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Brexit, les secrets d’une négociations de la dernière chance…

 pour que tout change sans que rien ne bouge vraiment !

© Paul Grover / POOL / AFP/ QUEL TALENT CE BORIS JOHNSON !
 
Tout ça pour ça ! Plus de quatre années de psychodrames pour aboutir à un accord qui va sauver l’essentiel pour les Européens, mais qui met les Britanniques en risque de perdre beaucoup. Ils voulaient l’indépendance, le beurre et l’argent du beurre, ils n’auront rien que des « emmerdes »… Avec Jean-Marc Sylvestre
 
Quel gâchis, en effet, que les quatre années passées à essayer d’extorquer une indépendance totale à l‘égard de l’Union européenne. Les hommes et femmes politiques britanniques, partisans du Brexit, ont commis trois erreurs :

La première, c’est d’avoir en permanence tenu l’Union européenne comme responsable de leurs difficultés économiques et sociales et d’avoir fait croire qu‘en sortant de l’union, tout irait mieux.

La deuxième erreur a été de croire ou de faire croire à la population qu’ils trouveraient des alliés et des partenaires dans le monde capables de remplacer les Européens pour faire du business.

La troisième erreur est d’avoir cru, enfin, que l’Union européenne accepterait de conserver les avantages du grand marché sans avoir à respecter les règles de conduite auxquelles ils voulaient absolument se soustraire. Les plus radicaux des Brexiters espéraient même que l’Union européenne ne subsisterait pas à ce divorce et se disloquerait.

Aucune de ces prédictions qui étaient autant de promesses électorales ne s’est réalisée. L‘Union européenne ne s’est pas disloquée face au dossier britannique. Elle est restée unie sur ce dossier et les 27 pays ont soutenu sans trembler le négociateur européen Michel Barnier. La Grande Bretagne n‘a pas trouvé dans le monde les partenaires commerciaux qui auraient pu remplacer les Européens, qui vont rester pour l’instant, leur premier fournisseur et leur plus gros débouché.

Le projet le plus cynique des Brexiters était de trouver dans ce divorce le moyen de garder tous les avantages de l’appartenance à l’Union européenne, sans les inconvénients de respecter des règles qui fixent la vie commune. Ils ont échoué contraints et forcés de céder au dernier moment devant le mur de difficultés que les milieux d’affaires n’ont pas cessé de mettre en lumière dans l’hypothèse de plonger dans le grand bain d’un no-deal.

Boris Johnson a donc accepté in-extremis de revêtir les gilets de sauvetage que proposait l’Union européenne. Le dossier sur la pêche composait le dernier verrou à l’accord global fixant la future relation commerciale ; il a sauté.

Pour les négociateurs européens, cette dernière année a été terrifiante. « Ce jour est donc un jour de soulagement, dit Michel Barnier, mais teinté de tristesse quand on compare ce qu’il y avait avant et ce qui nous attend maintenant. »

L’accord signé n’est pas le copier-coller du régime matrimonial précédent ;

il y aura des vrais changements pour beaucoup de citoyens et d’entreprises, conséquences de ce Brexit. Du coup, beaucoup se demandent désormais comment et pourquoi la politique a pu engendrer un tel « être juridique aussi pervers et sans doute assez instable ».

Il y a beaucoup de moments politiques certes, mais qui se résument à des luttes de pouvoir et à des querelles d’egos surdimensionnés.

Ce qui compte, au final, c’est qu’en dépit de toute l’histoire, les intérêts économiques et sociaux du plus grand nombre sont en partie préservés. Ce qui prouve une fois de plus que le poids des pouvoirs économiques, la manifestation des intérêts des vrais gens, leur bon sens, leur emploi, leur standard de vie l’emportent au final sur les forces idéologiques et strictement politiques.

Alors ça demande du temps, ça provoque des dégâts, mais toute crise finit par rendre intelligente la démocratie. C’est le poids des opinions qui a démoli le mur de Berlin, dernière grande aberration du 20e siècle, c’est le poids des opinions publiques qui a empêché les dirigeants de provoquer un Brexit dur et qui les a obligés à tricoter un compromis qui n‘insultera pas l’avenir.

Dans la dernière ligne droite de cette négociation, les Anglais avaient choisi le dossier de la pêche pour faire tout éclater. En gros, il s’agissait d’interdire les zones de pêche britanniques, qui sont immenses et particulièrement fertiles, aux pécheurs de l’Union européenne. Bruxelles ne pouvait pas accepter cet oukase, sauf à condamner l’industrie de la pêche en France, en Espagne et dans toute l’Europe du nord (Pays-Bas et Allemagne).

Les Européens sont donc restés sur une ligne dure en menaçant les Anglais de fermer les marchés du continent aux pêcheurs britanniques. En tenant cette position, les Anglais ont bien été obligés de céder, pour pouvoir continuer de vendre leur cabillaud à Rungis et ailleurs.

Le rôle de Boris Johnson dans cette dernière ligne droite méritera d’être clarifié. Parce que la fermeture des frontières du Royaume-Uni pendant 48 heures la semaine dernière, à la suite de la découverte d’une forme nouvelle du virus, a déclenché une telle panique en Grande Bretagne qu‘elle n’a pas été sans effet sur les négociateurs. En prenant une telle décision, Boris Johnson a eu un aperçu de la situation qui prévaudrait au 31 décembre en cas de No-deal. Il aurait donc cédé pour éviter le pire. D’autant que la crise sanitaire a évidemment obscurci les perspectives économiques. Bref, il aurait été peu judicieux de rajouter une crise Brexit à la crise sanitaire, économique et sociale.

Si on regarde la vie politique britannique d’un œil particulièrement cynique, on pourra dire que le virus a permis au Premier ministre britannique de ne pas perdre la face dans cette affaire du Brexit qui a empoisonné la vie politique pendant presque 5 ans.

Avec le compromis sur la pêche, la Grande Bretagne va pouvoir appliquer un deal qui globalement ne va pas déranger beaucoup d’habitudes.

1e point : Le point essentiel du deal qui régit l‘après-Brexit est d’encadrer les échanges commerciaux entre l‘UE et le Royaume-Uni qui représente près de 800 milliards d’euros par an. Le deal stipule qu’il n’y aura ni droits de douanes, ni quotas. Donc on reconduit le statut antérieur. Les Anglais peuvent dire qu’ils ont gagné. Sauf que cette liberté d’échanger est conditionnée par le respect des normes sociales, fiscales, environnementales et sanitaires… Lesquelles normes seront fixées par Bruxelles comme aujourd’hui, sauf que les Anglais n’y participeront plus. Les Européens peuvent dire qu‘ils ont préservé l’essentiel, puisqu’en cas de non-respect des normes, les marchandises seront taxées ou interdites.

La différence avec le régime précédent est qu‘il faudra rétablir la douane qui vérifiera que la marchandise exportée est effectivement conforme aux normes. Les déclarations douanières ne sont pas insurmontables.

Ce qui gêne les Anglais, c’est qu’ils ne pourront pas se livrer au dumping social, fiscal ou environnemental. Les aides publiques aux entreprises britanniques seront elles aussi dans le collimateur.

2e point : ce qui change n’est pas marginal mais gérable et adaptable.

La question irlandaise ne se pose plus, mais les Européens n’ont pas cédé sur la question du passeport financier. La City ne pourra plus vendre ses produits financiers partout en Europe. Les banques et les fonds vont être obligés de monter des filiales en Europe continentale, ce qu’elles ont commencé à faire.

La libre circulation des Européens au Royaume-Uni se termine au 1er janvier, les Européens qui désirent travailler en Grande-Bretagne vont devoir obtenir un permis de travail. Les 4 à 5 millions d’Européens qui sont déjà installés en Grande Bretagne pourront y rester en conservant leurs droits. La réciproque est vraie aussi.

Pour les étudiants, Erasmus va disparaître en Grande Bretagne et les droits universitaires vont augmenter. Les étudiants actuels pourront aller au terme de leur études avec les anciennes conditions.

La circulation des touristes sera plus compliquée. Il n’y aura pas de visas, mais les permis de conduire nationaux ne seront pas reconnus, les assurances seront différentes et plus chères. L’assurance maladie européenne ne sera plus reconnue en Grande Bretagne. Il faudra donc en souscrire une nouvelle.

Difficile d’anticiper un bilan de ce qui gênera véritablement les uns comme les autres. Mais à partir du moment où 60 % du PIB britannique dépend de l’Union européenne, alors que pour l’Union européenne, la dépendance est beaucoup plus faible (moins de 10 % pour l’ensemble des 27), toute complication et tout frein aux échanges va handicaper plus les Anglais que les Européens.

C’est cette situation et ces chiffres, très simples, qui ont motivé les milieux d’affaires britanniques à s’opposer au Brexit et plus tard, à en limiter l’impact en plaidant pour un deal de Brexit soft. Ce qu’ils ont finalement obtenu.

Alors maintenant, tout va dépendre de comment les rapports de force vont évoluer. La Grande Bretagne est libre de ses mouvements au niveau international. Elle peut chercher des accords avec des pays tiers en sachant que si ces accords ne sont pas conformes avec les codes et les normes de l’Europe, ils perdront des débouchés.

C’est d’ailleurs ce qui va se passer dans le secteur financier. La City a remarquablement profité de son passeport financier… Elle pouvait accueillir n’importe quelle institution étrangère qui s’installait à Londres pour pénétrer le marché européen. Cette liberté-là n’étant pas reconduite, la City va perdre de son attrait.

Perdant globalement certains de ses avantages, la livre sterling va baisser. Le gouvernement ne s’en inquiète pas officiellement, il explique même que ça va faciliter son activité à l’étranger. Sauf que les importations (60%) vont coûter plus chères et les prix intérieurs vont donc augmenter. Les prochaines élections sont encore loin !

L’Entreprise des Possibles va déployer de nouveaux projets …

…en faveur des plus vulnérables

Domaine de Montcelard - bref eco

Réalisation récente de l’Entreprise des Possibles avec Habitat & Humanisme, les chalets de Montcelard accueillent des femmes en grande précarité ou victimes de violences au Domaine de Montcelard. Par Nadia Lemaire

L’Entreprise des Possibles, le collectif d’entreprises emmené par Alain Mérieux, veut intensifier son action auprès des associations qui travaillent pour les sans-abri. Onze nouveaux projets seront déployés.

Comme l’avait annoncé Patrick Lepagneul, délégué général de l’Entreprise des Possibles depuis octobre 2020, l’Entreprise des Possibles, le collectif d’entreprises mobilisées en soutien aux sans-abri de la métropole lyonnaise veut opérer « un changement d’échelle en 2021 ». Parce que les besoins vont aller croissant du fait de la crise économique, L’Entreprise des Possibles veut en effet intensifier son action et affirme de nouvelles ambitions.

Nous avons choisi de nous focaliser sur les femmes et les enfants à la rue, et également les jeunes en grande difficulté

Comme priorité d’action, le collectif a décidé de cibler des publics pour lesquels il n’existe pas suffisamment de dispositifs adaptés. « Nous avons choisi de nous focaliser sur les plus vulnérables d’entre eux, les femmes et les enfants à la rue, et également les jeunes en grande difficulté, particulièrement ceux qui à leur majorité sortent des dispositifs d’Aide sociale à l’enfance, pour lesquels nous pouvons ouvrir le champ des possibles lorsqu’il est encore temps », souligne Alain Mérieux, fondateur et président de l’Entreprise des Possibles.

En s’appuyant sur ses réseaux, l’Entreprise des Possibles, qui s’est fortement mobilisée pendant notamment le premier confinement, entend « décloisonner des univers différents ». Et Alain Mérieux d’insister : « La crise que nous traversons doit nous inciter à faire plus encore et à travailler ensemble à l’émergence de solutions nouvelles qui feront bouger les choses et changer le regard de la société sur ces femmes et ces hommes sans-abri que plus personne ne voit. »

Onze projets pour un montant de 630.000 euros déployés en 2021

Onze projets nouveaux dédiés principalement à cette cause seront ainsi déployés en 2021 pour un montant global de 630.000 euros. L’ensemble des projets devrait permettre de venir en aide à plus de mille personnes supplémentaires.

Parmi eux, quatre projets sont particulièrement emblématiques. Il s’agit de la Halte des femmes, porté par Alynea : cet hôtel social sera destiné à accueillir des mères sans domicile, certaines sortant de maternité, pour les accompagner dans la parentalité et leur permettre à terme d’accéder à un logement autonome.

Le projet Inkermann, porté par Le Foyer Notre Dame des Sans-Abri, se veut un lieu d’hébergement et d’accompagnement pluridisciplinaire (psychologique, social, insertion, parentalité) et ouvert sur la ville, pour des femmes seules ou avec enfants, ou victimes de violence.

La Base, porté par Le Mas, vise la création d’un village mobile de chalets en bois pour accueillir des jeunes isolés et des femmes seules avec enfants, à l’instardes chalets de Montcelard, une réalisation récente du collectif.

Enfin, Le Mousqueton, porté par Les Foyers Matter, est un projet d’accompagnement de jeunes majeurs sortant de l’Aide sociale à l’enfance, pour leur permettre d’accéder à un logement pérenne indispensable à leur insertion.

Créée fin janvier 2019 à l’initiative d’Alain Mérieux, l’Entreprise des Possibles compte aujourd’hui 55 entreprises mobilisant 32.000 collaborateurs. Les différentes campagnes de dons de congés payés de la part des collaborateurs, ainsi que des appels au mécénat ont permis de lever 1,1 million d’euros depuis la création du collectif, qui ont déjà permis de venir en aide à 1.550 personnes.

 

La France ciblée par la fureur islamiste

 

 

Une propagande antifrançaise dans le monde musulman nourrit la violence.

Au Pakistan, des manifestants mettent le feu au drapeau français le 28 octobre à Peshawar. FAYAZ AZIZ/REUTERS

La fureur antifrançaise qui s’est emparée du monde arabo-musulman depuis quelques jours semble avoir inspiré les deux attentats islamistes qui ont frappé jeudi la basilique Notre-Dame de Nice et un vigile du consulat français à Djedda, en Arabie saoudite.

La guerre verbale lancée par le président turc islamiste, Recep Tayyip Erdogan, contre Emmanuel Macron, à qui il reproche d’avoir défendu la liberté de caricaturer le prophète Mahomet, et contre la France, dont il a appelé à boycotter les produits, s’est répandue comme une traînée de poudre dans un grand nombre de pays musulmans. Nourrie par une campagne de propagande outrancière du pouvoir turc, qui compare la situation des musulmans de France à celle des juifs avant la Seconde Guerre mondiale, alimentée par des mensonges, comme celui qui prétend que les caricatures ont été projetées sur les bâtiments publics de Paris, elle a provoqué des manifestations et des gestes d’animosité envers le président français.

Au Bangladesh, 40.000 personnes ont participé à une marche organisée par un parti islamiste près de l’ambassade française, où ils ont brûlé une effigie d’Emmanuel Macron. À Bamako, le Haut Conseil islamique du Mali a exigé des «excuses» du président français. Quant à l’ancien premier ministre de Malaisie, il a carrément affirmé sur Twitter que «les musulmans ont le droit de tuer des millions de Français».

Un homme brandit une pancarte lors d’un rassemblement contre la France devant la grande mosquée de Bamako, le 28 octobre. SEYDOU CAMARA/AFP

Quinze jours après la monstrueuse décapitation de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, le plan Vigipirate a été porté au niveau «urgence attentat» partout en France. Paris avait déjà invité ses ressortissants à la prudence dans les pays du monde musulman où sont organisées des manifestations antifrançaises.

Réveil brutal

La France est de longue date l’une des principales cibles du terrorisme islamiste. De tous les pays européens, c’est elle qui a enregistré le plus grand nombre d’attaques, perpétrées ces dernières années contre tous les symboles de la République. À cela de multiples causes: son passé colonial, son attachement à la laïcité, sa loi sur le port du voile, le fait qu’elle abrite la plus grosse communauté musulmane d’Europe, l’échec de son modèle d’intégration, la mainmise des tenants d’un islam radical sur les «quartiers»… Mais aussi son activisme sur la scène internationale et les opérations militaires qu’elle mène ou a mené contre le terrorisme en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Libye et au Mali.

Plus récemment, la volonté du président français de lutter contre le «séparatisme islamiste» et le soutien affiché du pouvoir à la liberté d’expression ont ravivé la flamme antifrançaise des courants radicaux dans le monde musulman.

Longtemps exogène, la menace terroriste qui pèse sur la France est aussi devenue endogène

En 2017, la chute du califat Daech en Irak et en Syrie n’a pas diminué la menace terroriste qui pèse sur la France. Elle en a juste modifié sa nature. Les combattants de Daech, dont la volonté djihadiste est restée intacte, se sont adaptés à la nouvelle donne en retournant dans la clandestinité. Ils se sont disséminés au Moyen-Orient, en Afrique et en Europe, où ils ont contribué à la propagation de l’idéologie islamiste radicale, qui peut pousser des individus au passage à l’acte sans qu’ils soient nécessairement liés à une organisation. Parallèlement, les djihadistes français qui avaient rejoint les rangs de Daech avant d’être arrêtés par la France, ont commencé à sortir de prison en 2020, après avoir purgé leur peine. Si elle a pu contenir un temps la menace, notamment au Mali, la lutte antiterroriste menée par la France au Sahel depuis 2013 n’a pas empêché la diffusion des cellules djihadistes sur le continent africain. Aujourd’hui, les mouvements djihadistes se sont étendus à presque tout le continent. Et ce bilan ne mentionne pas l’Afghanistan, où la lutte antiterroriste menée par les États-Unis depuis 2001, avec l’aide de la communauté internationale, notamment de la France, se solde, vingt ans plus tard, par le retour des talibans et le développement de l’État islamique.

Une marche de protestation contre Emmanuel Macron jeudi, à Lahore. ARIF ALI/AFP

Longtemps exogène, la menace terroriste qui pèse sur la France est aussi devenue endogène. À de nombreuses reprises, les lieux de culte chrétiens ont été visés par les islamistes dans les pays musulmans. Mais aujourd’hui ils sont aussi devenus des cibles en France, comme le rappelle l’attentat à Notre-Dame de Nice. Et comme l’avait déjà montré l’assassinat du père Hamel, égorgé par un djihadiste dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray en 2016.

Le réveil est d’autant plus brutal que les autorités françaises sont longtemps restées aveugles à la menace islamiste intérieure, refusant de la nommer et se réfugiant dans le déni ou la culpabilité, tout en laissant se développer l’influence des puissances étrangères sur les musulmans de France. Après le meurtre de Samuel Paty, cette nouvelle secousse a provoqué des réactions outragées. «Il est temps que la France s’exonère des lois de la paix pour anéantir définitivement l’islamo-fascisme de notre territoire», a affirmé Christian Estrosi, le maire de Nice. Elle a aussi suscité des commentaires indignés en Europe. Comme celui de Giuseppe Conte, le premier ministre italien. «La vile attaque qui s’est produite à Nice n’ébranle pas le front commun en défense des valeurs de liberté et de paix. Nos certitudes sont plus fortes que le fanatisme, la haine et la terreur», a-t-il écrit sur Twitter.

Manque d’alliés

Pourtant, dans son combat contre le terrorisme islamiste, la France a toujours manqué d’alliés. Si de nombreux pays européens ont fini par la rejoindre au Sahel, peu ont les moyens militaires de faire la guerre au terrorisme. L’allié naturel de la France, la Grande-Bretagne, s’est mis en retrait avec le Brexit. Les pays d’Europe centrale et orientale sont plus sensibles au danger russe qu’à la menace terroriste. Les États-Unis, qui ne se sentent plus vraiment visés par le terrorisme islamiste, ont déserté le Moyen-Orient. Quant aux alliés de l’Otan et de l’Union européenne, ils hésitent à sanctionner la Turquie d’Erdogan, parce qu’elle est un pilier de l’Alliance ou parce qu’ils redoutent son chantage migratoire.

Alors que de tout le monde musulman émanent des appels à s’en prendre à la France, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a lancé un «message de paix au monde musulman», soulignant que la France était le «pays de la tolérance», pas du «mépris ou du rejet». «N’écoutez pas les voix qui cherchent à attiser la défiance. Ne nous laissons pas enfermer dans les outrances d’une minorité de manipulateurs», a-t-il déclaré à l’Assemblée nationale.

Douglas Murray: «Français, mes amis, tenez bon face à l’islam radical!»

Diffamatoires adressées à la France dans certains médias de pays musulmans ou anglo-saxons.

Le célèbre journaliste et essayiste britannique répond avec pugnacité aux accusations diffamatoires adressées à la France dans certains médias de pays musulmans ou anglo-saxons. 

Douglas Murray, journaliste et essayiste britannique. Clairefond

Dernier ouvrage traduit en français: «La Grande Déraison – Race, genre, identité» (Éd. L’Artilleur, octobre 2020, 460 p., 23 €), best-seller en Grande-Bretagne. Douglas Murray est actuellement chercheur invité auprès du think-tank conservateur Danube Institute à Budapest.


Bien que n’ayant jamais consacré plus de quelques heures à la gauche, je trouve que cette famille politique possède des caractéristiques qui imposent le respect. La vertu de solidarité, avant tout. Or ces dernières semaines, la solidarité avec la France a été terriblement minime – de la part de personnes de toutes orientations politiques. Mais cette honte est la leur, et non celle de la France.

Bien sûr, il était à prévoir qu’à la suite des attentats dont la France a de nouveau été victime voilà quelques semaines, les démagogues et les opportunistes du monde musulman cherchent à en tirer un avantage politique. Chaque fois qu’une occasion s’offre à Erdogan de se présenter comme le leader des musulmans du monde, il la saisit. Erdogan n’est pas un homme stupide. C’est simplement un homme malveillant. Un homme qui savoure cette opportunité de pouvoir prétendre que les mesures et les politiques du gouvernement français sont d’une quelconque manière dirigées vers tous les musulmans.

Idem pour le premier ministre du Pakistan, Imran Khan. Certains d’entre nous se souviendront peut-être d’Imran quand il était un joueur de cricket et un play-boy arpentant toutes les soirées de Londres. Aujourd’hui, c’est pourtant le visage d’un mollah qu’il semble arborer. Il n’y a alors rien de surprenant à ce qu’il prétende que le discours millimétré du président Macron soit en fait «délibérément provoquant pour les musulmans». Khan régit l’un des pays avec les conditions de vie les plus déplorables sur terre. Un jour passé à insulter la France doit donc être un soulagement pour lui, bien loin des réformes nécessaires qu’il devrait mettre en place pour améliorer les conditions de vie de son pays.

Ce qui est plus surprenant, ce sont les diffamations envers le président français venant de personnes qui, par le passé, ont pu savoir comment la France s’est construite.

Je voudrais dire combien moi et beaucoup d’autres personnes, loin des côtes de France, admirons votre nation.

Au cours du mois dernier, le New York Times, le Financial Times et d’autres journaux autrefois respectés ont fait ce qu’il y avait de pire par leur ignorance coupable, affirmant que le président Macron était incapable de faire la différence entre un djihadiste et un musulman.

L’escalade de la semaine dernière est profondément choquante. Une personne nommée Karen Attiah, du Washington Post (là encore, un journal «sérieux») a clamé haut et fort que la loi [«confortant les principes républicains», NDLR] était conçue pour «viser spécifiquement les enfants musulmans». Quand cette aberration lui a été reportée, elle a fini par admettre que ce qu’elle avait écrit pouvait contenir quelques «erreurs» mais qu’il «était naïf de croire que cette loi ne finirait pas par créer un climat dans lequel les musulmans souffriraient encore davantage». Selon elle, la «France est un pays qui ne voit rien de mal à violer les droits des musulmans», mobilisant comme preuve un article d’al-Jazeera, le média du Qatar.

Les journalistes du Qatar ne ratent jamais une occasion de se joindre à cette francophobie. L’une d’entre eux, Sana Saeed écrit ainsi que «ce que l’on pouvait redouter qu’il arrive aux musulmans aux États-Unis est en train d’arriver en France – rapidement. Et cela est aussi insoutenable qu’effrayant à observer. Le fascisme français s’est toujours présenté comme le descendant des Lumières». Saeed s’est heurtée à une certaine résistance, comme on pouvait s’y attendre, mais comme tous les autres, elle s’est ravisée, non sans déclarer que la France essayait de «criminaliser» la «culture et la foi» musulmane, allant même jusqu’à décrire la France comme «complètement fasciste». Il convient de se demander comment l’employeur de Saeed, à Doha, réagirait si son petit État avait à subir un dixième de ce que les islamistes ont fait subir à la France ces dernières années.

Cela pourrait être compréhensible qu’al-Jazeera perde son temps à diffuser ce genre de calomnies. Mais nous avons aussi vu des personnes comme Heidi N. Moore, journaliste pour le Wall Street Journal et pour un petit quotidien de gauche nommé The Guardian déclarer sur Twitter, à propos de ladite loi, «Félicitations à Emmanuel Macron pour réinventer le modèle des Jeunesses hitlériennes».

Le brouhaha incessant de vos adversaires est aussi abject que le silence de vos amis. Cette honte ne pèse pas sur vous, mais sur eux.

Les mensonges répandus contre votre pays ne sont pas simplement scandaleux, mais dangereux. Pourtant, les personnes qui les diffusent ne paraissent pas en être gênées un tant soit peu. Bien sûr, outre d’être le produit des islamistes, c’est aussi le syndrome d’une maladie qui gangrène la gauche américaine. Celle qui n’a pas seulement décidé d’être aveuglément raciste dans son «internationalisme» mais qui a déclaré que les gens de gauche ne peuvent aimer ou admirer leur pays.

Cependant, je le répète, le problème vient d’eux et non de la France. Les choses seraient différentes si l’Amérique avait vécu ne serait-ce qu’un quart de ce que la France a subi ces dernières années. Si les Américains avaient connu une année (et davantage ce mois) commençant par le massacre d’Américains anonymes et finissant par la décapitation d’un prêtre en train de célébrer la messe dans la cathédrale Saint-Patrick sur la Ve Avenue, peut-être y aurait-il moins d’ignorance et d’intolérance antifrançaise de la part des médias américains.

L’esprit de clocher n’est pas une excuse. Il fut un temps où beaucoup de critiques actuels de la France auraient compris que la République n’a pas simplement le droit mais aussi le devoir de défendre ses citoyens, ainsi que de décider elle-même des lois à promulguer pour protéger ses citoyens.

À l’encontre de la tendance actuelle, je voudrais dire combien moi et beaucoup d’autres personnes, loin des côtes de France, admirons votre nation. Nous admirons votre République. Nous admirons votre détermination. Nous admirons votre capacité à vous dresser avec dignité contre tous ceux qui souhaitent porter atteinte à vos valeurs fondamentales.

Le brouhaha incessant de vos adversaires est aussi abject que le silence de vos amis. Cette honte ne pèse pas sur vous, mais sur eux. Alors je souhaite affirmer au nom des amis et admirateurs de la France à quel point nous vous admirons pour votre résilience face aux tempêtes qui auraient déchiré des nations moins puissantes. En leur nom, je vous manifeste notre solidarité.

L’islam et le christianisme face aux valeurs républicaines

 

Un parallèle entre les deux religions qui ne tient pas

Pour un croyant, quelle que soit sa religion, l’attachement à sa foi dépasse naturellement le cadre politique, analyse Alexis Feertchak. Mais pour les chrétiens, les domaines temporel et spirituel sont clairement séparés. Il en va tout autrement de l’islam. 

Détail de la chapelle Sixtine. ŠElecta/Leemage

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et créateur du journal iPhilo.fr


Le gouvernement a choisi à plusieurs reprises de souligner l’opposition entre deux sources possibles de la «loi» pour illustrer le danger du séparatisme islamiste à l’œuvre en France. «La loi de la République est plus forte que celle des dieux. Vient le moment de parachever ce travail pour les musulmans», a martelé Gérald Darmanin, le 4 octobre dernier. Une allusion à un sondage de l’IFOP paru en septembre. A la question «En général, faites-vous passer vos convictions religieuses avant les valeurs de la République?», 40% des musulmans ont répondu que «oui». Ce serait là le signe d’un inquiétant découplage entre une partie des musulmans et le projet républicain.

Or certains observateurs ont soulevé une objection. S’il faut choisir entre convictions religieuses et valeurs de la République, les catholiques pratiquants (41%) sont plus nombreux encore que les musulmans (40%) à faire primer les premières dans ce même sondage, ont-ils argumenté. C’est moins le cas des catholiques occasionnels (15%) et moins encore des catholiques non pratiquants (7%). L’ancien ambassadeur Gérard Araud a comparé ces résultats relatifs aux musulmans et aux catholiques sur Twitter, sans préciser que les deux ensembles ne se superposent pas (l’institut de sondage ne compare pas l’ensemble des musulmans à l’ensemble des catholiques, mais aux seuls pratiquants).

Mais l’essentiel est ailleurs: la question elle-même posée par l’IFOP revient à mettre sur le même plan le religieux et le politique dans la mesure où l’on ne peut comparer que des choses comparables. Plus de 350 ans après le Traité politico-théologique de Spinoza, en serions-nous revenus à un temps de confusion de ces deux ordres? Car, quand un islamiste déclare que la loi islamique est supérieure à la loi des hommes et que l’on répond que c’est l’inverse, on se place certes en contre, mais aussi sur le même plan que lui. Est-il pourtant besoin de préciser que les catholiques ne sont pas, pour moitié d’entre eux, de dangereux séparatistes qui voudraient renverser la République?

En réalité, tout croyant est naturellement embêté face à une question qui l’oblige à décider d’une primauté entre le religieux et le politique. Pour beaucoup de catholiques, en leur for intérieur, la Bible a évidemment une importance beaucoup plus grande que le bloc de constitutionnalité qui, depuis son identification en 1971 par le Conseil constitutionnel, constitue le socle de notre Etat de droit et le sommet de la pyramide des normes juridiques.

Le prêtre est supérieur au roi dans l’ordre spirituel mais lui est inférieur dans l’ordre temporel.

La Bible, justement, ne se situe pas dans la géométrie pyramidale du droit, mais au sommet d’un autre édifice, religieux. Et, dans les tréfonds intérieurs de chaque croyant, ce sommet est, pour beaucoup, le premier fondement de leur vie. Cette réalité d’un ordre supérieur est fichée en leur conscience, dont la liberté est consacrée par le premier article de la loi de 1905. L’État ne peut et ne doit sonder les reins et les coeurs. Qu’il le fasse que nous tomberions aussitôt en régime théocratique. Cela représenterait une curieuse réponse politique alors que le défi, aujourd’hui, consiste précisément à éviter que ne prospèrent, au sein de parcelles du territoire national, des germes de théocratie islamiste.

L’oeuvre d’un grand anthropologue français, Louis Dumont (1911-1988), peut permettre d’éviter cette confusion entre les ordres religieux et politique. Ce spécialiste des castes en Inde, mais également fin analyste de la modernité européenne, a théorisé le concept de «hiérarchie», qui est loin de ne représenter qu’une forme de subordination binaire telle qu’on la connaît en entreprise. Louis Dumont écrivait ceci à propos de la hiérarchie entre l’Église catholique et l’empire romain d’Orient telle que formalisée par le pape Gélase en l’an 494: «Le prêtre est donc subordonné au roi dans les affaires mondaines qui concernent l’ordre public. Ce que les commentateurs modernes manquent à voir pleinement, c’est que le niveau de considération s’est déplacé des hauteurs du salut à la bassesse des choses de ce monde. Les prêtres sont supérieurs, car c’est seulement à un niveau inférieur qu’ils sont inférieurs».

La formule peut paraître énigmatique. Louis Dumont nous dit en réalité ceci: la hiérarchie entre le politique et le religieux n’est pas une subordination verticale sur un seul plan. C’est une subordination double et inversée sur deux plans: le prêtre est supérieur au roi dans l’ordre spirituel mais lui est inférieur dans l’ordre temporel. Ce n’est aujourd’hui qu’à cette stricte condition que le spirituel peut être considéré par un croyant, en son fort intérieur, comme supérieur au temporel, car le religieux ne risquera pas, alors, de mettre en péril l’ordre politique.

Par la nature de son objet, la religion touche à un absolu, à une transcendance qui offrent des réponses à des questions aussi vertigineuses que l’origine du monde, l’au-delà de la mort et la nature du bien. Il est d’ailleurs heureux que la politique ne s’aventure pas sur ce chemin. Quand on est catholique, protestant, orthodoxe, juif, musulman, bouddhiste, considérer que, dans l’ordre religieux, ses croyances sont supérieures aux valeurs de la République n’a, au fond, rien de si étonnant.

Cette hiérarchie entre le politique et le religieux a mis des siècles à se structurer en Europe. Elle apparaît déjà dans le Nouveau Testament.

Il est même probable que les plus spirituels des laïcs ou les plus fervents des progressistes – qui considèrent souvent qu’il existe malgré tout un droit naturel de l’homme auquel les déclarations des droits devraient se conformer avec plus d’ardeur – tiendront le même discours hiérarchique, même si le mot de Dieu n’y apparaîtra pas. Dans l’ordre politique en revanche, la hiérarchie s’inverse évidemment: ce sont les lois de l’homme qui l’emportent sur les lois de Dieu. Il est même tragique de devoir le rappeler encore.

Cette hiérarchie entre le politique et le religieux a mis des siècles à se structurer en Europe. Elle apparaît déjà dans le Nouveau Testament. Bien sûr quand Jésus répond aux Pharisiens: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu». Ou face à Pilate: «Ma royauté n’est pas de ce monde». C’est ce qui fait dire au philosophe Marcel Gauchet que le christianisme est «la religion de la sortie de la religion», non que les croyances religieuses prennent fin, mais au sens où «la religion ne commande plus la forme politique des sociétés et ne définit plus l’économie du lien social». La supériorité du religieux, qu’un croyant peut continuer de défendre, est fichée au coeur de sa personne, mais ne peut s’imposer au-delà. Sa liberté de conscience n’en reste pas moins son royaume intérieur.

Cette articulation ne s’est bien sûr pas faite en un jour, la papauté n’ayant guère eu envie d’abandonner sa double autorité, ubi et orbi. L’histoire de France, bien avant la Révolution française, témoigne particulièrement de ces soubresauts théologico-politiques, sur fond de conquête par l’État de sa souveraineté pleine et entière. Que l’on songe au mot du juriste Jean de Blanot dès 1256: «Le roi de France est empereur dans son royaume, car il ne se reconnaît pas de supérieur en matière temporelle».

Si l’on ajoute, avec Charles Péguy, que, par translation historique, «la République est notre royaume de France», pas un mot de Jean de Blanot est à changer, 754 années plus tard. La République ne se reconnaît pas de supérieur en matière temporelle. Mais Dieu, dans le coeur de chaque homme qui le décide, reste Dieu. Cet enchevêtrement hiérarchique n’est pas une subtilité philosophique, mais le fondement de deux garanties politiques: que le pouvoir spirituel ne s’empare jamais du pouvoir temporel, mais aussi que le temporel n’empiète jamais sur le spirituel. Dieu n’est pas dans l’État, mais l’État n’est pas dans les coeurs.

L’on ne peut mettre sur le même plan un catholique pratiquant qui déclare que ses convictions religieuses l’emportent le plus souvent sur les valeurs républicaines et un islamiste qui souhaite que la charia s’applique en France.

Le modèle hiérarchique ne fonctionne en revanche qu’à la condition que la séparation entre les deux ordres soit claire. Or, l’on ne peut mettre sur le même plan un catholique pratiquant qui déclare que ses convictions religieuses l’emportent le plus souvent sur les valeurs républicaines et un islamiste qui souhaite que la charia s’applique en France. Pourquoi? Contrairement au premier, le second n’a pas opéré une révolution théologico-politique qui date de plusieurs siècles en Europe. C’est aujourd’hui le drame de l’islam politique qui voudrait voir s’appliquer la loi islamique dans le monde temporel, comme si, à Versailles, sous prétexte qu’il y a beaucoup de catholiques, on demandait à la justice française d’appliquer le droit canon.

La comparaison peut prêter à sourire, mais pensons au Royaume-Uni, où, dans certains quartiers à majorité musulmane, des tribunaux islamiques – les fameux «charia courts» – surgissent en toute légalité, conformément aux préceptes du communautarisme anglo-saxon. C’est en France inimaginable, au moins officiellement. Dans les faits pourtant, face au recul de l’Etat dans les «territoires perdus de la République», les religieux musulmans servent souvent d’arbitres et de modérateurs dans les luttes entre petits caïds, ce qui n’est peut-être pas un mal en soi, mais souligne en l’espèce le recul de l’ordre politique.

Affirmer cette révolution théologico-politique est une gageure pour l’islam qui, dans son histoire, n’a pas vraiment connu de rupture théologico-politique franche et qui, surtout, dans son versant sunnite, ne dispose pas d’Église pour structurer une telle rupture. Rien n’est perdu pour autant: il y a 50 ans, dans les pays musulmans, l’islamisme – au sens où on l’entend aujourd’hui – n’avait pas cours, ou presque.

L’on se souvient de Nasser, en 1953, éclatant de rire devant son auditoire, lui-même hilare, quand il expliquait qu’un responsable des Frères musulmans lui avait demandé d’imposer le voile aux Égyptiennes: «Je lui ai répondu que c’était revenir à l’époque où la religion gouvernait. Monsieur, vous avez une fille à la Faculté de Médecine et elle ne porte pas le voile. Si vous n’arrivez pas à faire porter le voile à votre fille, comment voulez-vous que je le fasse porter à 10 millions de femmes égyptiennes?». C’était au temps du nationalisme arabe sur les ruines duquel l’islamisme a depuis prospéré.

Prendre le risque de nier la liberté de conscience n’aidera en rien à combattre ceux qui font tout pour introduire le spirituel dans l’ordre temporel.

L’équilibre est un courage, écrivait récemment un général français. En la matière, la formule n’est pas fausse. Inverser la proposition selon laquelle les lois de Dieu l’emportent sur les lois des hommes pour montrer toute sa détermination face à l’islamisme est une solution facile, mais un piège dangereux car, aller sur ce terrain-là, c’est déjà confondre les ordres politique et religieux. Prendre le risque de nier la liberté de conscience n’aidera en rien à combattre ceux qui font tout pour introduire le spirituel dans l’ordre temporel. Au contraire, ils le vivront comment une agression et s’éloigneront plus encore du modèle hiérarchique qui permet de concilier des termes opposés.

Louis Dumont, qui a étudié les sociétés les plus hiérarchiques comme les castes indiennes dans son ouvrage Homo hierarchicus, a aussi analysé, dans son autre ouvrage phare, Homo aequalis, le modèle individualiste anti-hiérarchique né en Europe. Le grand danger de cette alternative à la hiérarchie est que les hommes, égaux entre eux, mais divers dans leurs identités, se dressent les uns contre les autres, celles-ci n’étant plus hiérarchisées. Raison pour laquelle l’anthropologue n’a jamais caché sa «préférence irénique pour la hiérarchie» car elle permettait selon lui d’organiser les conditions de la paix.

Une intuition reprise par la philosophe Mona Ozouf, à la fois grande républicaine, défendant l’idéal d’universalisme, et bretonne, toujours attachée à ses racines régionales. Mona Ozouf a toujours vu dans le concept de «hiérarchie» de Louis Dumont le moyen de vivre pacifiquement des «identités concurrentes». Dans une interview accordée à Philosophie Magazine après les attentats de 2015, elle déclarait: «La loyauté républicaine et l’appartenance particulière peuvent parfaitement être vécues ensemble – à condition il est vrai, ce que Louis Dumont nous a appris, de les hiérarchiser. Si nous apprenons à vivre cette hiérarchie, alors l’esprit du 11 janvier n’aura pas été vain».

Toute la difficulté, néanmoins, est que, plus le fossé est grand entre deux identités concurrentes, plus la hiérarchie doit être forte. Et à partir d’un certain seuil, une hiérarchie trop forte risque de n’être plus vécue que comme une inégalité insupportable. Trouver un équilibre entre Homo hierarchicus et Homo aequalis consiste à emprunter un chemin de crête. La loi de 1905, qui était une loi de conciliation, a été une réussite à cet égard.

Les valeurs républicaines sont largement celles d’un christianisme sécularisé. En l’absence d’un passé commun, la gageure s’annonce plus difficile avec l’islam.

Mais les valeurs républicaines sont largement celles d’un christianisme sécularisé. En l’absence d’un passé commun, la gageure s’annonce plus difficile avec l’islam. Si nous apprenons à vivre malgré tout cette hiérarchie, la mort de Samuel Paty n’aura pas été vaine, pour paraphraser Mona Ozouf, et ce d’autant que les professeurs figurent au premier rang de ceux qui apprennent aux futurs citoyens à hiérarchiser avec justesse.

«Le laïcisme est un rempart illusoire face à la volonté de conquête de l’islamisme»

Jean-Marie Rouart juge que la laïcité sera impuissante à constituer, demain, l’âme de notre pays.

Aucune société, si avancée soit-elle, ne peut se passer du sacré, explique l’écrivain. Or, le déclin du christianisme dans la société française laisse un vide spirituel, que l’islam vient remplir.

Jean-Marie Rouart est membre de l’Académie française depuis 1997.

Devant un péril islamiste bien réel qui s’exprime par la violence, auquel va tenter de répondre le projet de loi sur le séparatisme, il est intéressant d’élever le débat sur le fond. Il faut en effet s’interroger aussi sereinement que possible sur une crainte qui ne laisse pas d’inquiéter les esprits les moins portés aux réactions passionnelles. D’où vient que l’islam qui, à l’inverse du christianisme, comme épuisé par ses anciennes ambitions, n’a pas, lui, abdiqué son prosélytisme virulent, apparaît comme une menace pour l’avenir?

Menace dont s’était déjà ouvert de Gaulle au cours d’une de ses confidences décoiffantes à Alain Peyrefitte, où il proclamait: «Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.» Et il jugeait l’indépendance de l’Algérie nécessaire pour éviter que son village ne soit rebaptisé un jour Colombey-les-Deux-Mosquées: ce qui ne voulait nullement dire qu’il excluait pour autant l’apport d’autres « races » ou religions. Il comprenait trop bien la France pour en avoir une vision étroite et xénophobe.

Pour éclairer notre situation, il est intéressant de remonter le cours de notre histoire et de celle des croyances religieuses qui nous ont imprégnés, contribuant à faire de nous ce que nous sommes. Xavier Darcos, dans ses ouvrages consacrés à Virgile et Ovide, nous montre dans quelles conditions est né le christianisme, dans quel vide, quelle lassitude, quel épuisement spirituel il s’est insinué peu à peu dans les consciences romaines. Le christianisme pour s’imposer a bénéficié de la lente désaffection des Romains pour leur ciel, leur Olympe, peuplé de dieux cruels, fantasques et poétiques, mythologie dans la croyance de laquelle ce grand peuple trouvait sa légitimité historique, sa raison d’être, ainsi que son aspiration au surnaturel. Ce terrain religieux miné par l’incrédulité était mûr pour s’abandonner à une autre croyance qui répondrait à ses aspirations diffuses. Car aucune société, si avancée soit-elle, ne peut se passer longtemps du sacré. Seules les religions sont capables de donner une réponse à la question de la finalité de la vie.

En trois cents ans, le christianisme allait conquérir le monde romain.

Au lieu de se renforcer spirituellement sur l’Évangile, […] le catholicisme sous l’influence d’un progressisme janséniste s’est dépouillé sans vrai profit de sa pompe traditionnelle 

Même si notre civilisation n’a plus guère de points communs avec la Rome antique subjuguée par le christianisme, cet exemple montre l’étrange processus par lequel, insidieusement, une religion se substitue à une autre. Or, il faut l’avouer, le christianisme aujourd’hui, et le catholicisme en particulier, est atteint non seulement dans sa pratique mais dans son être même. Ce n’est pas un hasard si après Renan, qui, dans un lamento sur le christianisme, s’exclamait qu’il ne restait plus de cette religion autrefois triomphante que le «parfum d’un vase vide», René Rémond et Jean Delumeau ont écrit, à quelques années près, des livres où se résumaient leurs craintes: «Le christianisme va-t-il mourir?»

Ces deux catholiques s’interrogeaient avec clairvoyance sur la déchristianisation opérée par le monde moderne, sur ce qui a été pendant près de vingt siècles l’assise de son pouvoir politique, les principes de la morale publique, son modèle culturel inégalé. Et c’est vrai, que nous le voulions ou non, croyants ou pas, nous sommes issus de ce moule si appréciable pour beaucoup, détestable pour d’autres. Voltaire et Nietzsche étant ses plus hauts contempteurs, Hitler et Staline, ses plus bas. D’autres auteurs comme Marcel Gauchet ont énuméré les facteurs concurrents conduisant à l’incrédulité, y compris le protestantisme, considéré comme «une religion de sortie de la religion».

La conséquence, c’est un monde désemparé, de moins en moins guidé par un christianisme qui manifeste des symptômes de fatigue, voire des déviations incontrôlées comme s’en inquiétait G. K.Chesterton face à « tant d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles ». Un monde tourneboulé par un changement technologique et génétique invraisemblable: nouveau scientisme, mondialisation porteuse d’autant de bienfaits que de déstabilisation, tendances anarchisantes héritées du rousseauisme et ressuscitées bizarrement par les soixante-huitards. Tout cela aboutit à des églises où des fidèles moins nombreux hantent des voûtes qui ne résonnent plus de cantates de Bach et de Haendel, où des prêtres, même s’il en existe beaucoup d’exceptionnels, semblent parfois touchés par la lassitude et l’à quoi bon. Parfois en jeans sous leur surplis, ils déversent machinalement une parole divine assaisonnée de commentaires en vérité moins inspirés par Bossuet, Massillon ou Lamennais que par l’actualité télévisée plus en accord, pensent-ils, avec les préoccupations de leurs ouailles.

Ce qui donne des cérémonies maussades, des messes pauvres en prêches et spirituellement faibles. Dans ces conditions d’appauvrissement liturgique, les messes peuvent-elles encore faire croire à ce merveilleux qui enchantait le christianisme ? Comment cette injonction du Christ: « Je suis la vérité, le chemin et la vie » peut-elle encore être entendue ? Car au lieu de se renforcer spirituellement sur sa base indémodable et universelle, l’Évangile, de maintenir par les arts, la musique, le chant, tous les chefs-d’œuvre qui illuminaient sa liturgie, le catholicisme sous l’influence d’un progressisme janséniste s’est dépouillé sans vrai profit de sa pompe traditionnelle.

Le clergé perdu dans un monde débordé, comme nous le sommes tous, semble même avoir renoncé à ses grands élans visibles de charité qui, de saint Vincent de Paul à l’abbé Pierre, l’éclairaient d’une belle lumière en abandonnant à Coluche et à ses Restos du cœur le soin de la misère. Ce n’est donc pas sans une grande pitié que l’on assiste, en France, à cette lente désaffection vis-à-vis d’une Église qui a été la colonne vertébrale de notre société, plus encore de notre civilisation, depuis vingt siècles, l’inspiratrice de notre sensibilité, et qui règne encore dans tant de cœurs désolés et inquiets de son déclin. Beaucoup de fidèles se demandent comment concilier leur foi toujours ardente, leur dévouement exemplaire, leur compassion pour les souffrances de leurs frères d’Orient avec une Église en proie au doute.

Le parti laïc, qui a tant combattu le cléricalisme et la superstition religieuse, aimerait remplacer avantageusement cet édifice catholique en crise qu’il rend responsable de beaucoup de nos maux. Brochant son combat sur les dérives sectaires de l’islamisme fanatique, il voudrait dessiller nos yeux de ces croyances puériles que représente pour lui le religieux: remplacer la superstition par la raison, la foi par l’athéisme, la croyance en l’au-delà par la plénitude des jouissances d’ici-bas. Individuellement, ce choix est tout à fait respectable. Il est en revanche plus discutable quand on veut unifier une société qui a besoin d’une référence métaphysique plus solide et d’une aspiration à la transcendance.

C’est ce que Napoléon a bien compris en restaurant le catholicisme, lui qui était pourtant agnostique. Le Concordat demeure en vigueur dans les départements de l’Alsace et de la Moselle sans que personne n’y trouve à redire. La laïcité, le combat laïcard pour être plus précis, si estimables soient ses défenseurs, qui se tiennent raides plus que jamais sur ce dada enfourché pour faire prétendument sus à l’islamisme, ne sera jamais de nature à remplacer une religion: c’est un dogme froid comme un règlement administratif, raisonnable comme une admonestation médicale, qui ne parle qu’à l’intelligence et non au cœur, aussi peu aguichant qu’une salle de mairie ou qu’un discours de sous-préfet.

Dans les circonstances tragiques, les malheurs que les hommes et les femmes connaissent tous, au cours desquels le cœur saigne si fort, où le désespoir guette, quel réconfort peut-il nous apporter ? Et au moment de mourir, quelle espérance ? Enfin, dernière limite, croient-ils les tenants de ce dogme qu’après avoir participé avec bien d’autres à l’affaiblissement du catholicisme, ils resteront à eux seuls un rempart vraiment efficace face à l’islam? Comment n’ont-ils pas eux-mêmes conscience de leur faiblesse spirituelle ? La communion des saints est difficilement applicable aux grandes figures républicaines. Quel pardon, quelle ressource métaphysique attendre des mânes du petit père Combes ou de Berthelot ? Et dans les fêtes carillonnées ce n’est pas le culte des icônes républicaines dans leur berceau, si gracieuses soient-elles, même dans une crèche entre le bœuf et l’âne gris, qui nous aidera à recréer les enchantements de Noël.

Dans trente ou quarante ans, l’islam risque d’apparaître comme une issue morale et une planche de salut spirituelle pour ceux que le christianisme aura déçu ou ne convaincra plus 

Plus sérieusement, comment les tenants du laïcisme pur et dur dans leur orgueil de libres penseurs peuvent-ils croire un instant qu’ils seront capables à eux seuls par leurs incantations à Jules Ferry et à Jaurès d’endiguer le tsunami islamiste qui, par la double insinuation de la persuasion et de la violence, risque de vouloir s’imposer? Car au-delà de l’horrible image de fanatisme et de violence barbare que donnent les crimes des islamistes, au-delà de principes sociaux antipathiques à nos yeux d’Européens dorlotés dans les principes humanistes et démocratiques, il existe une séduction spirituelle discrète de l’islam, notamment dans le soufisme, à laquelle ont été sensibles des âmes aussi tourmentées et éprises d’absolu qu’Isabelle EberhardtLouis Massignon, son ami le père de Foucauld, et plus récemment la chanteuse Barbara ou Gérard Depardieu, pour ne citer que les plus célèbres. Préoccupation dont on trouve un écho dans le testament de Christian de Chergé, le prieur des martyrs de Tibéhirine, qui à travers le soufisme fait état de convergences spirituelles.

Et c’est là que nous pouvons en revenir à notre inquiétude d’un grand bouleversement, religieux. Certes non pas à l’échelle de quelques années, mais dans trente, quarante ans, quand le monde musulman en France aura démographiquement progressé de manière exponentielle, que nous nous serons enlisés un peu plus dans un monde sans horizon, ultramatérialiste, façonné par les multinationales, nourri de consommation, de niaiseries, et de pornographie. D’autant que, comme nous l’apprend l’Histoire, les périodes d’extrême liberté frisant l’anarchie suscitent souvent une aspiration à la servitude. Pour ces raisons, l’islam risque alors d’apparaître comme une issue morale et une planche de salut spirituelle pour ceux que le christianisme aura déçus ou ne convaincra plus, sans pour autant qu’ils adhèrent au culte laïc. Et ce serait alors une autre révolution, une recomposition complète de nos valeurs et de nos institutions.

En écho à ce nouveau débat sur les aménagements apportés à la laïcité, on ne peut s’empêcher de penser à l’échange fameux de René Viviani, en 1905, déclarant au Palais Bourbon: «Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance (…), d’un geste magnifique nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus.» Proclamation à laquelle le député Paul Lerolle avait répondu: «Ces étoiles que vous vous vantez d’avoir éteintes, êtes-vous sûr en les détruisant de ne pas augmenter le nombre des malheureux auxquels vous retirez la consolation et l’espérance?»

Ces étoiles, legs d’un judéo-christianisme nullement incompatible avec la laïcité, n’avons-nous pas intérêt à les faire resplendir plutôt que de nous obstiner à les éteindre, non tant par la croyance qui appartient à la conscience, mais par la défense de l’architecture culturelle et spirituelle qui les porte? Sinon, nous risquons de voir l’islam les rallumer à son profit.

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