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Paris vigilant face aux ingérences turques

Religion, culture, politique ou encore action directe

… La communauté franco-turque, active et très organisée, est au cœur de la lutte d’influence à laquelle se livrent Paris et Ankara. 

En novembre 2016, des manifestants brandissent des drapeaux turcs à Strasbourg contre le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, considéré comme terroriste par Ankara. MUSTAFA YALCIN/Anadolu Agency via AFP

C’est un souvenir du siècle dernier. Le 27 mars 1994, dans un café stambouliote, des intellectuels turcs s’inquiétaient auprès d’un ami français de l’élection d’un islamiste, Recep Tayyip Erdogan, à la mairie d’Istanbul et de la montée d’un islam politique aux accents nationalistes. À l’époque, ce «quadra» inconnu voulait déjà rendre Sainte-Sophie au culte musulman… Vingt-six ans plus tard, la politique d’Erdogan, premier ministre de la Turquie de 2003 à 2014 et président ensuite, et de son parti, l’AKP, perturbent le monde et l’Europe.

Des sanctions sont au menu du sommet européen. Et Paris, face à un homme au discours anti-occidental clamant que «l’assimilation est un crime contre l’Humanité», hausse le ton. Pour Emmanuel Macron, on«ne peut pas avoir les lois de la Turquie sur le sol de France». Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, évoque une «tentation islamo-nationaliste» et Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, observe «des influences étrangères, des pays qui souhaitent faire du “soft power” sur notre territoire. Nous regardons de près ce que fait M. Erdogan». Des hauts fonctionnaires parlent eux de «l’ingérence» d’une Turquie exerçant un contrôle étroit sur l’islam. Un contrôle, note Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la Turquie, longtemps apprécié par Paris, pour qui «l’envoi d’imams contrôlés par un allié (au sein de l’Otan) et recevant leur prêche d’Ankara, évitait le problème des “incontrôlés”».

Mais la situation a changé en vingt ans. Et la crise est plus aiguë que jamais. Sur la scène internationale. Et en France, qui s’attaque aux questions sensibles des imams détachés et des enseignements «culturels et linguistiques». Au cœur de ce bras de fer: une communauté franco-turque, de 600.000 à 800.000 personnes selon les sources, dont il convient, concernant cette lutte d’influence entre Paris et Ankara, d’exclure les Kurdes d’origine turque, les alévis (branche hétérodoxe de l’islam) et les gülenistes (islamistes adversaires de l’AKP). Une communauté très organisée et active dont des membres se distinguent dans quatre domaines: la religion, la culture, la politique et enfin l’action directe.

Nous savons que certains de ces religieux font ou ont fait de l’ingérence par des attaques contre la France et son “islamophobie” ou en déformant les propos du président de la République

Une source officielle

Sur le plan religieux, l’islam «turc» englobe officiellement 358 lieux de culte (400 selon une autre source) sur un total de 2623 mosquées et salles de prière, soit 14 à 15%. Ses représentants, membres de deux institutions distinctes, siègent au bureau exécutif du Conseil français du culte musulman. L’un d’eux est secrétaire général du Conseil et le CFCM, présidé par un Franco-Turc de 2017 à 2019, le sera de nouveau de 2024 à 2026.

L’institution la plus importante est aussi la plus officielle. Lié à l’Union des affaires religieuses turco-islamiques (Ditib), le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) compte de 270 à 280 mosquées et accueille 151 imams détachés. Le Ditib est une «filiale» de la «Présidence des affaires religieuses», créée par Mustafa Kemal en 1924. Un islam fonctionnarisé, une bureaucratie religieuse rattachée à Erdogan depuis 2018. «Dans chaque poste diplomatique, note un expert,des attachés religieux se chargent de l’organisation du pèlerinage, de l’aide pour le mouton de l’Aïd, des assurances sociales et décès pour le rapatriement des corps…» Et du suivi d’imams détachés que Paris veut voir disparaître en 2024. «Nous savons que certains de ces religieux font ou ont fait de l’ingérence, souligne une source officielle, par des attaques contre la France et son “islamophobie” ou en déformant les propos du président de la République.» En 2019, une responsable d’un service de renseignement évoquait des religieux expliquant aux enfants «que leur président n’est pas M. Macron mais M. Erdogan». Un haut fonctionnaire note «que même après 2024, il faudra veiller à la venue d’imams sans visa ou d’imams obtenant des visas pour d’autres motifs».

Cadre supérieur et président du CCMTF, Ibrahim Alci affirme pour sa part: «Nous ne sommes pas “erdoganistes” ou “kémalistes”, la politique ne nous concerne pas. Et elle est interdite à nos imams.» Pour lui, il faut «arrêter la haine, apaiser». Et de souligner: «Nous respectons la liberté d’expression et le cadre républicain». Sur le Ditib, il lâche: «Je ne suis pas un fonctionnaire. La fin de l’islam consulaire est une bonne chose. On pourrait rompre facilement avec le Ditib mais où trouver rapidement des imams? Au risque de recruter des imams dangereux?»

L’autre composante de l’islam turc, la Confédération islamique Milli Görüs, née en 1995, forme des imams en Alsace. Elle revendique 71 mosquées et une centaine associées, 286 associations et 19.000 membres. Sur son site internet, la CIMG met en avant sa «stricte hiérarchie» et son «organisation sûre et efficace». Et inquiète certains. «Milli Görüs (Vision nationale ou de la communauté des croyants), affirme un expert, est une organisation européenne fondée en 1969 par l’islamiste Necmettin Erbakan, mentor d’Erdogan. Elle est jugée proche des Frères musulmans et s’est rapprochée de l’AKP.»

«Matraquage sur les réseaux sociaux»

Secrétaire général de la CIMG, Fatih Sarikir nie toute influence d’Ankara: «Nous nous soucions de l’islam plus que de l’ethnie, nous accueillons tous les musulmans. Nous ne sommes pas islamistes ou Frères musulmans mais conservateurs et traditionalistes. On peut ne pas être Charlie et le dire convenablement et conformément à la religion. Nous avons défilé contre la barbarie en janvier 2015.» Et d’insister sur l’importance du futur Conseil national des imams, projet soutenu par la Confédération.

Sur le plan culturel et sociétal, des centaines d’associations franco-turques existent, allant des écoles aux centres culturels, du sport ou aux groupes d’industriels… Dans le domaine éducatif, public et privé se combinent. Côté public, c’en est fini depuis la rentrée de «l’enseignement en langues et cultures d’origine» créé en 1977 pour le Maghreb, le Portugal et la Turquie. «La France n’avait pas le choix des enseignants, des programmes, du lieu où ils enseignaient, explique un haut fonctionnaire, avec parfois des plaidoyers pro-Erdogan, la négation du génocide arménien ou un discours antikurde.»

L’ouverture ces dernières années à Strasbourg d’un complexe éducatif avec un lycée hors contrat, sorte de petit séminaire, a également fait l’objet d’échanges «francs et cordiaux». Mais Paris a bloqué la création d’une faculté islamique. Côté privé, on peut citer «l’Union européenne pour l’enseignement privé musulman», présidé par Fatih Sarikir de la CIMG, qui coordonne une dizaine de groupes scolaires (1500 élèves).

Il y a un véritable matraquage sur les réseaux sociaux et les médias turcs, une vraie stratégie avec une forte influence

Un spécialiste

Le «soft power» n’est pas non plus oublié. Ainsi de la Fondation publique Maarif, qui mène «des activités d’éducation à l’étranger». Ou du Conseil pour la justice, l’égalité et la paix, ONG internationale, dont le président Ali Gedikoglu dénonce la turcophobie et l’islamophobie en France. Elle a fermé, le 1er novembre, ses structures locales et régionales dans l’Hexagone.

Dernier domaine culturel investi: les médias. «Il y a un véritable matraquage sur les réseaux sociaux et les médias turcs, explique un spécialiste, une vraie stratégie avec une forte influence.» Sur le net, un site comme Medyaturk Info a été fondé par des «bénévoles amoureux de l’actualité» mais ses titres («Macron et Kurz discriminent les musulmans») sont sans appel. Les chaînes web Media France TV et Medya Turk TV ont été créées par Ali Gedikoglu, déjà cité. Mais la force de frappe est celle des médias officiels turcs (notamment l’agence de presse Anadolu et la radiotélévision TRT). Cette offensive médiatique va de pair avec un investissement du champ politique. Dans la lutte contre l’islamophobie tout d’abord. Selon une source officielle, des intérêts turcs auraient ainsi noué «des liens très nets avec le CCIF» récemment dissous.

En matière de politique intérieure, des candidats de partis communautaires turcs (avec parfois le drapeau sur le tract) ont participé, sans grand succès, aux législatives de 2017 et aux municipales. Des candidats «classiques» ont aussi été soutenus dans des villes où la victoire, en raison de la forte abstention, tient à quelques centaines ou milliers de voix.

Liens ambigus

Mais c’est sur le plan de la politique intérieure turque que les enjeux sont les plus élevés pour l’AKP et Erdogan. Depuis 2014, les Turcs de l’extérieur votent aux élections, soit selon les estimations plus de 300.000 électeurs en France. Or, après deux décennies au pouvoir, l’AKP est plutôt en difficulté, avec un score de moins de 50 % des voix aux dernières législatives (contre 60 % en France) et une alliance nécessaire avec le MHP, parti d’extrême droite. L’Europe est donc devenue un champ de bataille politique. Avec des tensions ces dernières années en Allemagne, Autriche, Pays-Bas: crise diplomatique, meetings interdits. Ankara a dénoncé les «pratiques nazies» d’Angela Merkel.

Dans ce climat tendu, le dernier domaine où des Franco-Turcs se distinguent, celui de l’action directe, préoccupe le plus vivement Paris. La question n’est pas celle du djihadisme. «On parle d’ingérence, pas de logique terroriste», tient à souligner un haut fonctionnaire. Le FSPRT compte «seulement» une centaine de Turcs radicalisés (sur les 4000 étrangers au fichier) et une cinquantaine de binationaux. La Turquie, qui entretient toutefois des liens ambigus avec certains djihadistes en Syrie ou en Libye, a été durement frappée par l’État islamique et la coopération antiterroriste reste bonne en dépit des tensions.

En termes de violence, le danger se dénomme en fait «Loups gris», d’où la dissolution de ce groupement de fait. Et l’État français poursuit son travail sur des «annexes» de ce groupe paramilitaire et ultranationaliste fondé en 1968 en Turquie. Ankara a annoncé qu’elle réagirait «de la manière la plus ferme». Liés au MHP, allié d’Erdogan, les Loups gris ont des liens anciens avec les partis politiques. En 1996, on avait ainsi retrouvé dans une voiture accidentée les corps d’un haut responsable policier, d’un Loup gris délinquant en fuite et d’un élu. Avant sa dissolution, le groupe comptait plusieurs foyers en France et y organisait des camps d’entraînement, comme en Ardèche en 2019. Ainsi que des actions violentes.

À Reims, en novembre 2016, des militants armés de bâtons, de barres de fer, de couteaux et d’un revolver ont attaqué un stand tenu par des manifestants d’origine kurde. Nouvel assaut de 70 militants armés le 24 juillet 2020, lors d’un défilé pour le Haut-Karabakh dans le Rhône. Connu pour ses menaces contre Kurdes et Arméniens, un responsable des Loups gris hurle: «Je suis le commando turc (…) que le gouvernement me donne 2000 euros et une arme, et je ferais ce qu’il y a à faire où que ce soit en France!» Le 28 octobre à Vienne (Isère), des extrémistes crient: «Ici, c’est la Turquie», «on va tuer les Arméniens», «Allah akbar». Le lendemain, à Dijon (Côte-d’Or), des policiers sont visés par des tirs de mortiers. Peu après, dans le Rhône, des monuments arméniens sont maculés d’inscriptions: «Loup gris», «RTE» (pour «Recep Tayyip Erdogan»). Vingt-six ans après le dîner du Bosphore, l’islam politique de l’ancien maire d’Istanbul fait toujours peur. Cette fois au cœur de la France.