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Régis Debray: «La France du XXIe siècle face à la guerre…

…l’éternel retour des mêmes erreurs »

L’intellectuel et écrivain souligne que, pour la première fois depuis deux siècles, la France est gouvernée par une génération de «managers» qui n’ont participé, à titre personnel, à aucun conflit armé.  

«C’est le destin des guerres dans nos démocraties contemporaines de passer par trois phases: l’euphorie de la cause juste, la morosité de la guerre d’usure et la préparation du rapatriement des troupes», juge Régis Debray; Clairefond

Faire simple est difficile. Marx peut aider. J’entends les Marx Brothers. «Un enfant de 7 ans résoudrait ce problème!», s’exclame Groucho en maréchal, penché sur une carte d’état-major. Un silence, puis: «Faites venir un enfant de 7 ans.»

Que verrait cet ingénu en se penchant sur la France guerroyant vaillamment en Afrique? D’abord, qu’un cher et vieux pays pour lequel la mort de deux soldats en opération est un traumatisme national, avec un discours présidentiel et une émouvante cérémonie, est parvenu, dans sa société civile, à un point de sa trajectoire historique et à un degré de civilisation tels qu’il est pour lui déraisonnable de faire la guerre, où que ce soit. En 14-18, une journée à 1000 tués sur le front était une bonne journée et, à 10.000, dans une offensive, une mauvaise journée. Pour la première fois depuis deux siècles, la France est gouvernée par une génération qui n’a pas connu de guerre, civile, mondiale ou coloniale. Pour nos jeunes managers, enfants gâtés de l’histoire, les soldats sont des fonctionnaires en poste, tenus à des règles comptables, même si nos volontaires ont, eux, une plus haute idée de leur mission. Quand, de notre côté, rien ne vaut la vie et qu’en face la vie ne vaut rien, mieux vaudrait assigner à un service public (non encore privatisé), des taches moins exposées: psychologiques – patrouiller en ville -, technologiques – robotiser -, et plus urgentes – la cyberguerre.

Reste qu’une nation, comme un individu, hérite de son passé certaines compulsions de répétition, des «conduites incoercibles par lesquelles le sujet se place activement dans des situations pénibles sans se souvenir du prototype et avec l’impression très vive qu’il s’agit d’une chose pleinement motivée dans l’actuel» (Freud). L’une de ces conduites amnésiques porte en France le nom d’«opex» (opération extérieure). Soit un scénario immuable, comportant trois séquences.

Le trio utile sur les plateaux serait l’ethnologue, l’historien et le géographe, spécialistes des lieux, mais non nos leaders d’opinion

La première est à l’euphorie. Il est question non de conflit, mais d’intervention, pacification ou «stabilisation régionale». Les premiers succès poussent à l’optimisme. L’opération paraît de bon sens parce qu’elle n’a qu’un ennemi, partout le même: un «isme» multiface et conquérant. Hier, le communisme ; aujourd’hui, le terrorisme. Que des pays communistes aient pu en venir aux mains (URSS, Chine, Vietnam, Cambodge, etc.) prouve assez qu’il ne s’agissait pas d’une entité homogène. Le terrorisme l’est encore moins: pas de Moscou, ni de partis, ni de doctrine. Aussi ses praticiens d’occasion savent-ils fort bien s’exterminer les uns les autres (chiites et sunnites, par exemple). Quand on prend un qualificatif pour un substantif, on se trompe de sujet. On a oublié le fait national, religieux ou tribal. On escamote dans son discours une réalité complexe derrière une abstraction simpliste: définition de l’idéologie.

L’«isme» simplifie et facilite la vente à l’opinion. Le consensus est entretenu par l’expert, le baroudeur et l’intellectuel. Le premier (genre cadre de réserve) parlera tactique, matériel, renforcement des effectifs en vue du dernier quart d’heure (le «surge»). Le second (genre type bien) évoquera, retour d’une visite sur place, les affres mais aussi les difficiles vertus de l’engagement. Le troisième (genre phraseur) veillera aux majuscules, aux valeurs et à l’Occident. Jusqu’à transmuer des talibans en «freedom fighters» et des djihadistes en admirables rebelles.

Et, coiffant ce trio classique, se tient le donneur d’ordre. C’est le plus dangereux, parce que le locataire de l’Élysée ne connaît rien de la région où porter le fer, qu’il a le dernier sondage pour boussole et pense, s’il pense, à très court terme, à sa réélection.

Le trio utile sur les plateaux serait l’ethnologue, l’historien et le géographe, spécialistes des lieux, mais non nos leaders d’opinion. Le risque, avec ces savants trop discrets, serait de voir les choses se compliquer (montrant un enchevêtrementde traditions, tribus, climats, clans et confessions). La brillante invasion de la Libye s’est opérée, par exemple, sans consultation des connaisseurs du pays ni même de notre ambassadeur sur place, arabisant émérite. Un médiatique ignare servit de référence.

C’est un vieux paradoxe: les civils qui n’ont pas l’expérience du feu ni du service militaire sont beaucoup plus bellicistes que les militaires eux-mêmes

C’est ainsi qu’avec les meilleures intentions du monde – répondre à un appel au secours ou riposter à une atrocité (comme le massacre par le FLN algérien d’un village entier, Melouza) – des valeureux se retrouvent au milieu de populations dont on ignore et le passé, et la langue, et la religion, et la cuisine, et les structures de parenté. Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés, et l’autochtone sait bien que les Robocop tombés du ciel repartiront un jour ; après quoi viendront les règlements de compte (ce qui incite à la réserve). Sur le papier, l’homme des droits de l’homme n’a pas de mémoire, ni de dieux particuliers, ni d’ancrage au sol. Sur le terrain, il y a des surprises.

McNamara, l’ancien ordonnateur de la «guerre du Vietnam», a fait ses comptes dix ans après (le temps qu’il faut à un adulte pour parvenir à l’âge de raison). «Nous ne connaissions rien du Vietnam et de son peuple. Nous n’étions pas chez nous et nous ne pouvions que perdre cette guerre d’indépendance, malgré notre formidable supériorité militaire. Et notre théorie des dominos était fausse (si le Vietnam tombe, toute l’Asie s’écroule).» Mais il n’y a pas de leçons de l’histoire, et le franc-parler d’un responsable nord-américain courageux et matter of fact n’est pas à la portée de tous. Il n’a pas empêché son pays d’enchaîner imperturbablement sur la Somalie, l’Irak, l’Afghanistan et la Syrie – même veine, même amertume. Tout se passe comme si la France, à son échelle (5000 hommes, non 500.000), entendait poursuivre la lourde tâche (seule, quoique avec le soutien logistique et décisif du grand patron leading from behind).

Avec une différence notable: le complexe «militaro-industriel» compte peu, chez nous, à côté du complexe «militaro-intellectuel» (Pierre Conesa) où le boutefeu n’est pas celui qu’on croit. C’est un vieux paradoxe: les civils qui n’ont pas l’expérience du feu ni du service militaire sont beaucoup plus bellicistes que les militaires eux-mêmes, qui sont des gens pondérés et sachant de quoi ils parlent.

Le fait qu’il n’y ait jamais de précédent fait partie du tragique de l’histoire

La deuxième phase est à la morosité. Il y eut certes un bon départ, dans la capitale, vu l’écrasante disproportion des capacités (maîtrise complète du ciel, des mers et des grandes villes, satellites d’observation, drones, etc.), ainsi qu’un président qui a vu bondir à domicile sa cote de popularité, exulte et bombe le torse. La posture «chef des armées» est toujours d’excellent rapport. Mais peu après commence, dans l’inattention et l’indifférence générale (on a d’autres chats à fouetter), une guerre d’usure, enlisante et sans éclat, avec ses victimes et ses bavures. On en appelle alors aux «alliés», qui rechignent, en dépit d’un crochet humanitaire par l’ONU, car seul un empire peut bricoler de chic une «coalition internationale». Ce n’est pas dans nos moyens. La grande pensée, c’est une montée en puissance de forces locales, afin que ceux qu’on était venu sauver puissent devenir les sauveteurs des sauveurs.

On parlera donc de vietnamiser, afghaniser, sahéliser (etc.) une partie mal engagée, en entraînant et encadrant une armée «nationale et souveraine». C’est l’heure de la «nation building» à la charge d’un occupant étranger: le paradoxe ne fait rire personne. Résultat: corruption, désertions, double jeu et peu d’entrain. L’armée indigène et supposée flambant neuve, chargée de protéger les protecteurs, ne rendra pas les services attendus. Elle est d’emblée déconsidérée comme une force supplétive, et le sentiment anti-intervenant gagne la population. Elle s’exaspère et manifeste. Se lèvent alors, en métropole, des questions murmurées prudemment, puis bientôt à voix haute. À quoi bon tous ces morts? Tous ces dévouements pour de l’ingratitude? Et pourquoi tant de milliards dépensés au loin quand on en aurait tant besoin sur place ?

La troisième phase est l’organisation en sous-main du retour à la maison. Elle commence par la dénonciation officielle des «lâches partisans de l’abandon», insoucieux des funestes conséquences qui en résulteraient, car, c’est évident, «on ne négocie pas avec des terroristes». Elle est le préalable obligé à l’ouverture de pourparlers secrets, bientôt publics. Mais c’est déjà tard et il n’y a plus rien d’autre à discuter que les modalités d’une retraite qu’on espère honorable, à quoi s’ajoute rarement le sort réservé aux recrutés locaux. L’Occident (l’Union soviétique n’a pas dérogé à la règle en Afghanistan) abrite une espèce invasive, mais qui a l’art, à Kaboul comme à Tripoli, de fausser compagnie sans s’occuper de la suite. Et pour cause: venue pour réparer un désordre, on laisse derrière soi un chaos.

La page sera tournée sans mot dire. Comment un rapport de forces conventionnelles de 100 à 1 peut-il déboucher à chaque reprise sur une déconfiture – c’est la question à ne pas poser, le bilan critique à éviter, ce qui permettra de recommencer à la prochaine décennie, avec d’autres présidents, moralistes et humanitaires. Le fait qu’il n’y ait jamais de précédent fait partie du tragique de l’histoire. Mais alors, on cesse de défendre nos intérêts, nos entreprises, nos compatriotes? On déchire les accords de défense, on laisse tomber nos obligés? Un réaliste à l’américaine pourrait ici souffler à ses épigones deux façons de procéder: l’opération coup de poing, aéroportée, type commando ; et/ou le camp retranché sur le terrain, comme en Irak. Cela ne résout rien sur le long terme, mais limite la casse. Un cynisme peu glorieux, certes, mais dans le conflit asymétrique où de supérieures intelligences accumulent les bêtises, inutile de rêver: le pont d’Arcole est et restera hors de portée.


Le dernier ouvrage paru de l’écrivain Régis Debray est «D’un siècle l’autre» (Gallimard, 304 p., 20 €).

À VOIR AUSSI – 3 questions à Régis Debray (13/10/2017)

 
Régis Debray est le prochain invité des rencontres du Figaro. Nous avons posé trois questions à l’écrivain.
 

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