EXPERT EN RADICALISATION et DERIVES
Articles les plus vus
Catégories
Partenaire
Visites

Déclaration d’Abu Dhabi du Pape et du Recteur d’Al Azhar

La Fraternité pour la Connaissance

Ci joint le texte complet en français auquel j’ai contribué, suite à la Déclaration d’Abu Dhabi du Pape et du Recteur d’Al Azhar, c’est un autre signe positif signé par 12 intellectuels musulmans. Mustapha Chérif. 

Le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, signé par le pape François au nom de l’Eglise catholique, et par shaykh Ahmed al-Tayyeb, grand imam de la mosquée Al-Azhar, au cours du voyage du Pape aux Emirats Arabes Unis, est un événement sans précédent, sur le plan institutionnel, dans l’histoire des relations entre chrétiens et musulmans.

L’impression générale est qu’une nouvelle phase est en train de s’ouvrir, sous différents aspects, dans les relations entre nos deux religions. Cette phase semble s’orienter vers la reconnaissance de la légitimité et de la diversité providentielles des Révélations, des théologies, des religions, des langages et des communautés religieuses. Les diversités ne sont plus envisagées comme un appel à la conquête ou au prosélytisme, ou un prétexte pour une simple tolérance de façade, mais bien plutôt comme une opportunité pour exercer et mettre en pratique la fraternité qui est « une vocation contenue dans le plan de Dieu pour la création », tel que l’affirme le Document lui-même.[1]

« Dieu est à l’origine de la famille humaine unique », a déclaré le Pape à cette occasion, et par respect pour la pluralité religieuse, une « reconnaissance de l’autre » est nécessaire ; une reconnaissance qui n’est « ni une uniformité forcée ni un syncrétisme conciliant », mais qui se fonde sur le besoin de « purifier le cœur de l’égocentrisme », un avertissement face au risque de placer un groupe contre l’autre ou à la place de l’autre. Il est significatif que tout cela arrive exactement 800 ans après le voyage de saint François d’Assise en Egypte et sa rencontre avec le sultan ayyoubide al-Malik al-Kamil. Il est souhaitable que les événements de 1986 à Assise – la prière commune pour la Paix – et de 2019 à Abu Dhabi – la convergence autour de la valeur de la fraternité humaine – puissent être considérés comme les pierres angulaires incontournables en matière de dialogue interreligieux en général, et de dialogue islamo-chrétien en particulier.

Un verset important de la révélation coranique, qui guide les musulmans dans les relations entre les religions et entre les croyants, affirme :

 Et sur toi (Muhammad) Nous avons révélé le Livre avec la vérité, pour confirmer les écritures qui étaient avant lui et pour les protéger. Arbitre donc entre eux par ce qu’Allah t’a révélé, et ne suis pas leurs passions, loin de la vérité qui t’est parvenue. A chacun de vous Nous avons assigné une Loi et une Voie à suivre. Si Allah l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Rivalisez entre vous dans les bonnes actions. Vous retournez tous à Allah, et c’est alors qu’Il vous informera à propos de ce en quoi vous divergez[2].

Ce verset coranique semble faire écho au contenu de la lettre adressée par le pape Grégoire VII en 1074 à l’Emir hammadite an-Nasir, qui régnait sur Bejaïa, située aujourd’hui en Algérie.

Car le Dieu tout-puissant qui veut sauver tous les hommes et n’en perdre aucun, n’apprécie en nous rien tant que l’amour du prochain après l’amour de lui et le soin de ne pas faire à autrui ce que l’on ne veut pas qui nous soit fait. Cette charité, à l’évidence, vous et nous, nous nous la devons plus expressément qu’aux autres nations, puisque nous reconnaissons et confessons, de façon il est vrai différente, le Dieu unique, que chaque jour nous louons et vénérons comme Créateur des siècles et Maître de ce monde.

Au-delà des fondements doctrinaux, nous prenons en compte également le rôle de documents et déclarations récents qui jalonnent l’histoire du dialogue islamo-chrétien depuis soixante ans, documents qui ont conduit à la rencontre d’Abu Dhabi et à la Déclaration sur la fraternité humaine. Tout d’abord, les documents fondamentaux du Concile de Vatican II, conclu en 1965, et en particulier Nostra Aetate, ont marqué un moment crucial d’ouverture en matière de dialogue avec les autres religions, et de la fraternité entre les religions, marquant ainsi l’abandon du missionarisme entendu comme un prosélytisme autoritaire et agressif. En 1985, le pape Jean-Paul II, à l’occasion d’une rencontre avec la jeunesse de Casablanca, au Maroc, a déclaré à propos de nos différences que c’est « un Mystère à propos duquel Dieu nous éclairera un jour, j’en suis sûr » ; cette reconnaissance du mystère providentiel des différences religieuses a inspiré la rencontre d’Assise l’année suivante, où des leaders religieux du monde entier sont venus ensemble pour prier en faveur de la paix. Depuis lors, commença à émerger l’idée que le concept chrétien de Dieu, dans son essence même, n’est pas foncièrement contraire à la vision islamique, bien qu’il se présente formellement de façon différente. En dépit de ces différences, les successeurs d’Abraham se tournent toujours vers le Dieu unique, sous lequel ils sont unis, tout en restant nécessairement distincts les uns des autres sur le plan formel. Le début des années 2000 fut probablement plus complexe, avec les déclarations du pape Benoît XVI à Ratisbonne en 2006, qui conduisirent 138 érudits musulmans à écrire et proposer le Document Une parole commune[3]. Par la suite, le forum catholique-musulman fut établi, amenant à considérer le double commandement de l’amour de Dieu et de l’amour de l’autre comme une parole commune qui peut mettre en lumière les relations entre les croyants chrétiens et musulmans.

Le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune s’inscrit dans cette lignée. Il s’agit du second document officiel que le pape François signe avec d’autres chefs religieux, le premier étant la déclaration signée à Cuba en 2016 avec le patriarche Kirill de l’Eglise chrétienne orthodoxe de Russie. Il y a déjà plusieurs commentaires positifs et signes d’appréciations concernant l’événement d’Abu Dhabi et le Document qui a été lu et signé à cette occasion, même si des objections ont été soulevées par les habituels littéralistes et exclusivistes qui sont malheureusement présents des deux côtés. Parmi les réponses positives et constructives, nous pouvons citer, par exemple, le commentaire qu’en a donné le réseau European Muslim Scholars, EuLeMa, et dans le milieu catholique, les commentaires intéressants parus dans la revue catholique Aleteia.[4] Nous voudrions appuyer ces déclarations, et apporter à cette occasion certaines réflexions sur les thèmes évoqués dans le Document.

Le dialogue interreligieux est recommandé par le Coran qui appelle à le mettre en pratique « de la meilleure manière », et de nos jours, il est vital pour au moins trois raisons. En premier lieu, le monde moderne est apparu non seulement à la marge des valeurs religieuses, mais en fait en opposition à la religion comme telle. Il est donc important de changer la vision même que porte la mentalité moderne sur les religions. En deuxième lieu, les religions font face à un défi commun, qui n’est rien moins que la fin de la civilisation humaine telle que nous la connaissons. Les croyants doivent contribuer à la recherche commune d’une nouvelle civilisation. Enfin, notre époque est dominée par l’injustice, l’oppression, la xénophobie, le déclin de la démocratie à travers le monde, et par la montée de toutes sortes d’extrémisme idéologique. Ces forces ne peuvent être combattues que sur le terrain de la solidarité, non seulement entre les religions, mais entre toutes les communautés humaines.

***

De notre point de vue, il y a trois types de dialogue entre les religions : le dialogue de convenance ; le dialogue de la réalité ; le dialogue de principe.

Le dialogue de convenance entend éviter toutes les questions épineuses, c’est une approche faussée, vague, horizontale, qui abolit les doctrines traditionnelles, les symboles sacrés et les moyens de grâce ; pour réconcilier deux adversaires, il les étouffe tous les deux ; c’est certainement le plus rapide moyen de parvenir à une fausse paix qui s’est substitué à la vérité. Inspiré par une indifférence philosophique, ou par un universalisme relativiste, ce dialogue a pour effet de dissoudre les valeurs. C’est un faux dialogue dans la mesure où, au lieu de reconnaître et de soutenir les religions et leurs fondements sacrés, il finit par offrir une conception bon marché des droits de l’homme, en promouvant, en lieu et place de la spiritualité vraie, le « droit à l’indifférence ».

Pour ceux qui sont sensibles à la spiritualité et à la contemplation, le soutien exclusivement matériel ou sentimental n’est ni soutien réel ni fraternité vraie. A ceux qui sont engagés dans ce type de dialogue, nous posons la question suivante : sommes-nous sûrs de connaître réellement la nature du Bien que nous désirons, avant de le chercher pour nous-mêmes et de l’imposer ensuite aux autres[5]? Le Document sur la fraternité humaine ne propose certainement pas ce type de dialogue.

Un deuxième type de dialogue, que l’on peut appeler de facto en tant qu’il est « fondé sur la réalité », consiste en une entente entre les religieux, et les institutions qui les représentent, sur la base de l’acceptation commune de certaines valeurs morales et de concepts métaphysiques, tout en s’accordant sur le fait qu’ils font face au danger commun de la sécularisation. C’est le type de dialogue interreligieux sur lequel le Document se concentre principalement : « Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles. »[6] Justice, bien, beauté, fraternité et paix sur le plan social sont des « ancres de salut » pour tous, mais ils ne peuvent certainement pas se substituer au salut de l’âme, tout comme le moyen ne saurait remplacer la fin. Il s’agit de créer les conditions favorables à une paix partagée et nécessaire, comme celle pour laquelle Dante lutta, afin qu’il soit possible à tous de vivre une vie orientée vers la recherche de Dieu, la plus haute et ultime finalité à laquelle l’être humain puisse aspirer. Ce type de dialogue constitue une étape préalable nécessaire vers le troisième type de dialogue, que nous pensons être le plus souhaitable de tous.

Ce dernier type de dialogue peut être appelé le dialogue de « principe » ou « dialogue au sommet » : il consiste à reconnaître le mode de Connaissance qui découvre la Vérité unique au-delà du voile des formes multiples. Saint Basile, commentant le début de l’Evangile selon saint Jean, s’exclama en ces termes : « N’oubliez « au commencement » ! L’apogée du Principe ne peut être comprise, tandis que ce qui est en dehors du Principe ne peut être trouvé. »[7] Pour atteindre cet objectif, celui que nous considérons avoir la plus grande valeur, il semble qu’il y ait encore un long chemin à faire.

***

Outre la Connaissance, il est important de considérer également la Fraternité, qui donne le titre à ce Document, et qui devrait être comprise, par les croyants et l’humanité en général, comme une valeur ontologique dont il faut se souvenir, et qu’il faut redécouvrir et pratiquer. A cet égard, nous voulons attirer l’attention sur certains enseignements de la Tradition islamique concernant la fraternité dans ses deux aspects fondamentaux. Avant tout, les hommes sont frères parce qu’ils attestent ontologiquement de l’autorité divine, comme le Coran l’affirme :

Et (souviens-toi) lorsque ton Seigneur tira des fils d’Adam, de leurs reins, leur descendance, et les fit témoigner sur eux-mêmes : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Ils répondirent : « Certes, nous en témoignons ! » Afin que vous ne disiez point, au Jour de la Résurrection : « Vraiment, nous n’en étions pas conscients. »[8] 

 De même, la fraternité s’exprime à différents niveaux qui dépendent de la famille spirituelle à laquelle on appartient. Une tradition de Muhammad Prophète de l’islam dit : « Les prophètes sont des demi-frères issus du même père et de mères différentes. »[9] Les croyants et les communautés qui les rattachent à leurs prophètes fondateurs sont donc appelés à vivre cette fraternité, une fraternité qui n’est pas seulement humaine, mais surtout prophétique, dans le sens de cette paternité et cette génération spirituelles communes qui rapprochent les communautés croyantes et les rendent frères ou soeurs. Ce second niveau de fraternité est comme une spécification du premier : il existe différentes familles spirituelles qui forment l’humanité, liées entre elles à travers une relation de fraternité, à la fois entre les composantes de chaque communauté spécifique et entre les différentes communautés elles-mêmes. Ces liens se situent et opèrent sur des plans distincts, mais tous proviennent d’une même origine commune. Ces deux niveaux de fraternité doivent être distingués, et harmonisés sans confusion.

Cette fraternité, si précieuse pour toutes les religions, nécessite d’être réalisée à différents niveaux. Le Document développe certains des niveaux les plus importants, que sont la dignité de la vie humaine (hommes et femmes, enfants et anciens), la famille, la justice fondée sur la miséricorde, la liberté de la personne, la liberté de religion, la protection des lieux sacrés et des lieux de culte, la condamnation du fondamentalisme pseudo-religieux, la culture du dialogue et la tolérance, la citoyenneté digne, la protection et la reconnaissance des minorités, les relations et la compréhension entre l’Orient et l’Occident.

La convergence entre Orient et Occident – l’ « accolade » comme le Document la définit – fondée sur la « culture du dialogue »[10] et sur « la compréhension mutuelle »[11] représente, en ces temps eschatologiques que nous vivons, une véritable nécessité et un signe de la Miséricorde de Dieu. En affirmant que « l’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme »,[12] le Document démontre une grande sagesse par rapport au potentiel du dialogue interreligieux. La forme de dialogue qu’il propose n’est pas celui des bonnes intentions, mais celui de la foi en Dieu, un dialogue qui reflète la reconnaissance des principes métaphysiques, un dialogue qui, sans compromis doctrinaux, laisse transparaître la Réalité divine unique.

Cette sorte de dialogue permet aux hommes et aux femmes rattachées aux différentes Révélations, qui leur ont été données par Dieu, de se réunir en paix et de se reconnaître les uns les autres dans leur origine commune.[13]

Ce qui nous rappelle les propos du Shaykh Abd al-Wahid Pallavicini, représentant de l’islam à la rencontre promue par le pape Jean-Paul II à Assise en 1986 :

L’œcuménisme au sommet est l’unique œcuménisme qui puisse tendre vers la paix véritable. Or, cette paix ne peut être obtenue à n’importe quel prix. Elle est fondée sur la justice, laquelle découle seulement de la reconnaissance mutuelle de la validité spirituelle de nos différentes confessions, en vertu de cette Tradition abrahamique à laquelle nous participons tous.[14]

Le Document affirme à maintes reprises la centralité de la foi :

Nous témoignons aussi de l’importance du réveil du sens religieux et de la nécessité de le raviver dans les cœurs des nouvelles générations […]. Le premier et le plus important objectif des religions est celui de croire en Dieu, de l’honorer et d’appeler tous les hommes à croire que cet univers dépend d’un Dieu qui le gouverne, qu’il est le Créateur qui nous a modelés avec Sa Sagesse divine et nous a accordé le don de la vie pour le préserver.[15]

Dans ce cas, le Document prend en considération le danger d’une « conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses », ainsi que « la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants »[16]. La foi, cependant, n’est pas complète ni elle ne se reflète pas dans une pratique religieuse vivante qui transforme les coeurs. S’il est vrai qu’il ne devrait y avoir aucune contrainte en religion il est vrai également que, lorsque les rites et la protection spirituelle qu’ils apportent sont négligés, on assiste inévitablement à une sécularisation de la religion elle-même[17].

La protection des minorités religieuses et des lieux de culte est une conséquence nécessaire du soutien réciproque que les croyants s’apportent dans l’adoration du Dieu unique. « La protection des lieux de culte – temples, églises et mosquées – est un devoir garanti par les religions, par les valeurs humaines, par les lois et par les conventions internationales. Toute tentative d’attaquer les lieux de culte ou de les menacer par des attentats, des explosions ou des démolitions est une déviation des enseignements des religions, ainsi qu’une claire violation du droit international. »[18] Les centres spirituels, rappelant le centre spirituel primordial, représentent la Jérusalem terrestre à partir de laquelle il faut s’élever pour pouvoir atteindre la Jérusalem céleste, suivant les paroles du Christ : « La Paix que je vous donne n’est pas celle que donne ce monde. »[19]

Le texte de l’une des alliances signées entre le Prophète Muhammad et les chrétiens déclare :  

Si les chrétiens viennent vous demander l’assistance et l’aide des musulmans afin de restaurer leurs églises et leurs couvents, ou d’arranger des problèmes liés à leur religion, ils (les musulmans) doivent leur venir en aide et les soutenir. Mais ce faisant, ils ne doivent prétendre aucune compensation ou dette. Au contraire, ils doivent le faire afin de restaurer cette religion, par fidélité au pacte du messager d’Allah, par pure donation, et comme un acte méritoire devant Allah et Son Messager.[20]

La voie à suivre ensemble est celle de la « justice fondée sur la miséricorde »[21]. Et par « fondée sur la miséricorde », nous n’entendons pas une justice laxiste, permissive et sans règles, mais plutôt un moyen d’exorciser le formalisme inquisiteur et l’attention obsessionnelle qui est portée sur les différences, qui peuvent distraire de la concentration fondamentale, la concentration sur Dieu.

***

Au-delà de notre réaction globalement positive concernant le Document, il semble néanmoins nécessaire d’exprimer certaines réflexions prudentes, afin de mettre en garde par rapport à un danger latent – pour lequel nul excepté l’ignorance n’est à blâmer – relatif aux valeurs mentionnées par le Document, et rappelées dans ce commentaire, à savoir que ces dernières risquent d’être interprétées ou pratiquées de façon partielle ou excessive, en dehors du champ pour lequel le Créateur les a conçues. Fraternité, miséricorde et spiritualité ne devraient pas être comprises ou pratiquées de façon excessivement sentimentale ou émotionnelle. C’est un risque latent qui est toujours présent lorsqu’on s’engage avec enthousiasme sur la voie de la connaissance et de l’amour. Il n’est pas question de dénigrer ou d’éliminer les bons sentiments ou les émotions saines, il s’agit simplement de ne pas oublier leur but essentiel : faire fondre la dureté du coeur devant la révélation des niveaux les plus profonds et les plus élevés de l’unité en Dieu.  

Revenons-en au thème principale du Document : la fraternité. Il est indispensable de clarifier ce que l’on entend par ce terme afin d’éviter toute incompréhension ou manipulation. La fraternité dans la diversité est la pierre angulaire du texte, mais le danger est grand que ce concept puisse être interprété dans un sens par trop sociologique ou psychologique. Auquel cas nous aurions affaire à une interprétation seulement humaine, « trop humaine », de la fraternité religieuse, selon laquelle l’homme serait adoré comme tel, adoré à la place de Dieu, quand bien même on répéterait le mot « Dieu » comme un simple formalité, sans plus se référer à la Réalité que nous aspirons à connaître. Le respect à l’égard des différences ne devrait pas servir d’excuse pour adorer le particulier et le phénoménal comme tels, ce qui signifierait remplacer l’Eternel par le contingent. De même, concevoir la fraternité d’une façon vague et générale, sans s’appuyer sur des principes théologiques valables, conduira nécessairement à une indifférence insipide. Le sens « général » de la « fraternité humaine » et son sens théologique « spécifique » ne doivent pas être confondus ni s’annuler l’un l’autre : la perte du spécifique mène à une indifférence creuse, tandis que la perte du général conduit à idolâtrer le phénomène le plus insignifiant.[22]

En disant cela, nous entendons exprimer notre désaccord avec certaines critiques soulevées contre le Document sur la question de la fraternité, critiques formulées autant par des musulmans que par des chrétiens. Selon eux, la vraie fraternité peut exister uniquement entre les membres de la même communauté religieuse, tandis que la fraternité entre musulmans et chrétiens n’a pas de fondement théologique. Toutefois, il est nécessaire de se rappeler que la fraternité « générale » qui lie entre eux les êtres humains se fonde sur des enseignements communs aux révélations islamique et chrétienne ; ce mode de fraternité n’invalide en aucun cas la fraternité plus spécifique, la seconde étant plutôt la conséquence de la première. Etre « frères en Christ » ou « compagnons du Prophète » n’implique pas nécessairement l’hostilité entre frères et compagnons ; en effet, la loyauté à l’égard de nos maîtres spirituels respectifs sera d’autant plus grande si la richesse des enseignements qu’ils apportent était comprise comme un moyen de rivaliser entre nous dans les bonnes actions. Nous pourrions ainsi arriver à une compréhension plus profonde de la Vérité absolue, métaphysique et unique, à partir de la reconnaissance d’une perspective métaphysique commune et de la tension intérieure qui est propre aux formes traditionnelles à travers lesquelles la Vérité se manifeste, une tension qui ne postule pas un relativisme culturel mais bien plutôt une participation spirituelle bénie et mystérieuse par chaque croyant dans la « grammaire religieuse » spécifique à travers laquelle la Volonté et la Miséricorde de Dieu transmettent Ses signes intelligibles dans une communication sacrée. Un tel mystère ne peut être que plus précieux lorsque chaque croyant est capable de respecter, y compris chez le frère d’une autre culture et d’une autre religion, la dignité pleine et entière de la foi dans une « grammaire » différente et providentielle, et lorsqu’il est capable de reconnaître dans ce « pluralisme » les signes de la Volonté et de la Miséricorde extraordinaires du Dieu unique. Ce faisant, on abandonne toute prétention à un exclusivisme apologétique qui dénie avec arrogance que l’autre religion puisse être révélée par Dieu. Il ne s’agit pas, en effet, de comprendre la pluralisme religieux comme la légitimation de la « confusion des langues » survenue après la présomption de la tour de Babel, mais de respecter les différences entre les langues, les symboles, les rites, les doctrines et les dogmes, et, en même temps, de reconnaître un langage supérieur partagé parmi les croyants, qui peut constituer la base d’un respect plus sincère et d’une collaboration plus profonde entre frères, en contemplant les articulations et les aspects infinis de l’expression divine. Plus on comprendra la réalité de ce langage supérieur plus le dialogue permettra de comprendre Son Monologue, et de rétablir la pureté de l’Intellect dans la simplicité de la vie humaine et la complexité de l’histoire humaine.

Il est également crucial de ne pas rejeter l’objectivité, la profondeur, le discernement et la connaissance elle-même au nom de la fraternité, que ce soit maintenant, au début de ce grand dialogue fraternel, ou lors de ses prochaines étapes. La fraternité ne signifie pas renoncer au bien et au vrai (ce qui reviendrait à faire des compromis par rapport au Principe), mais apprendre comment mettre chaque chose, y compris l’humanité, à sa juste place. Afin de reconnaître la dynamique avec laquelle chaque chose s’intègre harmonieusement dans l’Unité, sans faire de l’Unité le produit de l’imagination personnelle, il est fondamental de savoir négliger la mentalité biaisée et conditionnée (qu’elle soit apologétique, théologique ou culturelle) que ce soit par rapport aux doctrines et aux symboles, ou par rapport à l’histoire et aux événements contemporains, agréables ou désagréables.

***

Après ces brèves réflexions critiques que nous estimons nécessaires de partager étant donné l’importance historique de la rencontre entre le Pape catholique et l’imam d’Al-Azhar, et le Document qui en a résulté, nous voulons exprimer notre grande satisfaction pour cette réalisation. Nous espérons qu’ils seront le point de départ (autant qu’un point de non retour) qui nous encourageront à nous engager réellement, comme hommes, comme frères, comme personnes religieuses, afin de découvrir et de pratiquer ces trésors de connaissance spirituelle et métaphysique dont les Traditions religieuses sont encore les dépositaires. Nous prions pour que le Document sur la fraternité humaine apporte une aide substantielle afin de renforcer l’unité aussi bien au sein de chaque communauté religieuse que dans les échanges intellectuels entre elles, dans la rencontre fructueuse de différentes positions. Nous espérons que, à travers cette rencontre et ce document, la communauté musulmane de par le monde trouvera une nouvelle impulsion et une nouvelle inspiration en faveur du dialogue interne, pour faire à nouveau de sa naturelle « unité dans la diversité » une valeur commune en partage. Nous espérons que de ce cet effort commun en vue d’une circulation renouvelée des idées en provenance du monde musulman, des actions concrètes puissent voir le jour, que ce soit dans la continuité des efforts entrepris ou comme de nouvelles initiatives, afin d’accroître le nombre de représentants religieux directement engagés et d’élargir le périmètre de leur influence.

A la faveur de ce nouveau pas dans le dialogue islamo-chrétien qui progresse, il est également important d’accepter, avec les points que nous avons en commun, ces asymétries nécessaires qui peuvent apparaître du point de vue formel et doctrinal, de façon à ce que chacun puisse apprendre à accepter les expressions théologiques de la religion de l’autre sans les juger sur la base des siennes, à condition de respecter la juridiction spécifique de chacun. Nous avons besoin de cultiver le respect réciproque entre nos différentes communautés du fait même que nous proclamons tous que Dieu est Un, en nous aidant les uns les autres à nous rappeler que notre but central est d’honorer le nom du Seigneur, surtout en ces temps difficiles que traverse l’humanité.

Pour atteindre cet objectif, tout au long des relations interreligieuses et du dialogue islamo-chrétien, il nous semble opportun de donner également la parole à certains acteurs qui peuvent jouer une rôle décisif, nous voulons parler des ordres contemplatifs, c’est-à-dire les ordres monastiques chrétiens et les ordres soufis de l’islam, gardiens et cultivateurs, dans des formes différentes et à différents niveaux, de la contemplation de Dieu, puisque c’est de ce point de vue qu’ils s’appellent les uns les autres « frères ». Ce n’est pas un hasard si la rencontre entre saint François et le Sultan, un exemple qui continue d’avoir impact positif en Orient et en Occident jusqu’à nos jours, eut lieu à l’époque même où ces ordres religieux apparurent, s’épanouirent et se renouvelèrent. D’un côté, les Franciscains (1209), les Dominicains (1216) et les ermites de Saint Augustin et les Carmélites, et de l’autre côté, la Qadiriyya, la Rifa’iyya, la Suhrawardiyya, et peu après, la Shadhiliyya.[23]

Quelle compréhension réelle au sommet peut-il y avoir sans l’orientation commune vers l’Eternel, et sans la volonté de nous élever des contingences vers la Face de Dieu ? Par la passé, les ordres contemplatifs étaient des bastions fondamentaux de l’orthodoxie et de la spiritualité, tant dans la chrétienté (catholique et orthodoxe) que dans l’islam (sunnite et chiite), et rien ne les empêche de remplir ce rôle à nouveau, en oeuvrant comme médiateurs entre les croyants et religieux de nos deux religions, en vue d’une entente spirituelle véritable — évitant strictement toute ombre de syncrétisme — dans l’attente du dénouement eschatologique de notre drame humain, dont la nature ultime et l’issue résident dans le mystère de la Volonté divine.

Yahya Pallavicini, ISESCO, Italy

Abd al-Haqq Guiderdoni, ISESCO, France

Yusuf Casewit, ISESCO, USA

Mohd Hasbi Abu Bakar, ISESCO, Singapore

Muhammad Sammak, KAICIID, Lebanon

Mustafa Ceric, EULEMA, Bosnia

Hamza Yusuf Hanson, Forum for Peace in Muslim Societies, UAE

Mustafa Cherif, Algeria

Jean Abd al-Wadoud Gouraud, IHEI, France

Ibrahim Mogra, ECRL, United Kingdom

Mohammad Hasbi bin Hassan, PERGAS, Singapore

Ilyas Islam John Andrew Morrow, The Covenants of the Prophet Foundation, Canada

[1] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.

[2] Coran, V : 48.

[3] A Common word between us and you – (2007), signé par 138 érudits musulmans, et adressé à tous les leaders religieux chrétiens. Cette lettre a été précédée par The Amman message (2004) et la Open Letter de 38 érudits musulmans adressée directement à Benoît XVI.

[4] Giovanni Marcotullio, Se Gesù è l’unico salvatore, come può Dio aver voluto le religioni? (https://it.aleteia.org/2019/02/11/documento-papa-francesco-al-tayyib-pluralismo).

[5] « Nul n’est vraiment croyant s’il n’aime pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même » enseigne le Prophète Muhammad, et « aime ton voisin comme toi-même » enseigne le Christ.

[6] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.

[7] Saint Basile, Homélie XX, 1.

[8] Coran, VII : 172.

[9] Tradition prophétique (hadith) rapportée par al-Bukhari.

[10] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Le Coran désigne Dieu comme « le Seigneur de l’Orient et de l’Occident » (Coran, LXXIII : 9).

[14] Abd al-Wahid Pallavicini, L’islam intérieur, Bartillat, Paris, 2013, p. 113.

[15] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.

[16] Ibid.

[17] Les Pères de l’Eglise enseignent que « Le Verbe de Dieu s’est fait chair pour que nous puissions être déifiés » (Saint Athanase d’Alexandrie, Traité sur l’Incarnation, n. 54) et que « si Dieu s’est fait homme c’est pour que l’homme se fasse Dieu » (Saint Augustin d’Hippone, Discorso 371,1).

[18] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.

[19] Evangile selon St. Jean 14, 27.

[20] J. A. Morrow, The Covenant of the Prophet Muhammad with the Christians of the World. New York 2013

[21] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.

[22] Dans ce sens, le Document précise : « Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ».

[23] De notre point de vue, cette corrélation est parfaitement légitime, et son modèle avant la lettre peut être considéré dans la relation profonde et mystérieuse d’échange et d’enseignement qui lia un saint khorassanien vénérable, Ibrahim ibn Adham, et un moine chrétien nommé Siméon, au milieu du VIIIe siècle de notre ère. Sans parler du dialogue entre St Grégoire Palamas et certains soufis, ou certains sages influencés par le soufisme, durant sa période de détention sous l’Empire ottoman; la doctrine de Palamas concernant “les énergies divines incréées” n’est pas sans rapport avec la doctrine islamique des Noms de Dieu.