au long des années 1980 en France, les enfants des immigrés ou des harkis ont commencé à se manifester pour l’égalité des droits et contre le racisme à travers des marches, des rassemblements et des concerts. De leur côté, les associations de pieds-noirs ont réclamé les indemnisations de leurs biens perdus, et les appelés du contingent se sont battus pour leur carte de combattant d’une guerre longtemps restée sans nom. La mémoire de l’Algérie est ainsi revenue par les combats sociaux et ceux de la citoyenneté. Tous ces groupes allaient-ils se rencontrer, pour se comprendre les uns et les autres, sortir de leur isolement et construire un récit commun ?

Dans le même temps, sont arrivés les moments du désenchantement politique, de l’effondrement collectif avant ou après la chute du Mur de Berlin, et de la montée de l’individualisme. Avec ce retour de l’individu, la religion est venue comme une possible solution, l’intégrisme religieux a surgi, d’autres groupes se sont constitués, « communautaires », renvoyant aux identités ancestrales. Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’une « communautarisation » des mémoires se soit produite à propos de la guerre d’Algérie et du souvenir de la colonisation. Le récit collectif de la décolonisation, admis depuis les années 1960, se fragmentait, lui, se dispersait, en l’absence aussi d’un récit documenté sur la colonisation.

Lorsque j’avais rédigé La Gangrène et l’Oubli en 1990, je pensais à l’éventualité de passerelles, de convergences entre les porteurs de mémoire, et en réalisant le documentaire Les Années algériennes, au même moment, je croyais à la possibilité d’un échange de paroles, à des mémoires partagées. Mais, dès 1991, la guerre intérieure algérienne et son cortège de cruautés ont fait revenir de la pire manière les souvenirs de l’Algérie. La certitude d’avoir eu raison à l’époque coloniale en prenant argument du « fanatisme religieux » l’a emporté progressivement. Une mémoire de la bonne conscience, qui brandira dix ans plus tard l’étendard du refus de « repentance coloniale », a commencé à se développer, à s’enraciner en France. Chaque groupe de mémoire semblait porter en lui un univers unique, singulier, impossible à faire partager, et la colonisation est devenue une sorte de « mystère » incompréhensible, débarrassée des processus de dépossessions culturelles, foncières, des notions d’inégalités juridiques. La nécessité de la décolonisation s’est ainsi transformée en… une question ouverte, problématique, peut-être non nécessaire aux yeux d’une partie de l’extrême droite française, fonctionnant par la mise en accusation systématique de la politique du général de Gaulle.

Du côté algérien, ce durcissement mémoriel se concrétisait par une mise en accusation globale du temps colonial, sans recherche de responsabilités particulières des groupes concernés par cette histoire. La plongée dans le temps visait à légitimer les ressourcements identitaires, principalement religieux. L’immobilisme politique après l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika, l’islamisme politique et sociétal, le désarroi social, tout conspirait à ce retour vers un néonationalisme à base ethno-religieuse. La guerre d’indépendance algérienne semblait ne plus finir, tant elle était devenue un réservoir inépuisable d’arguments pour les jeux

politiques du présent. L’histoire n’arrivait pas à se « séculariser », devenant une rente mémorielle. Les chercheurs algériens restaient prisonniers des stratégies des différents pouvoirs politiques. Le conflit cruel entre l’État algérien et les islamistes, commencé en 1991, a donc aggravé le durcissement mémoriel, le repli sur les solidarités anciennes, religieuses, au détriment de la connaissance du nationalisme algérien moderne. Avec l’effacement des figures pionnières de Messali Hadj, Ferhat Abbas9 ou Abdelhamid Ben Badis qui étaient des réformateurs, des républicains musulmans, des nationalistes.

En France, les groupes de mémoire constitués en référence à l’Algérie française, frappés d’une maladie qui leur ronge le cœur et qui s’appelle nostalgie, embourbés dans une léthargie de ce qui ne change jamais, ne semblaient pas prêts à éteindre cette guerre sans fin. Les « rapatriés » n’oublient pas l’accueil glacial qui leur fut réservé à leur arrivée en métropole en 1962. Les Français d’Algérie qui débarquent font alors l’objet d’une froide indifférence, ou même d’appréhensions. On ne les connaît pas. On ne sait pas s’ils sont « vraiment » français, avec leur accent et leur manière de vivre du sud de la Méditerranée. Jugés principaux responsables du conflit qui vient de se terminer, et qui a coûté la vie à de trop nombreux soldats métropolitains, ils ne semblent pas « mériter » que l’on porte sur eux le regard compatissant que beaucoup espèrent. Malgré leur réussite sociale dans la France des Trente Glorieuses, ils garderont en mémoire leur difficile installation dans un pays qu’ils ont pourtant toujours défendu et aimé. L’homogénéité de leur groupe de mémoire viendra de cette sensation d’abandon et d’isolement.

Tous ces facteurs ont eu pour prolongement le réveil et l’affrontement de plusieurs mémoires : les françaises et les algériennes, de plus en plus hermétiques les unes aux autres,

produisant leurs propres déformations et fantasmes ; chacune étant, en outre, divisée par des oppositions de plus en plus virulentes. Le refus absolu (ou gêné) de reconnaître les motivations de l’autre a envahi progressivement tout l’espace de réflexion et de connaissance autour de l’Algérie, d’hier et d’aujourd’hui. Les guerres sans fin de mémoires se sont alors mises en place, sans lignes de front, silencieuses, presque invisibles. Cette séparation s’est vue en France avec l’impossibilité de trouver une date commune pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie10. Mais aussi dans une loi reconnaissant « l’aspect positif de la colonisation ». À la suite de la pétition lancée par des historiens, chercheurs et enseignants français contre cette loi le 25 mars 2005, son article 411 (disposition la plus contestée sur les aspects positifs de la colonisation) a été déclassé par décision du Conseil constitutionnel du 31 janvier 2006 au motif que le contenu des programmes scolaires ne relève pas des principes fondamentaux que l’article 34 de la Constitution attribue au domaine de la loi. Revêtant, suite à cette décision de déclassement, un caractère réglementaire, la disposition litigieuse a été définitivement abrogée par un décret du 15 février 200612. Une « fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie » dont la création est prévue à l’article 3 de ladite loi a ensuite fonctionné principalement par ses travaux en tenant compte des seules victimes françaises de la guerre de 1954-1962. Elle a été accusée par différents historiens de ne pas prendre en compte toutes les mémoires de la guerre d’Algérie.

Dans mon travail de recherche, des années 1970 à aujourd’hui, il m’a toujours semblé nécessaire de rester attentif à la parole de tous les Algériens, de tous ceux qui ont appartenu à cet espace culturel, politique, à un moment de leur vie, afin d’éviter le piège toujours menaçant de l’enfermement communautaire dans lequel beaucoup

de groupes d’exilés sont tombés. Tout groupe appartenant à cette histoire est spécifique, mais aucun n’est exceptionnel et nul ne doit être placé au-dessus des autres. Or, chaque groupe exige une empathie à sens unique, unilatérale, exclusive. Ce respect obstiné des histoires de chacun, ce va-et-vient entre soi et l’autre dans l’exploration de cette zone à risque, inachevée, emplie de tumultes, qu’est la mémoire, m’a souvent valu critiques et déboires. Car l’écriture de cette histoire ne pouvait éviter les regards vigilants de mémoires exigeantes, passionnées et… parallèles.

L’installation et la revendication des mémoires parallèles dans le paysage culturel et politique rendent difficile le travail d’historien. En tant que « passeurs » entre passé et présent, voulant l’échange entre tous les groupes concernés par cette guerre, les historiens se heurtent à ceux qui refusent le regard critique, ou à ceux qui renvoient sans cesse aux origines communautaires.

Une nouvelle génération refusera les récits nationaux injustes et falsifiés. Des gestes politiques se multiplieront pour un rapprochement entre la France et l’Algérie.

Regarder et lire toute l’histoire, pour refuser la mémoire hémiplégique

Pendant de nombreuses années, les guerres coloniales livrées par la France (en particulier en Indochine, puis en Algérie) se sont construites dans les imaginaires comme une suite de scènes fondues au noir, sorte de fabrication autarcique avec les seuls témoignages d’acteurs, comme privées d’air. D’une parfaite unité formelle, dissimulée, refoulée. Ces guerres finies, une autre allait- elle commencer, celle de la culpabilité, avec des images et des mots

pour rappeler la mort injuste des hommes ? Pas vraiment. Le souci premier dans l’après-guerre d’Algérie n’était pas l’exactitude académique ou l’entretien d’un souvenir, mais bien l’urgence et l’efficacité. Il fallait bâtir une société, panser les plaies en Algérie ; ne pas s’abandonner à la nostalgie de la terre perdue, en France. Ce n’est que bien plus tard que les historiens et les chercheurs ont pu reprendre le travail de la mémoire, trier, tenter d’établir les faits et de dégager des explications.

Près de soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, la question n’est donc plus celle du noir de l’occultation, mais du retour, en pleine lumière, de la mise en scène des formes d’écriture et de représentation de la guerre. À côté des ouvrages de mémoires d’acteurs engagés dans le conflit, existent désormais les récits d’historiens qui racontent, sans complaisance ni désir moralisateur, les dernières années de la guerre d’Algérie, entre 1960 et 1962. Quantité de passés nous sont ainsi constamment offerts, sous les formes les plus diverses et les plus inattendues.

Dans la multitude d’écrits parus en France, il est par exemple possible de voir une histoire vivante qui se construit, produisant des discours qui obéissent ou se cabrent devant les pressions idéologiques du moment ; une histoire qui se soustrait progressivement aux pressions anesthésiantes en même temps qu’elle s’enrichit de documentations nouvelles. Au témoignage de l’acteur qui poursuit son combat ou le légitime a posteriori, se substituent progressivement les ouvrages « à distance », de synthèse. Mais cette translation est lente, et se poursuivent les publications de plaidoyers, mémoires, autobiographies et témoignages de toutes sortes. Nombreuses sont encore les voix d’hommes et de femmes qui disent la tragédie et la cruauté de la guerre d’Algérie. Officiers supérieurs et simples soldats, pieds-noirs

ou militants algériens, hommes politiques de tous bords occupent le terrain de l’édition à coups d’autobiographies et de mémoires, de pamphlets, de réhabilitations, d’images d’Épinal et de photographies en gros plan. Féroces empoignades, descriptions émouvantes, d’où émergent parfois quelques récits de belle tenue. Sans doute plus de 4 000 ouvrages en langue française ont été publiés sur la guerre d’Algérie et la colonisation, depuis l’indépendance de 1962 jusqu’à la fin des années 201013.

André Rossfelder dans Le Onzième Commandement (Gallimard, Paris, 2000) raconte son engagement pour le maintien de l’Algérie dans la France, alors qu’il était un ami intime d’Albert Camus. Son témoignage est précieux pour restituer les mentalités des Européens d’Algérie de l’époque. En face, dans le camp de l’indépendance algérienne, Daniel Timsit, fils d’un rabbin de Constantine, livre un récit bouleversant de son basculement dans les rangs du FLN, dansSuite baroque (Bouchène, Saint-Denis, 1999). Louisette Ighilahriz, dans Algérienne (Fayard/Calmann-Lévy, 2001), retrace son itinéraire militant et comment elle fut victime de la torture. Son autobiographie est emblématique de la douloureuse histoire franco-algérienne, au moment où le général Aussaresses, dans Services spéciaux : Algérie, 1955-1957 (Perrin, Paris, 2001) publie son récit de vie qui prend parfois la forme d’une apologie des exactions commises pendant la guerre. Les appelés qui ont servi en Algérie continuent de faire paraître leurs souvenirs. Maurice Matéos-Ruiz avec Le soleil brille (Atlantica, Biarritz, 2002), Robert Lévy dans Les Lauriers- Roses de Kabylie (L’Harmattan, Paris, 2003), Alphonse Georger avec Journal d’un séminariste en Algérie (Cana, Paris, 2003), Jean- Pierre Gaildraud avec Au-delà de l’oued (Flanant, Limoges, 2000), ou Gérard Fuchs dans Algérie, une mémoire enfouie (Denoël, 2003) disent tous combien les années passées sur le sol algérien ont été

les plus intenses de leur vie. Avec retenue et rigueur, ils racontent des événements historiques, grands ou petits, des drames et des situations cocasses, les dilemmes du soldat et la griserie du combattant. Patrick Rotman dans L’Ennemi intime (Seuil, Paris, 2002) a, lui, rassemblé les terribles témoignages de soldats emportés dans la cruauté, les exactions d’une guerre longtemps restée sans nom. Pour beaucoup de ces hommes, l’expérience traumatisante de conflit sans gloire est restée enfouie dans le silence. Dans un contexte nouveau, leurs enfants ont voulu cette « mémoire seconde », ce « vécu congelé », comme l’a bien raconté Florence Dosse dans son beau livre, Les Héritiers du silence 14.

Les opposants à la guerre d’Algérie font entendre leurs voix dans les ouvrages de Denise et Robert Barrat, Algérie 1956, Livre blanc sur la répression (L’Aube, Montpellier, 2001), ou de Sylvain Boulouque dans Les Anarchistes français face aux guerres coloniales (Atelier de création libertaire, Paris, 2003). Les autobiographies de militants nationalistes algériens, telles celles d’Ali Zamoum, avec Le Pays des hommes libres (La Pensée sauvage, Paris, 1999) ou de Mohammed Harbi, avec Une vie debout (La Découverte, Paris, 2001), racontent avec une grande sobriété un passé politique d’engagement au service de l’Algérie 15.

Le travail universitaire, académique, de « colloques » en « rencontres » permet aussi de voir les progrès réalisés par la communauté scientifique pour traiter d’une période aussi délicate. En 1988, le premier grand colloque du genre, organisé sous les auspices de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) et présidé par Jean-Pierre Rioux, s’emparait de cette séquence brûlante comme objet d’histoire et organisait des thèmes d’intervention autour des Français et la guerre d’Algérie. En mars 1992, un nouveau colloque, organisé conjointement par la Ligue de l’enseignement,

l’Institut du monde arabe et l’Institut Maghreb-Europe, se tenait à la Sorbonne avec pour thème Mémoire et enseignement de la guerre d’Algérie. Dans le domaine de la recherche historique, les centres d’intérêt se déplacent, et apparaissent les nouvelles générations de chercheurs. Un grand colloque en l’honneur de Charles-Robert Ageron se tient à la Sorbonne en 1999 dont les actes seront publiés sous le titre La Guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises (Société française d’histoire d’outre-mer, Paris, 2000). On cherche là à distinguer, à comprendre les processus répressifs mis en place par l’État ; on essaie d’évaluer les fluctuations de l’opinion et les mosaïques de motivations qui présidèrent à l’adhésion à l’Algérie française, ou à son rejet ; on commence à se préoccuper d’une histoire sociale et culturelle de la guerre. En ce sens, plus la guerre d’Algérie s’éloigne, plus elle apparaît dans sa totalité complexe. Cet aspect ressort nettement des nombreuses publications d’universitaires, d’historiens comme le montrent les ouvrages de Jean-Charles Jauffret et Maurice Vaïsse, Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie (Complexe, Bruxelles, 2001), de Jean-Charles Jauffret, Soldats en Algérie, 1954-1962 (Autrement, Paris, 2000), de Jacques Frémeaux, La France et l’Algérie en guerre(Paris, Economica, 2002), de Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d’Algérie (Picard, Paris, 2002), de Vincent Quivy, Les Soldats perdus : des anciens de l’OAS racontent (Seuil, Paris, 2003), ou de moi-même, Appelés en guerre d’Algérie, (Gallimard, coll. « Découvertes », Paris, 1997). Les soutenances de thèses de Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault ou Tramor Quemeneur, sur la justice pendant la guerre d’Algérie, l’attitude de l’armée et la question de la torture, ou des refus de guerre, ont marqué un tournant dans l’arrivée des jeunes générations pour la connaissance universitaire de cette séquence historique particulière.

En 2004, cinquante ans après le 1er novembre 1954, un nouveau livre sur la guerre d’Algérie, La Guerre d’Algérie, la fin de l’amnésie(Robert Laffont), que je codirige avec Mohammed Harbi, a pour objectif de scruter les mémoires blessées de cette guerre, de situer le niveau de responsabilité et de souffrance de chacun des groupes concernés, à partir notamment de sources originales. Jean-Charles Jauffret et Claire Mauss-Copeaux étudient le groupe des appelés, dans leur refus de cette guerre en 1956, ou dans leur vie quotidienne ; Mohand Hamoumou porte un regard plus complet sur les harkis abandonnés par la France, Daniel Lefeuvre fait le point sur le sort des pieds-noirs au moment de leur exil, et Linda Amiri décrit comment les immigrés algériens étaient vus à travers les archives policières françaises, notamment celles de Maurice Papon alors préfet de police de Paris. Omar Carlier s’interroge sur le rôle de la violence dans l’histoire algérienne. Abdelmadjid Merdaci nous explique pourquoi la ville de Constantine n’était pas au rendez-vous du 1er novembre 1954 16. Gilbert Meynier relate les oppositions entre le « messalisme » et le FLN en indiquant les sources idéologiques de l’affrontement, Khaoula Taleb-Ibrahimi situe les moments d’émergence des femmes dans cette guerre d’indépendance, et Abdelkrim Badjadja, archiviste témoin, nous donne un aperçu sur les archives algériennes à travers le monde. Cinquante ans après le début de la guerre d’Algérie, cet ouvrage, dirigé par un historien français et un historien algérien, est aussi une sorte d’« inventaire » sur la production des savoirs les plus récents touchant à cette période. Il se fixe pour objectif de combler le fossé existant entre l’univers de la recherche et le grand public et permet de faire le point sur les indices annonciateurs d’orages à venir.

Le rassemblement de nouveaux savoirs touchant, par exemple, à la vie des appelés et à leurs officiers, aux regards policiers portés

sur les immigrés algériens en France ou aux militants indépendantistes en Algérie, permet d’inventorier les écrits qui déplacent ou confortent les systèmes de référence d’une société, les façons d’aborder les problèmes idéologiques et culturels et de décrypter les outillages intellectuels. Cet effort patient ouvre également la voie à une réflexion sur les rapports entre groupes porteurs de la « mémoire algérienne », des pieds-noirs aux harkis, des immigrés algériens aux soldats français, des militants algériens nationalistes aux partisans de l’Algérie française. Cette circulation mémorielle refuse ainsi la mémoire hémiplégique, qui ne veut regarder l’histoire que d’un seul côté des victimes.

D’autres ouvrages, encore très nombreux, ont été publiés en France et à l’étranger. Raphaëlle Branche a publié un essai bibliographique : La guerre d’Algérie : une histoire apaisée ? ; Guy Pervillé une Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, expliquant que la recherche de la vérité historique commande de prendre ses distances avec les représentations passionnées d’un objet encore chaud – sinon brûlant – de la mémoire politique et sociale. De manière plus engagée, mais non sans une même recherche d’objectivité, Alain Ruscio, déjà auteur de plusieurs références sur les colonies françaises et, en particulier, d’une monographie importante sur l’OAS, s’attache avec sa sommeLes Communistes et l’Algérie à décrypter de l’intérieur, à partir d’archives inédites, l’univers communiste. Pour sortir du face-à-face franco-algérien, des historiens anglo-saxons ont également publié de nombreux ouvrages. Ainsi, Irwin M. Wall a raconté l’histoire desÉtats-Unis et la guerre d’Algérie17. Américain lui aussi, Matthew Connelly avec L’Arme secrète du FLN. Comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie, a raconté une histoire de la bataille diplomatique livrée par les indépendantistes algériens. Todd Shepard, dans 1962.

Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, explique comment la décolonisation marque l’échec du projet originel dans les colonies.

Des colloques importants ont eu lieu, comme celui de L’histoire comparée du Maghreb et l’Indochine à l’heure de l’empire français (1830-1962), organisé par Sylvie Thénault (CNRS) et Christopher E. Goscha (Université du Québec à Montréal).

Aujourd’hui, soixante ans après, par le travail historique, la pluralité des motivations émerge peu à peu derrière les positions frontales et catégoriques que l’on a dessinées à grands traits après 1962 entre adversaires et partisans de l’Algérie française. La guerre d’Algérie, sombre période de la conscience nationale, sort ainsi des turbulences passionnelles et du traumatisme collectif pour s’offrir, enfin, à l’examen de l’historien. Les retours de travaux historiques s’accélèrent grâce à l’ouverture d’archives, en particulier en France. À partir de 1992, les archives militaires à Vincennes, mais aussi les archives de l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense), archives photographiques de l’armée française qui constituent un fonds gigantesque de 300 000 documents. Des thèses ont été soutenues, comme celle de Tramor Quemeneur sur les insoumis pendant la guerre d’Algérie ; de Naïma Yahi sur l’aspect culturel des mémoires dans l’immigration algérienne ; de Linda Amiri sur l’histoire de la Fédération de France du FLN ; de Marie Chominot sur la photographie pendant la guerre d’Algérie ; de Dalila Aït-el-Djoudi sur les maquis de l’ALN ; de Fatima Besnaci-Lancou sur les missions du Comité international de la Croix- Rouge pendant la guerre d’Algérie ; d’Emmanuel Alcaraz sur les lieux de mémoires de la guerre, en Algérie ; de Lydia Aït Saadi sur les manuels scolaires et la guerre. Une impulsion a été donnée. Mais l’histoire ne peut s’écrire uniquement à partir des archives

étatiques. Car celles-ci ne vont pas sans silences, sans lacunes, qu’il faut savoir aussi interroger et interpréter. D’autres archives doivent être fouillées, scrutées, explorées, celles qui nous renvoient des images, des sons, des mots de l’intimité.

Deux imaginaires

Comprendre l’engrenage sanglant de la guerre d’Algérie exige de revenir à l’origine de cette séquence particulière : la colonisation. Il ne s’agira pas ici de retracer toute l’histoire de la longue conquête coloniale, ni même de revenir à l’histoire d’une Algérie précoloniale. Mais de signaler que cette possession d’un territoire par la France a pris beaucoup de temps. La destitution du dey d’Alger et de son administration en 1830 après la rapide prise de la ville en quelques semaines n’a pas marqué, en effet, la fin mais le début des hostilités sur tout le territoire.

Refusant de devenir un vassal du pouvoir français, Hadj Ahmed, bey de Constantine, combat par exemple dans l’Est algérien pendant près de… vingt ans. Si les soldats français arrivent à prendre d’assaut Constantine en 1837, ils n’obtiennent la reddition du chef « rebelle », alors réfugié dans les Aurès, qu’en 1848. Et ils ne réussiront à « soumettre » toute la région est de l’Algérie que le bey Ahmed a soulevée, en réduisant au moins pour un temps la résistance kabyle, qu’en 1857. Mais surtout, la France, avec alors la première armée du monde, aura besoin de plus de quinze ans pour mettre fin à l’extraordinaire mouvement de résistance de l’émir Abd el-Kader à l’ouest et dans l’intérieur du pays.

La grande révolte de Kabylie de 1871, qui s’est déroulée au même moment que la Commune de Paris, a été écrasée, ses

principaux responsables ont été tués ou déportés en Nouvelle- Calédonie.

Ces épisodes d’une conquête longue et sanglante ont marqué durablement les familles algériennes, et restent peu connus aujourd’hui encore dans la société française, surtout habituée aux récits sur la « mission civilisatrice de la France ».

Un rapprochement entre la France et l’Algérie passe donc par une connaissance plus grande de ce que fut l’entreprise coloniale. Si l’on évoque l’épopée « positive » du colonialisme dans certains débats en France (construction des routes et des hôpitaux, des écoles, mise en valeur de terres), c’est qu’il est surtout question du bénéfice tiré de cette entreprise particulière par les populations européennes, venues en nombre s’installer outre-Méditerranée. Populations européennes souvent pauvres, émigrées de l’Espagne, de Malte et d’Italie ; population de la métropole, chassées par l’échec des révolutions de 1848 ou de 1871, et la perte de l’Alsace- Lorraine. Les populations algériennes ne conservent pas le même souvenir de cette longue période, et parlent surtout de dépossessions foncières, de déplacements de populations vers des zones arides, de baisse démographique et de brutalisation de leur société d’origine. L’histoire des cimetières de musulmans ayant refusé la pénétration coloniale porte témoignage de cette histoire. Ainsi, sur l’île Sainte-Marguerite, la plus grande des îles de Lérins en face de Cannes, entre 800 et 1 000 Algériens résistants contre la colonisation française du XIXe siècle ont été déportés avec leurs familles entre 1840 et 1880, en majorité des membres de la smala de l’émir Abd el-Kader. Beaucoup sont morts et ont été enterrés sur l’île. D’autres centres de détention d’opposants algériens à la conquête ont été ouverts en France : en 1843, au fort Lamalgue, au sein de la base navale de Toulon, et au fort Brescou, au large du cap

d’Agde, puis, en 1844-1845, aux forts Saint-Pierre et Saint-Louis, à Sète. En Corse, la caserne Saint-François d’Ajaccio servit à cet usage en mars 1859, puis la citadelle de Corte en 1864. En 1871, la répression en Kabylie de l’insurrection d’el-Mokrani entraîna l’ouverture du « dépôt des internés arabes » à la citadelle de Calvi, qui fut transféré en 1883 au fort Toretta 18.

Sur une même histoire d’un territoire très vaste, deux imaginaires se sont donc mis en place progressivement, donnant naissance à deux nationalismes différents. Pour les Européens, venus en nombre de métropole, d’Espagne et d’Italie au long du XIXe siècle, un nationalisme français exacerbé va se construire, s’enraciner. D’une manière générale, le nationalisme français s’est en grande partie construit sur la conquête de l’empire colonial, la « Grande France » voulant apporter les valeurs d’une « mission civilisatrice ». Pour les Algériens, au contraire, surtout après la Première Guerre mondiale, au patriotisme rural de défense contre l’« étranger » s’ajoutera un nationalisme de reconquête d’une souveraineté perdue, les deux courants étant portés par les premières organisations nationalistes, l’Étoile nord-africaine dès 1926 ou le Parti du peuple algérien dans l’entre-deux-guerres. Mais également par l’association des élus musulmans avec le docteur Mohammed Saleh Bendjelloul ou le pharmacien de Sétif, Ferhat Abbas. Ainsi que par l’Association des oulémas musulmans algériens, religieux réformistes, avec Abdelhamid Ben Badis.

À l’histoire imaginée d’une Algérie française trouvant ses racines dans l’histoire de l’Empire romain, chrétien, renouant avec la Méditerranée par la colonisation française, les Algériens opposent un récit national qui trouve sa force dans les dissidences berbères ancestrales, l’émergence du nationalisme arabe et l’islam comme refuge face aux invasions successives.

Au récit d’un nationalisme français valorisant la construction de routes permettant la modernisation du commerce, des hôpitaux qui font reculer les maladies, des écoles chargées de combattre l’analphabétisme… s’oppose le souvenir persistant de la dépossession foncière massive, de la grande misère dans les campagnes, ou de la perte de l’identité personnelle avec la fabrication des SNP (sans nom patronymique). En Algérie en effet, l’histoire du patronyme est particulière. Elle est intimement liée à l’histoire coloniale française. Avant 1882 et la loi sur « l’état civil des indigènes musulmans de l’Algérie », il n’existait pas de patronymes dans le sens français du terme mais plutôt une généalogie, des « fils et filles de ». À la date du 23 mars 1882, l’Assemblée française impose aux « indigènes » de s’inscrire sur les registres du Code civil. Mais la francisation des noms arabes par l’état civil conduit à des erreurs de transcription et, parfois, à des incongruités. Les moyens dont dispose alors la langue française ne permettent pas de retranscrire correctement les noms algériens. Le passage de l’oralité à l’écrit a causé des dégâts sur la forme et le sens des patronymes, et c’est pourquoi certaines familles se sont retrouvées sans nom patronymique.

Sans vouloir entrer dans la complexité d’une histoire ancienne, où la berbérité joue un rôle décisif, il est ainsi facile de comprendre pourquoi les oppositions entre les deux nations, dans leur rapport à l’histoire longue, sont si fortes. À cause de la fabrication de cet imaginaire nationaliste si puissant, et si différent, il est ainsi difficile d’envisager la mise en œuvre d’un manuel scolaire franco-algérien (sur le modèle, rêvé, franco-allemand), capable de produire un récit commun. Il existe des ouvrages, quelquefois issus de colloques universitaires, où des historiens algériens et français produisent des récits qui bien souvent se recoupent à partir d’archives s’ouvrant

progressivement. Mais ce sont des livres d’historiens, pas des manuels scolaires. Ce sont les historiens des deux pays qui seront un jour capables de réussir un récit d’approche commune, et ce sera plus difficile pour les États qui construisent leurs récits nationaux, homogènes.

Mais cette histoire franco-algérienne présente une complexité encore plus grande. La longue présence coloniale française (cent trente-deux ans) a transformé les paysages ruraux, favorisé l’entrée de la langue française dans des zones urbanisées, elle a « folklorisé » la langue arabe, fabriqué l’émergence d’une élite d’Algériens musulmans qui, tout en voulant préserver sa foi musulmane et la langue arabe, s’est imprégnée des valeurs républicaines portées notamment par la Révolution française… pour les retourner contre la France coloniale. Les livres autobiographiques des grands leaders nationalistes algériens comme ceux de Messali Hadj, de Ferhat Abbas ou de Hocine Aït Ahmed sont là pour en témoigner.

Ajoutons que la non-reconnaissance par la France d’un nationalisme algérien, politique, indépendant (Messali Hadj, le fondateur des premières grandes organisations politiques du nationalisme algérien, n’a jamais pu discuter avec tous les responsables gouvernementaux successifs, il est resté plus de trente ans emprisonné), est bien le symptôme de cette fracture profonde.

Interactions. Le monde du contact

« La guerre est toujours une intimité, deux flots ennemis qui s’affrontent et mêlent leurs vagues. Mais dans le cas de la France

et de l’Algérie, une intimité quotidienne a préexisté à la guerre et a ensuite coexisté avec elle… La plus grande fureur, emmêlée avec la plus grande intimité, tel a été pendant sept ans le destin de tous les habitants de l’Algérie, quelle que soit leur origine. »

Germaine Tillion

Regarder toute l’histoire, c’est donc s’attarder sur la temporalité très longue d’une présence coloniale française. La longue durée favorise, nous l’avons dit, la construction progressive de deux imaginaires différents. En même temps, l’étendue de cette présence, dans le temps et l’espace, va construire des « entre-deux » culturels et politiques ; des interstices favorisant des résistances à l’occupation étrangère, et les batailles des Français qui n’étaient pas tous favorables au système colonial, injuste et inégalitaire. Ces anticolonialistes, intellectuels et militants surtout, sont encore peu connus en France et en Algérie.

Dans ce monde du contact émergent des figures féminines comme celle de Gisèle Halimi, avocate des militants nationalistes algériens, issue d’une famille juive de Tunisie ; ou celle d’Émilie Busquant, la femme de Messali Hadj, qui avec lui a fabriqué le drapeau de l’Algérie.

L’itinéraire d’un Albert Camus, qui s’est élevé contre la colonisation dans ses articles « Misère de la Kabylie » en 1939, puis contre la répression de Sétif et Guelma en 1945, pour à la fin de sa vie se prononcer en faveur d’un fédéralisme donnant plus de pouvoir à l’Assemblée algérienne, sans se séparer de la France, dit bien toute la complexité de cette situation qui a, à la fois, enrichi et perturbé l’identité algérienne. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui voudraient annexer Camus, le lire de façon univoque, l’enrôler dans leur combat politique. Peine perdue, la complexité de cet homme entre deux rives ne saurait être réduite à une cause ou une identité.

Un monde du contact existait en Algérie coloniale, des instituteurs musulmans aux « libéraux » chrétiens, de la masse des juifs d’Algérie favorables à l’extension aux musulmans du décret Crémieux (qui avait attribué la citoyenneté à la seule communauté juive en 1870), jusqu’aux militants de gauche anticolonialistes, communistes, socialistes, militants de la gauche chrétienne se battant pour l’égalité des droits.

Ce monde du contact s’est aussi développé par l’obtention progressive des droits de citoyenneté comme l’explique l’historien Guy Pervillé : « Alors qu’en Afrique du Sud les non-blancs ont été de plus en plus exclus du pouvoir et considérés comme des étrangers, ressortissants de “Bantoustans” prétendus indépendants, en Algérie les “indigènes” musulmans ont été représentés par des notables à partir de 1898 dans les Délégations financières arabes et kabyles, puis des électeurs plus nombreux ont élu des représentants minoritaires dans les assemblées locales à partir de 1919, ensuite ils ont été représentés encore plus largement dans les assemblées locales et dans le Parlement français par des élus en nombre égal à celui des citoyens français à part entière à partir de 1945 ; et enfin à partir de 1958 le suffrage universel a été institué, dans un collège électoral unique dans lequel les citoyens de statut civil de droit commun n’avaient plus d’autre privilège que celui d’être représentés par 2/5 des candidats aux élections législatives sur chaque liste 19. »

Dans ce « monde du contact », pendant la guerre d’Algérie, on trouve dans les milieux chrétiens les prêtres ouvriers de la Mission de Paris et de la Mission de France dont certains ont joué un grand rôle dans le soutien et la création du FLN. À la Mission de France, se retrouvent le séminaire de Saint-Fons, du Prado, et toute une série de prêtres autour du cardinal Liénart (Lille). À partir de 1956, l’indignation morale qui se développe se retrouve dans des

publications comme les revues Esprit, Vie nouvelle, Témoignage chrétien… Des grandes voix catholiques se font entendre, la plus importante d’entre elles étant celle de François Mauriac dansL’Express, en janvier 1955, avec son célèbre article « La question ». Et puis il y a le livre de Pierre-Henri Simon, Contre la torture, publié aux éditions du Seuil en 1957. C’est un premier seuil : l’indignation, le sursaut moral, la lutte contre la torture. C’est une défense des valeurs traditionnelles de la France, de l’Église et de la religion avec l’idée que l’on s’abaisse gravement à torturer un homme. Cela touche beaucoup de jeunes prêtres. Ils s’engagent alors pour la paix en Algérie, contre la guerre. Dans l’évocation du monde catholique, il faut signaler la personnalité de l’abbé Alfred Berenguer, ou celle d’Henri Teissier, décédé en décembre 2020. Sa rencontre en 1951 avec Jean Scotto, pied-noir et curé de Bab el-Oued, va changer sa vie. Celui-ci s’engagera résolument du côté des Algériens les plus pauvres, et dénoncera la torture et les brutalités qu’ils subissent. Ce qui le conduira à se ranger du côté des partisans de l’indépendance. Henri Teissier découvre, avec des catholiques portés vers l’action sociale, la cruelle réalité des bidonvilles et de la misère dans laquelle vivaient les musulmans algériens. Cette année de stage, dira-t-il à un journaliste du Monde, a été pour lui « déterminante ». C’est là qu’il rencontre des figures marquantes du christianisme social en Algérie, comme « Pierre Chaulet20, Pierre Colonna, Pierre Roche, Me Popie et les responsables du mouvement de gauche personnaliste La Vie nouvelle. […] Il y avait dans cette paroisse d’Hussein-Dey, dès les années 1950, un milieu qui comprenait que la situation faite à la majorité de la population était indigne21 ». En 1958, dans une Algérie en guerre, on le retrouve aux côtés d’une autre figure marquante de l’Église catholique : l’archevêque et futur cardinal Léon-Étienne Duval qui n’avait pas hésité dès 1955 à

dénoncer la torture, les exécutions sommaires et à faire lire un communiqué en ce sens dans les églises et les chapelles de son diocèse. Les réactions des ultras de la colonisation avaient été violentes, l’archevêque d’Alger devenant dans leur discours « monseigneur Mohamed Duval ».

La communauté juive d’Algérie appartient également à ce monde intermédiaire, que les simplifications outrancières d’un certain antiracisme aujourd’hui rejettent. Le peuplement juif de l’Algérie, nul ne le conteste, était multiséculaire. Les Berbères, qui ont été islamisés à partir du VIIe siècle, se souviennent qu’ils ont jadis appartenu pour beaucoup à des communautés juives ou à des tribus berbères judaïsées, d’où est issue la Kahéna, la célèbre reine des Aurès qui entreprit un combat contre les cavaliers arabes. D’autres juifs sont venus de l’Andalousie, avec les musulmans, chassés par la Reconquista. Partagés entre leurs deux patries, la France qui leur a donné l’exercice de la citoyenneté par le décret Crémieux de 1870, et l’Algérie, terre natale où ils étaient enracinés, les juifs d’Algérie n’ont pas basculé dans le camp de l’indépendance algérienne, sauf des groupes de militants, comme les frères Timsit, ou les Sportisse. Ils ne répondront pas plus, collectivement, aux chants de sirène de l’OAS, malgré certes quelques exceptions, comme à Oran. « Que pouvons-nous faire ? » déclarera alors Jacques Lazarus, un des leaders de cette communauté juive. « Être vigilant, ne jamais provoquer, mais tout tenter pour éviter de subir. »

Les juifs d’Algérie, français de cœur et d’adoption, malgré la forfaiture vichyssoise qui les avait exclus des écoles en 1940 (parmi ces « renvoyés », celui qui allait devenir l’un des plus illustres philosophes de France, Jacques Derrida), connaîtront donc le destin des Français d’Algérie et partageront leur « rapatriement », sous l’appellation identitaire nouvelle de « pieds-noirs ». Quant à l’Algérie

indépendante, il est clair à travers le témoignage direct et précieux de Jean Daniel (autre juif d’Algérie) rapporté dans ses ouvrages, qu’« elle excluait tout avenir pour les non-musulmans ». Dans la logique d’une assimilation progressive, ces juifs anciennement « indigènes » étaient devenus français : les femmes juives furent d’éminentes institutrices (telle la mère de Pierre Kalfon), bientôt brillantes universitaires et écrivaines (comme Hélène Cixous) ou gloires des prétoires ; quant aux hommes, ils désertèrent bien vite les échoppes ancestrales pour se faire des noms brillants dans la médecine (dont le professeur Pierre Aboulker) et dans l’université. Sans compter que l’un d’eux, le physicien Claude Cohen-Tannoudji, natif de Constantine, allait donner à la présence française en Algérie son deuxième prix Nobel. Alors en 1962, c’est 95 % de cette communauté, forte de 130 000 âmes, qui choisit la France. Les traces de la coexistence judéo-arabo-berbère ne se sont pas pour autant effacées : quel « pied-noir » d’origine juive ne frémit encore en entendant telle mélodie orientale ? Que de chanteurs et chanteuses issus de cette communauté sont devenus de véritables icônes de la musique arabo-andalouse, comme Cheikh Raymond ou Reinette l’Oranaise22 ? Quel juif d’Algérie ne se sent concerné au fond de ses fibres par tout ce qui touche à l’Orient et au monde arabo-berbère ? Les juifs d’Algérie appartiennent, pour beaucoup d’entre eux, à ce « monde du contact », et les jeunes d’aujourd’hui qui font partie de cette communauté veulent comprendre cette part d’Orient qu’ils portent toujours en eux.

Il faut aussi évoquer le rôle de l’armée dans la construction d’un imaginaire du contact. Au cours de la Grande Guerre, l’Algérie mobilise 172 000 jeunes soldats dont 25 711 furent tués, 72 035 blessés et 8 779 invalides à 100 %23. L’historien Gilbert Meynier s’exprimait en ces termes à propos de la glorification des tirailleurs

algériens pour le rôle qu’ils y avaient accompli : « Les régiments de tirailleurs algériens sont même parmi les plus encensés et les plus décorés de la guerre, même si l’emphase en la matière ne pouvait pas, aussi, ne pas être de bonne “politique indigène” séductrice. » Et ce sont les tirailleurs algériens de l’armée d’Afrique qui ont inauguré l’introduction de nombre de mots arabes dans la langue française, comme toubib ou chouya. À propos du rôle de brassage opéré par l’intermédiaire de l’armée, pendant toutes les guerres, et de la Seconde Guerre mondiale à la guerre d’Indochine, l’historien Tahar Khalfoun écrit : « De la conquête de leur propre pays (1842-1853), à la guerre d’Indochine (1946-1954) en passant par l’expédition au Soudan (1882-1884), ils ont contribué à écrire les pages les plus glorieuses de l’histoire militaire de la France. Et c’est au nom du sang algérien mêlé au sang français dans toutes ces batailles que nombre d’Algériens considèrent aujourd’hui qu’ils sont fondés à prétendre, à la différence des autres étrangers en France, à certains droits, notamment le droit de se voir délivrer un titre de séjour ou encore l’intégration – ou plutôt la réintégration – dans la nationalité française24. »

Le monde communautaire harki et ses descendants sont issus de cet univers. Avec le temps qui passe et les témoignages que j’ai pu recueillir, il apparaît que beaucoup restent attachés à la République française, mais de plus en plus nombreux sont ceux qui demandent à retourner en Algérie, et à être enterrés dans le pays qui les a vus naître25.

Dans ce monde du contact, il faut enfin citer la longue présence de l’immigration algérienne en France. Commencée dans l’entre- deux-guerres, elle doublera pendant la guerre d’Algérie, passant de 200 000 à près de 400 000 personnes. Depuis lors, on estime que près de 2 millions d’Algériens, ou de gens d’origine algérienne,

vivent et travaillent en France. Avec les binationaux qui vivent en Algérie (estimés à environ 80 000 personnes), les immigrés algériens et leurs descendants forment un espace mixte important, qui irrigue les deux sociétés sur le plan politique et culturel. Vingt- cinq mille titres de séjour environ sont délivrés par les préfectures à des Algériens chaque année. La violence de la décennie 1990 a eu pour effet la fuite de nombreux cadres algériens qui ont rejoint la France, et une partie importante de l’élite de l’université algérienne s’y trouve actuellement. Des milliers d’ingénieurs, d’enseignants ont dû quitter l’Algérie pour s’installer en France. On a également vu, notamment pendant la crise sanitaire provoquée par la Covid 19, le nombre important de soignants d’origine algérienne (médecins, infirmières, aides-soignantes) dans beaucoup d’hôpitaux en France. Près de 30 000 étudiants algériens poursuivent leurs études en France. Chaque jour des dizaines de milliers d’exemplaires de journaux francophones, comme El Watan, Le Quotidien d’Oran,Liberté, ou Le Soir d’Algérie sont vendus en Algérie. Selon les chiffres de la Direction générale de l’aviation civile en France, quatre millions et demi de passagers ont circulé entre la France et l’Algérie en 2019. À cela, il faut ajouter les liaisons maritimes, et l’on peut ainsi mesurer l’ampleur des circulations, des relations qui n’ont fait que se développer depuis l’indépendance de 1962.

Toutes ces associations, ces liens, ces mises en contact n’ont cessé de s’enchaîner au fil du temps pour construire une organisation complexe de la mémoire à propos de l’Algérie et de la colonisation. Un même événement a provoqué des représentations différentes que le travail historique se doit de combler, en classant, en ordonnant, en vérifiant. Exercice qui dépend d’un autre facteur, décisif : les rapports d’État entre les deux pays.

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1. Raphaël Draï, in La Pensée de midi, entretien avec Bruno Étienne, février 2000, p. 106.

2. Pieds-noirs, immigrés, appelés, militants contre la guerre, « porteurs de valises », partisans de l’Algérie française, et enfants, familles de tous ces groupes.

3. Ainsi Emmanuel Alcaraz dénonce les propos de ceux qui « pointent les atrocités commises des deux côtés, cherchant un équilibre qui méconnaît les causes fondamentales de la lutte contre les dénis de droits, la dépossession et la répression continue. Mais, à chaque fois, ils cherchent à mettre en avant la responsabilité du FLN et à minorer celle de la France coloniale », in Le Quotidien d’Oran, 22 décembre 2018.

4. Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Éd. de Minuit, juin 1964.

5. Laurent Theis et Philippe Ratte (dir.), La Guerre d’Algérie ou le temps des méprises, Tours, Paris, Éd. Mame, 1974.

6. Thèse soutenue le 9 juin 1979 à l’université de Nice, et publiée en 1981 aux éditions Droz, avec une préface de Pierre Vidal-Naquet.

7. Sur cette période, voir le beau livre de Catherine Brun (éd.), Algérie. D’une guerre à l’autre, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, septembre 2014.

8. Mohammed Harbi a également publié Les archives de la révolution algérienne, aux éditions Jeune Afrique, en 1981.

9. Sur Messali Hadj et Ferhat Abbas, je renvoie à mes deux biographies : Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien, Paris, L’Harmattan, 1986, traduit en arabe par les éditions Casbah, Alger, 2000, repris en poche, coll. « Pluriel », Hachette, 2004 ; sur Ferhat Abbas, Une utopie algérienne, avec Zakya Daoud, Paris, Denoël, 1995.

10. Sur cette question, voir le livre de Rémi Dalisson, Guerre d’Algérie, l’impossible commémoration, Paris, Armand Colin, 2018.

11. Citation retirée : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. »

12. Décret no 2006-160 du 15 février 2006 portant abrogation du deuxième alinéa de l’article 4 de la loi no 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés.

13. Sur cet aspect, je renvoie à mon Dictionnaire des livres de la guerre d’Algérie,Paris, L’Harmattan, 2000, avec les présentations de 2 300 ouvrages et Le Livre, mémoire de l’Histoire, Paris, Le Préau des collines, 2005.

14. Florence Dosse, Les Héritiers du silence : Enfants d’appelés en Algérie, Paris, Stock, 2012.

15. Sur les itinéraires des principaux nationalistes algériens, voir mon documentaire, réalisé par Jean-Michel Meurice, diffusé en 2002, Algérie, Été 1962, l’indépendance aux deux visages, entretiens, entre autres, avec Hocine Aït Ahmed, Salah Goudjil, Ali Haroun, Mohammed Harbi, Youcef Khatib, Saout El Arab, le commandant Azzedine.

16. Abdelmadjid Merdaci est un grand historien algérien, décédé en 2020. Il a ouvert une fenêtre importante de l’histoire sur le nationalisme algérien, sur la musique algérienne et celle de la ville de Constantine qu’il aimait profondément, comme moi qui y suis né. Il restera vivant à travers ses œuvres, ses travaux de recherche et ses nombreuses contributions. Il reste pour moi un ami irremplaçable.

17. Éd. Soleb, Paris, 2006.18. https://histoirecoloniale.net/Les-resistants-algeriens-du-XIXe-siecle-internes-

en-France-ou-leurs-tombes-sont.html

19. Guy Pervillé sur son blog, en date du 4 janvier 2021.

20. Après l’indépendance de l’Algérie, Pierre Chaulet a rejoint l’hôpital Mustapha- Pacha à Alger. Il a contribué à l’éradication de la tuberculose en Algérie. Claudine Chaulet, sa femme, est quant à elle devenue professeure de sociologie à l’université d’Alger. Leur ouvrage commun de mémoires : Le choix de l’Algérie : deux voix, une mémoire, est paru en 2012 aux éditions Barzakh. Claudine est décédée le 29 octobre 2015 à Alger à l’âge de 84 ans.

21. Amir Akef, in Le Monde, 3 décembre 2020, sur la disparition d’Henri Teissier.

22. On pourrait également citer les frères Nacash, ou Robert Castel, acteur, humoriste et chanteur de musique arabo-andalouse, fils de Lili Labassi, maître du chaâbi. Il vient de décéder, en décembre 2020. https://www.youtube.com/watch? v=dWz8F696jpg

23. Gilbert Meynier, « Les Algériens et la guerre de 1914-1918 », in L’Histoire de l’Algérie à la période coloniale 1830-1962, sous la direction d’Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour, Sylvie Thénault, Paris La Découverte, et Alger Barzakh, 2012, p. 230.

24. Cette communication de Tahar Khalfoun est inspirée d’un article qu’il a publié avec l’historien Gilbert Meynier sous le titre : « Algérie-France, destins entremêlés, histoire à partager », en hommage à l’historien Guy Pervillé, paru dans Cahier d’histoire immédiate no 40, 2011, p. 95 à 140, et d’une réflexion, l’une des plus pertinentes sur le même thème de Jean-Robert Henry, « L’héritage du rapport avec la France », in La Crise algérienne : enjeux et évolution, Villeurbanne, Éd. Mario Mella, 1998.

25. Ce « monde du contact » a été brisé par les exactions commises, notamment à la fin de la guerre d’Algérie, par certains commandos extrémistes de l’OAS,

comme l’assassinat le 15 mars 1962 de l’enseignant Mouloud Feraoun et de ses compagnons des centres sociaux fondés par Germaine Tillion. Voir sur ce point d’histoire L’Assassinat de Château-Royal, par Jean-Philippe Ould Aoudia, Paris, Tirésias, 1992. Et aussi les initiatives de Jean-François Gavoury, son article dansL’Express, « Le dernier combat de l’OAS », le 7 novembre 2005 à propos d’une stèle érigée à Marignane en faveur de l’OAS.

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