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Un renouveau du fondamentalisme et de ses pratiques.

L’EI a bien joué sur les frustrations.

Qu’y a-t-il vraiment derrière les mots-valises de communautarisme, salafisme, fondamentalisme, djihadisme, et surtout, aujourd’hui, derrière deux mots qui semblent les résumer tous : déviances et radicalisation.

L’angoisse que suscitent ces vocables, entretenue sans vergogne par nombre de leaders d’opinions et certains hommes politiques dans leur immédiat intérêt, est trompeuse. Il y a certes de nouvelles expressions religieuses au sein de nos sociétés. Il y a certes un renouveau musulman. Il y a certes de nouvelles formes de radicalités. Il y a certes un néo-djihadisme. Il y a certes le terrorisme, et il faut le combattre.

Mais le problème est d’en comprendre les causes. De ne pas tout confondre dans le même sac débordant de nos peurs. La force fantasmatique de ces mots, qui voudraient désigner de vrais phénomènes, nous empêche en réalité de les définir.

 « Engagement spirituel »

Pour cela, nous devrions réaliser que derrière la confuse menace de guerre des identités, il y a des humains qui sont nés ici, qui ont grandi ici, en France, en Belgique, en Europe, aux Etats-Unis, et y ont construit les aspirations qui nous occupent et souvent nous inquiètent.

Commençons par évoquer les plus visibles d’entre eux. Depuis 2005-2006 en Europe, en France en particulier, des jeunes femmes se sont mises à porter un voile intégral. Elles n’étaient que quelques centaines à l’époque, mais elles ont réussi à provoquer un rejet social de grande ampleur aboutissant à la loi de 2010 interdisant de cacher son visage dans l’espace public.

Sont-elles vraiment les ennemies viscérales que l’on imagine ? Lorsque l’on prend la peine de les observer sans les lunettes déformantes de nos peurs, on peut être surpris par ce que l’on découvre. Leur choix vestimentaire apparaît en général élaboré et individuel. Elles tiennent, pour la plupart, un discours moderne sur la liberté de croire ou de ne pas croire, défendant âprement leur « engagement spirituel » radical.

 Salafisme piétiste

Le plus grand nombre d’entre elles a entre 18 et 35 ans. La plupart sont nées en France, souvent dans des familles d’origines maghrébines ou subsahariennes. Elles ne viennent pas de milieux particulièrement pratiquants et rigoristes, et dénient à leur entourage, souvent perplexe, le droit de décider à leur place. Elles n’adhèrent généralement pas à une organisation islamiste, sont très peu politisées, étudient l’arabe classique, et ne parlent que de spiritualité, de changer leur vie.

Elles veulent être « totalement elles-mêmes », et ne projettent pas de se marier immédiatement, pas avant, en tout cas, d’avoir réussi professionnellement. Elles se veulent écologistes, et présentent leur engagement à manger exclusivement des produits halal comme meilleur pour leur santé et pour l’environnement.

Ce profil hyper volontariste ne concerne pas seulement les femmes, évidemment, parce qu’il participe du nouveau salafisme piétiste avec des hommes cherchant à ressembler aux compagnons du Prophète, s’habillant en tunique de bédouins, se laissant pousser la barbe, s’astreignant à une drastique discipline personnelle. Parce que les modes religieuses aussi circulent sur Internet, on retrouve de tels individus, hommes et femmes, dans les rues de Sydney, de New York ou de Djakarta.

 Désir individualiste

Un désir individualiste de changement existentiel qui passerait par un retour à des valeurs fondamentales, une discipline ascétique et des pratiques vestimentaires et alimentaires particulières, une attention écologique : tous ces traits du fondamentalisme musulman recoupent la culture « New Age » ou celle du bouddhisme occidentalisé, que j’avais étudiées auparavant, dans leurs versions extrémistes.

Toutes les religions sont touchées par ce renouveau du fondamentalisme et ses pratiques. Là, le végétarisme voire le végétalisme. Ici, le halal sans concession. Là, discipline exigeante dans la pratique intense du yoga ou de la méditation. Ici, discipline vestimentaire et comportementale astreignante dans la pratique de la prière et l’apprentissage de l’arabe. Avec le même souci hypermoderne de développement personnel et de moralisation de l’existence. Avec le même souci de distinction dans l’espace social.

Les acteurs économiques ne s’y sont pas trompés, y voyant une mode individualiste comme les autres. Ces plus-que-musulmans, hyper musulmans, ont fait le succès des boutiques de la rue Jean-Pierre-Timbaud à Paris qui, au même titre que certains quartiers avec la mode gay, est devenue un haut lieu de l’islamtrendy.

On a beaucoup négligé le sens de la mode qui a induit la création de sites et de magazines féminins, tel qu’Imane, sorte de Elleislamique, qui propose à la jeune musulmane d’être élégante, moderne mais pudique, de l’aider à faire des choix la conduisant à l’harmonie et au bien-être.

 Paradoxe apparent

Les grandes firmes de mode jusqu’aux marques les plus luxueuses, n’ont fait que répondre à cette demande d’élégance en foulard. Ce mouvement du modest clothing[tenue modeste] touche aussi, même si cela n’a pas défrayé la chronique, le christianisme, le judaïsme ou encore l’hindouisme.

Ces fondamentalistes d’un nouveau genre, individualistes, se retrouvent dans toutes les religions, même s’ils sont plus surprenants en contexte musulman. En effet, jusqu’au début du XXIe siècle, le fondamentalisme musulman était avant tout islamiste, emprunt d’idéologie politique, pour des raisons historiques, en particulier en réaction à la domination occidentale, et pouvant aller du réformisme à une vision révolutionnaire légitimant le terrorisme.

Par un paradoxe apparent, la nouvelle radicalité individualiste du XXIe siècle marque chez les jeunes générations un décrochage de l’islamisme militant des plus anciens. C’est une infiltration hypermoderne de l’islam plus qu’une infiltration islamique de la modernité.

Les hauts responsables de l’organisation Etat islamique (EI) ne s’y sont pas trompés. Celle-ci combat les imams de ces nouvelles mouvances piétistes – comme le fringuant Rachid Abou Houdeyfa, surnommé l’« imam youtube », star de la jeune génération des musulmans français – parce qu’elles délégitiment l’appel au terrorisme en dictant des comportements individualistes, quand bien même ils peuvent conduire à un repli communautaire, au même titre que les Amish aux Etats-Unis.

 Vengeance et utopie

L’EI joue sur un autre plan, celui des frustrations. Ses leaders, même s’ils sont eux-mêmes dans la continuité idéologique d’Al-Qaida, se sont adaptés à un nouveau désir de vengeance et d’utopie qui touche des adolescents et post-adolescents à la fois frustrés et en mal d’idéal, dont les trajectoires croisent rarement les salafistes en quête de ré enracinement religieux.

Les candidats au djihad sont d’abord en quête de rupture, d’aventure au moins, s’ils se sentent simplement mal dans leur peau, en situation d’errance. S’ils sont passés par la délinquance, pétris de culpabilité, stigmatisés, ils sont alors en quête de rédemption immédiate.

Ils ne sont pas prêts à s’astreindre à la prière intensive, comme les jeunes piétistes rigoristes. Ils ne sont pas prêts à se rendre quotidiennement à la mosquée, et encore moins enclins au laborieux apprentissage de l’arabe. Ils cherchent à renverser leur sentiment d’impuissance par celui de la surpuissance héroïque.

La lecture de Dar Al Islam, le magazine de Daech [acronyme de l’organisation EI en arabe] en français, est éloquente. L’utopie du califat y est mise en scène dans un mélange de références coraniques bien choisies, d’imprécations anti-occidentales et de figures de super-héros masqués, dans une esthétique de jeu vidéo ou de superproduction hollywoodienne.

Les terroristes sont mus non par le désir de mourir, mais de vivre plus, comme les végétaliens radicaux, comme les salafistes piétistes, comme les néo-bouddhistes.

Ces phénomènes sont à la fois sociaux et religieux. Distinguer strictement les deux est artificiel. On a cru du XIXejusqu’au milieu du XXeau déclin irréversible de la religion face à la victoire de la raison. Puis ont surgi des sectes New Age, des méditants zen, des pacifistes néo-hindouistes chantant Hare Krishna, des fidèles du dalaï-lama, par millions, des jeunes musulmanes voilées, des églises pentecôtistes se répandant en Afrique, des terroristes criant « Allah Akbar ».

 Etre autre chose qu’une chose

Comprenons que le religieux relève du désir irréductible d’être autre chose qu’une chose. Ce n’est pas la violence, même si le religieux peut la justifier. Ce n’est pas davantage la paix, même s’il peut la promouvoir. C’est le désir de sens.

A ce titre, il faut prendre au sérieux la nouvelle religiosité hypermoderne du djihad. Les terroristes sont mus non par le désir de mourir, mais de vivre plus, comme les végétaliens radicaux, comme les salafistes piétistes, comme les néo-bouddhistes.

On ne peut à cet égard négliger la circulation massive des rêves de puissances et des sentiments d’impuissance via les réseaux sociaux. Les désirs et les frustrations circulent globalement. C’est dans cet espace virtuel que tendent à se construire les nouvelles narrations génératrices de sens, dont les Etats-nations sont aujourd’hui si peu porteurs.

Le dalaï-lama, perdant le pouvoir sur sa haute terre himalayenne, a réussi à bâtir un « cyber-Tibet » qui fait rêver des millions de gens. Selon un processus comparable, il est à craindre que l’EI, perdant du terrain au Moyen-Orient, ne réussisse à bâtir un « cyber-califat », d’autant plus puissant qu’il se pose en victime tragique de l’Occident nihiliste et corrompu.

L’erreur désastreuse serait de croire que la raison peut se passer d’utopie et de transcendance. Priver les hommes de mythes, c’est rendre le monde suffisamment étouffant, sous un vide nihiliste, pour qu’éclatent les violences les plus irrationnelles.