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Turquie : Recep Tayyip Erdogan s’invite en mer Noire

La France a envoyé pour cet exercice planifié depuis le mois de mars une frégate ainsi que trois avions Rafale,

Les marines française, italienne, grecque et chypriote participent à un large exercice naval en Méditerranée pour mieux montrer la coordination européenne face à la Turquie.  François Clemenceau

L’exercice naval auquel participent depuis mercredi matin les marines française, italienne, grecque et chypriote en Méditerranée orientale va durer trois jours. Officiellement il s’agit de « renforcer l’interopérabilité des bâtiments et de leurs équipages », dit-on au ministère français des Armées. Mais comme le confie une source diplomatique, « nous avons toujours dans ce dossier un sens de l’à-propos ».

Le président turc Recep Tayyip Erdogan. (Reuters) C’est le deuxième exercice naval avec les Grecs en moins d’un mois.

Autrement dit, les frégates déployées au sud de Chypre visent à répondre à la montée en puissance de la marine turque dans la zone, qu’il s’agisse pour Ankara de protéger ses navires d’exploration ou de forage dans les eaux européennes ou ses vaisseaux participant au viol de l’embargo sur les armes contre la Libye.

La France a envoyé pour cet exercice planifié depuis le mois de mars une frégate ainsi que trois avions Rafale, l’Italie une frégate, la Grèce une frégate et des hélicoptères et Chypre, un patrouilleur ainsi que des hélicoptères. Cela faisait plusieurs semaines que Paris demandait à Rome de passer de la parole aux actes, après un accord passé avec la Grèce et Chypre au printemps dernier de renforcer leur dispositif naval en commun dans cette zone où la Turquie déploie en permanence plus d’une dizaine de bâtiments, dont certains sont de fabrication française.

Une « médiation » allemande en parallèle

Au ministère des Armées, on explique que le message envoyé par cet exercice naval est de montrer que « lorsqu’il y a des excès, il faut montrer qu’il y a des limites » même s’il ne s’agit pas d’un déploiement visant à illustrer une « escalade ».

Mardi, le ministre allemand des affaires étrangères dont le pays tente actuellement une « médiation » entre la Grèce et la Turquie, a estimé que la situation avait atteint un point « très critique » tandis que les autorités turques avertissaient qu’elles ne feraient aucune concession en cas de dialogue avec le gouvernement grec sur le statut des eaux territoriales où Ankara projette d’exploiter des gisements de gaz volumineux.

La découverte d’un nouveau gisement de gaz permet au président turc Recep Tayyip Erdogan de compléter sa donne stratégique sur les plans énergétique et maritime. « Dieu nous a ouvert une porte vers des richesses inédites. » Ainsi s’exclamait Recep Tayyip Erdogan vendredi pour annoncer la découverte par les géologues turcs d’un gisement de gaz naturel de 320 milliards de mètres cubes en mer Noire, sur le champ d’exploration Tuna-1, au large de la ville côtière de Zonguldak, à 300 kilomètres à l’ouest d’Istanbul. Cadeau de Dieu? Le navire de forage s’appelle Fatih, ce qui signifie « le conquérant » en turc. De quoi illustrer plutôt le déploiement impressionnant de moyens par Ankara afin de diminuer sa dépendance énergétique, singulièrement vis‑à-vis de son principal fournisseur, la Russie.

Tensions en Méditerranée orientale : l’Europe embarrassée

Le président Erdogan ne recule pas dans les eaux grecques tandis qu’à Bruxelles on espère « une désescalade ». 

Des vaisseaux grecs et français durant un exercice en mer Méditerranée, le 13 août 2020. (Reuters)Le navire sismique Oruç Reis ne rentrera pas à son port d’attache et restera dans les eaux de l’île grecque de Kastellorizo au moins jusqu’à dimanche prochain. ­Escorté par nombre de bâtiments militaires de la marine turque, son retour dans la zone, si près des côtes turques, a provoqué la mise en alerte des forces armées à Athènes et, par solidarité avec la Grèce, le déploiement temporaire de deux Rafale français ainsi que de la frégate La Fayette. Une implication française que le chef de la diplomatie turque a qualifiée vendredi de comportement de « caïd », tandis que le président Erdogan rappelait le passé colonial de la France.

Le pas de côté de Merkel

Pourtant, la plupart des pays de la région critiquent la doctrine nationaliste « Patrie bleue » du régime turc. Cette ­expression slogan vise à assurer à la Turquie une domination maritime dans les eaux de l’ex-empire Ottoman. Souvent utilisée par le président Erdogan, elle a été ciselée par le contre-amiral Gurdeniz, un brillant officier passé par l’école navale américaine et l’Otan mais qui cultive depuis des années une volonté de résister à l’Occident, quitte à se rapprocher de la Russie et de la Chine.

Vendredi à Bruxelles, les ministres européens des affaires étrangères ont pris position pour soutenir la Grèce, tout en appelant au dialogue en attendant leur prochaine réunion du 29 août. Dans la foulée, la chancelière Merkel a commencé à jouer les médiateurs entre le président Erdogan et le Premier ministre grec, mais en prenant ses distances avec l’affichage musclé de la France. « Merkel joue la prudence parce qu’elle ne veut pas se retrouver avec une nouvelle crise migratoire et qu’elle doit composer avec une opinion publique ­antigrecque et une diaspora turque très agissante », confie une source diplomatique française.

Le rapport de force désinhibé

Dans l’avion qui la ramenait de Beyrouth, la ministre des ­Armées, Florence Parly, s’est montrée déçue. « La Méditerranée est dans l’espace européen, la France n’est pas seule, elle travaille avec ses partenaires européens pour discuter de ces enjeux fondamentaux pour les Etats concernés mais aussi pour l’ensemble de l’Union, et sur lesquels on ne peut pas fermer les yeux, a-t-elle expliqué au JDD. Nous assurons dans cette zone une présence qui n’est pas agressive mais qui montre que cet espace ne peut être celui du fait accompli. » Allusion au viol par la Turquie de l’embargo sur les armes à destination de la Libye ainsi qu’aux menaces contre la souveraineté maritime de Chypre.

Les Européens ont oublié ce qu’était le rapport de force : « Les Européens ont oublié ce qu’était le rapport de force, surtout face à des acteurs désinhibés », dit-on à Paris, où l’on rappelle avoir passé il y a quelques mois un accord avec la Grèce, Chypre et l’Italie pour être plus présents sur le plan naval face aux Turcs. « Mais avec les Italiens, entre les principes et le passage aux actes, il y a un monde », confie une source au coeur du dossier.

D’où l’annonce par l’Elysée d’un consensus sur cette question entre la France, les Etats-Unis et les Emirats arabes unis, une façon de rappeler que la Turquie est un allié de l’Otan et que les Émirats soutiennent militairement les forces du maréchal Haftar en Libye, l’ennemi juré du gouvernement de Tripoli présidé par le Premier ministre Fayez El-Sarraj, massivement soutenu sur le plan militaire par la Turquie.

 C’est ce que tous les pays riverains de la Méditerranée orientale ont compris depuis plus d’un an, avec l’intensification par les Turcs de l’exploration offshore et l’appui militaire donné aux navires de recherche envoyés dans les zones maritimes grecques et chypriotes.

Erdogan promet de continuer à accroître les recherches en ­Méditerranée orientale

« Cette découverte en mer Noire correspond à six années de consommation de gaz en Turquie mais ne permet pas de modifier l’équation de la recherche en hydrocarbures du pays », décrypte Didier Billion, spécialiste de la Turquie à ­l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Elle va certes soulager à court terme les besoins turcs, mais sans pour autant divertir l’effort entrepris ailleurs. « Nous allons accélérer nos opérations en Méditerranée avec le déploiement en fin d’année du navire de forage Kanuni, qui est actuellement en maintenance », a d’ailleurs ­déclaré Erdogan, ajoutant qu’il espérait y « faire des découvertes semblables » à celle annoncée vendredi.

« Le plus inquiétant est donc qu’Erdogan promette de continuer à accroître les recherches en ­Méditerranée orientale, ce qui signifie que les tensions restent devant nous et non derrière », ajoute Didier Billion. Allusion aux provocations et intimidations de la Turquie face à la Grèce et à Chypre, défendues par principe dans leur souveraineté par l’Union européenne, bien que les Vingt-Sept, Allemagne en tête, se refusent à entrer dans une logique de confrontation.

Défier plus ouvertement les Occidentaux

En attendant, il n’est pas certain que les pays riverains de la mer Noire voient d’un bon œil non plus la mobilisation de la Turquie dans leur région maritime. À commencer par la Russie, très jalouse de ses prérogatives stratégiques dans ces eaux qui bordent également la Géorgie et l’Ukraine. « Alors que la Turquie et la Russie partagent une politique illibérale, des aspirations à davantage d’autonomie stratégique et une forme de révisionnisme territorial, elles se confrontent sur d’autres champs pour y élargir leur propre sphère d’influence », pronostiquait au printemps Jeffrey Mankoff, en évoquant déjà la mer Noire mais aussi les Balkans.

Le directeur du programme ­Russie et Eurasie au CSIS, à Washington, entrevoit pourtant derrière cette logique une ambition commune de défier plus ouvertement les Occidentaux, comme cela s’est illustré en Syrie ou en Libye. « La Russie et la Turquie n’ont jamais cessé d’essayer de résoudre leurs tensions parce qu’elles considèrent que l’Occident constitue pour chacune un défi supérieur qui les rapproche. » Ce qui, pour des voisins en mer Noire, comme la Roumanie et la Bulgarie, membres de l’Otan au même titre que la ­Turquie, ne lasse pas d’intriguer.