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Complotisme : « Notre foi ne consiste pas en des choses cachées »

Certains chrétiens alimentent la thèse d’un « nouvel ordre mondial »
Il organiserait le chaos que nous subissons actuellement. Et les crises sanitaire et sécuritaire, ainsi que celle qui secoue le Vatican, accentuent cette vague de conspirationnisme. Le christianisme n’est donc pas un rempart à cet emballement, comme l’explique le frère dominicain Marie-Augustin Laurent-Huyghues-Beaufond, du Studium Catholicum d’Helsinki, en Finlande. Interview Sixtine Chartier
 
 

« Le Jugement dernier », peinture de l’Allemand Stephan Lochner (v. 1410-1451), musée Wallraf Richartz de Cologne. • JOSSE/LEEMAGE

Les lettres adressées à Donald Trump par l’ancien nonce aux États-Unis Carlo Maria Vigano mettent en lumière que les théories du complot peuvent être nourries de références chrétiennes. Le christianisme porte-t-il en lui les germes du complotisme ?

Le christianisme peut offrir une prise au complotisme. Dans ses lettres, l’ancien nonce laisse entendre qu’un combat apocalyptique est sur le point de démarrer et que Donald Trump va nous aider à le gagner contre l’Antéchrist. Ce dernier n’étant pas très bien défini, il prend la forme d’un gouvernement mondial qui veut régner sur les consciences, les corps et les âmes. La foi chrétienne offre une porte d’entrée à cela parce qu’elle propose une eschatologie qui nous tend vers l’au-delà et la fin des temps. Or, à la différence d’autres domaines théologiques comme les études bibliques, la christologie ou les sacrements, dans lesquels on peut s’appuyer sur du concret, l’étude des « fins dernières » est très spéculative, car c’est un domaine où, par définition, on n’a pas de retour d’expérience ! Comment cela va-t-il se passer ? Quels seront les signes annonciateurs ? L’Église répond que l’on ne sait pas et que l’on n’a pas le moyen de savoir.

On sait que le temps et le monde connaîtront une fin, que le Christ reviendra pour le jugement et que Dieu sera révélé dans toute sa gloire. Mais, pour le reste, on s’en tient à la parole du Christ : « Même le Fils ne connaît pas le jour du jugement. » Or, dans certains milieux catholiques, je vois ressortir une fascination pour le livre de l’Apocalypse avec une tentative de concordisme qui consiste à lire dans les événements présents ce que saint Jean décrivait déjà depuis Patmos (où a été écrit le livre de l’Apocalypse, ndlr). Il est facile de plaquer sur cette eschatologie chrétienne une lecture politique des événements, mais c’est un jeu très dangereux.

Tout cela nourrit une lecture complotiste de la réalité, empreinte de ce courant hérétique qu’on appelle la gnose.

Pourquoi est-ce dangereux ?

Notamment parce que cela traduit un refus de la médiation de l’Église en tant qu’institution qui, dans le catholicisme, est la seule interprète authentique de la Révélation, donc de l’Écriture. On ne peut pas lire l’Apocalypse tout seul dans son coin. C’est pour cela que l’on retrouve souvent ces discours dans certains milieux catholiques en rupture avec l’institution, notamment des milieux intégristes où a parfois cours une fascination pour des phénomènes qui ne sont pas au cœur de la foi chrétienne : révélations privées, écrits mystiques peu connus, spéculations sur le contenu de telle apparition mariale… Tout cela nourrit une lecture complotiste de la réalité, empreinte de ce courant hérétique qu’on appelle la gnose, qui consiste à dire : « Moi, je sais, j’ai eu une révélation, elle est cachée mais va être révélée. » Il n’y a rien de plus antichrétien. Notre foi ne consiste pas en des choses cachées ; le mystère chrétien, c’est justement le mystère qui se révèle, qui s’approche de nous, au point même que Dieu se fait homme.

La plupart des théories du complot présentent des élites maléfiques agissant contre un peuple innocent. L’ex-nonce Vigano y voit un combat entre les enfants des ténèbres et ceux de la lumière. N’est-ce pas un dévoiement de la notion de combat spirituel ?

C’est en effet un dévoiement. Il faut reconnaître que les forces du mal sont à l’œuvre dans le monde, Jésus le dit lui-même, mais il serait fallacieux de nous estimer en mesure de tracer une frontière précise entre ceux qui sont du côté des ténèbres et ceux qui sont du côté de la lumière. Ce serait une forme de manichéisme. Le péché ne sépare pas l’humanité en deux camps, mais il fracture le cœur de chacun de nous. Le combat spirituel se mène donc d’abord intérieurement. Saint Augustin en fait l’expérience quand il écrit la Cité de Dieu. À cette époque, il est profondément bouleversé par la chute de Rome, car Rome représentait pour lui l’humanité. Il se trouve dans une impasse, ne comprend pas la tournure de l’histoire de l’humanité, et finit par établir ce constat que nous n’avons pas les moyens de tracer sur terre les frontières précises de l’Église. En somme, on ne peut pas dire qui est sauvé et qui ne l’est pas, qui appartient à la cité de Dieu et qui appartient à celle des hommes. Ici-bas, tout est mélangé, et ce sera le Christ qui posera le jugement, pas nous. Cela rejoint la parabole évangélique du bon grain et de l’ivraie, qui enseigne que c’est la grâce de Dieu qui agit en nous pour séparer l’un de l’autre.

On ne peut pas dire qui est sauvé et qui ne l’est pas. Ici-bas, tout est mélangé, et ce sera le Christ qui posera le jugement, pas nous.

Quelle est la légitimité du discours apocalyptique catholique ? Quelle lecture raisonnée avoir du livre de l’Apocalypse ?

L’univers dans lequel vivent saint Jean et ceux auxquels il s’adresse est éminemment symbolique. Cela nous rend le livre aujourd’hui très ésotérique, donc difficile de lecture et d’interprétation. Il y a beaucoup de chiffres, de couleurs, de matériaux et de symboles, toutes références qui ne nous sont plus immédiatement accessibles. Une clé de lecture serait de le lire par la fin, où l’on trouve une forme d’invocation : « Maranatha, viens, Seigneur Jésus, ta grâce soit avec nous tous ! » On peut le comprendre ainsi : « Viens, Seigneur Jésus, dans ma vie, là où j’en suis maintenant. » Le livre de l’Apocalypse nous rappelle que Dieu est le maître du temps et de l’histoire, que notre foi a une dimension eschatologique, c’est-à-dire que notre foi « regarde » la fin des temps et nous tend vers l’éternité. En effet, si l’on croit en un salut et qu’on l’annonce comme baptisé, c’est aussi parce que nous croyons que la Création est déjà soumise à Dieu, mais que ce sera révélé à la fin des temps. Ce n’est pas une menace que l’on brandit à ceux qui ne croient pas, mais c’est porteur d’espérance : Dieu est déjà avec nous dans ce que nous construisons ici-bas, il assume l’histoire humaine, il la prend à son compte et l’emmènera dans la gloire.

Je note que l’histoire de l’humanité, telle que la Bible nous la raconte, commence dans un jardin, le jardin d’Éden, et finit dans une ville, la Jérusalem céleste de l’Apocalypse, c’est-à-dire une réalisation humaine. Quand on sait la mauvaise presse qu’a la ville dans la Bible et dans la conscience occidentale, c’est une image forte. Cela signifie que l’histoire des hommes ne sera pas réduite à néant à la fin des temps : la fin des temps ne sera pas un retour à l’origine, mais elle assumera ce que l’homme aura construit entre-temps. Plutôt que parler d’un discours apocalyptique, synonyme de destruction et de malheur, il vaudrait mieux, selon notre foi, parler d’un discours eschatologique, qui porte une grande espérance, en nous invitant à un certain réalisme : le cœur et l’âme au ciel, mais les pieds bien sur terre, afin d’être tout à ce que nous faisons sur cette terre, tout en gardant les yeux fixés sur le Christ.

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