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Charlie Hebdo : les confidences d’un membre du GIGN…

…au cœur de l’assaut contre les frères Kouachi

Romain Agure, 42 ans, a participé à la neutralisation des terroristes islamistes, le 9 janvier 2015, à l’imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne).

Romain Agure.
Romain Agure. Ring

Le 7 janvier 2015, vers 11h30, Chérif et Saïd Kouachi décimaient la rédaction de Charlie Hebdo, tuant 11 personnes dont un agent de maintenance, au siège du journal satirique, dans le 11e arrondissement de Paris. Un policier sera également tué dans ce périple meurtrier qui marqua le début d’une série d’attentats terroristes islamistes sans précédent dans l’histoire de France. Romain Agure, 42 ans, un ancien agent du GIGN aujourd’hui reconverti dans une cellule spécialisée de la gendarmerie, a participé, sur le terrain, à la neutralisation des frères Kouachi, fidèles de l’État islamique, à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne). Dans «Kouachi : l’assaut final»* (éditions Ring), il offre un récit inédit, vu de l’intérieur, de cet affrontement entre ces forces spéciales et deux «fous de Dieu» qui voulaient «venger le prophète». Et livre des confidences édifiantes au Figaro.

Nous sommes le 9 janvier 2015. En fuite après leur massacre, les frères Kouachi ont pris en otage Michel Catalano, le propriétaire d’une imprimerie à Dammartin-en-Goële. Vous et vos collègues du GIGN intervenez rapidement sur place. Comment vous sentez-vous à ce moment précis?

Romain AGURE. On ne perd pas nos moyens. On sait que ça va être risqué, que certains de nos camarades sont en danger. On pense plus à leur vie qu’à la nôtre. On donnera tout pour les protéger, ainsi que les otages. On a conscience qu’une grosse page du terrorisme de notre pays est en train de se jouer. On a l’habitude d’avoir un niveau de stress élevé, on a conscience du danger. D’ailleurs, quand on n’a plus conscience du danger, on devient un danger pour soi et les autres. Celui qui n’a pas peur est fou.

Les frères Kouachi étaient particulièrement déterminés…

Arrivés à l’imprimerie, les Kouachi s’attendaient probablement à un niveau d’engagement similaire à celui qu’ils avaient constaté quand ils se sont confrontés aux policiers en sortant des locaux de Charlie Hebdo. Ces fonctionnaires étaient des agents de voie publique, avec, certes, une bonne formation de base, mais qui tirent peu de cartouches par an. Ils étaient mal équipés, avec un gilet par balles léger qui est une feuille de papier face à une Kalachnikov. À Dammartin-en-Goële, quand les frères ont été confrontés à des agents du GIGN formés, préparés, équipés, ça s’est beaucoup moins bien passé pour eux. Ils pensaient emporter beaucoup de monde avec eux au paradis. Je remercie la bonne étoile du GIGN, Saint-Michel, patron des parachutistes, que ce ne soit pas arrivé.

« Lorsque vous faites face à des individus qui sautent partout, ont les membres qui fléchissent malgré la pluie de balles, tombent mais se relèvent, récupèrent l’arme après l’avoir lâchée pour continuer à vous tirer dessus, vous savez qu’il y a de très gros risques qu’ils se fassent exploser ».

Romain Agure

Étiez-vous satisfaits de les abattre?

On n’ira pas dire qu’untel ou untel est satisfait d’avoir tué les frères Kouachi. C’est une action de groupe. Le GIGN est une unité très discrète, ce qui n’enlève rien à ses capacités ou à sa valeur. Et puis, on ne considère pas les avoir abattus, mais neutralisés. Le terme est plus juste, car notre objectif n’était pas de les tuer. On les voulait vivants, à la base. On n’est pas des bourreaux, des juges ou quoi que ce soit. Au GIGN, on nous inculque la culture du tir et un respect des valeurs de la vie. C’est tellement important. On a une telle culture de la précision du tir qu’on considère avoir besoin d’une seule cartouche pour neutraliser quelqu’un. Christian Prouteau, notre père à tous (le créateur du GIGN, NDLR), disait que lorsqu’on utilise une deuxième cartouche, on a déjà fait un mauvais tir. Mais lorsque vous faites face à des individus qui se sentent tout-puissant, qui tombent mais se relèvent malgré la pluie de balles sur eux, récupèrent l’arme après l’avoir lâchée pour continuer à vous tirer dessus, vous devez agir. D’autant que vous savez qu’il y a de très gros risques d’avoir un piégeage de leur part, qu’ils se fassent exploser. On ne se serait jamais pardonné de les laisser «monter» sur nos camarades, prenant le risque d’engendrer des blessés graves, voire pire. Ils nous ont contraints à les tuer.

Était-ce un moment marquant de votre vie professionnelle?

Compte tenu de la puissance de feu des terroristes en face de nous, c’est un des moments marquants de ma carrière. Quand ils sont sortis de l’imprimerie, ils ont ouvert le feu sur l’ensemble de nos hommes. C’est la première fois qu’on était aussi nombreux d’un seul coup face au feu. Alors que, sur d’autres interventions, on a en général à faire à des forcenés, dans une maison, avec des colonnes de binômes ou de trinômes. Le feu est engagé sur deux, trois ou cinq personnes maximum.

Cet esprit de compagnonnage, propre aux militaires, transparaît dans votre livre. Est-il indispensable dans un métier comme le vôtre?

C’est une question de vie ou de mort. C’est pour cette raison que les présélections, les sélections et la formation pour intégrer le GIGN sont si difficiles. Si vous commencez à desserrer les mailles du filtre, il y a peut-être un jour où un caractère peut engendrer une défaillance.

Outre l’assaut, vous revenez dans votre livre sur le parcours de radicalisation des frères Kouachi, jusqu’aux menaces faites à l’encontre de Charlie Hebdo. Aurait-on pu éviter un tel drame?

Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on aurait pu l’éviter. Malheureusement, chaque attentat n’est ni plus ni moins que l’addition de petits grains de sable qui passent à travers le tamis du renseignement et qui finissent par tout traverser. Les attentats sont un concours de malchance du côté des institutions et de la République. Au niveau de Charlie Hebdo – et ça n’engage que moi -, je pense que c’est une erreur d’avoir désengagé les dispositifs mis en place pour la protection du journal. Cela fait des années qu’ils étaient menacés, cibles d’une «fatwa plus plus». Il y avait quelque chose de très hostile à leur encontre. Les décideurs ont pris des décisions inverses. Ce n’est pas toujours le terrain qui commande.

Cet ouvrage, vous l’avez dédié aux victimes de ces attentats, quatorze au total. Michel Catalano, le patron de l’entreprise de l’imprimerie, a d’ailleurs écrit la préface…

Michel Catalano a été particulièrement courageux. Il a eu des réactions parfaites face aux deux individus. Il est venu s’asseoir dos à la vitrine pour garder un œil sur eux. Il leur a servi le café, leur montrant comment marchait la machine, pour sortir les terroristes de son bureau, persuadé que Lilian, son collègue, était dans le bureau d’à côté. Le tout, alors qu’il était persuadé qu’il allait mourir.

Vous aussi, vous avez fait preuve de courage, non ?

Nous, on est beaucoup plus formés, notre engagement est différent. Quand on est au GIGN, on vit par, pour et dans l’intervention. Quand j’ai quitté l’unité, j’ai commencé à travailler sur le terrorisme à proprement parler. J’ai lu sur le sujet, je me suis beaucoup renseigné auprès des camarades du renseignement. Je me suis aussi penché sur la manière dont les victimes vivaient les choses, leur prise en charge. J’ai envie d’être utile auprès d’elles. Il y a un devoir de mémoire envers elles.

Pensez-vous que l’on oublie trop vite ces évènements terribles ?

Oui, on oublie trop vite. Je parle encore une fois à titre personnel, mais selon moi, il y a plusieurs secteurs avec des signaux faibles qui font comprendre ce pourquoi le niveau écarlate attentat est toujours activé. Plusieurs facteurs font que l’on risque de bientôt se retrouver face à des actes de barbarie sur notre sol. Ce seront des piqûres de rappel… Il faut que les Français arrivent à comprendre que le terrorisme se combat tous les jours. La sécurité est une mentalité. En Israël, les gens sont vigilants. Chez nous, sortir une arme, ça terrorise les enfants. Il faudrait leur expliquer que les gendarmes et les policiers sont là pour les protéger. Derrière l’uniforme, il y a des hommes, des femmes et des familles.

« Plusieurs facteurs font que l’on risque de bientôt se retrouver face à des actes de barbarie sur notre sol »

Romain Agure

Dans votre livre, vous multipliez les attaques à l’encontre des médias. Un journaliste de BFMTV a par exemple été en contact lui-même avec les terroristes… Ont-ils été trop voyeuristes ?

Il y a une médiatisation, c’est tout à fait normal. Mais une médiatisation «parasitante», c’est devenu dangereux. Sur le terrain, ils étaient tout le temps derrière nous, collés à la colonne ! Au nom de la liberté de la presse, ne se rendant pas compte du danger qu’ils prenaient, qu’ils faisaient courir, aussi, à nos camarades. La liberté de la presse est très importante, mais ne doit pas parasiter l’action. Il faut que la presse prenne conscience qu’il y a un danger vital sur place.

Vous expliquez aussi avoir appris certaines informations à la télévision, avant de les connaître en interne. Les sources des journalistes (police, justice, etc.) devraient-elles se faire plus discrètes dans ces moments critiques ?

C’est une évidence. Il faut être capable de distiller l’information. Les sources gendarmerie sont plus rares ; il y a une discipline quasi-militaire dans la boutique, alors forcément, les informations sont beaucoup plus cadrées.

*«Kouachi : l’assaut final», aux éditions Ring, sortira le 14 janvier 2021.

/ Ring

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