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Les rapports de la France et de l’Algérie

Quand le bruit des armes s’est tu depuis longtemps, quand les plaies se sont lentement refermées, non sans laisser de profondes cicatrices, alors, vient le temps de la mémoire et de la reconnaissance.

Partie II

« Pour la France, aux moyens grandissants, mais d’autre part menacée, il est d’un intérêt direct qu’en face d’elle, sur l’autre bord de l’étroite Méditerranée, l’Algérie, un pays qui se situe au cœur du Maghreb, qui fait corps avec le Sahara, qui touche et mène à l’Afrique noire et que tant de contacts relient à notre métropole, s’établisse dans l’ordre, le progrès et la prospérité. Pour l’une et pour l’autre nation, il est donc conforme à la raison que, passant outre aux déchirements récents, elles organisent leur coopération, comme déjà l’ont fait, avec la République française et dans les conditions qui leur sont propres, douze républiques africaines et la République malgache. »

Discours du général de Gaulle, 26 mars 1962.

« Au cours d’une longue conversation que j’ai eue avec le maréchal Juin, un an avant les événements du 1er novembre, mon interlocuteur finit par admettre qu’à ma place il se comporterait de la même manière que moi. À la vérité, une sorte de malédiction semble peser sur notre pays. L’Algérie n’a pas de chance. Elle n’en a jamais eu. Les choses les plus simples se compliquent à dessein et deviennent, par la malignité des hommes, des problèmes insolubles. »

Ferhat Abbas, Autopsie d’une guerre, 1980.

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L’économie, et la mémoire qui saigne

En 2019, l’Algérie est le premier marché africain pour les exportations françaises, notamment dans les domaines de l’agroalimentaire, du médicament, de l’automobile, des transports, de la banque/assurance, des hydrocarbures. On estime à près de 8 000 le nombre d’entreprises françaises qui exportent vers l’Algérie. La France en est le premier investisseur hors hydrocarbures en 2019. Cette année-là, les exportations françaises vers l’Algérie ont atteint près de cinq milliards d’euros, une part de marché stable depuis 2015 à hauteur de 10 % contre 18 % pour la Chine, 8 % pour l’Italie et 7 % pour l’Espagne. L’Algérie demeure un partenaire économique important de la France, elle se présente comme son premier client, le premier marché des entreprises françaises en Afrique.

On le voit bien avec ces chiffres impressionnants, la France et l’Algérie entretiennent un partenariat important sur le plan économique. Et pourtant… Pourquoi ces rapports si denses donnent-ils toujours l’impression d’une conflictualité latente entre les deux pays ? Pourquoi cette méfiance, cette absence de corrélation entre le volume des échanges économiques et la distance des relations politiques ? La clé de ce mystère se trouve, bien sûr, dans la longue histoire coloniale qui a provoqué tant de blessures, de ressentiments, de ruminations mémorielles…

Après l’indépendance de 1962, les relations entre la France et l’Algérie ont surtout été de nature économique. En France, l’examen

du passé colonial n’était pas à l’ordre du jour, il fallait « oublier » cette histoire. Une chaîne d’amnisties s’impose alors, construit l’oubli de la guerre. Dès le 22 mars 1962, deux décrets sont pris pour réaliser une amnistie que l’on inclut dans les accords d’Évian : « En vue de permettre la mise en œuvre de l’autodétermination des populations algériennes […] sont amnistiées toutes infractions commises avant le 20 mars 1962 en vue de participer ou d’apporter une aide directe ou indirecte à l’insurrection algérienne. Sont amnistiées les infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne avant le 20 mars 1962. »

En Algérie, l’urgence n’était pas à la mise en cause de ce passé, mais à la construction d’un récit national, homogène, unifié. Dans les luttes de pouvoir de l’été 1962, puis après le coup d’État qui porte au pouvoir Houari Boumediene en 1965, de nombreux personnages qui ont participé à l’insurrection contre la France sont écartés des récits officiels. Les manuels scolaires algériens reproduisent la formule : « Un seul héros, le peuple. »

S’il fut le décideur principal du passage à l’indépendance de l’Algérie, le général de Gaulle n’a pas eu, après 1962, la volonté de s’attarder sur ce passé récent, ni de prêter une attention particulière aux principaux groupes de mémoire touchés par l’issue de cette guerre : les « pieds-noirs » dont il pensait qu’une partie d’entre eux resteraient en Algérie (il a été démenti sur ce point) ; les harkis, dont il ne souhaitait pas le rapatriement par crainte d’une possible instrumentalisation de leur histoire par l’extrême droite ; les appelés du contingent, soit près de un million et demi de soldats, qui se sont succédé en Algérie de 1956 à 1962. Ses principaux objectifs étaient de garder des liens, essentiellement économiques, avec l’Algérie indépendante, à cause de l’exploitation du pétrole et du rôle du

Sahara pour les expériences nucléaires. Il voulait également éviter les affrontements entre Français, alors que la France avait connu une quasi-guerre civile entre 1960 et 1962, avec les attentats de l’OAS et le putsch des généraux en avril 1961. D’où son désir, dès la fin de la guerre, de faire adopter différentes lois d’amnistie, comme celles votées en 1962, 1964 et 1968. Toutes ces lois d’amnistie ont fabriqué une chaîne d’amnésie en France, sans construire un consensus politique, à la différence de l’après-1945 à propos de Vichy et de la « collaboration ». Cette absence d’égards a été très douloureuse. Pour une grande partie des officiers, des pieds-noirs et des harkis, l’issue de la guerre fut le terreau de l’anti-gaullisme qui s’est transmis de génération en génération. L’image d’un de Gaulle méprisant qui a « abandonné » sa promesse d’une Algérie française nouvelle est longtemps restée dans les esprits. Si la fin de la guerre a été mal vécue par les officiers, elle ne l’a pas été pour la masse des appelés du contingent, soulagés de retrouver leurs familles. L’immense masse de ces jeunes Français s’était alors rangée derrière de Gaulle. C’est après coup que le Général a utilisé la question de l’indépendance de l’Algérie, afin de se forger une image de décolonisateur dans le monde en effervescence de l’époque : en Amérique latine avec le discours de Mexico, prononcé le 16 mars 1964 sur la place centrale de la capitale mexicaine, qui dénonçait l’hégémonie américaine et soviétique sous une pluie de confettis ; en Asie, avec le discours de Phnom Penh, prononcé le 1er septembre 1966, en pleine guerre du Vietnam devant une foule estimée à 100 000 personnes ; ou en Amérique du Nord, avec le fameux « Vive le Québec libre ! » de juillet 1967 à Montréal. Avec ces voyages et ces discours, de Gaulle se pose en partisan d’un tiers- monde qui refuse de se situer du côté des Américains ou des Soviétiques. Avant 1968, et surtout après, de Gaulle va devenir un

personnage emblématique de la décolonisation française. L’ambivalence, les contradictions de ces positions vont progressivement s’effacer. Pour les Français, l’oubli de ses positions en faveur de l’Algérie française au moment de son accession au pouvoir en 1958 ; pour les Algériens, la faiblesse de référence à sa conduite de guerre très dure contre les maquis algériens, avec le plan Challe dans l’année 1959.

De Georges Pompidou à Valéry Giscard d’Estaing, les chefs d’État français se sont ensuite peu prononcés sur les questions mémorielles relatives à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Dans un très court discours prononcé le 11 avril 1975 à Alger, Valéry Giscard d’Estaing explique : « J’ai noté qu’un correspondant, parlant du voyage du Président de la République française en Algérie, disait que ce voyage avait suscité des sentiments mélangés. Je ne crois pas que cette interprétation soit exacte. Je crois qu’il faut dire que ce voyage suscite de nombreux sentiments, et ceci est en effet naturel lorsqu’on pense à la fois au passé, à l’avenir et au présent. Au passé, parce que le passé intensément vécu, même lorsque ces épreuves ont été surmontées, continue pour ceux qui l’ont connu à faire partie de leur propre vie. » Ce voyage de Valéry Giscard d’Estaing ne se traduit pas par un renforcement des liens politiques et culturels entre les deux pays.

Le partenariat initié par le général de Gaulle après l’indépendance insistait sur les nombreux secteurs d’activités d’échange, en particulier dans les domaines du pétrole et du gaz. Cette politique d’échanges économiques s’est poursuivie en dépit des secousses et des oppositions importantes comme la nationalisation du pétrole et du gaz en 1971. Cette politique a été portée par les présidents Georges Pompidou, puis Valéry Giscard d’Estaing qui se sont abstenus de porter un jugement sur l’histoire

coloniale, afin de poursuivre ces échanges sans difficulté. On verra que cette histoire coloniale ne s’efface pourtant pas.

En évoquant la « tragédie algérienne » dans les années 1962- 1981, il était surtout question de l’indemnisation des rapatriés, qui avaient perdu leurs biens en quittant précipitamment l’Algérie. Beaucoup étaient de condition modeste, avec un revenu bien inférieur à celui des habitants de la métropole lorsqu’ils vivaient en Algérie. Un secrétariat d’État aux rapatriés a longtemps fonctionné en France pour recenser les familles, classer les demandes, procéder au paiement des sommes proposées après évaluation. Une des dernières dispositions fut l’article 7 de la loi du 16 juillet 1987, concernant le versement des indemnités aux personnes âgées de plus de quatre-vingts ans au 1er janvier 1989, et l’article 9 de la même loi, relatif au versement de l’allocation en faveur des harkis.

Mais tous les dispositifs d’indemnisation pour les Européens d’Algérie ou les harkis ne suffisent pas à arrêter les saignements des mémoires blessées. Après l’indépendance de 1962, une immense littérature du désespoir a célébré l’attachement pour une terre ensevelie, engloutie, l’Algérie française d’hier. Les « pieds-noirs » ont dominé la production éditoriale consacrée à la vie quotidienne outre-mer, à l’Algérie ensoleillée et meurtrie, à sa guerre cruelle. Des années 1960 aux années 1980, à coups d’autobiographies, de récits de vie, de romans, de confessions douloureuses, des écrivains ont fait vivre cette histoire. Ils ont pour nom Jules Roy, Jean Pélégri et Emmanuel Roblès, ou d’autres plus jeunes comme Marie Cardinal et Alain Vircondelet. Des dizaines d’ouvrages, où filtraient l’amour pour un pays à jamais disparu, une mélancolie, une amertume aussi d’avoir été incompris, trahis, puis abandonnés. Il s’agissait de ne pas oublier, une sorte de « onzième commandement », comme le dit le

titre du beau livre d’André Rossfelder, ami d’Albert Camus, qui intimait de rester fidèles aux siens.

L’arrivée de la gauche au pouvoir

Cette situation va-t-elle évoluer avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 ? Pas tout à fait. Du 30 novembre au 1er décembre 1981, François Mitterrand effectue un voyage officiel en Algérie algérienne. Après la visite de Valéry Giscard d’Estaing en avril 1975, il est ainsi le second président de la République française à se rendre dans ce pays depuis l’indépendance en 1962. La visite de 1975 n’avait pas permis d’améliorer suffisamment les relations politiques entre Paris et Alger qui restaient difficiles. Après le voyage de 1981, on observe la conclusion de nombreux accords de coopération et le développement des relations économiques. Mais encore une fois, les questions mémorielles ne seront pas abordées. D’autant que le passé algérien de François Mitterrand, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur puis ministre de la Justice entre 1954 et 1957, reste à l’époque très peu connu du grand public (en particulier son rôle sur les condamnations à mort de militants nationalistes algériens lorsqu’il était ministre de la Justice, pendant la fameuse « bataille d’Alger ») 1. Le 29 septembre 1982, Pierre Mauroy, chef du gouvernement, présente un projet de loi « relatif au règlement de certaines conséquences des événements d’Afrique du Nord ». Le président de la République, François Mitterrand, avait déclaré quelques jours plus tôt : « Il appartient à la nation de pardonner. » Pardonner… C’est ce que refusent Pierre Joxe et Michel Rocard, et une partie importante du groupe socialiste à l’Assemblée. Le projet présenté va, en effet, beaucoup plus loin que les précédentes lois

d’amnistie. Il permet la « révision de carrière » pour tous les policiers ou administrateurs civils renvoyés de la fonction publique entre 1961 et 1963. Et surtout, « la réintégration dans le cadre de réserve » de huit généraux putschistes d’avril 1961. Pierre Mauroy devra finalement avoir recours, pour la première fois du septennat, à l’article 49-3 pour faire passer le texte de loi dans son intégralité. Les gouvernements socialistes poursuivront en fait une politique ne laissant que peu de place à l’examen critique du passé colonial. Dans le même temps, les années 1980-1990, se développeront en France les mouvements de jeunes reliant leur présent qu’ils estiment injuste en raison de leur origine algérienne et la mémoire de leurs pères. La date du 17 octobre 1961 s’impose dans les esprits comme un moment particulier, celui de la répression violente de travailleurs algériens en France. Le 3 décembre 1983, 60 000 personnes défilent à Paris au terme d’une « marche pour l’égalité, contre le racisme », commencée le 15 octobre à Lyon et Marseille. Le nouveau mouvement antiraciste est né (SOS Racisme verra officiellement le jour, deux ans plus tard, dans le prolongement de cette marche). À la tête du cortège, des fils d’immigrés algériens. Ils ont vu leurs parents toujours revendiquer une nationalité niée, non reconnue, clandestine. Et longtemps, ils ont opposé cette nationalité intime, logée au fond d’eux-mêmes, à la nationalité française. Si les choses changent, la nouvelle génération ne peut se résoudre à traiter la naturalisation, c’est-à-dire le changement de nationalité, comme une simple opération administrative. Même si ses membres sont naturalisés français, elle est, malgré elle, sans cesse renvoyée à cette histoire. Face aux sommations d’usage des idéologues de la « francitude », portée en particulier par le Front national qui connaît son essor dans ces années 1980, le jeune d’origine algérienne refuse, le plus souvent, l’alternative qui lui intimerait de choisir sans

nuances entre l’assimilation et le « retour » à la culture de ses parents. Il lui faut tenir – tâche ardue s’il en est – les bouts de deux histoires : vivre son désir d’appartenance à la société française, et ne pas renier la figure des parents.

La bataille pour la récupération d’une mémoire se situe au croisement de ces deux histoires : refus du statut qu’on veut leur assigner dans la société française (recommencer le même travail que les pères), demande de diversité dans les rôles sociaux et culturels à assumer, stratégies quotidiennes diversifiées… et, en même temps, attente de la reconnaissance de la figure du père. De plus en plus nombreux, les jeunes de l’immigration, ainsi que les enfants de harkis, se fixent donc l’objectif de réactiver les héritages de mémoire de leurs pères, de leurs grands-pères.

Il faudra attendre l’arrivée de Jacques Chirac au pouvoir en 1995 pour que le couvercle de la mémoire se soulève vraiment.

France, années 2000 : les accélérations de mémoires

Au début des années 2000, une accélération mémorielle se produit. Le 10 juin 1999, l’Assemblée nationale française reconnaissait le terme de « guerre d’Algérie » pour caractériser cette période de l’histoire. La France s’est enfin décidée à parler de « guerre ». Près de quarante ans après la conclusion de celle-ci, l’exigence de reconnaissance est devenue trop forte dans la société française pour que les euphémismes puissent persister. L’aspect traumatique de ce conflit avec tout ce qui touche au domaine des mémoires a traversé l’ensemble des générations. Le fait de reconnaître cette guerre ouvre une nouvelle période difficile à traiter,

et aux conséquences incalculables. Se confrontent encore les réclamations des soldats, des harkis, des pieds-noirs, mais aussi des Algériens, de tous les protagonistes et de toutes les victimes de cette tragédie aux effets encore sensibles.

Avec la reconnaissance officielle en France de la « guerre d’Algérie », le problème de terminologie n’est pourtant pas vraiment réglé concernant la dénomination de cette guerre. Le mot utilisé n’est pas le même sur les deux rives de la Méditerranée. En Algérie, il est possible d’évoquer une « guerre de libération », une « guerre d’indépendance », une « révolution algérienne ». En France, après avoir longtemps parlé d’« événements », d’« opérations de police », reconnaît-on vraiment la guerre ? Dans la loi du 10 juin 1999, il est question de « guerre d’Algérie » et non de « guerre en Algérie ». Dire « guerre en Algérie », ce serait reconnaître alors une guerre entre deux pays séparés. Mais l’Algérie, formant trois départements intégrés au territoire national, n’était pas séparée de la France à l’époque coloniale. Les querelles de mots ont leur importance car ceux-ci traduisent et forgent des imaginaires séparés. Le travail mémoriel s’accélère.

Tout au long des années 2000, la France connaît un accroissement considérable du nombre de travaux, publications, films de fiction et documentaires, expositions autour de la guerre d’Algérie. Le secrétariat d’État aux Anciens Combattants envisage de promouvoir un mémorial, au centre de Paris, des soldats tués en Algérie. Il évoque la possibilité d’un lieu semblable dans sa conception à celui édifié à Washington pour les anciens du Vietnam. Les associations de rapatriés se félicitent des mesures d’indemnisation prises en leur faveur, et les chercheurs peuvent commencer à consulter les premières archives militaires françaises ouvertes depuis 1992. Ces progrès n’empêchent pas les

saignements de mémoires. Les enfants d’immigrés algériens réclament toujours justice pour leurs pères tués un soir du mois d’octobre 1961, et les fils de harkis disent pourquoi ils sont toujours des « oubliés de l’histoire ». L’écriture de l’histoire de la guerre d’Algérie ne fait que (re)commencer.

Le samedi 4 novembre 2000, le Premier ministre français Lionel Jospin apporte son soutien à un appel lancé par des intellectuels, publié par le journal communiste L’Humanité le 31 octobre 2000. Dans cet appel, signé entre autres par Henri Alleg (son ouvrage La Question, publié puis interdit en 1958, avait fait grand bruit) ou le mathématicien Laurent Schwartz (fondateur du comité Maurice- Audin en 1957), on pouvait lire qu’il « revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie ». Le soutien du Premier ministre est perçu comme un encouragement au développement de témoignages et prises de positions idéologiques sur cette question de la torture. Le quotidien Le Monde est en pointe sur ce thème. Ce journal avait déjà publié le 20 juin 2000 le témoignage recueilli par Florence Beaugé de Louisette Ighilahriz, une militante algérienne indépendantiste. Pendant trois mois à la fin de 1957, à Alger, cette jeune fille alors âgée de vingt ans fut atrocement torturée à l’état- major de la 10e division parachutiste du général Massu. Toujours sous la signature de Florence Beaugé, Le Monde publie le 9 novembre 2000 la terrible histoire d’une jeune femme, Kheïra, violée par des militaires français ; puis, le 11 novembre, les récits de Pierre-Alban Thomas, capitaine au deuxième bureau chargé de renseignement, de Georges Fogel et d’André Brémaud, simples soldats du contingent en Algérie. Ils disent avoir regardé la torture sans intervenir, et ce souvenir si longtemps occulté leur laisse un sentiment de dégoût et de honte.

Quarante ans après ces faits tragiques, une parole se libère. Une autre s’exprime aussi : celle de généraux ayant participé à la « bataille d’Alger » en 1957. Dans Le Monde du 23 novembre 2000, le général Jacques Massu, quatre-vingt-douze ans, juge positivement l’appel lancé par les intellectuels dans L’Humanité en faveur de la reconnaissance et de la condamnation de la torture en Algérie par la France. « Je prendrais ceci pour une avancée », déclare-t-il. Dans le même journal et le même jour, le général Paul Aussaresses, quatre-vingt-deux ans, se prononce, lui, contre une telle repentance. Il explique comment il « s’était résolu à la torture », et relate les exécutions sommaires auxquelles il s’est livré à Alger. Il affirme avoir tué de sa main vingt-quatre « suspects » algériens. Ce dernier témoignage connaît un grand retentissement.

Le 24 novembre 2000, le Premier ministre semble faire marche arrière, en refusant de donner son aval à la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les tortures commises pendant la guerre d’Algérie, commission réclamée par le PCF. Mais le débat est désormais bien lancé : toutes les formations politiques, de droite comme de gauche, s’expriment sur le sujet. L’idée d’une commission d’historiens sur cette séquence fait son apparition, le problème des archives de la guerre d’Algérie est posé, le contenu des manuels scolaires traitant de cette période est évoqué, critiqué.

Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, dépose une plaque le 17 octobre 2001 sur le pont Saint-Michel, à la mémoire des Algériens tués quarante ans auparavant. À ce moment-là, des organisations associatives, des syndicats et des partis politiques demandent la reconnaissance officielle de cette répression massive, le libre accès aux archives pouvant aider à écrire l’histoire de cette guerre et en particulier de cette journée du 17 octobre 1961. Quelques semaines auparavant, en août 2001, l’Éducation nationale

contribuait à la vérité historique en organisant un important colloque sur « Comment enseigner l’histoire de la guerre d’Algérie ? », sous la direction de Jean-Pierre Rioux, devant trois cents enseignants d’histoire à l’Institut du monde arabe de Paris.

L’année 2001-2002 marque donc le franchissement d’un seuil. Le jeudi 5 décembre 2002, le président de la République française, Jacques Chirac, inaugure à Paris un « mémorial national » à la mémoire des soldats français morts en Algérie, au Maroc et en Tunisie de 1952 à 1962. Il déclare : « Quand le bruit des armes s’est tu depuis longtemps, quand les plaies se sont lentement refermées, non sans laisser de profondes cicatrices, alors, vient le temps de la mémoire et de la reconnaissance. Aujourd’hui, au nom de tous les Français, je veux rendre l’hommage de la nation aux soldats morts pour la France en Afrique du Nord, il y a presque un demi-siècle. Ils furent plus de 22 000. Je veux saluer, avec ferveur et gratitude, leur dévouement, leur courage, leur jeunesse sacrifiée. Je veux dire à leurs familles meurtries que nous ne les oublierons jamais. C’est le message que porte ce Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie2. » Jacques Chirac a également associé à l’hommage les harkis – les Algériens qui ont combattu aux côtés des Français pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie (1954-1962) – qui ont « tant donné à notre pays ». « La France adresse aujourd’hui un message tout particulier d’estime, de gratitude et d’amitié à leur égard », poursuit le président français. « Quarante ans après la fin de la guerre d’Algérie, après ces déchirements terribles au terme desquels les pays d’Afrique du Nord se sont séparés de la France, notre République doit assumer pleinement son devoir de mémoire. » Ce mémorial, situé quai Branly à Paris, près de la tour Eiffel, consiste en un ensemble de trois colonnes alignées, hautes de six mètres. Dans chacune d’elles, un

afficheur électronique fait défiler dans un premier temps les noms et prénoms de quelque 23 000 soldats, dont 3 000 harkis. Se construisent de la sorte des espaces mémoriels qui, à leur tour et avec le passage du temps, deviendront des instruments de perpétuation de la mémoire.

L’année suivante, plusieurs centaines de milliers de personnes se pressent à Alger puis à Oran, aux premiers jours de mars 2003, pour acclamer le président Chirac, en visite d’État en Algérie. La foule des Algériens massés le long du parcours officiel surprend par son ampleur et son enthousiasme. Au lendemain de cette visite où des espoirs de réconciliation sont permis, un traité d’amitié entre les deux présidents, Abdelaziz Bouteflika et Jacques Chirac, est envisagé sérieusement.

Devant plus de cinq cents députés et sénateurs algériens, Jacques Chirac pose les fondations d’une « nouvelle alliance » entre la France et l’Algérie qui, selon le président français, « doit être nourrie par un passé commun de cent trente-deux ans, des intérêts économiques et politiques et surtout par des liens humains des deux côtés de la Méditerranée ». « Les destins de l’Algérie et de la France s’entrecroisent », dit-il, en notant qu’« un Français sur six vit un lien charnel avec l’Algérie, qu’il en soit originaire d’avant ou d’après l’indépendance ». Aujourd’hui, « le moment est venu d’une nouvelle alliance algéro-française », lance aussi Jacques Chirac. « Un champ neuf et immense s’ouvre devant nous. Nous nous y sommes engagés résolument », ajoute aussi le chef de l’État français en rappelant qu’il a signé une déclaration d’amitié qui sera « rapidement » suivie d’un traité, à l’image de celui qui a marqué la réconciliation franco-allemande de 1963.

Jacques Chirac évoque sans fard la « tragédie » de la guerre d’Algérie (1954-1962), qui a fait, selon des estimations

controversées, près de 1,5 million de morts et provoqué « l’exode de 1 million de pieds-noirs et de 80 000 harkis ». « Ce passé, encore douloureux, nous ne devons ni l’oublier ni le renier », dit-il encore en invitant Français et Algériens à respecter toutes les victimes de la guerre, les combattants de l’indépendance « comme celles et ceux qui ont dû se résoudre à l’exil », européens et harkis. Signe de cette réconciliation, deux des plus célèbres acteurs algériens de la « bataille d’Alger » de 1957, Yacef Saâdi, l’ancien chef de la zone autonome d’Alger, et Zohra Drif, montent à la tribune pour serrer longuement la main de M. Chirac à l’issue de son discours.

Cette visite alimente des rumeurs sur la revalorisation des pensions des anciens combattants, ou encore sur une éventuelle suppression des visas entre les deux pays. Chez les anciens combattants algériens s’étant battus pour la France – quelque 40 000 personnes –, on évoque la parité tant réclamée des pensions avec celles des anciens combattants français.

Autre manifestation de ce « devoir de mémoire », le président français dépose une gerbe au cimetière de Bologhine (ex-Saint- Eugène), dans les faubourgs ouest d’Alger, qui comporte 25 000 tombes européennes et 4 800 tombes juives. Il annonce, devant la communauté française locale, un plan visant à entretenir et rénover les cimetières européens d’Algérie, dont la plupart sont pratiquement à l’état d’abandon. Preuve d’un changement évident de « climat » autour de la mémoire de la guerre d’Algérie : aucune grande association de pieds-noirs ou de harkis ne proteste contre cette visite d’État en Algérie… Une page douloureuse se tourne-t- elle enfin ?

Pourtant, en 2005, un basculement s’opère, une « guerre des mémoires », larvée, s’installe ouvertement dans le paysage culturel et politique. La loi du 23 février 2005, adoptée par l’Assemblée

nationale en France, explique dans son article 4 les « bienfaits d’une colonisation positive ». Les déclarations d’hostilité à cette loi se multiplient, provenant du monde des historiens, et des hommes politiques, comme on l’a vu dans la partie précédente. Le consensus n’arrive plus à s’établir autour de la commémoration de la fin de cette guerre, et encore moins d’une « réconciliation ». Proposée à l’Assemblée nationale le 28 février 2006, la date du 19 mars, en souvenir des accords d’Évian signés le 19 mars 1962, est rejetée3. Les députés de l’UMP refusent cette date au motif que les affrontements se sont poursuivis (fusillade de la rue d’Isly le 26 mars 1962, enlèvements d’Européens à Oran le 5 juillet, et massacres de harkis à partir de l’été 1962). Et la « guerre des mémoires » autour de la question des musées ne cesse pas dans le midi de la France. Si le projet d’un mémorial à Marseille semble abandonné, il n’en est pas de même à Perpignan. À la veille du voyage présidentiel de Nicolas Sarkozy en Algérie, l’inauguration, en décembre 2007, du « mur des victimes du FLN », à Perpignan, a lieu.

Le chercheur Jean-Robert Henry écrit, à propos du projet avorté du musée de l’Histoire de la France et de l’Algérie, à Montpellier, élaboré en 2012 : « L’entreprise se révèle ardue quand il s’agit de rendre accessible au grand public un savoir historique qui heurte ou relativise les voix et certitudes de la mémoire ou qui tente d’établir des passerelles avec elles. C’était l’objectif du projet de musée sur l’Histoire de la France et de l’Algérie (MHFA) à Montpellier, tel qu’il avait été défini en 2012. La mise en œuvre du projet et son abandon deux ans plus tard alors qu’il était sur le point d’être achevé illustrent de façon exemplaire les divers obstacles auxquels se trouvent confrontées les initiatives visant à créer des musées ou à monter des expositions historiques quand elles se déploient dans un

environnement sensible et se heurtent à des politiques mémorielles soumises aux considérations électorales locales4. »

Algérie : Le retour des noms propres

Le 14 juin 2000, le président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika, prononce, en français, un discours devant l’Assemblée nationale française, en s’adressant à son hôte Jacques Chirac. Dans sa première partie, il reconnaît : « La colonisation, au siècle dernier, nous a ouverts à la modernité. » Il ajoute aussi que « c’était une modernité par effraction, une modernité imposée qui a engendré le doute et la frustration, tant il est vrai que la modernité se discrédite quand elle prend le visage grimaçant de l’oppression et du rejet de l’autre ». Plus loin, il précise : « La colonisation porta l’aliénation de l’autochtone à ses limites extrêmes. Si ce qu’on a appelé la décolonisation lui rendit la liberté, elle ne lui a pas, pour autant, assuré une relation décolonisée avec l’ancien maître. » Dans son discours, qui fixe la doctrine du rapport avec la France pour les années à venir, il tire les conséquences de son analyse pour le présent et l’avenir : « Si la colonisation a pris fin, ses conséquences, qui sont loin d’être épuisées, la maintiennent toujours sur la sellette. S’en laver les mains, même à quarante ans de distance, c’est emboîter le pas à une pratique politique digne d’un Ponce Pilate. » Il condamne ainsi le « déni de solidarité » de la France envers l’Algérie, en invoquant sa « dette imprescriptible » : « La lourde dette morale des anciennes métropoles envers leurs administrés de jadis s’avère ineffaçable et – pourquoi ne pas l’avouer ? – imprescriptible. En tout cas, elle continuera à peser sur les rapports Nord-Sud, aussi longtemps qu’elle n’aura pas été exorcisée, c’est-à-dire lucidement

prise en compte. » Dans la conclusion il explique : « Le fait colonial ne saurait être ignoré. Que vous sortiez des oubliettes du non-dit la guerre d’Algérie, en la désignant par son nom, ou que vos institutions éducatives s’efforcent de rectifier, dans les manuels scolaires, l’image parfois déformée de certains épisodes de la colonisation, représente un pas encourageant dans l’œuvre de vérité que vous avez entreprise, pour le plus grand bien de la connaissance historique et de la cause de l’équité entre les hommes5. »

Le vendredi 2 septembre 2005, à Chlef, au stade Boumezrag, Abdelaziz Bouteflika prononce un discours électoral. Il aborde, devant un auditoire attentif, une question taboue : les harkis. Il déclare : « Les enfants des harkis ont les mêmes droits que le reste des Algériens, à condition qu’ils défendent ce paisible pays. » « Les enfants des harkis ne sont pas responsables des actes de leurs parents. » Bien accueillie par une partie de la communauté harki, la façon de procéder est toutefois condamnée par une autre importante partie : comment dissocier, voire opposer, la figure du père à celle des enfants ? Comment accepter de revenir en Algérie sans la présence de ses parents ? Faut-il condamner les actions passées de son père comme condition d’un retour possible ? Les dirigeants algériens insistent sur le traumatisme de violence subi pendant la période de guerre pour justifier leur position, qui ne bougera pas.

Dans le discours politique algérien officiel, mais aussi dans une large partie de l’opinion algérienne, le souvenir d’une période coloniale traumatisante subsiste fortement (le leader algérien Ferhat Abbas a évoqué une « nuit coloniale »), avec les violences, les exactions commises au temps de la guerre (et que bien peu de Français connaissent). Ce souvenir s’est transmis dans les nouvelles générations. Citons, en particulier, le

déracinement/déplacement de deux millions de paysans algériens, chassés de leurs terres dans le souci d’isoler les indépendantistes algériens de leur base sociale, rurale. Ce déplacement forcé, qui a causé un énorme bouleversement dans le paysage agricole de l’Algérie, a été dénoncé en son temps par le jeune énarque Michel Rocard, dans un rapport de 1959. Citons aussi la destruction de centaines de villages et la mise en place des « zones interdites » où aucun Algérien ne pouvait plus circuler sous peine d’être abattu ; les dizaines de milliers de disparus, dont les familles réclament encore de connaître l’endroit où gisent leurs corps ; l’utilisation du napalm, qui porte le nom de « bidons spéciaux », notamment pendant la mise en œuvre du plan Challe en 1959 ; la pose de milliers de mines aux frontières marocaine et tunisienne qui ont tué ou estropié des milliers de jeunes Algériens ; la contamination des populations sahariennes par les bombes atomiques des essais nucléaires commencés en 1960 ; la pratique massive de la torture ; l’exil de centaines de milliers d’Algériens vers le Maroc ou la Tunisie ; la mise en place de centres de rétention administrative où étaient détenus des milliers d’Algériens, souvent sans jugement… Tous ces cas et d’autres, bien documentés par les travaux récents d’une nouvelle génération d’historiens en France, ou à l’échelle internationale, témoignent de la brutalisation de la société algérienne ; et ils peuvent encore faire l’objet d’enquêtes, d’investigations, par des commissions de chercheurs d’une rive à l’autre de la Méditerranée.

Dans les années 2000, et pendant le mouvement populaire de l’année 2019, le retour dans l’espace public algérien de figures longtemps mises au secret par l’histoire officielle est une revendication portée par la jeunesse voulant renouer avec une mémoire s’approchant de la vérité historique. Le retour des figures de Larbi Ben M’hidi et Ali Boumendjel, assassinés par l’armée

française pendant la « bataille d’Alger » en 1957 (leurs portraits ont été brandis par de jeunes manifestants), ainsi que des portraits de figures plus anciennes comme celles de Messali Hadj ou de Ferhat Abbas ont fait leur apparition dans les manifestations. Désormais, l’aéroport de Tlemcen porte le nom de Messali Hadj, et l’université de Sétif a été baptisée du nom de Ferhat Abbas. Des controverses, parfois vives et sources de notables conséquences politiques et culturelles, ont secoué le devant de la scène mémorielle : qui a assassiné le leader algérien du FLN Abane Ramdane ? (Il a, en fait, été tué par ses compagnons du FLN, au Maroc en décembre 1957.) Qui est le responsable de la mort de 374 villageois de Mélouza soupçonnés de sympathies messalistes, le 28 mai 1957 ? Ce carnage pousse à l’interrogation sur les origines, la nature de la violence qui a traversé l’Algérie dans les années 1990. Et l’État a du mal à conserver le monopole d’écriture de l’histoire. Dans les polémiques et les réécritures, l’enjeu est de permettre aux acteurs, la jeunesse en particulier, de s’approprier un passé qui leur a échappé. Progressivement, se pose la question de savoir s’il est possible d’écrire un récit qui puisse s’approcher d’une vérité admise par tous. Les manuels scolaires changent avec l’introduction de figures nouvelles longtemps mises au secret de l’histoire officielle, comme celles de Krim Belkacem (chef historique du FLN qui a signé l’acte d’indépendance au bas des accords d’Évian, assassiné en 1970) ou de Mohamed Boudiaf (lui aussi personnage central, qui vécut vingt-huit ans en exil au Maroc et fut assassiné peu après son rappel et sa nomination comme chef de l’État en 1992). Des récits de vie, des autobiographies, nombreuses, tout au long des années 2000, apparaissent ainsi comme des instruments possibles d’élaboration collective du passé, tout en laissant s’exprimer une

pluralité de points de vue, sur les plans politique, culturel, linguistique, religieux.

En Algérie, dans un message à l’occasion du double anniversaire des massacres dans le Nord-Constantinois (1955) et du congrès de la Soummam (1956), le président de la République algérienne Abdelmadjid Tebboune a appelé à « tourner la page des divisions », et à « libérer les énergies créatrices pour concrétiser l’édification d’une Algérie forte », rapporte le quotidien El Moudjahid, le 20 août 2020. « Après le rapatriement des ossements de vingt-quatre chefs de la Résistance populaire » depuis la France, le chef de l’État réitère également « son engagement à poursuivre cette entreprise jusqu’à ce que les ossements de tous les chouhada […] soient honorablement inhumés dans leur pays », ajoute le quotidien public. Depuis Bordj Bou Arreridj, le ministre des Moudjahidine Tayeb Zitouni précise à cet égard que « les commissions chargées notamment des archives nationales séquestrées en France, des indemnisations liées aux essais nucléaires français dans le Sahara algérien » se réuniront après la pandémie de Covid 19.

Le chemin déjà accompli…

… sous la présidence de Jacques Chirac

Bien qu’il ne s’agisse pas ici de l’Algérie, il faut noter que Jacques Chirac, lors d’un discours prononcé le 21 juillet 2005 à Antananarivo sur les relations franco-malgaches et l’aide au développement, a levé un tabou en s’exprimant de manière très ferme sur le massacre colonial des années 1947-1948 commis par

la France lors d’un soulèvement dans l’île : « Il faut aussi évoquer les pages sombres de notre histoire commune – il y en a eu – et donc il faut avoir conscience du caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial. En 1947, le sentiment national montait sur la Grande Île où s’enchaînèrent des événements tragiques. Rien ni personne ne peut effacer le souvenir de toutes celles et de tous ceux qui perdirent injustement la vie et je m’associe avec respect à l’hommage qu’ils méritent. Nous ressentons aussi ce désir profond que nous avons tous, Malgaches et Français, de vivre en paix avec le passé. Poursuivons, car il est nécessaire, un travail de mémoire qui retrace les faits et qui puisse apaiser les cœurs. » Selon différentes sources, ce massacre colonial a fait entre 50 000 et 80 000 morts.

… sous la présidence de Nicolas Sarkozy

Le président Sarkozy se rend à Alger du 3 au 5 décembre 2007 pour une visite d’État très attendue. Il y est question du projet politique de l’Union méditerranéenne, que le président français voulait voir aboutir dès 2008, et des gros contrats que les deux pays ont signés dans l’agroalimentaire, le gaz, le nucléaire ou le pétrole. Pendant la campagne électorale présidentielle en 2007, le candidat Nicolas Sarkozy a multiplié les discours sur « l’anti-repentance », expliquant que la France ne s’excusera jamais pour des méfaits ou exactions commises pendant la colonisation. Pourtant, le 5 décembre 2007, le président Nicolas Sarkozy déclare dans un discours prononcé dans la ville de Constantine : « Dans cette ville, que je n’ai pas choisie par hasard, les pierres se souviennent encore de ce jour de 1837 où un peuple libre et fier, exténué après avoir résisté jusqu’à l’extrême limite de ses forces, fut contraint de

renoncer à sa liberté. Les pierres de Constantine se souviennent encore de cette journée terrible du 20 août 1955 où chacun fit couler ici le sang, pour la cause qui lui semblait la plus juste et la plus légitime. Ce n’est pas parce que 1955 est l’année de ma naissance que je dois ignorer cette bataille et cette date. Le déferlement de violence, le déchaînement de haine qui, ce jour-là, submergea Constantine et toute sa région et tua tant d’innocents étaient le produit de l’injustice que depuis plus de cent ans le système colonial avait infligé au peuple algérien. »

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, une décision encore inconcevable il y a quelques années est annoncée en octobre 2007 : la France restitue à l’Algérie le plan des mines posées pendant la guerre d’Algérie, aux frontières tunisienne et marocaine. En tout, 11 millions de mines antipersonnel ont été enfouies pour empêcher les Algériens de l’ALN, à l’époque, d’accéder en Tunisie et au Maroc. Depuis 1962, l’armée algérienne a entamé des opérations de nettoyage des régions truffées de mines : 8 millions de mines ont été détruites, alors que 3 autres millions présentent toujours une source de danger pour les populations des régions limitrophes. Depuis des années, les Algériens évoquaient les ravages de ces fameux champs de mines ; le chiffre de 40 000 victimes, blessés et morts, depuis l’indépendance de 1962, a été avancé par Alger.

Beaucoup de Français découvrent alors, à cette occasion, l’ampleur de cette guerre longtemps restée sans nom, et le lourd silence qui a entouré ces pratiques. D’autres gestes sont accomplis, comme la restitution des archives audiovisuelles, et deux déclarations importantes : la condamnation en 2005 par l’ambassadeur de France Hubert Colin de Verdière des massacres de Sétif de 1945, et celle des événements de Guelma et Kherrata qui avaient été concomitants à ceux de Sétif, par le nouvel

ambassadeur Bernard Bajolet en avril 2008. Ce dernier qualifie de « massacres » la répression par les autorités françaises des manifestations d’Algériens en faveur de l’indépendance, immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale. « Le 8 mai 1945, dit-il, alors que les Algériens fêtaient dans tout le pays, avec les Européens, la victoire sur le nazisme, à laquelle ils avaient pris une large part, d’épouvantables massacres ont eu lieu à Sétif, Guelma et Kherrata. » Le diplomate français souligne « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière. […] Aussi durs que soient les faits, la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres « ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d’une tache indélébile ».

… sous la présidence de François Hollande

Le 17 octobre 2012, quelques mois après son élection, François Hollande déclare dans un bref communiqué que « la République reconnaît avec lucidité » la répression « sanglante » de la manifestation d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961. « Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »

Le communiqué de l’Élysée est vivement critiqué par l’extrême droite qui dénonce un « acte de repentance », et par le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Christian Jacob. « S’il n’est

pas question de nier les événements du 17 octobre 1961 et d’oublier les victimes, il est intolérable de mettre en cause la police républicaine et avec elle la République tout entière. François Hollande doit rassembler et sa tentative de politiser les enjeux de mémoire d’une période difficile de notre histoire est dangereuse pour la cohésion nationale. » Ces condamnations n’empêchent pas le maire socialiste de Paris, Bertrand Delanoë, de rendre hommage aux victimes de la répression du 17 octobre 1961, après avoir déposé une gerbe de fleurs devant la plaque commémorative qu’il avait inaugurée en 2001 au pont Saint-Michel.

En décembre de la même année 2012, François Hollande réitère : il dénonce dans un discours à l’Assemblée nationale algérienne les « cent trente-deux ans pendant lesquels l’Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal. Ce système a un nom : c’est la colonisation ». François Hollande est revenu sur cette période et la guerre de décolonisation en expliquant qu’« à Sétif, la France a manqué à ses valeurs universelles ». Il souhaite « que les historiens aient accès aux archives pour que la vérité puisse être connue de tous », précisant que « la vérité répare et rassemble, alors l’histoire, même quand elle est tragique, doit être dite ».

En mars 2016, une autre initiative provoquera des polémiques : la décision du président Hollande de dédier une journée de commémoration à toutes les victimes de la guerre d’Algérie, le 19 mars. Pour incarner cette décision, il est le premier président à participer aux cérémonies, et prononce ce jour-là un discours décisif devant le mémorial du quai Branly. Il veut contribuer à refermer un pan douloureux et encore refoulé de l’histoire de la France. François Mitterrand, son prédécesseur comme président de la gauche, ne s’était pas risqué à le faire. François Hollande déclare, dans la suite

de son discours prononcé à Alger en 2012 : « Le système colonial niait l’aspiration des peuples à disposer d’eux-mêmes. » Il poursuit : « Le 19 mars, ce n’est pas la paix, c’est la sortie de la crise. » « Le 19 mars, ce sont les mémoires de toutes les victimes qui sont reconnues. Nous commémorons cette année les soixante ans de l’accession à l’indépendance de la Tunisie et du Maroc. Le sens de la journée nationale du 19 mars, c’est d’honorer toutes les souffrances. C’est de rendre hommage aux victimes civiles et militaires tombées. La France et l’Algérie travaillent ensemble pour lever le voile sur ces victimes. » Et le chef de l’État de se lancer dans un plaidoyer pour la recherche historique.

Le choix du 19 mars, soutenu par l’association des anciens combattants d’Afrique du Nord (FNACA), suscite une vive polémique, mais entrera ensuite dans le calendrier commémoratif officiel, comme « journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc ». Mais cette date reste aujourd’hui encore très contestée par la droite qui souligne qu’après le 19 mars, sont intervenus la fusillade de la rue d’Isly (26 mars), les enlèvements d’Européens à Oran (5 juillet), et les massacres de harkis. L’extrême droite adopte les mêmes positions, ce qui signifie qu’un consensus sur la fin de la guerre d’Algérie n’est décidément pas possible en France.

Autre signe d’une volonté de détente de la part de François Hollande, la session du « Comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien » du 7 décembre 2017 à Paris. Cette session, à laquelle ont pris part plusieurs membres des gouvernements algérien et français, a été l’occasion pour les deux parties de « réaffirmer leur volonté de hisser le partenariat économique et industriel entre l’Algérie et la France au niveau d’excellence de leurs

relations politiques et [de se] félicit[er] de la réussite de la quatrième session du Comité mixte économique franco-algérien (COMEFA), tenue à Alger le 12 novembre 2017, qui a été couronnée par la signature de trois accords de partenariat dans les domaines de l’automobile, l’énergie et l’agroalimentaire6 ». Mais la question mémorielle n’avait pas été abordée lors de cette rencontre.

… sous la présidence d’Emmanuel Macron

Le 13 septembre 2018, l’Élysée communique un texte, remis à Josette Audin et à son fils Pierre, du président Emmanuel Macron, élu à la présidence de la République en 2017. Il déclare à propos de la disparition de Maurice Audin, jeune mathématicien enlevé et assassiné pendant la « bataille d’Alger », en 1957 : « Depuis soixante et un ans, la “disparition” de Maurice Audin, jeune mathématicien qui travaillait à l’université d’Alger et militait pour l’indépendance algérienne, reste une zone d’ombre de l’histoire de la guerre d’Algérie. Ceux qui, dans la lignée de Pierre Vidal-Naquet, ont enquêté sur l’affaire – historiens, journalistes, documentaristes, etc. – ont minutieusement recoupé les témoignages, les documents, les vraisemblances pour établir un faisceau d’indices concordants. Leurs travaux s’accordent tous à reconnaître que la mort de Maurice Audin a été rendue possible par un système légalement institué qui a favorisé les disparitions et permis la torture à des fins politiques. Le président de la République, Emmanuel Macron, a par conséquent décidé qu’il était temps que la nation accomplisse un travail de vérité sur ce sujet. Il reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à

son domicile. Il reconnaît aussi que si sa mort est, en dernier ressort, le fait de quelques-uns, elle a néanmoins été rendue possible par un système légalement institué : le système “arrestation-détention”, mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période. »

Cette déclaration d’Emmanuel Macron va plus loin que les prises de position des précédents chefs d’État, et marque un seuil sur les responsabilités de l’État français dans la conduite de la guerre d’Algérie. En effet, cette déclaration sur l’« affaire Audin » évoque unsystème établi à la faveur des « pouvoirs spéciaux » (votés en mars 1956 par l’ensemble des forces de gauche de l’époque), qui a limité la liberté d’expression, entravé les droits individuels, légitimé des centres de rétention administrative, mis en place des « zones interdites » où l’on pouvait tirer sans sommation sur un civil aperçu. Ce vote de mars 1956 a également permis l’envoi des jeunes du contingent en Algérie.

Cette prise de position du président de la République renvoie aussi à la question des disparus de la guerre d’Algérie. Le corps de Maurice Audin n’a jamais été retrouvé. Comme ceux de milliers d’Algériens pendant la « bataille d’Alger », ou d’Européens à Oran dans l’été 1962. Comment faire son deuil de cette guerre si l’on n’évoque pas le sort des personnes qui n’ont jamais été enterrées ? Et qui continuent d’errer, comme des fantômes, dans les consciences collectives française et algérienne ? Sortir de l’effacement, de la disparition permet de s’approcher de la réalité, de la réconciliation possible.

La déclaration est vivement critiquée par la droite et l’extrême droite, expliquant qu’il s’agit là de « repentance », et qu’il ne faut surtout pas évoquer la part d’ombre du passé français. Mais pour de nombreux jeunes, et pour les Français qui veulent dépasser ce

temps historique ancien de la guerre d’Algérie, elle laisse une trace favorable, comme le montrent des sondages d’opinion. Cette déclaration n’est pas un verdict définitif à propos de la guerre d’Algérie. Elle dit des faits, déjà établis depuis longtemps par les historiens ; maintient ouverte la porte des controverses citoyennes pour sortir de la rumination du passé et des blessures mémorielles ; encourage les acteurs et témoins à parler de leurs souffrances (en particulier les anciens appelés d’Algérie). Ce faisant, elle recrée les outils d’un travail de mémoire jamais clos, en soulignant aussi la nécessaire ouverture, des deux côtés de la Méditerranée, des archives de la guerre d’Algérie.

Pour Emmanuel Macron, cette opération vérité sur la guerre d’Algérie avait commencé par une déclaration en pleine campagne présidentielle sur le fait que « la colonisation est un crime contre l’humanité ». Emmanuel Macron, premier président à être né après la guerre d’Algérie, veut s’attaquer aux « secrets de famille », qui rongent encore la société française comme un « poison ». Il annonce l’ouverture des archives de la guerre d’Algérie sur les milliers de disparus et lance un appel aux témoins qui ne se seraient jamais manifestés. Bien au-delà du cas de Maurice Audin, souligne l’Élysée, l’objectif est de favoriser le travail des historiens et « de donner aux familles des disparus, des deux côtés de la Méditerranée, les moyens de savoir ce qui s’est passé ». Cela, insiste la présidence, « concerne tout le monde, civils, militaires, Algériens, Français ».

Un autre volet de cette opération visera les harkis : des annonces sont attendues sur la question de l’indemnisation ainsi que des gestes symboliques sur les lieux de mémoire de cette communauté.

C’est dans le même sens que, le 24 juillet 2020, le président Macron m’a confié la mission dont ce livre rend compte.

Au début de ce même mois, signe fort d’un dégel dans les relations entre l’Algérie et l’ancienne puissance coloniale, Paris a remis les restes de vingt-quatre combattants algériens tués au début de la colonisation française au XIXe siècle. Un geste considéré comme « un grand pas » par Alger.

À côté de ces discours et actes provenant des puissances étatiques, existent aussi entre les deux sociétés civiles algérienne et française des initiatives qui vont dans le sens d’une meilleure relation entre les deux pays. Je cite en annexe 2 une liste, certes non exhaustive, de ces interactions souvent fécondes entre citoyens et associations diverses.

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1. Sur la politique du général de Gaulle et celle de François Mitterrand pendant la guerre d’Algérie, je renvoie à mes ouvrages publiés en 2020, dans la collection « Bouquins », Robert Laffont, sous le titre Une mémoire algérienne.

2. Voir en annexe les discours prononcés par les présidents de la République française entre 2002 et 2018 à propos de l’Algérie entre histoire et mémoire.

3. Le projet de loi stipulait en son article 1er : « Le devoir de mémoire concernant la guerre d’Algérie, ses morts pour la France, ses combattants et ses rapatriés sera commémoré officiellement les 5 décembre et 19 mars. »

4. Jean-Robert Henry « L’histoire aux prises avec les mémoires. L’exemple du musée avorté de Montpellier sur l’histoire de la France et de l’Algérie », in L’Année du Maghreb, no 19, 2018-II, p. 133-164.

5. « Le message de M. Bouteflika », Le Monde, 17 juin 2000, p. 18.6. Voir en annexe le procès-verbal de cette réunion.