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En 1915, la réponse de Clemenceau à la censure

Pendant la 1ère Guerre mondiale, son journal est rebaptisé L’Homme enchaîné pour protester contre la censure.

 
La publication du journal L’Homme libre de Georges Clemenceau est suspendue du 29 septembre au 7 octobre 1914 en application de la loi du 5 août 1914. Library of Congress/Rue des Archives/PVDE
 

En 1913, Clemenceau créé le journal L’Homme libre, qui critique ouvertement le gouvernement. Pendant la Première Guerre mondiale, son journal est rebaptisé L’Homme enchaîné pour protester contre les effets de la censure.

Article paru dans Le Figaro du 26 août 1915.

Quand des «républicains» ne manquent à eux-mêmes, il est bon que des conservateurs les rappellent aux principes de liberté qui sont le bien commun de tous les Français. On a pu lire, le 25 août 1915, la simple et noble lettre de M. Jenouvrier, sénateur de la droite, répudiant, en termes décisifs, l’acceptation passive d’un régime sans nom, sans idées, sans règles générales, sans droit, sans dignité. Aujourd’hui, c’est Le Figaro qui demande un minimum de lois républicaines, de prétendus représentants de l’idéal qui se trouvent incapables de porter le fardeau du jour sous ces regards d’une critique uniquement, inspirée de l’intérêt de la patrie, dans une crise de vie et de mort pour le peuple français.

Écoutez, «républicains», et vous, «révolutionnaires» fameux! Apprenez de quel ton vous avez donné à la bourgeoisie libérale le droit de vous parler. Lisez, sans rougir, s’il vous est possible, cet écrit de haute mesure où des hommes de lettres, qui furent indulgents durant toute une année, dressent contre vous le plus cinglant réquisitoire avec une inexorable placidité. Pas de phrases, pas de mots à effet, pas l’ombre d’une rhétorique de politicaille, rien que des constatations de faits qui, reportés aux principes dont le gouvernement se pare, sont un acte d’accusation tel qu’aucun gouvernement peut-être n’en a jamais subi, puisqu’il vient de ceux-là mêmes dont, pour l’excuse de sa défaillance, il avait escompté l’appui.

Je ne crains pas de dire que, dans l’histoire de la politique française, le manifeste du Figaro marquera une date, car il atteste une évolution – qui n’est plus seulement verbale – de la bourgeoisie française vers la règle équitable de l’ordre dans la liberté. Il n’est plus question de chercher un maître pour substituer à de libres institutions les caprices d’une oligarchie déguisée. Non. C’est à la liberté de la parole, à la liberté de la presse, que font courageusement appel des hommes qui ont pu redouter, à certaines heures, les excès d’une liberté jugée par eux incapable de se modérer elle-même, mais qui comprennent, enfin que la liberté égale pour tous est de notre commun patrimoine – où elle apporte à chacun de nous la réciproque garantie de ce droit intangible sans lequel il n’est pas de noblesse pour l’homme civil.

 
Clemenceau par Forain, 1919. Collection particulière
 

J’écrivais, l’autre jour, que l’arbitraire ne pouvait s’arrêter sur sa pente. Nous en pouvons juger, quand on ose nous dire qu’il y a des sujets sur lesquels nous n’avons pas le droit d’exprimer une opinion, quelle qu’elle soit. «C’est à peine, écrit Le Figaro, si la presse a conservé le droit d’approuver.» Cette parole, digne de Tacite, restera, car elle caractérise un régime tel que la France n’en avait pas connu.

Avait-on jamais vu un gouvernement interdire à tous les journaux, sauf à un seul, la reproduction d’une dépêche annonçant un succès militaire d’alliés. Avait-on jamais vu un gouvernement défigurer, altérer le compte rendu des débats parlementaires au Journal officiel, pour faire une réclame à un de ses ministres? Avait-on jamais vu un gouvernement interdire des journaux qui avaient passé outre aux injonctions de la censure, et même les frapper de suspension, tandis qu’il autorisait cette même infraction chez d’autres, libres de se soustraire aux règles qui nous écrasent, par l’unique raison que ceux-là avaient des amis puissants dans le cabinet?

Assez de ce régime qui n’a d’analogue que chez les peuples de civilisation rudimentaire. L’honneur de la France exige qu’il ait vécu. Ce sera une honte qu’il ait pu se soutenir un moment dans le pays de la Révolution française. Les malheureux qui porteront au front la marque indélébile de cette tentative allèguent pour excuse le territoire envahi. C’est leur condamnation.

Voici la conclusion de cette page éloquente:

Assez et trop de manigances qui ne peuvent supporter le grand jour. Jetez toutes ces choses au vent. Qu’elles tombent au gouffre sans fond. L’oubli! L’oubli! Nous n’avons plus qu’une idée. Tous ces soldats qu’il est facile de célébrer, mais que l’heure nous presse de seconder d’abord, un jour nous reviendront glorieux, après de nouvelles épreuves dont le compte n’est pas épuisé. Ce sera le plus beau jour de notre histoire. À nous de le faire, à nous de le mériter. Nos fils, alors, dans la fierté du sacrifice, dans la beauté du sublime devoir, dans le débordement d’une espérance infinie, mais frémissant encore d’affreuses misères, nous regarderont face à face. Qui de nous voudrait avoir à baisser les yeux? Qui pourrait entendre cette affreuse parole: Pourquoi n’avez-vous pas mieux fait?

Par Georges Clemenceau