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Laïcité, islam: comment évolue le regard des Français?

Une majorité de français exprime son allergie à des manifestations ostensibles de l’appartenance religieuse dans l’espace public

La priorité accordée aux préceptes religieux est plus forte chez les musulmans de France les plus jeunes. Par Pascal Perrineau est professeur des universités à Sciences Po et chercheur au Cevipof.

Le débat de société s’organise depuis des semaines autour de la question de l’islam, de ses dérives et de sa capacité à s’insérer dans la culture de la France laïque. L’attentat du 3 octobre au cœur de la préfecture de police de Paris et l’assassinat de trois fonctionnaires de police et d’un agent administratif par un individu radicalisé, qui était depuis quinze ans employé par la direction du renseignement (DRPP), ont fortement impressionné l’opinion publique et réactivé la nécessité de lutter contre l’islamisme.

Emmanuel Macron veut encore imposer la laïcité à l’islam

Interrogés par l’Ifop à la fin du mois d’octobre, 56 % des Français considèrent que pour les mois à venir, la lutte contre l’islamisme est «tout à fait prioritaire» juste derrière les préoccupations traditionnellement dominantes de la lutte contre le chômage (67 %) ou le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat (66 %). 78 % disent que «la laïcité est aujourd’hui en danger en France». Cette crainte entraîne une mutation de la conception de la laïcité. Alors qu’au début des années 2000, celle-ci était conçue avant tout comme le moyen de mettre toutes les religions sur un pied d’égalité et d’assurer ainsi la liberté de conscience, elle est, particulièrement depuis la vague d’attentats de 2015, vécue comme un moyen de faire reculer l’influence des religions dans la société et de les séparer de l’espace public et politique.

  • République et islam: une compatibilité discutée

Cette réémergence d’une laïcité de combat contre l’influence religieuse concerne avant tout l’islam comme elle avait pu, au début du XXesiècle, désigner la religion catholique. 80 % des personnes interrogées pensent que «la question de la laïcité se pose aujourd’hui différemment en France s’agissant de la religion musulmane». Certes, cette opinion est partagée par la quasi-unanimité des sympathisants du Rassemblement national et des Républicains, mais 77 % de ceux de La République en marche, 67 % de ceux du Parti socialiste et 71 % de ceux de La France insoumise peuvent y assentir. En effet, pour une majorité de Français, il y a une inquiétude et une interrogation sur la compatibilité de la religion musulmane avec les valeurs de la société française.

Seuls 41 % des Français pensent que l’islam est compatible avec ces valeurs alors qu’ils sont 78 % à penser de même pour la religion juive et 89 % pour la religion catholique

Interrogés en août dernier par l’institut Ipsos, seuls 41 % des Français pensent que l’islam est compatible avec ces valeurs alors qu’ils sont 78 % à penser de même pour la religion juive et 89 % pour la religion catholique. Seuls les citoyens proches de La France insoumise, du PCF (64 %) et de LREM (51 %) soutiennent majoritairement la thèse de la compatibilité de la religion musulmane avec les valeurs de la société française. Ils ne sont que 49 % chez les électeurs proches du Parti socialiste, 28 % chez ceux de LR et 17 % chez ceux du Rassemblement national.

Cette inquiétude sur la capacité de l’islam à se fondre dans la société française ne signifie pas un jugement sans nuances sur celui-ci. 54 % des Français considèrent que «l’islam est une religion aussi pacifiste que les autres et que le djihadisme est une perversion de cette religion». Les jeunes et la gauche partagent davantage encore cette opinion mais il reste une préoccupation fortement dominante quant au caractère expansionniste et autoritaire de l’islam. 71 % des Français pensent que «la religion musulmane cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres»et cela quelles que soient la génération et, sauf pour la gauche de la gauche, la famille politique des personnes interrogées.

L’opinion publique a le sentiment que les croyants catholiques ou juifs ont fait leur aggiornamento alors que les croyants musulmans resteraient dans une conception plus monopoliste de leur foi

Derrière ce sentiment d’une majorité de Français, il y a la perception d’une religion qui refuse ou ignore la séparation entre l’Église et l’État, la distinction entre le spirituel et le temporel et pose ainsi à la République une question que celle-ci croyait appartenir définitivement au passé. La rigueur de la séparation française entre le croyant et le citoyen est ainsi réactivée dans un pays où non seulement la croyance religieuse s’étiolait mais aussi où la religion – ou ce qu’il en reste – ne s’occupait plus de politique. Dans son ouvrage sur La Religion dans la démocratie (2001) Marcel Gauchet retraçait ce mouvement: «La sortie de la religion, c’est le passage dans un monde où les religions continuent d’exister, mais à l’intérieur d’une forme politique et d’un ordre collectif qu’elles ne déterminent plus.» Cela veut dire que les religions perdent leur pouvoir à «dire la vérité » et que le croyant de ces sociétés post-modernes intègre la légitimité d’autres croyances dans son rapport à sa propre croyance. En termes de perception, l’opinion publique française a le sentiment que les croyants catholiques ou juifs ont fait leur aggiornamento alors que les croyants musulmans resteraient dans une conception plus monopoliste de leur foi.

  • Ces musulmans pour qui la charia passe avant la loi

Pour en savoir un peu plus, l’enquête réalisée fin août-début septembre par l’Ifop auprès d’un échantillon représentatif de musulmans résidant en France, offre quelques éléments de réponse. Sur le principe, une forte majorité de musulmans (70 %) a le sentiment que «la laïcité permet aux musulmans de pratiquer librement leur religion», 65 % sont en désaccord avec l’idée qu’en France «la loi islamique, la charia, devrait s’imposer par rapport aux lois de la République».

Cependant, de fortes minorités (de 27 % à 37 %) sont sur des positions dures de prééminence ou d’affirmation de la loi religieuse par rapport à la loi républicaine. Plus d’un musulman sur quatre (27 %) considère que la charia devrait s’imposer par rapport aux lois de la République. Ce pourcentage monte à 33 % chez les musulmans sans diplôme, 41 % chez les musulmans étrangers et à 55 % chez les musulmans d’Afrique orientale. Les partisans d’une adaptation de la laïcité à la française à la religion musulmane sont au nombre de 37 %. C’est presque une majorité qui préconise cette solution chez les jeunes musulmans (49 % des moins de 25 ans), chez ceux qui sont originaires de Tunisie (49 %) ou du Moyen-Orient (45 %).

Enfin, et l’on comprend mieux pourquoi l’affaire du voile polarise le débat autour de l’islam depuis l’affaire de Creil en 1989, ce sont 68 % des musulmans qui considèrent que «les filles devraient avoir le droit de porter le voile au collège et au lycée». En effet, contrairement à la loi de 2004 bannissant «le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, les lycées et les collèges»(que ce soit«le voile islamique quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive»), une forte majorité de la population musulmane n’accepte pas cette règle républicaine. On voit bien l’évolution dans le temps de la population musulmane dans la mesure où 75 % des jeunes de moins de 25 ans partagent ce refus contre seulement 53 % des 50 ans et plus. Le voile est de plus en plus utilisé dans une stratégie d’affirmation identitaire et religieuse qui n’était pas toujours évidente aux yeux des aînés qui avaient une lecture différente des deux versets du Coran qui mentionnent le voile, la pudeur, mais n’évoquent jamais la chevelure.

  • Des demandes d’interdiction en progression

Cette revendication portée au travers du voile, le développement au sein de l’islam de lectures de plus en plus fondamentalistes du Coran, l’épanouissement au plan mondial d’un islam politique conquérant et surtout la triste litanie d’attentats revendiqués par des islamistes extérieurs comme intérieurs ont peu à peu entraîné une crispation de l’opinion publique et un durcissement des positions relatives aux politiques publiques concernant l’encadrement de l’expression religieuse.

C’est une majorité de français qui exprime son allergie à des manifestations ostensibles de l’appartenance religieuse dans l’espace public

Entre 72 % et 82 % des Français sont aujourd’hui en faveur de mesures d’interdiction de toute manifestation ou port de signes religieux dans l’espace public ou dans l’espace professionnel. Les prières de rue sont rejetées par 82 % des personnes interrogées (+20 points en huit ans), les ports de signes religieux par les usagers du service public sont condamnés par 75 % (+29 points en quatorze ans), 73 % soutiennent l’interdiction de ports de signes religieux ostensibles par les parents d’élèves accompagnant les enfants lors d’une sortie scolaire (+ 5 points en quatre ans) et enfin, 72 % sont en faveur d’une telle interdiction pour les salariés des entreprises privées (+ 23 points en quatorze ans). Ainsi, quels que soient les générations, les milieux sociaux ou les familles politiques, c’est une majorité de français qui exprime son allergie à des manifestations ostensibles de l’appartenance religieuse dans l’espace public. Cette montée en puissance est particulièrement forte depuis que l’islamisme politique, à partir de la vague d’attentats de 2015, s’est rappelé au souvenir de la population française: Magnanville (juin 2016), Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray (juillet 2016), Champs-Élysées (avril 2017), gare Saint-Charles à Marseille (octobre 2017), Trèbes (mars 2018), rue Monsigny à Paris (mai 2018), marché de Noël de Strasbourg (décembre 2018), préfecture de police de Paris (octobre 2019)…

En 1892, les catholiques français étaient appelés à «rallier» la République. Plus d’un siècle plus tard, le défi est le même pour l’islam de France: ne pas laisser l’attachement à la République bafoué par l’extrémisme religieux. La religion musulmane n’a ni Église ni institution fédératrice pour tenir un discours unifié. Mais elle ne manque pas d’hommes et de femmes susceptibles de faire entendre la voix de la tolérance et de la condamnation des brebis galeuses qui discréditent l’islam.

 

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