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Le délicat suivi des «enfants du djihad»

Exposés à la guerre, la malnutrition ou la maltraitance,

ils bénéficient d’un bilan somatique et psychologique. Certains pansent des blessures comme la séparation des parents ou le deuil. Par

On compterait aujourd’hui de 250 à 300 enfants français dans les camps contrôlés par les Kurdes de Syrie (ici celui d’Al-Hol).

On compterait aujourd’hui de 250 à 300 enfants français dans les camps contrôlés par les Kurdes de Syrie (ici celui d’Al-Hol). GIUSEPPE CACACE/AFP

On les sur-nomme les «petits revenants», les «enfants du djihad». Leur retour en France se fait au cas par cas mais suscite des interrogations teintées de craintes. Dix de ces enfants de djihadistes français, orphelins pour certains, retenus dans des camps de déplacés sous contrôle kurde en Syrie, ont été rapatriés en France le 22 juin dernier. Une petite partie des quelque 250 à 300 enfants français dans la même situation dans les camps du Nord-Est syrien.

Il y a encore deux ans, l’accompagnement de mineurs qui regagnent la France représentait un défi inédit pour les services de protection de l’enfance. Mais, pas à pas, depuis la circulaire gouvernementale de février 2018, leur accueil s’est affiné. La France suit actuellement près de 160 de ces mineurs, au titre de la protection de l’enfance, après leur retour de la zone irako-syrienne mais aussi d’autres pays, comme l’Afghanistan ou l’Égypte, selon la mission nationale de veille et d’information de la direction de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse). Ils sont très contents de reprendre une vie d’enfant normal

À la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) «90 % d’entre eux ont moins de 10 ans, dont beaucoup entre 0 et 5 ans», décrit Delphine Bergère-Ducôté, chargée de cette mission à la PJJ. «C’est très rare d’avoir des adolescents et ceux qui sont rentrés n’ont fait l’objet d’aucune poursuite pénale.» Tous les enfants revenus légalement – certains sont rentrés avec leurs parents de façon clandestine – bénéficient d’un bilan somatique et psycho-logique. Cette consultation débouche systématiquement sur un suivi thérapeutique en raison des traumatismes subis en zone de conflit ou dans les camps. Mais ils doivent aussi panser d’autres blessures, la séparation de leurs parents ou le deuil.

Après une décision de placement du juge, la très grande majorité de ces mineurs vit dans une famille d’accueil en lien avec l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Une solution à long terme pour certains. Une transition pour d’autres, qui pourront être confiés, après des investigations, à leur famille élargie. Dès que possible, ces enfants de revenants prennent également le chemin de l’école. «Ils sont très contents de reprendre une vie d’enfant normal et intègrent très vite les codes de la vie scolaire alors qu’ils vivaient souvent accrochés à leur mère. Pour ceux dont les parents sont en prison, l’enjeu de se conformer est particulièrement fort», note-t-on à la PJJ.

Exposés à la guerre, parfois témoins de scènes traumatisantes, à la malnutrition ou à la maltraitance, ils souffrent de troubles variés. Cauchemars, énurésie, troubles de l’attachement… «Ce sont des enfants qui mettent du temps à exprimer ce qu’ils ont vécu. Beaucoup ont du mal à parler de leurs traumatismes ou sont dans un conflit de loyauté vis-à-vis de leurs parents», précise Delphine Bergère-Ducôté. Ces troubles peuvent persister, s’effacer puis revenir brusquement ou de nouveaux symptômes peuvent apparaître même quand leur situation s’est stabilisée, notent les professionnels qui les entourent.

«Même après deux ans de prise en charge, cela reste difficile de faire le tri entre les traumatismes liés à la guerre et ceux liés à la séparation de leurs parents, généralement leur mère, à leur arrivée en France», souligne Daphné Bogo, directrice adjointe de l’Aide sociale à l’enfance de la Seine-Saint-Denis. Ceux dont les parents sont emprisonnés en France peuvent les voir dans le cadre de visites médiatisées, en présence d’un éducateur. Des retrouvailles complexes en raison des conditions de détention strictes de ces parents poursuivis pour terrorisme. «Certains sont encore prosélytes et il faut faire attention au moment des entretiens», pointe la PJJ. Aucun n’est dans la revendication ou le discours djihadiste, y compris les plus grands

Delphine Bergère-Ducôté, chargée de cette mission à la PJJ

Entre l’école, les visites en prison, chez le juge, les consultations chez le psy, à l’hôpital pour voir un orthophoniste ou un psychomotricien, «ils ont un agenda de ministre», soupire un professionnel de la protection de l’enfance. À tel point que des familles d’accueil ont signalé une surenchère de rendez-vous… «Nous commençons à avoir un peu de recul sur leur prise en charge, mais nous restons très prudents, indique Delphine Bergère-Ducôté. Les soignants ne savent pas comment ces enfants vont évoluer avec l’âge, les aléas de la vie, les condamnations de leurs parents par la justice. Mais aucun n’est dans la revendication ou le discours djihadiste, y compris les plus grands. Ils ont avant tout envie de vivre une vie d’enfant.»