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Amin Maalouf, nous alerte sur le « naufrage des civilisations ».

Ce que je reproche aujourd’hui au monde arabe…                                 Ce que je reproche aujourd’hui à l’Occident…

Né à Beyrouth qu’il a fui en 1976, l’ancien rédacteur en chef de Jeune Afrique, essayiste et romancier, est devenu un auteur à succès et académicien. Dans son nouveau livre, Le Naufrage des civilisations, cet Immortel brosse un portrait pessimiste et désenchanté du monde contemporain. C’est souvent avec justesse hélas que les intuitions d’Amin Maalouf, observateur attentif et soucieux de la marche du monde, se vérifient.  C’est bien l’effondrement de la coexistence pacifique entre les peuples et les religions, notamment au Levant, sur les bords de la Méditerranée, dans les années 70 et 80, qui a signé l’arrêt de mort de notre monde globalisé. Avec son essai « Le naufrage des civilisations » (édit. Grasset), Amin Maalouf, de l’Académie française, propose une grille de réflexion pour comprendre le grand ébranlement que vit notre monde aujourd’hui : ébranlement sécuritaire, politique, idéologique et religieux.

Chevalier de la Légion d’honneur Commandeur de l’ordre national du Mérite Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres Grand cordon de l’ordre du Cèdre du Liban Chevalier de première classe de l’ordre du Lion de Finlande Officier de l’ordre du Mérite culturel de la Principauté de Monaco

« Il y a vingt ans, j’avais écrit un essai, Les Identités meurtrières. La dérive autour de ces questions identitaires n’a fait que se répandre et s’aggraver. Des mots, on est passé aux meurtres. L’observation de l’Europe a suscité en moi de plus en plus de déceptions et d’inquiétudes. Le rêve européen, auquel je me suis accroché de toutes mes forces, remplaçait d’autres espérances, liées jadis à mon pays et ma région. Mais il s’est effrité. Il a perdu de sa substance jusqu’à devenir ce monstre froid, tapi à Bruxelles, loin des peuples. Le monde dérive alors qu’il n’a jamais disposé d’autant de moyens d’émancipation. »

Né à Beyrouth en 1949, maronite éduqué par les jésuites, exilé en France depuis quarante ans, Amin Maalouf, courtois et hospitalier, prend le temps de préciser sa pensée. Dans son vaste salon bourgeois au sol recouvert de tapis orientaux, devant un café turc offert par sa femme, l’élégante et souriante Andrée, qui ajoute à cette délicate attention de succulentes pâtisseries aux amandes qu’elle a façonnées, sa parole n’en prend que plus de relief et de gravité. Observateur soucieux de la marche du monde, chaque jour plongé dans la lecture des journaux, rivé aux soubresauts d’une actualité erratique, comme la retransmission des débats du Brexit à Westminster, il a hérité de son père, Rushdi Maalouf, grand journaliste et poète très populaire au Liban, cette curiosité attentive.

Amin Maalouf appartient à une famille maintes fois déracinée, contrainte d’errer dans un Moyen-Orient désorienté, autrefois havre de concorde et d’harmonie, précipité dans une course aux abîmes. Pourtant instruit des cycles longs et des retournements historiques, Amin Maalouf doute que son univers levantin puisse s’en relever.

Dans son nouveau livre, sombre et pessimiste, Le Naufrage des civilisations (Grasset), il cherche les sources de cette désillusion et tente de comprendre comment la situation a dégénéré. « Ce que je reproche aujourd’hui au monde arabe, c’est l’indigence de sa conscience morale, dit-il. Ce que je reproche à l’Occident, c’est sa propension à transformer sa conscience morale en instrument de domination. » Comme dans ses précédents ouvrages, les revers de sa famille se mêlent aux événements qui accablent les peuples, enfermés dans la résignation. « C’est à partir de ma terre natale, écrit-il, que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde. » 

1979 se dresse, selon lui, comme la pierre d’angle d’un processus irréversible, marque la date d’un « retournement : l’idéologie conservatrice est soudain devenue révolutionnaire ». Que s’est-il donc passé cette année-là ? « En six mois, explique Amin Maalouf, la face du monde a changé. Élection de Jean-Paul II, Deng Xiao Ping à la tête de la Chine, retour de Khomeiny en Iran, élection de Margaret ­Thatcher, bientôt suivie par celle de Ronald Reagan. Un même credo : moins d’État, moins de prestations sociales, inégalités glorifiées. La loi du marché s’impose partout. Toute société qui valorise à ce point l’argent dérive inévitablement vers la corruption, les tensions sociales, le mécontentement généralisé. »

Faut-il chercher dans l’histoire de la famille d’Amin Maalouf, douze générations sous la même dynastie ottomane, et dans le destin mouvementé de ses grands-parents, ballottés entre Istanbul, Le Caire, Héliopolis, Beyrouth, son acuité pour les zones de fractures, les lignes de rupture ? L’Égypte bouillonnante de culture, où les deux branches croyaient pouvoir s’enraciner, a toujours été décrite chez lui comme un paradis que crut reproduire le Liban quand les réfugiés vinrent s’y établir après la faillite de Nasser. Ce modèle de tolérance d’un Moyen-Orient ouvert et prospère a été ruiné par le nationalisme outrancier et xénophobe du raïs, brisant le sceau d’une coexistence qui aurait pu être exemplaire. Puis par la guerre de 1967, dont le souvenir persistant demeure poisseux d’humiliation.

« Le naufrage des civilisations » (édit. Grasset),

Comment Amin Maalouf serait-il insensible à ces brutaux changements de cap dont il fut le témoin malgré lui, avant d’être un grand reporter chargé d’aller voir et de rendre compte ? Le 20 avril 1975, Andrée et Amin Maalouf, jeunes mariés, habitent le quartier Aïn-El-Remmaneh lorsqu’é-clate, sous leurs fenêtres, une fusillade meurtrière au lourd bilan. L’acte I de la guerre civile libanaise vient de se dérouler sous leurs yeux. Leur appartement va se retrouver au cœur d’une zone de combats. Amin Maalouf se réfugie à Machrah, dans la maison familiale de la Montagne.

« Un jour, j’ai décidé qu’il fallait partir. » Le 16 juin 1976, il gagne Chypre sur un bateau de fortune. Trois jours plus tard, le jeune journaliste du grand quotidien An Nahar est à Paris, en quête d’une rédaction. Jeune Afrique lui ouvre ses portes. Il en deviendra le rédacteur en chef. Entre-temps, cet homme d’apparence paisible, au doux regard, à la voix calme, aura beaucoup bourlingué sur les théâtres de guerre. On le retrouve aux moments cruciaux en Éthiopie, à Saïgon.

Le 1er février 1979, Amin Maalouf est embarqué dans l’avion d’Air France qui ramène l’imam Khomeyni en Iran. « Comme beaucoup, à l’époque, je le prenais pour un vieillard débonnaire qui laisserait la place aux modernistes, avoue-t-il. Au moment où je vis l’événement local, je n’en discerne pas le retentissement global, ni les conséquences. » C’est probablement de cette forme de cécité à laquelle condamne l’actualité suivie de trop près qu’Amin Maalouf a voulu se libérer, cherchant, dans le temps long et le recul du passé, de nouvelles perspectives, des liens de continuités. « À trop privilégier l’instant vécu, écrit-il dans Origines, on se laisse assiéger par un océan de mort. À l’inverse, en ranimant le temps révolu, on élargit l’espace de vie. »

Son premier livre, Les Croisades vues par les Arabes, attire l’attention sur la singularité de son regard et la qualité de son style. Quand il attaque Léon l’Africain, son premier roman, la réaction enthousiaste de son éditrice l’incite à changer de vie. En 1985, il plaque le journalisme pour entrer en littérature. « Je suis un angoissé. Le plus dur, les premiers mois, a été d’apprendre à organiser mon temps, à poser les bases d’une rigueur personnelle pour retrouver chaque jour la page blanche, savoir rythmer plaisir d’écrire et bonheur de la famille », explique ce père de trois enfants. Entre les romans et les essais historiques, Amin Maalouf, prix Goncourt 1993, devient un auteur à succès, traduit dans le monde entier.

Le 23 juin 2011, il est élu au 29e fauteuil de l’Académie française, celui de Claude Lévi-Strauss, de Renan. « Parmi les Immortels, dit-il, j’ai trouvé ce que je ne cherchais pas : une famille. Des êtres brillants, venus d’un peu partout, qui ne se connaissaient pas auparavant, savent qu’ils seront ensemble jusqu’à la fin de leur vie. Cette perspective crée un lien très fort et très stimulant. Sous le léger formalisme de l’institution, l’Académie voue un culte à l’égalité. Aucun ne prend le pas sur l’autre. »

Entre deux séjours à l’île d’Yeu où il aime écrire et méditer, Amin Maalouf conserve en lui la richesse d’un héritage singulier qu’il oppose à la déliquescence de l’époque, auscultée avec inquiétude. On ne peut le comprendre, semble-t-il, que si l’on se souvient du double legs de ses deux patries, le Liban et la France, dont il dresse l’inventaire intime. « Mes origines, mes langues, mon accent, mes convictions, mes doutes et, plus que tout, peut-être, mes rêves d’harmonie, de progrès, de coexistence. »

« Ma région natale est le berceau des trois grandes religions monothéistes : si, dans cette région, on avait eu l’exemple d’une coexistence harmo-nieuse, je pense que cela aurait envoyé un message puissant dans le monde entier pour dire : nous pouvons vivre ensemble ». S’il vit en France depuis 40 ans, Amin Maalouf été témoin, à Beyrouth, d’« une qualité de coexistence assez remarquable » entre les membres de différentes religions. C’était dans les années 50, 60, et depuis, cette coexistence il ne l’a « plus jamais retrouvée ». Beyrouth, c’est là qu’il est né, en 1949, dans une famille maintes foisdéracinée, contrainte d’errer dans un Moyen-Orient désorienté. Le 20 avril 1975, le jeune homme de 26 ans, assiste depuis sa fenêtre aux premiers conflits d’une guerre civile qui durera jusqu’en 1990. L’année suivante, en 1976, il décide de quitter son pays.

Observateur soucieux de la marche du monde, Amin Maalouf, prix Goncourt 1993 pour « Le Rocher de Tanios » (éd. Grasset), est élu à l’Académie française en 2011. Son œuvre est profondément marquée par une prise de conscience : celle d’un dérèglement du monde. « Il y a effectivement un cheminement qui suit la dérive que le monde a connue. »