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Vivre avec la peur du terrorisme.

De tous temps et en tous lieux, la violence meurtrière du terrorisme est faite pour diffuser la peur. 

Par définition, la peur doit être « terrifiante », avec peu de moyens maximale, frappant par surprise elle doit diffuser l’irrationnel et le fanatisme. Le djihadisme de Daesh cherche à l’évidence à transformer ses cibles, les sociétés démocratiques, en champs clos des peurs contagieuses, pour faire prospérer, en cascades de réactions, des radicalités de toutes sortes. Le djihadisme, par ses attaques (assassines), ses offensives (idéologiques) et ses actions (symboliques), provoque ainsi des vents de colères (légitimes) et de haines (immaîtrisés) qui peuvent déstabiliser les sociétés visées. C’est son but.

La liberté est toujours plus forte que la dictature mais les sociétés démocratiques sont faibles quand elles ne savent pas répliquer efficacement aux menaces et quand elles abdiquent sur leurs principes fondateurs. Dans les circonstances douloureuses que vit la France avec la dernière vague d’attentats, la qualité de la classe politique est aussi mise à l’épreuve car les responsables politiques sont aussi à juger dans leur capacité à faire face à la diffusion des peurs collectives, dans leur capacité à limiter ce premier objectif terroriste, à limiter les réactions en chaîne qui amènent là où l’ennemi veut aboutir: une société fracturée, visée par l’amorce d’une guerre des religions qui peut, dans certains cas, allumer la mèche d’une guerre civile. Nous n’en sommes bien sûr pas là, en France. La démocratie, la République et les citoyens Français ont du ressort, de la ressource, des capacités de résilience. Mais il faut prendre garde.

Ceux qui procèdent par amalgames servent Daesh

Le contexte des attentats amène l’extrême droite, et les trop nombreux nationaux-populistes tendance xénophobe qui s’en rapprochent, à jouer avec le feu et même à mettre de l’huile sur le brasier ! Ils ne cherchent pas à réduire les peurs (qui est une partie du problème terroriste) mais à les exploiter ! Au FN et à la droite de la droite qui s’en rapproche, la « ligne Buisson » (du nom de l’ex-directeur du magazine d’extrême droite Minute, un temps transformé en sondologue et  conseiller du Prince élyséen) est précisément d’exploiter les situations les plus tendues pour en faire du carburant électoraliste. En cela, le FN et ceux qui gravitent autour sont les alliés objectifs des islamistes radicaux : ils attisent les tensions, ils procèdent par amalgames, ils utilisent les émotions et les bas instincts, pour tenter une confusion généralisée et attirer à eux les esprits faibles. 

Alors que la lutte contre le terrorisme mériterait une concentration de tous les efforts et des propositions sur les enjeux de sécurité publique, on a donc vu et entendu, en cette rentrée, une dispersion volontaire de sujets, un mélange des genres et des thèmes, visant à élargir (au lieu de le réduire) le champ des angoisses françaises. Dans cette logique d’élargissement maximale, dans une vision étriquée de «l’identité » nationale et à partir d’une visée électorale bien précise (la primaire de la droite et du centre), on a ainsi vu Nicolas Sarkozy, plus « buissonien » que jamais, proposer rien moins qu’une remise en question du droit de la nationalité (du droit du sol) et une remise en question de l’immigration (par « suspension » du regroupement familial). Que les mesures avancées soient d’ailleurs ou non applicables n’étaient manifestement pas le souci premier, l’essentiel étant de «marquer les esprits» sur ces sujets, renvoyant tous à une «préoccupation» : l’étranger. L’amalgame islamistes-musulmans, puis musulmans-étrangers, fait ainsi allégrement passer du sujet «terrorisme» au sujet «l’identité». 

Ces sujets (de la nationalité, de l’immigration et même de l’identité) ne sont bien sûr pas tabous mais ils sont trop sérieux pour les voir ainsi maltraités ! Il est surtout plus que troublant de les voir sortir d’un seul coup de la boite des recettes magiques alors que l’attentat de Nice laissent encore en détresse dans les hôpitaux de nombreux blessés graves (dont des étrangers), sujets sortis de la boîte juste parce qu’une campagne électorale décisive s’annonce. Notre démocratie, ouverte et meurtrie, pouvait attendre  meilleur spectacle. Alors que les fanatiques du Djihad cherchent précisément à faire rimer islamisme et islam, rêvant de réussir cet amalgame (le Roi du Maroc a rappelé récemment qu’ils n’y arriveront pas), alors que les musulmans font partie des premières victimes du djihadisme dans le monde (au Moyen-Orient en particulier, de l’Afghanistan à l’Irak en passant par le Pakistan et la Syrie), alors que tout responsable politique français sait que les djihadistes se recrutent en France, non seulement chez quelques migrants égarés ou des Français de fraîche date en dérive mais aussi chez des Français dît «de souche» (qui n’ont rien à voir avec l’immigration ou le droit de la nationalité), Français convertis à l’islamisme radical par rupture psychologique et déséquilibre mental, malgré donc tous ces éléments factuels réunis, certains préfèrent miser sur les raccourcis faciles et une démagogie galopante. 

Les raccourcis électoralistes font diversion

Or, non seulement les raccourcis électoralistes instrumentalisent les grands sujets de la nationalité et de l’immigration, racolant les émotions, non seulement ces raccourcis provoquent de la confusion et de l’exclusion mais ils contribuent à ne pas traiter, en profondeur, du seul vrai sujet: le renforcement concret de la lutte contre le terrorisme, le renforcement des principes de notre République, dont la Laïcité. Bien au contraire, par la méthode employée, les raccourcis électoralistes à courte vue font diversion, tout en divisant une communauté nationale et civique qui aurait besoin du contraire : la cohésion.

Les semaines et mois qui viennent vont être chargés de tensions, elles peuvent porter les agitateurs d’épouvantails, beaux parleurs professionnels (dont le propos est aussi, par définition, à géométrie variables dans le temps). Dans ce contexte, et pour finir, il peut être rappelé que les quelques cas de burkini sur les plages est un sujet à ne pas sous-estimer. Mais il doit être souligné que la grande question, nationale et européenne, que doivent traiter activement tous les gouvernants et ceux qui y aspirent avec crédibilité tourne et tournera autour de cette question: quelles mesures et quels moyens de sécurité sont impérativement à renforcer dans leur déploiement et leur efficacité ? A cela, la République française attaquée doit se défendre, aussi en renforçant ses principes fondateurs, où la Fraternité cohabite avec la Laïcité : peut-être par de nouveaux textes de lois sur les tenues vestimentaires mais aussi, et plus en profondeur, par des actions fortes et concrètes, volontaristes et durables, par exemple pour promouvoir l’égalité des droits des femmes et la Laïcité, principe de liberté, très particulièrement dans les quartiers dîts « sensibles », trop souvent abandonnés à leur triste sort.

Ecole, vie associative, rétablissement du lien social ET républicain : dans et pour ces quartiers, placés en ligne de mire, depuis des années, des récupérateurs  islamistes (salafistes en particulier), voilà une priorité de politique publique qui est bien dans le réel et non l’irrationnel ! Ces chantiers en jachère sont immenses. Il est certes bien plus difficile de mener ces actions avec volontarisme et méthode que de venir pérorer, devant micros, caméras -ou public galvanisé- en agitant l’épouvantail anxiogène et xénophobe du moment. En ce domaine, l’original FN sera toujours plus fort que l’imitateur ou le suiveur… Certains républicains seraient bien inspirés de se rappeler qu’à force de perdre leur âme, ils risquent aussi de perdre les élections. 

Jean-Philippe Moinet, qui a été fondateur de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et directeur conseil de l’institut Viavoice.