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Regard sur l’islamisme

L’écrivain et dissident algérien, Boualem Sansal,  étudie

cette semaine, comment la radicalisation musulmane venue d’Afghanistan a fait tache d’huile et a prospéré sur nos faiblesses occidentales. Première épisode sur huit.

L’islamisme nous paraissait si mystérieux lorsque l’actualité des années 1970 nous ramenait de cette lointaine Asie, d’Afghanistan et de Peshawar, les images étonnantes de ces phénomènes appelés les “fous d’Allah”, ces jeunes illuminés, hirsutes, ascétiques, accoutrés comme au temps des barbares de la préhistoire, les talibans, qui montaient à l’assaut de Kaboul pour y installer une république islamique. Ce qu’ils firent dans un déchaînement inouï de violence et de cruauté. Avec leurs regards de braise et leurs barbes épouvantables, ils se voulaient l’image de la colère de Dieu. Ils venaient à leur manière, par le fer et le feu, purifier la terre musulmane afghane de ses flirts avec les Américains et avant eux avec les Soviétiques.

L’islam le plus dur allait régner en maître absolu sur ce pauvre pays. Dans les mois et les années qui suivirent, nous apprîmes un peu de leur étrange univers, il renvoyait à un islam antique, ténébreux et brutal, nous entendîmes des noms de personnages qui avaient ouvert des épisodes chaotiques dans l’histoire de l’islam : Ahmad ibn Hanbal (780- 855), fondateur du courant sunnite ultraorthodoxe, le hanbalisme ; Ibn Taymiyya (1263- 1328), le “ père ” du salafisme et grand amateur du djihad ; Mohamed Abdelwahab (1703- 1792) qui imposa sa doctrine dans la péninsule Arabique, le wahhabisme, un courant parmi les plus rétrogrades de l’islam, et des contemporains tels Sayed Kotb et Ben Laden, le franchiseur du djihad.

Avec leur allure d’ascètes fiévreux, leur cruauté sans bornes et leur amour obsessionnel de la mort, les talibans et leur régime ont terrifié et fasciné des milliers de jeunes desperados à travers le monde, mais aussi des rejetons de la bourgeoisie, bien abrités comme l’étaient le Saoudien Ben Laden et son lieutenant et médecin-exégète, l’Égyptien Ayman al-Zawahiri. Ils étaient des modèles à suivre et on sait l’importance du modèle dans la culture islamique. L’imitation du Prophète, des califes, des martyrs, des maîtres, des cheikhs, des chefs, des pères, des grands frères est un chapitre essentiel de l’éducation islamique. « En effet vous avez dans le Prophète un excellent modèle, pour quiconque espère en Allah et au Jour dernier, et invoque Allah fréquemment » (sourate 33, verset 21).

La liberté regardée comme la mère de tous les vices. Cette période qui a vu la barbarie des attentats islamistes envahir les foyers dans le monde entier, par le fil de la télévision et par les réseaux sociaux, a été un électrochoc dans le monde musulman sunnite. Chez d’aucuns, elle a réveillé de vieux rêves de conquête planétaire et de butin brisés par les vicissitudes de l’histoire, les schismes, le démantèlement de l’Empire ottoman, l’abolition du califat, les colonisations, les guerres fratricides, et suscité des envies irrépressibles de djihad contre leurs dirigeants corrompus, contre les mécréants, les apostats, les colonisateurs, les chrétiens, les juifs, et avant tout contre la liberté regardée comme la mère de tous, les vices, le premier étant l’impiété, l’insulte suprême à Allah et à son Messager.

Le succès fut foudroyant, en Somalie, au Soudan, en Algérie, au Nigeria, au Mali, les islamistes levèrent des troupes et engagèrent le djihad, et rapidement le portèrent dans les pays voisins. Les “printemps arabes” furent une belle opportunité de parvenir au pouvoir par la force de la rue arabe, une invention moderne devenue un moteur puissant de l’expansion islamiste, au Maroc, en Tunisie, en Égypte, et d’installer le califat en Irak et en Syrie (Daesch).

La révolution islamiste ne s’est pas arrêtée aux frontières des pays musulmans, elle les a enjambées et s’est déversée en Europe, en Amérique, en Afrique, en Asie, en Australie, partout où se trouvent des communautés musulmanes à partir desquelles des programmes de recrutement, de conquête et de grignotage pouvaient être amorcés. Dans plusieurs pays occidentaux (Europe, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), le succès est remarquable. Bien que très largement minoritaires et confinés dans des banlieues étriquées, mais infatigablement mobilisés et dotés d’une étonnante intelligence tactique, les islamistes sont arrivés en un rien de temps à imposer leur présence et leurs codes, et à se tailler des territoires où ils règnent en maîtres.

L’objectif stratégique du terrorisme est de faire vivre le pays visé dans un état de guerre permanent, de suspicion, de peur, de résignation donc et de soumission psychologique.

Après avoir vainement cherché à contenir l’expansion de l’islam et de l’islamisme dans ces sociétés, par l’application de diverses politiques, les unes restrictives (en matière d’émigration, de construction de mosquées, de constitution d’associations islamiques, de signes religieux…), les autres visant à améliorer l’intégration des émigrés (par la discrimination positive, le désenclavement et la modernisation des banlieues, la promotion de la laïcité…), on est arrivé à une autre vision du problème. La nouvelle démarche consiste à préserver l’islam, que l’on se propose maintenant d’organiser et d’aider afin qu’il ait toute sa place dans le pays car faisant partie intégrante de la nation occidentale (en France, on l’appelle islam “ de ” France), et à le dissocier de l’islamisme (qui serait l’inopportun islam “ en ” France) que l’on ne sait toujours ni définir ni gérer et qui, en attendant de voir, est mis sous une surveillance plus ou moins longue par diverses institutions (Renseignement, Observatoire sur les sectes, Tracfin…). Le terrorisme islamiste étant, quant à lui, combattu par les services de police et la justice, lutte qui connaît un succès certain, affirmé d’année en année, mais le prix en est aussi très élevé (coût financier, multiplication des contrôles, limitation des libertés…). Ce qui est précisément l’objectif stratégique du terrorisme : faire vivre le pays visé dans un état de guerre permanent, de suspicion, de peur, de résignation donc et de soumission psychologique. Au bout de l’asymptote est la victoire.

Au cours de ces cinquante dernières années, la connaissance sur l’islam, l’islamisme, les pays arabes et musulmans, exportateurs de religion et de migrants brisés par la misère et la violence de leurs gouvernements, s’est certes améliorée, mais sur le fond, le problème est entier. Cet univers est encore très largement méconnu. Pis, la connaissance acquise est en vérité une fausse connaissance car on a globalisé alors qu’il fallait dissocier, aller au détail et démêler les innombrables synapses qui connectent islam, islamisme, tradition, culture, identité, langue, mythologie, politique, économie, émigration, relations inter-pays musulmans et internationales, et mille autres facteurs de forte influence. On parle d’islam alors que l’islam est multiple et d’une extraordinaire complexité, le monde arabe et musulman est une abstraction scolaire, ce monde est pluriel, complexe, mouvant, et que dire de l’islamisme qui se décline au gré des vents. L’emprise de l’islam sur l’inconscient collectif et l’imaginaire des individus est d’une incroyable force, notamment sur les élites, dont le savoir acquis est un savoir hors-sol, donc déstabilisant, mais elle n’a jamais vraiment été étudiée, elle semble relever de la possession magique (la transe, obtenue par des drogues et des rituels spécifiques, fait aussi partie de l’éducation para-islamique.) Les Arabes et les musulmans eux-mêmes n’y comprennent goutte.

Il faudrait sans doute, paradoxalement, en appeler aux mathématiques pour savoir ce que dit cette infinie variation des concepts et des mots au plan spatial et temporel dans le monde arabo-musulman. Pour comprendre la très mystérieuse courbure de l’espace-temps, il a fallu inventer un instrument, lui-même très complexe, pour “ faire parler ” l’espace-temps : les tenseurs. On devrait se doter d’un institut capable de concevoir de telles instrumentations qui seules permettraient d’étudier l’univers arabo-musulman dans toutes ses dimensions spatiales et temporelles. Le coût d’un tel investissement n’est rien en comparaison de ce qu’il en coûte de vivre année après année sous la menace du danger islamiste. En France, un tel institut serait autrement plus utile que l’usine à gaz imaginée par le gouvernement pour réaliser le chimérique projet de construire un islam de France heureux de “ vivre comme Dieu en France ”.

Aujourd’hui les “ fous d’Allah ” habitent avec nous. Et voilà que, sans qu’on y touche, ce qui était lointain est devenu proche. Aujourd’hui les “ fous d’Allah ” habitent avec nous, à côté, sur le même étage, mieux ils sont dans nos familles, c’est le gendre, le fiancé, le frère, la cousine, c’est soi-même. Il ne manque que le déclic pour que la folie collective explose. Mais dans cette configuration inédite, où les ennemis vivent ensemble et portent la même tenue, qui est le suspect ? qui est le fou ? qui est le dangereux ?

Après des années d’études et beaucoup, beaucoup d’attentats et de malheurs, sans voir le bout du tunnel, on en arrive à se dire qu’on a peut-être fait fausse route, nous n’avons pas questionné le bon sujet. La maladie est-elle vraiment le problème ? L’islamisme est-il vraiment le malheur ? Le hic n’est-il pas plutôt en nous ? Tout bien considéré, il n’est de maladie que celle que nous sécrétons nous-mêmes, comme il n’y a d’évolution d’un phénomène que relativement à un autre. C’est le principe de la relativité. L’islamisme n’a gagné que ce que nous avons perdu et s’il a avancé, c’est que nous avons reculé.

On voit maintenant où sont les futurs chantiers. Je ne peux mieux faire pour terminer cette réflexion sur nos échecs qu’en livrant les propos ci-après, justes et clairs bien qu’ils viennent d’un penseur dont la vie est cependant pleine de lourdes ambiguïtés. J’ai cité Malek Bennabi (1905-1973)².

Il a inventé un concept, la “ colonisabilité ”, pour dire que « les sociétés décadentes se retrouvent dans un état de faiblesse endémique qui agit comme un appel à la colonisation étrangère ». Il parlait de son pays, l’Algérie, qui depuis l’époque romaine n’est jamais, à ce jour, sortie de la servitude, mais le raisonnement vaut pour bien des pays indépendants. Dans la foulée, il a dit : « La colonisation n’est pas un caprice politique, c’est une fatalité de l’histoire. On cesse d’être colonisé lorsqu’on cesse d’être colonisable, c’est une loi immuable. »

J’aime aussi quand il dit : « Transforme ton âme et tu transformes ton histoire. »

Mais il a aussi dit des choses horribles. Exemple : « La société occidentale a livré le monde à la femme, au juif et à l’atome. Si le monde résiste à la désintégration avec cette trinité, ce sera un miracle. »

 

1. Proverbe allemand : “ Leben wie Gott in Frankreich. ”

2. Penseur algérien, ayant beaucoup écrit sur la société musulmane, notamment sur les raisons de sa stagnation et les conditions de sa renaissance.

3. Dans “ Mémoires d’un témoin du siècle ”, Éditions nationales algériennes, 1965.