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Ouïgours, sortir de notre silence

Réprimés depuis plusieurs années, pour gommer les identités ouïgoure et kazakhe.

Ouïghours du Xinjiang : « Les politiques répressives mises en œuvre par Pékin depuis 2015 sont sans précédent »

Manifestation de soutien aux Ouïgours à Washington, aux États-Unis. Yasin Ozturk/Anadolu Agency/AFP

 

Les ima-ges, ap-parues l’an dernier, ont refait surface ces jours-ci. Sur un quai de gare, des dizaines d’individus, menottés, crâne rasé, yeux bandés, sont surveillés et déplacés par des gardiens en armes. La vidéo, filmée par un drone, a été identifiée comme celle d’un transfert de prisonniers au Xinjiang, région du nord-ouest de la Chine, où sont fortement réprimés depuis plusieurs années les Ouïgours.

Selon les spécialistes et les ONG, cette minorité turcophone et musulmane fait l’objet d’une surveillance généralisée, officiellement pour garantir la stabilité du pays et lutter contre terrorisme et séparatisme. Mais le cadre de la seule politique sécuritaire serait largement dépassé avec l’internement arbitraire de plus de un million de personnes dans des « centres de formation professionnelle », comme les qualifie le régime, qui semblent surtout être des camps de rééducation destinés à gommer les identités ouïgoure et kazakhe, autre ethnie musulmane de la région. Exactions auxquelles il faudrait encore ajouter campagnes massives de stérilisation et d’avortements imposés, lavage de cerveau des enfants, travail forcé et torture.

« Effroyables pratiques », « abus horribles et systématiques », dénoncent les États-Unis ; « graves et choquantes atteintes aux droits de l’homme » qui « rappellent quelque chose que nous n’avons pas vu depuis très longtemps », ajoute le Royaume-Uni. Par rapport au concert feutré des prudences diplomatiques auxquelles nous sommes habitués, particulièrement quand il est question de la Chine, le changement de ton est manifeste. Il n’est pas non plus totalement innocent, pas plus que les sanctions, encore timides, brandies par Washington. Dans sa lutte économique et politique engagée avec Pékin, tout argument est bon à prendre. Covid-19, Hongkong, Taïwan, failles du géant des télécoms Huawei et maintenant sort des Ouïgours : il ne faudrait pas être dupes des soudaines motivations humanistes, d’ailleurs à géométrie variable, de Donald Trump ou de Boris Johnson.

Ne pas tout savoir suffit-il à faire mine de ne rien savoir ?

Mauvaises raisons, peut-être, mais juste cause. Ces tensions ont au moins le mérite de faire sauter le voile de silence et d’indifférence qui recouvrait le destin de tout un peuple. La France n’a que trop tardé à s’exprimer officiellement et avec fermeté sur cette tragédie. En Europe, seules quelques courageuses voix – dont l’eurodéputé Raphaël Glucksmann – s’élevaient jusqu’alors pour alerter sur un « génocide culturel »en cours.

Pourquoi ce silence pesant ? Préférons-nous regarder ailleurs pour ne pas importuner un pouvoir chinois arrogant et tout-­puissant du haut de sa nouvelle hégémonie économique bâtie à marche forcée ? L’Occident, capable de tonner, de décréter sanctions et embargos contre des nations plus faibles, en est-il réduit à se tortiller devant le fort, de peur de voir des marchés lui échapper ?

On objectera, à raison, que l’un des problèmes de la cause des Ouïgours réside dans l’absence d’informations indiscutables, chiffrées, recoupées. Soit. Pour autant, les données s’accumulent ; et ne pas tout savoir suffit-il à faire mine de ne rien savoir ? L’Europe peut d’ailleurs se contenter d’exiger une chose, une seule, de la Chine, qui a beau jeu de tout nier et de crier au complot : qu’elle ouvre ses portes et laisse des observateurs indépendants aller vérifier que le Xinjiang est, comme l’a affirmé à la BBC son ambassadeur au Royaume-Uni, « le plus bel endroit de Chine », « les Ouïgours vivent en harmonie avec les autres ethnies ». Nous ne demandons qu’à en être convaincus.

A la suite des récentes révélations de la presse internationale sur les stérilisations forcées imposées à la minorité ouïghoure dans la région du Xinjiang, le chercheur et sinologue Marc Julienne explique que cette politique n’est pas nouvelle en Chine, mais qu’elle connait une ampleur sans précédent grâce aux progrès technologiques de Pékin.

Après les révélations de la presse internationale concernant les stérilisations forcées sur la minorité ouïghoure dans la région du Xinjiang, en Chine, Marc Julienne, chercheur, responsable des activités Chine au centre Asie, à l’Institut français des relations internationales (Ifri), nous explique en quoi cette politique n’est pas nouvelle dans le pays. Elle connaît en revanche une ampleur sans précédent grâce aux progrès technologiques de Pékin.

La presse internationale vient de révéler que nombre des masques produits en Chine l’avaient été par du travail forcé de Ouïghours, une minorité musulmane par ailleurs soumise à d’effroyables traitements, à l’exemple de la stérilisation forcée des femmes.

La dernière étude du chercheur allemand Adrian Zenz sur la stérilisation et la contraception forcées s’ajoute à une série d’études publiées depuis 2017 sur le traitement des Ouïghours au Xinjiang. Basées sur des sources officielles chinoises, c’est-à-dire des données tirées des sites internet des gouvernements locaux, elles ont porté sur les recrutements massifs dans la police depuis 2016, l’augmentation drastique des budgets de la sécurité publique ou encore la construction des camps de rééducation. Ces politiques, qui sont maintenant bien connues, ont été lancées, avec l’aval des autorités centrales, par le gouverneur de la région, Chen Quanguo, arrivé du Tibet en août 2016.

Plutôt que de répondre aux accusations et aux preuves fournies, la Chine a attaqué la personne d’Adrian Zenz, et sa principale faiblesse : être un évangélique fondamentaliste proche des évangéliques américains. Elle accuse Washington d’avoir un agenda politique et d’appliquer des doubles standards à son égard. Ses recherches sont pourtant tout à fait sérieuses et Pékin refuse toujours toute inspection dans les camps pour en démontrer le contraire. Nous autres, chercheurs spécialistes de la Chine, nous basons donc sur l’imagerie satellites, les nombreux témoignages et les documents officiels fuités, ainsi que sur l’analyse des données officielles publiées en ligne que nous conservons grâce à des captures d’écran, avant que les autorités les effacent…

La vision d’Adrian Zenz est-elle faussée par ses convictions religieuses ?

Ses estimations sur le nombre de personnes qui sont ou ont été internées – 1,2 millions en 2018 et 1,8 millions en 2019 -, reprises par la presse du monde entier, sont certes spéculatives, comme il le reconnaît lui-même, mais tout à fait crédibles. Si l’on peut critiquer ces chiffres, la tendance qu’ils révèlent est en revanche avérée, celle de la répression massive d’une minorité ethnique.

Les stérilisations forcées des Ouïghoures, l’entrave aux naissances étant un des cinq critères retenus par la convention de l’ONU de 1948, Adrian Zenz considère qu’un « génocide démographique » est à l’oeuvre en Chine. 

L’attitude coloniale de la Chine au Xinjiang n’est pas nouvelle. Elle a existé depuis la conquête de la région au 18ème siècle. Même les politiques démographiques ne sont pas une nouveauté, puisque la Chine communiste a toujours incité les populations han à s’établir au Xinjiang, officiellement pour en accélérer le développement économique, mais aussi pour rééquilibrer l’asymétrie démographique dans la région. En 1945, les minorités ethniques représentaient plus de 90% de la population du Xinjiang, contre 60% en 2008.

Les politiques répressives mises en œuvre depuis 2015 sont en revanche sans précédent. Elles sont sécuritaires, culturelles, sociales, démographiques et idéologiques. L’expression officielle en Chine pour désigner ce que nous appelons les camps est d’ailleurs « centre de transformation par l’éducation », l’objectif étant de rééduquer idéologiquement des populations considérées comme défaillantes. Les outils numériques dont dispose Pékin lui permettent une surveillance généralisée et quasi-automatisée.

Cette politique a engendré d’importantes violences au Xinjiang dans les années 1990, ainsi que depuis 2008 : les émeutes d’Urumqi (capitale de la région) de juillet 2009, et la vague d’attentats terroristes en 2013-2014 en témoignent.

Il s’agit donc d’une sorte d’épuration ethnique ? La question religieuse entre-t-elle en ligne de compte aux yeux de Pékin ?

Depuis la fin des années 1990, les autorités entendent lutter contre trois menaces : le séparatisme, l’extrémisme et le terrorisme. A travers ces trois concepts qui sont en réalité interchangeables, le Parti communiste s’oppose à toute revendication d’autonomie culturelle ou religieuse. (Doit-on rappeler que le nom officiel de la province est « Région autonome ouïghoure du Xinjiang » ?) Fondamentalement, c’est l’altérité que le Parti communiste n’accepte pas. La Chine est un Etat ethno-nationaliste, qui considère que la nation repose sur la majorité ethnique Han. Tout ce qui relève des minorités – tels les Ouïghours turcophones et musulmans, mais aussi les musulmans Hui ou les chrétiens – fait l’objet de surveillance et de mesures répressives.

Le Xinjiang fait deux fois et demi la superficie de la France, c’est un territoire très vaste et très inégalement développé, en dépit des politiques de développement menées depuis 20 ans. Le Nord, majoritairement peuplé de Hans, est beaucoup plus prospère que le Sud. La logique de Pékin est que le développement apporte mécaniquement la paix et la stabilité. La même logique est à l’œuvre pour les Nouvelles routes de la soie. Or, le développement permet de réduire les tensions à conditions que ses fruits profitent à tous, ce qui n’est pas le cas. La dégradation des relations interethniques au cours des dernières décennies, accentuée par une répression brutale, a été le terreau de nouvelles violences, dont les années 2013-2014 ont été de terribles exemples. Le président Xi Jinping semble s’être donné comme objectif de « régler » le problème ouïghour, et les mesures qu’il a mises en place, quand elles contreviennent aux engagements de son pays et aux droits fondamentaux, doivent légitimement alerter les opinions publiques et la communauté internationale.