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Trappes : «Les élèves de Didier Lemaire…

 …vivent dans un monde séparé de la France»

L’écrivain Omar Youssef Souleimane a rencontré en décembre les élèves de Didier Lemaire, professeur de philosophie qui s’est dit menacé pour avoir dénoncé l’islamisme. Il raconte des échanges qui l’ont «choqué».

 
À Trappes, l’écrivain s’est dit «choqué» de la teneur de ses échanges avec les élèves. LOIC VENANCE / AFP

À l’automne, l’écrivain et poète syrien Omar Youssef Souleimane a animé dans plusieurs collèges et lycées de banlieue parisienne des ateliers d’écriture, organisés en collaboration avec le théâtre Montansier de Versailles et la préfecture des Yvelines. C’est dans ce cadre qu’il a rencontré une classe de terminale du professeur de philosophie Didier Lemaire au lycée La-Plaine-de-Neauphle, à Trappes. Lui qui a grandi en Arabie Saoudite dans la gloire d’al-Qaida s’est étonné d’y retrouver, en France, «le radicalisme islamique» de son adolescence. Pour Le Figaro, il raconte ses échanges houleux avec les élèves de l’enseignant, qui s’est dit menacé pour avoir critiqué l’islamisme.

Comment se sont déroulés ces ateliers d’écriture avec Didier Lemaire ?

Omar Youssef SOULEIMANE. Pendant six semaines, j’ai animé des sessions de deux heures avec une classe de terminale de Didier Lemaire. Le projet était de faire écrire les élèves sur le thème «Vos rêves après le bac». Et j’ai été très surpris du résultat: un adolescent voulait devenir professeur de sciences islamiques à Alger, plusieurs autres ne parlaient que d’aller à la Mecque ou de s’installer en Arabie Saoudite… Ceux dont les rêves ressemblaient le plus à ceux d’un adolescent «normal» parlaient de conduire des Ferrari à Dubaï. En tout cas, presque aucun ne comptait rester en France. À la question: «Pourquoi ?», une élève a levé la main et a dit: «Parce que c’est un pays raciste.» En fait, je crois que la plupart d’entre eux ne se sentent pas vraiment Français.

Qu’est-ce qui vous a frappé chez ces élèves ?

J’ai été choqué de retrouver une radicalité islamique qui m’a fait penser à ma propre adolescence en Arabie Saoudite. J’avais à peu près leur âge lors des attentats du 11 septembre 2001, et j’ai grandi dans ce discours de glorification de Ben Laden et d’al-Qaida. Je ne m’attendais pas à retrouver cela en France. Bien sûr, ce sont des adolescents, pas des djihadistes.

« Il y avait une prière en arabe accrochée au mur »

Omar Youssef Souleimane

Mais beaucoup avaient une sympathie dérangeante pour eux. Un jour, je leur ai posé la question: «Si un terroriste est caché chez vous, appelez-vous la police ?» Beaucoup ont répondu: «Non, sûrement pas !». Car ils considéraient les terroristes comme des héros, des victimes, ou les deux à la fois. D’autres étaient très fiers d’avoir la photo de Samuel Paty décapité sur leur téléphone. J’ai été très surpris de voir une prière en calligraphie arabe accrochée au mur, dans la classe où j’enseignais. Dans un lycée public !

Quelle a été la teneur de vos échanges avec les adolescents ?

Au départ, les élèves étaient très fermés. Pour créer du lien, je leur ai raconté sans tabou ma propre histoire. Ils m’ont alors considéré comme un «arabe» – donc un des leurs, et la parole s’est déliée. Nous avons commencé à échanger. Puis lorsque j’ai expliqué mon parcours non pas vers l’athéisme, mais vers la liberté de penser, l’ambiance a totalement changé. Une adolescente m’a demandé: «Mais c’est quoi votre religion maintenant ?». Et j’ai répondu: «Je n’en ai pas». Ils étaient choqués. Très choqués. Pour eux, c’est inconcevable d’être Arabe et laïc. Ils mélangent totalement culture, religion, histoire et identité.

« Aucun élève ne comptait fêter Noël, ils trouvaient ça “mal” »

Omar Youssef Souleimane

En quoi mélangent-ils culture, religion, histoire et identité ?

Par exemple, nous avons évoqué les fêtes de fin d’année, car c’était quelques jours avant Noël. Aucun élève de la classe n’allait le fêter, pour eux, c’était «mal» car cela déchirait leur identité. Ils y voyaient un truc de «chrétien, de Blanc, de Français» – les trois étant pour eux synonymes. Ces élèves veulent sans cesse se positionner vis-à-vis de leur identité.

Nous avons abordé la question de la fête nationale: le 14 juillet, ils ne savaient pas à quoi cela correspondait. N’avaient aucune idée dans quelle République nous étions, ce qu’il s’était passé en 1905… Ils rejettent en fait tout ce qui n’est pas «l’islam», qu’ils mélangent avec leur identité. Ils résument la religion au voile, aux vêtements et aux fêtes. Ils vivent, cela se voit, à la maison dans une ambiance islamiste et au lycée dans un monde qui leur est totalement étranger. Certaines filles gardaient le foulard en classe, les autres se hâtaient de le remettre à la sortie. J’étais frappée car elles étaient jeunes ! Même en Syrie, ce n’était pas à ce point.

Comment s’est passée votre collaboration avec Didier Lemaire ?

Nous avons beaucoup discuté de ces thématiques, lors des déjeuners qui suivaient les ateliers d’écriture. Didier était malheureux. Il vivait mal cette ambiance au lycée et avait surtout l’impression que personne ne le comprenait. Moi, si: je viens de cette ambiance de radicalisation. Comme tous ses collègues, il observait tous les jours ces problématiques au lycée. Mais pour la plupart, évoquer ces sujets reste tabou. Beaucoup estiment que le lycée n’était pas l’endroit pour en discuter. Didier était assez isolé: c’était le seul à en parler.

Écrivain, poète et journaliste, Omar Youssef Souleimane est l’auteur du roman autobiographique Le Petit Terroriste (Flammarion, 2018).