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Des défis à relever

Il s’agit, plus modestement, d’ouvrir des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles, mais permettant d’avancer, de faire des pas ensemble.

Partie III

« Pourquoi vouloir retourner là-bas, pourquoi écrire ces pages sinon pour essayer de comprendre l’équilibre, ou le déséquilibre, que créent en moi l’alliance ou la guerre de deux cultures ? »

Marie Cardinal, Au pays de mes racines, 1980.

« Le pays natal, le mien, c’est là où je suis née pour partir.
Je suis sortie, j’ai franchi les frontières, je me suis évadée. Mais je ne suis pas partie. Je veux dire que je ne suis arrivée nulle part… Autrement dit, je n’ai pas réellement atterri. »

Leila Sebbar, Le Pays natal, 2013.

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La difficile tâche de réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie ne consiste sûrement pas à rédiger une « loi mémorielle » pour construire une histoire immuable, qui entraverait tout exercice critique de l’histoire. Il ne s’agit pas davantage de donner l’illusion d’écrire une histoire commune, en occultant les divergences profondes dans la construction des imaginaires nationaux, et en « oubliant » les récits tragiques d’une histoire coloniale, pourtant commune.

Il s’agit, plus modestement, d’ouvrir des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles, mais permettant d’avancer, de faire des pas ensemble. La question des archives, le problème des « disparus », l’importance des images, et les formes de caractérisation du fait colonial : dans cette recherche, j’ai choisi quatre sujets qui me paraissent délicats, permettant de dire que nous pouvons, ensemble, affronter ce passé difficile.

Les archives, un « patrimoine commun » ?

On sait par le grand travail de l’historienne Arlette Farge que l’archive permet d’ouvrir une brèche entre passé et présent. Dans cette sensation de « toucher le réel », l’historien et son lecteur peuvent avoir l’impression d’ouvrir une fenêtre sur le passé, et de créer le sentiment d’une rencontre avec les disparus d’autrefois. C’est pourquoi les archives sont si importantes pour « sentir » le

passé, pour qu’une société puisse garder le fil de sa propre identité. On sait aussi qu’Arlette Farge refuse de voir dans l’archive une source historique absolument intangible, et ne s’intéresse pas seulement aux informations, aux renseignements fournis par les documents (registres, listes, rapports, procès-verbaux…), mais aussi aux marges de ces documents, à ce qu’il y a à côté, ou derrière les mots couchés sur le papier. En effet, si l’historien doit se pencher sur ce que signifient les mots des archives, c’est pour y déceler ce que, en creux, ces mots disent du réel : dans les lacunes et les absences de représentations, parfois, entendre la voix des oubliés des histoires étatiques. Dans les silences, interpréter une langue populaire, une pratique culturelle, une résistance à un pouvoir… Pour les historiens, il s’agit donc de « posséder l’archive », et, en même temps, d’aller au-delà de l’archive, de saisir ce qui réside en elle mais aussi ce qui la dépasse et la déborde. Le sens n’est pas immédiatement donné par l’archive ; il est à chercher « sous le désordre apparent des récits, des faits et des événements ». On aura compris que la possession et la communication des archives sont un enjeu central dans une démocratie, et dans la reconquête d’une mémoire personnelle ou collective. Mais toutes les vérités ne sortent pas mécaniquement des stocks d’archives…

Si la France et l’Algérie se parlent aujourd’hui avec une volonté de rapprochement, la vision des choses, concernant les archives de la période coloniale, diffère catégoriquement de chaque côté de la Méditerranée.

Si la restitution en juillet par la France des vingt-quatre crânes de combattants algériens décapités au début de la colonisation auXIXe siècle a été appréciée comme « un grand pas » par Alger, le conseiller spécial du président algérien, M. Chikhi, a réclamé ce même mois la restitution « de toutes les archives nationales

détenues par la France et se rapportant à plusieurs périodes de notre histoire », en invoquant les lois internationales voulant que « les archives appartiennent au territoire dans lequel elles ont été produites ». La France de son côté invoque le fait que ce sont des « archives de souveraineté », dans la mesure où le territoire de l’Algérie était constitué en trois départements français pendant la période coloniale.

Le principe de partition des archives qui a prévalu en 1961-1962 était celui de la distinction entre archives de gestion (laissées sur place) et archives de souveraineté (transférées en France), principe qui a, par exemple, prévalu avec le Vietnam (convention franco- vietnamienne du 15 juin 1950). S’il n’existe aucune définition légale des archives de souveraineté et des archives de gestion, le diptyque « souveraineté/gestion » est pourtant une notion juridique admise par tous les États dans un autre domaine du droit, celui des immunités d’État, en vertu desquelles un État n’est pas soumis à la juridiction d’un autre État. Les archives rapatriées concernaient donc soit des archives de nature politique, parce que produites par la haute administration, quels que soient les sujets traités, soit des archives régaliennes, relatives aux affaires diplomatiques, militaires, à la justice, à la sécurité… quel que soit le producteur. Le transfert a donc concerné les archives produites par « des personnes ou des services investis par la loi de l’exercice de la souveraineté française » : gouverneurs ou résidents généraux, leurs cabinets, dans une moindre mesure leurs subordonnés directs (préfets et sous-préfets, administrateurs), certains services spécialisés comme la police, les communes mixtes (pour partie), les juridictions pénales (archives relatives à la guerre d’Algérie). Il a également été décidé de transférer en France les archives relatives à la colonisation

foncière, qui concernaient directement la population rapatriée et sont emblématiques de la présence française en Algérie.

Est en revanche demeuré en Algérie l’ensemble des « archives de gestion », nécessaires au nouvel État pour gérer son territoire et sa population : archives des administrations fiscales, dont le cadastre, des services de l’agriculture, de l’industrie, des transports, de l’équipement et de l’urbanisme, des chambres de commerce et d’artisanat, des ports, des administrations sociales et de santé, des hôpitaux, administrations et établissements scolaires et universitaires, des tribunaux civils, des notaires, des municipalités…

L’état civil est également demeuré en Algérie. Le ministère des Affaires étrangères, en allant sur place, a fait microfilmer après l’indépendance les deux tiers de l’état civil, concernant majoritairement les « Européens ». Ils sont aujourd’hui numérisés et mis en ligne aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) pour les actes de plus de cent ans. Les Archives nationales ont promis de faire numériser le tiers restant.

Durant ces dernières années, des restitutions à l’Algérie ont eu lieu :

– Archives antérieures à 1830, dites archives « ottomanes » restituées en plusieurs vagues en 1967, 1975, 1981 et 2001. Des derniers cartons ont été encore retrouvés lors d’un récolement effectué en 2018. Il est proposé de les restituer également et de terminer ainsi les restitutions de cet ensemble.

– Archives de gestion : travaux publics, travaux hydrauliques, rapatriées par erreur et donc restituées en 1981 et en 1985.
Il est proposé de transmettre aux Archives nationales

algériennes l’ensemble des fonds déjà numérisés (voir en annexe la liste des fonds d’archives classés et numérisés).

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Les archives de la guerre d’Algérie sont quasiment toutes librement communicables (le délai de cinquante ans couvrant la vie privée dans le Code du patrimoine est expiré) ; reste un très faible pourcentage d’archives encore soumises au délai de soixante- quinze ans (archives relatives à des affaires portées devant les juridictions), voire – très exceptionnel – au secret médical. Les demandes de dérogations pour la stricte période de la guerre d’Algérie deviennent donc très rares.

Le Code du patrimoine autorise une accessibilité de principe aux archives de plus de cinquante ans, assortie d’aménagements, notamment pour protéger un certain nombre de libertés individuelles. La communauté scientifique est naturellement très attachée à ces règles établies depuis 2008. En parallèle, pour pouvoir être communiqué sans déclencher une infraction réprimée par le Code pénal, un document portant une marque de classification « confidentiel défense » ou « secret défense » doit se voir apposer, feuille à feuille, une marque de déclassification, quelle que soit son ancienneté : des informations même anciennes peuvent encore avoir besoin d’être protégées. La question de l’accès des chercheurs aux archives sur la réglementation relative à la protection du secret (l’« instruction générale interministérielle no 1300 ») n’est pas bien traitée. La pratique des services d’archives en matière de communication des documents protégés n’est homogène ni entre services ni dans le temps, même si le gouvernement a autorisé la déclassification des documents antérieurs à l’été 1954 par carton, et non feuille à feuille.

La combinaison de ces difficultés juridiques et de ces pratiques administratives dissonantes entraîne des incompréhensions et des ressentiments, pour des chercheurs qui ont le sentiment de ne pas être écoutés. Il conviendrait donc de faciliter leur travail en étendant

le procédé de déclassification « au carton » à toute la période de la guerre d’Algérie (1954-1962). Par ailleurs, plus fondamentalement, il conviendrait de résorber le hiatus entre les deux Codes, pénal et du patrimoine, qui expriment deux priorités, « la protection des intérêts supérieurs de la nation et la liberté d’accès aux documents publics ». Un comité d’historiens français et algériens pourrait également demander l’application stricte de la loi sur le patrimoine de 2008 en France. Concrètement, il s’agit de revenir dans les plus brefs délais à la pratique consistant en une déclassification des documents « secrets » déjà archivés antérieurs à 1970.

Les archives rapatriées à partir de 1961 en France et conservées aux Archives nationales d’outre-mer représentent aujourd’hui environ dix kilomètres linéaires. Un grand nombre d’archives sont restées en Algérie. Une estimation pourrait être menée en collaboration avec les archivistes algériens à partir des bordereaux de versement de fonds transférés, des rapports des directeurs des services d’archives en Algérie jusqu’à l’indépendance.

Ajoutons que si la France rétrocédait les archives – en originaux ou en copies – tenues en Algérie du temps de la colonisation, l’Algérie devrait elle aussi faciliter l’accès aux nombreuses archives – dites de gestion – restées sur place et qui sont non consultables. Ainsi, toutes les archives portuaires, médicales, universitaires, financières, départementales, municipales, plus celles de la justice, du notariat et du cadastre sont difficilement accessibles aux chercheurs français. Certes, l’état civil est resté en Algérie, mais la France a pu conserver des copies sous forme de microfilms d’environ 60 % des registres dupliqués sous cette forme par le ministère des Affaires étrangères dans les années 1970. Les Archives nationales d’outre-mer conservent les registres matricules des Français résidents en Algérie.

On voit dans ces conditions que le discours officiel, longtemps maintenu, sur le rapatriement en métropole des archives dites de « souveraineté », tout en laissant aux Algériens les archives dites de « gestion », ne correspond plus vraiment à la réalité. Pour l’historien algérien Fouad Soufi, « Où s’arrête la souveraineté et où commence la gestion ? On ne peut pas “gérer” sans avoir une relation avec la “souveraineté”. Je fais partie de ceux qui disent : “On commence par reconnaître que ces archives sont nées en Algérie. Elles n’ont de sens que par rapport à l’Algérie. Elles ne peuvent que rester en Algérie.” Et là il n’y a ni souveraineté ni gestion. Ensuite, ce qui me paraît le plus important, c’est de revenir au concept de “patrimoine commun” qui intéresse autant les Français que les Algériens. Dans ces conditions, les restitutions devraient être étudiées au cas par cas, par fonds, par séries et même par sous-séries. La plus belle leçon qu’on pourrait donner au monde, ce serait d’admettre que ces archives sont à la France et à l’Algérie. Bien sûr, cela contredirait le principe archivistique fondamental de “respect des fonds”. Je pense personnellement que ce principe peut être dépassé par celui de “bien commun”, de “bien culturel commun” que l’on peut partager. Il y a des fonds, de gestion comme de souveraineté, qui intéressent en priorité les Français, et d’autres qui intéressent en priorité les Algériens. L’ensemble de ces fonds constituent un bien ou un patrimoine commun. Il s’agit d’un héritage à partager entre héritiers1. »

L’historien algérien Hosni Kitouni note aussi de son côté : « La question qui se pose à nous Algériens à laquelle on n’a jamais répondu de manière claire est : que voulons-nous récupérer ? Les six cents tonnes ? Ou une partie seulement de ces archives représentant un intérêt pour notre histoire ? Et quelles parties ? Les archives militaires, civiles, économiques, culturelles, celles des

administrations locales, de la justice… ? Il faut donc que nous le disions clairement. En outre sous quelle forme ? Voulons-nous les originaux ou les copies et sur quel support ? Qui fait le tri ? Qui paie les charges induites ? C’est un travail considérable qui doit s’étaler sur des années et coûter très cher. Techniquement, je ne connais aucune proposition concrète sinon des vœux pieux. Vous voyez que la question est complexe. Pour nous montrer sérieux, il faut que nous fassions à la France des propositions techniques. Et que nous soyons fermes sur nos propositions2. »

Un accord de coopération datant du 6 mars 2009 a été signé entre les directeurs des Archives nationales, algériennes et françaises, visant à encourager la coopération et les échanges d’expériences en matière de formation (par exemple, les archivistes algériens participent régulièrement au stage technique international d’archives – STIA), ainsi que de conservation, numérisation, indexation… ; mais également les échanges de visites à encourager ; l’information mutuelle sur les documents détenus par chaque partie. À la suite de cela, un groupe de travail algéro-français a été constitué rassemblant les parties algériennes (notamment les directions des Archives nationales et du ministère de la Défense nationale côté algérien, et côté français, notamment, le directeur des Archives de France et les directions des archives Armées et Affaires étrangères). Le groupe s’est réuni six fois de 2012 à 2016. Il ne s’est pas réuni depuis quatre ans. La réactivation de cette commission mixte sur les archives devra faire le point sur l’inventaire des archives emportées par la France, et celles laissées en Algérie. Sur la base de ce travail d’inventaire, certaines archives seraient récupérées par l’Algérie. Celles laissées en Algérie pourront être consultées par les chercheurs français et algériens. Le « comité de pilotage » sur les relations mémorielles pourrait proposer la

constitution d’un premier fonds d’archives commun aux deux pays, librement accessible. Il devra également proposer des dispositions pour faciliter la circulation des chercheurs entre les deux pays.

La coopération universitaire pourrait, avant le règlement de la domiciliation des archives, trouver un moyen pour chacune des parties de montrer la volonté de transparence sur leur passé commun. Je propose que la France offre chaque année à dix chercheurs inscrits en thèse sur l’histoire de l’Algérie coloniale et la guerre d’indépendance dans un établissement universitaire algérien la possibilité d’effectuer des recherches dans les fonds d’archives en France. Le visa de chercheur à entrées multiples serait d’une durée de six mois, pouvant être prolongée de trois mois, ce qui correspond à une année universitaire. Le chercheur pourrait ainsi effectuer des allers-retours en fonction des besoins de sa recherche. Ce visa pourrait être renouvelable. Afin que ces recherches puissent être menées dans de bonnes conditions matérielles, un accord serait passé avec le Conseil national des œuvres universitaires pour mettre à disposition une chambre au sein d’une cité universitaire proche des lieux d’archive dans des modalités pratiques à approfondir. Enfin, ces étudiants pourraient bénéficier pendant leur séjour en France de la même bourse d’études que les étudiants français inscrits en thèse, ramenée au prorata de la durée de séjour.

En parallèle, des étudiants français, dans un nombre qui reste à discuter avec les autorités algériennes, devraient pouvoir bénéficier d’un visa à entrées multiples et d’un accès facilité aux archives algériennes concernant la même période.

Mais sur cette question des archives, il faut mentionner le fait que la principale association d’historiens contemporanéistes de France ou l’Association des archivistes français, ainsi que des historiennes, des historiens et des juristes ont déposé, auprès du

Premier ministre, une demande d’abrogation de l’article 63 de l’instruction générale interministérielle no 1300 (IGI 1300, déjà citée plus haut), sur la protection du secret de la défense nationale. La loi prévoit en effet que les documents dont la communication porte atteinte au secret de la défense nationale deviennent communicables de plein droit à l’expiration d’un délai de cinquante ans, sans qu’aucune autre condition particulière puisse être exigée. L’IGI 1300, dont l’application s’est considérablement durcie ces derniers mois au sein de l’État, entend subordonner la communication de ces documents à une procédure administrative dite de « déclassification ». La déclassification des documents (qui consiste à apposer un marquage réglementaire complété par des informations portées à la main sur chaque document) est une tâche titanesque car les services d’archives peuvent se trouver dépositaires de dizaines de milliers de documents couverts par le secret de la défense nationale. Cette situation, sous le prétexte abusif de la nécessité de protection du secret de la défense, a pour conséquence une complexification absurde et une restriction sans précédent de l’accès aux archives publiques de la période 1940- 1970.

« Comment la France peut-elle examiner sereinement ces questions s’il est de fait impossible d’accéder aux archives classifiées secret de la défense nationale de plus de cinquante ans et donc librement communicables en vertu de la loi ? », s’interrogent un grand nombre d’historiens français. Un pas en avant a été fait depuis ces demandes : lors de deux réunions interministérielles en mars et juin 2020, l’autorisation a été donnée d’une consultation des archives sans démarquage pièce à pièce, mais au carton pour tous les dossiers antérieurs au 1er août 1954, veille du déclenchement de la guerre d’Algérie (1er novembre 1954). Mais pourquoi cette mesure

de déclassification rapide ne peut-elle pas s’appliquer jusqu’à l’année 1962 ?

Le guide des disparus

Le Vent des Aurès est un film algérien réalisé par Mohammed Lakhdar-Hamina, sorti tout de suite après la fin de la guerre d’Algérie, en 1966. Le film compte parmi les classiques de la cinématographie algérienne. Dans un pays en guerre, dans la campagne des Aurès, une mère cherche désespérément son fils arrêté par l’armée française et incarcéré depuis plusieurs semaines dans un camp. C’est un « disparu ». Avec courage, elle défie les soldats français pour le trouver, allant d’un lieu à l’autre. Son obstination l’amène à trouver le camp dans lequel son fils est prisonnier, et à y revenir jour après jour, indifférente aux menaces et aux intimidations des soldats. Ce film, où il est question de la disparition et de la recherche d’un fils, a marqué profondément des générations d’Algériens.

Dans son livre L’Agonie d’Oran, publié dès la fin de la guerre d’Algérie dans les années 1960, Geneviève de Ternant tente d’attirer l’attention des pouvoirs publics en France sur la disparition de centaines d’Européens enlevés et disparus à Oran le 5 juillet 1962 3.

Au début des années 1990, dans mon documentaire Les Années algériennes, réalisé par Bernard Favre, Paul Teitgen livre un entretien émouvant en évoquant les 3 000 disparus algériens de la « bataille d’Alger ». Paul Teitgen était le secrétaire général de la police d’Alger à ce moment.

La question des « disparus » n’a cessé de hanter les mémoires blessées de la guerre d’Algérie. Comment accomplir un travail de

deuil en l’absence du corps de celui qui a disparu ? Pour que le détachement de la période traumatique de la guerre puisse s’amorcer, rendant finalement possibles de nouveaux investissements (affectifs, sociaux, familiaux), les avancées vers cette question sont nécessaires.

La réalité de ces disparitions et du système répressif à l’œuvre en Algérie entre 1954 et 1962 est connue depuis longtemps grâce aux travaux des historiens. Le tout premier d’entre eux à avoir accompli un travail de documentation et d’analyse est Pierre Vidal- Naquet. D’autres travaux, comme ceux de Sylvie Thénault, de Raphaëlle Branche ou de Tramor Quemeneur ont traité de l’action de l’armée, de la justice et de la gestion politique de la guerre.

Sur la question des disparus, les choses se sont accélérées. Depuis la déclaration du président de la République du 13 septembre 2018, plusieurs actions ont été menées. Une première dérogation générale a été formulée pour les différents dossiers relatifs à Maurice Audin, non encore librement communicables 4.

Une seconde dérogation générale permet l’ouverture à la communication d’un deuxième ensemble, plus large, de sources relatives aux disparus de la guerre d’Algérie. Cet arrêté porte en effet sur des dossiers produits par la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels, conservés aux Archives nationales, qui n’étaient pas encore librement communicables au regard du Code du patrimoine. Établie par décret du 7 mai 1957 auprès de la présidence du Conseil, la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels, qui fonctionna jusqu’au 1er février 1963, avait pour mission de faire la lumière sur les tortures, les disparitions et les exactions diverses reprochées à la France lors du conflit. Ses archives constituent donc une source essentielle pour documenter, dans la mesure où les archives officielles le permettent, les

disparitions survenues durant la guerre d’Algérie. Environ 11 % des quelque 2 300 dossiers individuels qu’elle constitua concernent des disparus. La majorité d’entre eux étaient déjà librement communicables ; d’autres le sont désormais par ce nouvel arrêté de dérogation générale. Tous les documents couverts par le secret de la défense nationale qui se trouvaient dans les dossiers ouverts par dérogation générale ont préalablement fait l’objet d’une déclassification5. Un travail est également en cours s’agissant des dossiers des Européens disparus en Algérie en 1962, qui sont conservés par la direction des Archives diplomatiques (déclassifications notamment).

Un guide a été élaboré qui offre pour la première fois un panorama d’ensemble sur les archives relatives aux disparus de la guerre d’Algérie, quel que soit le lieu en France où elles sont conservées. Ce guide a été conçu pour être accessible à tous, chercheur ou non, avec des mises en garde méthodologiques quant aux difficultés de la recherche inhérentes à ce type d’archives. Ce guide est le fruit d’une étroite collaboration interministérielle : piloté par le service interministériel des Archives de France (SIAF), il a été corédigé avec les Archives nationales, les Archives nationales d’outre-mer, les Archives de Paris et la préfecture de police de Paris ainsi qu’avec le ministère des Armées (direction des Patrimoines, de la Mémoire et des Archives, et service historique de la Défense) et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (Archives diplomatiques). Il présente les fonds par grandes catégories de disparus, et a été traduit en anglais et en arabe 6.

Ce guide peut être complété, enrichi par les chercheurs français travaillant conjointement avec les historiens algériens. Mais il faut savoir que la plupart des archives sont des documents produits à l’époque des faits par les services de l’État concernés par les

disparitions, comme l’armée ou la justice. La vérité sur les disparitions, enlèvements, exactions n’a pas été établie par écrit à l’époque. Rares sont les archives permettant de connaître le sort des disparus. On y trouve principalement les traces de ces enquêtes inabouties. Les réponses, souvent négatives, faites par l’armée aux familles demandant des nouvelles des leurs.

Encore une fois, la vérité ne sort pas automatiquement des archives. Néanmoins, leur communication est un enjeu central dans une démocratie et le travail de communication des archives concernant les disparus de la guerre d’Algérie doit être poursuivi, notamment par le recours aux témoignages, la fabrication d’archives orales.

La mémoire, par la force des images

Avec la source écrite et les témoignages oraux, les images apparaissent comme une source nouvelle pour comprendre, écrire l’histoire contemporaine. Et particulièrement le cinéma, qui laisse son empreinte dans la longue durée mémorielle. Le cinéma n’est pas simple reflet, miroir de sociétés, mais aussi un formidable catalyseur de mémoire. Il introduit également une forme de support essentiel pour l’observation des traces historiques. Certes, la littérature compte pour beaucoup dans les fabrications d’imaginaires. Mais l’image cinématographique et, dans une moindre mesure, télévisuelle, dispose d’une « puissance de feu » impressionnante. Et ouvre sur la circulation des souvenirs enfouis. À propos de son filmDes hommes (dont la sortie a été repoussée en raison de la pandémie), adapté du beau roman de Laurent Mauvignier, le réalisateur Lucas Belvaux explique : « Lorsque j’ai commencé le

casting du film, j’ai rencontré beaucoup de jeunes acteurs de vingt ans et, à chaque fois ou presque, ils me parlaient d’un membre de leur famille, un grand-père, un grand-oncle, qui avait fait la guerre d’Algérie. Ils apportaient des souvenirs familiaux de cette période, des photos, des carnets, des objets parfois, par exemple un couteau ramassé sur le corps d’un fellagha. Mais tous me faisaient la même remarque : “Il ne racontait rien, on a reconstitué son histoire après sa mort.” […] La fiction permet de mélanger l’Histoire collective et les histoires individuelles. Raconter les histoires individuelles, même si elles sont fictives, permet de multiplier les points de vue sur l’Histoire. Parce que la fiction a besoin de confrontations, de regards opposés, de dialectique pour intéresser et cette multiplication des points de vue permet au spectateur (ou au lecteur) d’élargir son horizon, de se faire sa propre idée. L’autre grand intérêt de la fiction, c’est de pouvoir raconter l’intime, l’explorer, fouiller la matière sombre, enfouie de chaque individu et qui, parfois, permet de comprendre l’inexplicable. »

La guerre d’Algérie annonce les conflits modernes : des guerres sans front et sans nom, des guerres invisibles auxquelles seuls les écrivains et les cinéastes peuvent donner corps et âmes. La guerre d’Algérie c’est le transistor, la radio. Alors que la guerre du Vietnam marque l’apparition de l’image de télévision. Les imaginaires de guerre vont se construire sur l’Algérie autour du bruit et du son, donc sur du non-visible et du non-représentable. Alors que la guerre du Vietnam renvoie à un imaginaire d’images fortes, accentuées, redoublées par le cinéma américain.

C’est pourquoi, en partie, la guerre d’Algérie a longtemps été perçue comme une guerre sans images, sans visages. Pourtant, dès les années 1960-1970, le cinéma français, contrairement à ce qu’on a souvent écrit, montrera les traumatismes qu’elle a causés sur les

soldats dans Muriel ou le Temps d’un retour d’Alain Resnais, censuré puis diffusé en 1963 ; la dénonciation de la guerre dansR.A.S. d’Yves Boisset qui sort en 1973 ; le trouble de la société confrontée à la question de la torture avec l’adaptation en 1976 par Laurent Heynemann de La Question d’Henri Alleg ; la solitude de ceux qui en France refusaient la guerre dans Liberté, la nuit de Philippe Garrel en 1983. Et le film de Pierre Schoendoerffer,L’Honneur d’un capitaine, en 1982, a montré le drame de conscience des officiers français. Autour de la trame classique du basculement individuel vers la prise de conscience telle celle du Petit Soldat de Jean-Luc Godard, existe également le sentiment d’exclusion, de solitude absolue qui étreint les personnages principaux de presque tous ces films et avec eux, sans doute, bien des spectateurs d’aujourd’hui.

Dans les années 1990-2000, la multiplication des films de fiction, de documentaires ou d’expositions de photographies7 a fait reculer la sensation d’absence d’images. Ainsi, avec L’Autre Côté de la mer, présenté au Festival de Cannes en 1997, Dominique Cabrera montre dans un film sensible des déplacements, des souvenirs qui surgissent dans l’actualité. Georges Montero (joué par Claude Brasseur), qui est resté en Algérie après 1962, propriétaire d’une conserverie d’olives à Oran, doit séjourner à Paris, pour se faire opérer de la cataracte. C’est là, à sa descente d’avion, que le film commence. Il se fait soigner par un jeune médecin « beur », Tarek (Roschdy Zem). Rencontre de deux regards qui vont être obligés de s’accepter. Dans cette inversion d’identité, ce trouble où le spectateur se demande qui est vraiment « l’Algérien », remontent les souvenirs des séparations induites par la guerre d’Algérie. Une réalité que l’un comme l’autre avaient jusque-là occultée. Georges voulait croire qu’il pouvait être chez lui dans l’Algérie d’aujourd’hui ;

Tarek retrouve des origines que l’assimilation à la société française lui avait fait oublier. Sous les pieds des femmes, le film de Rachida Krim, tourné en 1997, lie les « événements » de 1958 avec ceux de 1996, les fait se déplacer, circuler d’un point à l’autre de la mémoire. Indépendance de l’Algérie, et indépendance acquise par une femme algérienne, Aya (interprétée par Claudia Cardinale, très émouvante), les deux mouvements progressent ensemble, de manière douloureuse, chaotique. Alexandre Arcady qui avait réalisé en 1979Le Coup de sirocco, un des premiers films consacrés à l’exil des pieds-noirs, revient vers l’Algérie de la « seconde guerre », avec Là- bas… mon pays. Comme fasciné par le « mystère » de cet arrachement sans retour de l’été 1962, son film sorti en salles en avril 2000 nous confronte lui aussi à l’angoissante question d’une cruelle violence secouant l’Algérie à plusieurs années de distance.

Autour de cette séquence particulière, la guerre d’Algérie, qui a bousculé fortement l’histoire de la France contemporaine, les images apparaissent désormais avec une grande force d’évocation, de restitution, de mémoire. Leur impact ne réside pas seulement dans la description de cette histoire, mais aussi dans la capacité à suggérer et à symboliser. Et dans cette émergence de représentations, la guerre d’Algérie, sur les écrans ou dans les catalogues de photos, s’installe progressivement dans les esprits. À travers plusieurs documentaires8, j’ai recherché par l’image cette trace du passé dans le présent. Mais comme la mémoire, l’image n’est qu’un point de vue, un cadre, un fragment (un mensonge pour celui qui cède à l’obnubilation de l’objectivité de l’image). En même temps, elle a une valeur irremplaçable, en permettant l’émergence d’une mémoire ouverte, échappant aux récits historiques construits et convenus, que ce soit ceux de l’État français ou ceux de l’État algérien. La réalisation du film Les Années algériennes, en 1990, a

été une étonnante expérience d’implication objective, avec ce ton extrêmement particulier de l’enquête, à la lisière floue entre le documentaire purement journalistique, l’analyse historique et le carnet intime. Il y avait là une opportunité d’utiliser de façon critique les outils de la modernité sans tomber dans leur fascination, dans le leurre partagé de l’objectivité de l’image (celle-ci a des pouvoirs d’expressivité qui font défaut au texte, sans pour autant le suppléer).

Pourtant, l’aventure coloniale dans les origines de la conquête, dans ses injustices et son fonctionnement inégalitaire, n’a pas vraiment hanté le cinéma français. Quelques films de télévision (comme Les Chevaux du soleil, adaptation du livre de Jules Roy), ou au cinéma comme Fort Saganne (adaptation du roman de Louis Gardel) se sont approchés de la séquence des origines. Mais la figure de l’ancien colonisé est rarement présente : ils sont presque comme des « étrangers » sur leur sol natal. Les volontés de décolonisation apparaissent comme une série de séquences elliptiques et désaccordées, ne livrant que rarement la généalogie des injustices permettant de situer les explosions de violence. Et l’engloutissement brutal de cette séquence de l’origine de la colonisation devient alors incompréhensible. L’aventure coloniale et l’anticolonialisme (y compris français) forment ainsi un vaste territoire d’images, forcément hétérogène.

Une réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie passe par une circulation des images, des représentations réciproques, des découvertes mutuelles. Des productions communes peuvent être mises en œuvre et pourquoi pas autour de la grande figure de l’émir Abd el-Kader, guerrier s’opposant à la présence française ; savant musulman, poète et philosophe ; érudit, s’imprégnant de rationalité française ?

En attendant, d’autres initiatives peuvent être encouragées, comme celle engagée par Rachid Arhab, Pascal Josèphe et Guillaume Pfister. De l’idée lancée en 2017 de création d’un « Arte franco-algérien », le projet s’est transformé aujourd’hui en une réalité effective audiovisuelle diffusée sur Facebook et Instagram d’avril à juin 2020. Avec des résultats particulièrement concluants : une cinquantaine d’artistes et acteurs de la société civile française et algérienne ont été vus pour une trentaine de vidéos produites et diffusées, avec plus de 4,5 millions de vues dont 200 000 vues dès les premières 48 heures grâce à un très fort taux d’engagement des publics visés. Le but était de faire dialoguer des artistes, des intellectuels, aussi bien que des acteurs de la société civile et des citoyens algériens, français ou binationaux. L’objectif est déjà de produire du contenu au quotidien mais aussi des documentaires ambitieux sur les questions mémorielles avec en perspective les soixante ans de l’indépendance algérienne.

L’outil audiovisuel est un instrument décisif pour la préservation des mémoires et le passage à l’histoire, pour des tentatives de rapprochement entre la France et l’Algérie.

La question des excuses. Un détour par l’Asie

On sait que depuis plusieurs années les autorités algériennes réclament des « excuses » à propos de la période de la colonisation. Dans la lignée des discours présidentiels français précédents, ce geste symbolique peut être accompli par un nouveau discours. Mais est-ce que cela sera suffisant ? N’est-il pas nécessaire d’emprunter

d’autres chemins, de mettre en œuvre une autre méthode pour parvenir à la « réconciliation des mémoires » ?

Le retour de mémoires souvent antagonistes autour de la question coloniale et de l’esclavage a braqué à nouveau le projecteur sur un pan de l’histoire nationale française longtemps négligé. Cela ne peut que réjouir les historiens du fait colonial qui, généralement dans l’ombre, n’ont pourtant cessé de travailler ces questions depuis des décennies. Spécialistes de la « première » (XVIe-XVIIIe siècles) ou de la « seconde » colonisation (XIXe-XXe siècles), historiens de l’Algérie, des Antilles, de l’Afrique ou de l’Indochine, ils ont réussi à accumuler une somme de connaissances approfondies sur le système colonial français et sur l’émergence de sociétés « impériales » (incluant colonisés et colonisateurs), sur la diversité des populations dominées et sur leurs réponses à la présence européenne. Ils ont également contribué à mettre en évidence la complexité d’un phénomène historique protéiforme et ambivalent. Émerge ainsi lentement, au centre de ce récit, l’immense continent d’histoire de l’Algérie, au milieu d’un océan de paroles, d’archives, de problèmes.

La guerre d’Algérie, livrée entre 1954 et 1962, a longtemps attendu d’être reconnue et nommée sur la scène de la mémoire française. Le passage à l’histoire a pu s’opérer grâce à l’ouverture des nouvelles archives, en particulier étatiques, à l’émergence d’une nouvelle génération de chercheurs, et par le besoin de témoigner, au soir d’une vie, d’un grand nombre d’acteurs engagés dans le conflit.

Cependant, force est de constater que ces savoirs historiens se sont finalement peu ou mal diffusés hors des cénacles de spécialistes : le cloisonnement des domaines de compétence ainsi que la faiblesse générale de la demande sociale sur les questions coloniales ont durablement marginalisé les recherches en histoire de

la colonisation. Ajoutons une dimension essentielle que l’historien Pierre Nora, dans un entretien récent, en août 2020, pour annoncer la fin de la revue Le Débat, mentionne : « L’histoire n’était plus une discipline pivot. Ce n’est pas seulement une déshistorisation, mais une défaite de la conscience. Les jeunes sont aujourd’hui accablés par le poids de l’Histoire, qu’ils esquivent. Je crains que le temps ne soit pas éloigné où les historiens n’écriront plus que pour les historiens. »

Écrire seulement pour les historiens… Cette difficulté à toucher le grand public, concernant la colonisation, peut-elle s’amenuiser par les « grands » discours politiques des chefs d’État qui ont chacun, à leur manière, condamné le fait colonial ? Et dans quelle mesure peut-on légiférer sur la mémoire, le pardon, la réconciliation ? Faut-il défendre un droit à l’oubli ? Mais qu’en est-il alors d’un droit à la mémoire ? Ces questions nouvelles ont surgi dans de nombreux pays autant qu’en France.

L’Afrique du Sud, avec l’exigence de justice au sortir du régime d’apartheid, en 1990, a donné une sorte de « coup d’envoi » mémoriel sur le plan mondial. Dans la foulée, se sont amplifiées des luttes mémorielles en Amérique du Sud, au Chili et en Argentine en particulier. Ce furent, par exemple, les exigences formulées par les mères – aujourd’hui grands-mères – de la place de Mai, et leur mise en accusation de la junte militaire en Argentine. Par ailleurs, à la suite de l’effondrement du bloc communiste stalinien à l’Est, l’émergence de demandes mémorielles en Russie, en Pologne, en Allemagne de l’Est (avec l’ouverture des archives de la Stasi) est devenue de plus en plus forte ; en France, l’histoire du communisme stalinien a aussi fait débat et a marqué les deux dernières décennies. En Espagne, les batailles de mémoires autour du bilan de la guerre civile ne cessent de se développer. Le Japon est, lui

aussi, touché par une série de conflits autour des questions mémorielles. La lutte complexe et multiforme contre l’oubli se voit bien dans les batailles de mémoires autour du sanctuaire de Yasukuni au Japon, qui rend hommage aux « martyrs » militaires japonais, considérés par la communauté internationale comme des criminels de guerre, tombés au combat. Cet espace mémoriel est devenu une référence centrale, quasi religieuse, de glorification de la fierté nationale, suscitant des réactions outragées de nombreux Japonais et des opinions publiques dans toute l’Asie du Sud-Est, en Chine ou en Corée.

Et l’on voit alors que le discours « d’excuses » et pas seulement de reconnaissance des massacres ne suffit pas à calmer les mémoires blessées, à faire progresser le savoir sur cette question, à faire reculer les stéréotypes, le racisme. Car si l’on fait un détour par l’Asie sur les relations entre le Japon, la Chine et la Corée auXXe siècle, on sait que des excuses ont été pourtant prononcées…

Suite à la victoire japonaise contre la Russie en 1905, l’Empire coréen est placé sous protectorat japonais puis le pays est finalement annexé en 1910 et la monarchie déposée, avec l’accord tacite des grandes puissances occidentales. Dans les faits, la Corée est colonisée par le Japon, mais les nationalistes coréens ne reconnaîtront jamais cet état de fait. Pour eux, la Corée a été occupée illégalement par le Japon. En 1945, la défaite japonaise met un terme à la colonisation. En 1965, suite aux pressions américaines, les négociations s’accélèrent entre Séoul et Tokyo, les relations diplomatiques sont rétablies (il n’y en avait plus depuis 1945…) et le Japon reconnaît le gouvernement de la République de Corée (Corée du Sud) comme le seul gouvernement légitime dans la péninsule. En échange, la Corée s’engage à ne plus exiger d’indemnités au titre de la colonisation. Le contentieux subsistera

néanmoins, notamment sur la lecture du passé et secondairement sur la souveraineté sur quelques îles.

À l’égard de Pékin, suite au voyage de Nixon en Chine en 1971, les Japonais reconnaissent le gouvernement communiste en 1972, et expriment leurs excuses pour le passé colonial du Japon. Mais, également avec la Chine, le contentieux de fond subsiste sur cette question. Par la suite, même l’empereur Akihito exprimera ses regrets.

Toutefois, les lobbies nationalistes qui sont extrêmement puissants au sein de l’appareil d’État japonais font pression pour que ces excuses et ces regrets ne soient jamais validés dans les faits. Avec, par exemple, les visites fréquentes des Premiers ministres de droite au sanctuaire Yasukuni à Tokyo où sont vénérées les « âmes des soldats » tombés au combat pendant les guerres japonaises, y compris les dirigeants et militaires exécutés par les Américains au terme du procès de Tokyo en 1948.

La responsabilité de l’État japonais n’est pas remise en cause par les excuses officielles. Le Japon ne considère pas avoir une responsabilité juridique, par exemple dans le cas des « femmes de réconfort9 », car les coupables étaient des « cocontractants privés de l’armée ». Cela empêche les « femmes de réconfort » de demander une réparation financière. L’État japonais estime également que l’affaire est prescrite.

En conséquence, les excuses japonaises paraissent hypocrites aux yeux de l’opinion publique en Corée et en Chine, pays qui s’enflamment toujours contre les « revanchards » japonais. Il est clair que la « politique des excuses » et même des indemnités financières ne calment en rien le ressentiment chinois ou coréen contre le Japon. Les historiens japonais ont beau soulever les questions qui fâchent – travail de Yoshimi Yoshiaki sur les femmes

de réconfort, celui de Kasahara Tokushi sur le massacre de Nankin (à paraître prochainement en français), tous les deux publiés dans les années 1990 –, les autorités japonaises restent amnésiques, en arguant du fait qu’elles ont déjà présenté des excuses, et que ce passé est « clos ». Au Japon, certains cercles culturels et politiques continuent de nier les massacres (comme celui de Nankin en 1937 perpétrés par les Japonais contre la population chinoise), et les exactions commises au temps colonial. « Pour faire passer un passé qui ne passe pas, note l’historien Pierre-François Souyri, il faudrait que le gouvernement japonais accomplisse un travail sérieux de remise en question de sa politique avant 1945 et qu’il la laisse s’exprimer notamment dans les manuels scolaires, en cessant de cautionner les tentatives de valorisation du fait colonial 10. »

Dans le quotidien Le Soir d’Algérie, j’ai évoqué cette question des excuses de la manière suivante : « Plusieurs présidents français ont déjà condamné les massacres commis pendant la colonisation. Et de très nombreux travaux de chercheurs en France ont bien documenté cette séquence d’histoire, avec une grande publication d’ouvrages. Je ne sais pas si un nouveau discours d’excuses officielles suffira à apaiser les mémoires blessées, à combler le fossé mémoriel qui existe entre les deux pays. À mes yeux, il importe surtout de poursuivre la connaissance de ce que fut le système colonial, sa réalité quotidienne et ses visées idéologiques, les résistances algériennes et françaises à ce système de domination. C’est un travail de longue haleine que nous devons mener ensemble des deux côtés de la Méditerranée. Par les images et par les écrits, par des conférences et des échanges universitaires, pour transmettre aux jeunes générations, qui ne l’ont pas connue, la réalité de cette période. Pour éviter la répétition du passé 11. »

Autres sujets. Autres défis

D’autres questions brûlantes sont encore à aborder, relevant de ce passé colonial commun. J’en retiendrai trois.

– D’abord, celle des essais nucléaires. La France en a réalisé dix-sept au Sahara entre 1960 et 1966. Quatre d’entre eux étaient des essais atmosphériques, effectués à proximité de Reggane, et treize des essais en galerie, dans le massif du Hoggar, non loin d’In Ekker. Conformément aux accords d’Évian, les sites ont été rendus aux autorités algériennes en 1967 après le démontage des installations techniques et l’obturation des galeries. De nombreux matériels militaires (véhicules, armements, avions…) exposés volontairement aux effets des expérimentations aériennes et positionnés pour cela à différentes distances du « point zéro » ont toutefois été laissés sur place ou enterrés. C’est ce que rappelle l’étude « Sous le sable la radioactivité ! », publiée par la Fondation Heinrich-Böll le 29 août 2020, à l’occasion de la Journée internationale contre les essais nucléaires. Cette étude réalisée par l’Observatoire des armements et ICAN France (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons) dresse ainsi un inventaire de ce qui a été laissé par la France et enfoui sous le sable, « du simple tournevis contaminé par la radioactivité, aux avions et chars ». Les auteurs estiment que la présence de ces déchets engendre des risques sanitaires importants pour les populations locales, les générations futures tout comme pour l’environnement. Près de soixante ans après le conflit, différentes associations demandent à la France de « remettre aux autorités algériennes la liste complète des emplacements où sont enfouis des déchets contaminés » et d’agir pour faciliter le nettoyage des sites

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concernés. En 2007, le ministère français de la Défense avait de son côté rendu public un dossier de présentation rappelant les modalités de réalisation des essais, les mesures prises à l’époque pour assurer la protection des personnes impliquées et des populations environnantes, les incidents survenus lors de quatre expérimentations souterraines, ainsi que les conclusions de la mission d’évaluation demandée en 1999 par l’Algérie à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur l’état radiologique des anciens sites d’essais. Toujours en 2007, un comité conjoint avait été mis en place suite à une visite du président français d’alors, Nicolas Sarkozy. Si aucun rapport n’a été publié depuis lors, il semble toutefois que les échanges entre la France et l’Algérie se soient poursuivis pour qu’un accord franco-algérien soit trouvé sur une remédiation des anciens sites d’essais.

– Se pose aussi la question des cimetières européens et juifs d’Algérie. C’est une question essentielle pour toutes les familles attachées au souvenir de leurs proches. Les cimetières constituent un patrimoine commun à l’histoire de l’Algérie et à celle de la France. Ils doivent aujourd’hui être préservés au nom du devoir de mémoire et au titre du respect dû aux morts. Un arrêté du ministre des Affaires étrangères du 7 décembre 2004 a désigné les cimetières dégradés qui sont concernés par un regroupement des sépultures, et les sites de regroupements (aux cimetières de chef-lieu de wilayas). Ce projet n’est pas appliqué. Sur la question des cimetières, l’aspect mémoriel de préservation du patrimoine franco-algérien doit être pris en compte. Concernant par exemple le site du cimetière Bologhine (ex-Saint- Eugène), construit en terrasses sur la colline au pied de Notre- Dame-d’Afrique, il regorge de grandes personnalités qui ont

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contribué au rayonnement culturel et artistique d’Alger et qui ont aussi joué un rôle dans la préservation d’un patrimoine. On y trouve ainsi les tombes de grands noms de la musique arabo- andalouse comme le Maâlem Mouzino (1865-1928), musicien de çanâa formé à Alger par Cheikh Mohamed Sfindja, Laho Seror (1860-1940), compositeur et fameux joueur de kouitra, et surtout le grand parmi les grands Edmond Nathan Yafil (1874-1928). Pour Agnès Aziza qui anime un projet de réhabilitation de ce lieu, « il y aurait matière à organiser des visites guidées, à créer des parcours culturels en lien avec le musée d’Alger, celui des Antiquités, la grande bibliothèque, l’Institut national supérieur de musique… [Elle] rêve depuis des années de voir les Algérois s’approprier ce lieu car il enseigne l’histoire de leur ville. On y a retrouvé des tombes datant de l’Empire romain et dans le mausolée des rabbanim du cimetière israélite est inhumé le grand rabbin Shimon ben Tsemah Duran (1361-1444), contemporain du saint patron d’Alger, le savant Sidi Abderrahman, dont certains chercheurs pensent qu’ils étaient en relation. Dans le cimetière chrétien, c’est la Régence turque qui se lit à travers le carré des Consuls où sont inhumés les représentants des différentes nations présentes à Alger à cette époque12 ».

– Autre domaine à explorer, les rééditions, les traductions d’ouvrages. La thèse volumineuse du professeur Charles-Robert Ageron (Les Algériens musulmans et la France, quatre volumes, 1980) a été traduite en arabe récemment par l’Institut d’études de l’histoire de la révolution du 1er novembre 1954. Cet hommage posthume et mérité à l’érudition de ce grand historien de l’Algérie contemporaine est un « signe des temps », car ce centre rattaché au ministère des Moudjahidine n’avait pas fait preuve d’ouverture à

l’égard des historiens français. L’historien algérien Sadek Sellam, autre signe des temps nouveaux, me signale la réédition à Alger de l’ouvrage Vers la paix en Algérie, minutes des négociations d’« Évian I », à Lugrin, aux Rousses, et « Évian II », textes et documents rassemblés par l’historien français Maurice Vaïsse. Cet ouvrage a été traduit en arabe, et l’Institut d’El Biar en a acheté une importante quantité. Un autre « classique » de la guerre d’Algérie vient également d’être édité en Algérie : Le Dernier Quart d’heure, du journaliste Albert-Paul Lentin, natif de Constantine, et qui a suivi toute cette séquence de la guerre, à la fois du côté algérien et du côté français. On pourrait ainsi multiplier les exemples de traductions, de circulation d’une rive à l’autre de livres, qui portent à la connaissance d’un public toujours soucieux de savoir d’autres regards, d’autres points de vue… Le livre qui circule montre ainsi qu’il est nécessaire de passer par le processus créateur de l’écriture à la fois historique ou poétique, littéraire, ou par l’essai non académique. Ainsi peut se dévoiler le travail de théorisation, de passage à l’histoire, lié à une pratique de dévoilement des enjeux personnels, ouvrant sur une histoire non prise en compte par l’activité des États, ou dans le discours social 13.

D’autre part, en Algérie, une collaboration a été envisagée par l’Agence française de développement avec l’INA auprès de la cinémathèque algérienne pour la sauvegarde par la numérisation des archives nationales et la formation des équipes locales pour une préservation efficace et outillée de ces supports patrimoniaux. Il s’agit d’un point d’application potentiel (en attente d’un retour de la partie algérienne), mais d’autres pourraient être envisagés par exemple en matière de coopération audiovisuelle, ou de rénovation du patrimoine bâti, des échanges existant déjà sur ce dernier sujet avec la wilaya d’Alger.

Au moment où la rédaction de ce rapport touchait à sa fin, des attentats meurtriers ont frappé la France, la décapitation du professeur d’histoire Samuel Paty, et l’assassinat à Nice de trois fidèles dans une église, victimes du terrorisme islamiste. Ces actes meurtriers interrogent sur le rapport entre la religion musulmane et l’instrumentalisation de cette religion à des fins politiques, en contradiction avec les principes énoncés par l’islam, et maintes fois répétés par des responsables, comme « Celui qui tue un homme accomplit un acte contre toute l’humanité ». Mais d’autres considérations doivent être prises en compte, en particulier le rapport entre le travail d’éducation et le surgissement de la violence. À l’heure de la compétition victimaire et de la reconstruction de récits fantasmés, on verra que la liberté d’esprit et le travail historique sont des contre-feux nécessaires aux incendies de mémoires enflammées, surtout dans la jeunesse. Il faut montrer, dire d’autres choses à propos de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Les récits de cette longue période sont pleins d’images et d’histoires fantasmées, où réalités et imaginaires deviennent indécidables, et d’images manquantes, où ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas tendent à se confondre. Ainsi, le récit d’une histoire présentant l’histoire de la France coloniale comme une sorte de bloc homogène, dans l’acceptation et le consentement de tous les Français pour cette entreprise, est une production qui ne résiste pas à une appréhension correcte du réel. De Louise Michel à Jean Jaurès ; d’André Breton à François Mauriac ; d’Edgar Morin à Émilie Busquant, la femme de Messali Hadj ; ou de Pierre Vidal-Naquet à Gisèle Halimi, les noms et les trajectoires de ceux qui ont refusé le système colonial doivent être portés à la connaissance des jeunes générations, pour que l’on sorte des mémoires séparées, communautarisées. Dans ce mouvement, il faudra également

évoquer le fait que c’est à Paris que l’enseignant et futur sénateur Alioune Diop a créé en 1947 la revue Présence africaine, et la maison d’édition associée, pour combattre le racisme et le colonialisme. C’est à Paris également qu’a eu lieu en 1956, en pleine guerre d’Algérie, le premier Congrès des écrivains et artistes africains où était présent Frantz Fanon, combattant infatigable de la cause pour l’indépendance algérienne. Ses organisateurs qualifient ce congrès de « Bandung culturel », en référence à la grande conférence afro-asiatique qui en avril 1955 avait condamné le colonialisme et l’impérialisme.

Ce travail d’investigation historique peut être mené par l’Éducation nationale, des livres scolaires ou des films de fiction. Il faudrait pour cela former en grand nombre des professeurs d’histoire, précisément sur l’histoire de la colonisation, et multiplier le nombre de postes d’enseignants à l’université française. Il n’est pas normal qu’une poignée seulement d’universitaires enseignent l’histoire du Maghreb contemporain, alors qu’une grande partie des enfants de l’immigration sont originaires, précisément, du Maghreb14. En attendant un récit commun, franco-algérien, acceptable par tous. Sur ce sujet difficile de la transmission de cette mémoire, le grand avocat Jean-Jacques de Felice (1928-2008) écrivait, dans un texte adressé à l’association Action civique non violente, pour un livre de témoignages, Ceux qui avaient refusé la guerre en Algérie15 : « Vous n’avez rien demandé, ni reconnaissance du peuple algérien, ni approbation de quiconque, pas même des pacifistes, car vous étiez et vous restez modestes, vous faisiez ce que vous dictait votre conscience, et vos refus étaient multiples, variés, personnels ; ils étaient riches de leur diversité. […] Vous avez eu raison de penser dans ce travail aux victimes de cette guerre, à leurs souffrances, aux Algériens

réprimés, aux condamnés à mort, mais aussi aux rapatriés, aux harkis, eux aussi victimes de cette guerre qu’on aurait pu éviter si les politiques de l’époque avaient imaginé un avenir de paix, et non imposé par la loi des armes. […] Des intellectuels, des personnalités, comme Jean-Paul Sartre, Théodore Monod, comme Paul Ricœur, et tant d’autres, même s’ils risquaient peu au regard de vos difficultés et de vos souffrances, appelaient au refus, à l’insoumission ; vos refus devenaient action et événement ; vous agissiez sur le monde. »

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1. Fouad Soufi, in Le Monde, « France-Algérie : Les archives coloniales relèvent d’un patrimoine commun », par Frédéric Bobin, 10 août 2020.

2. Hosni Kitouni, in Reporters, « Il est important de revenir à l’histoire et d’interroger les événements », par Leïla Zaïmi, 6 juillet 2020.

3. Voir également L’Agonie d’Oran en deux volumes : t. I par Claude Martin, et le t. II par Geneviève de Ternant, janvier 1996.

4. https://francearchives.fr/fr/article/171593970 5. https://francearchives.fr/fr/actualite/229260951 6. https://francearchives.fr/article/166418920/#/

7. À propos des films, en 2005, La Trahison de Philippe Faucon et Nuit noire, 17 octobre 1961 d’Alain Tasma ; en 2006, Mon colonel de Laurent Herbiet ; pour les documentaires, L’Ennemi intime de Patrick Rotman en 2002, et La Bataille d’Alger d’Yves Boisset en 2006 ; pour les expositions, Photographier la guerre d’Algérie, hôtel de Sully, catalogue, sous la direction de Laurent Gervereau et Benjamin Stora, Paris, Marval, 2006.

8. Les Années algériennes en 1991, puis, avec Jean-Michel Meurice, Algérie, années de cendres en 1995, puis Algérie, Été 1962, l’Indépendance aux deux visages en 2002 et Conversations avec les hommes de la révolution algérienne en 2003, et Algérie, notre histoire, diffusé en 2012 sur Arte.

9. Les « femmes de réconfort » : ce terme est l’euphémisme utilisé par les Japonais pour désigner celles que l’on appelle également de façon plus pertinente « esclaves sexuelles de l’armée japonaise ». Ces femmes – ou plutôt, ces filles : elles avaient entre 14 et 18 ans – ont été recrutées de force, kidnappées ou attirées par une fausse promesse de travail, dans des sortes de bordels militaires de campagne de l’armée japonaise.

10. L’historien spécialiste de l’histoire du Japon Pierre-François Souyri a reçu en 2014 le prix littéraire de l’Asie pour son ouvrage : Samouraï, 1 000 ans d’histoire du Japon. Il est également lauréat 2017 du prix du Sénat du livre d’histoire et du prix Guizot pour son livre Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui.

11. Entretien réalisé par Naoufel Brahimi El Mili, publié par Le Soir d’Algérie le 10 août 2020.

12. Entretien de l’auteur avec Agnès Aziza.
13. Sur cet aspect, voir l’ouvrage de Simone Molina, Archives incandescentes.

Écrire, entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique, Paris, L’Harmattan, 2011.

14. Sur ce point, voir l’ouvrage de Pierre Vermeren, Misère de l’historiographie du Maghreb post-colonial 1962-2012, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012.

15. Erica Fraters, Réfractaires à la guerre d’Algérie, Syllepse, 2005.

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