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Pourquoi nous croyons tous (un peu) aux théories du complot

Des caractéristiques sont communes à toutes les théories du complot

Un « biais de négativité », commun à tous les hommes, explique notre prédisposition au complotisme. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

Les « truthers » pour qui les attentats du 11 septembre 2001 sont un complot ourdi de l’intérieur par l’administration Bush, attribuant le 11 Septembre à la CIA. D’autres avec les théories sur les véritables assassins de JFK ou de la princesse Diana pendant des heures – sans parler des infamies commises par le Nouvel Ordre mondial, la Commission trilatérale, le Conseil

des relations étrangères, les templiers, les francs-maçons, les Illuminati, le groupe Bilderberg, les Rothschild, les Rockefeller et le Gouvernement d’occupation sioniste (le ZOG) qui dirigeraient secrètement les États-Unis. Les complotistes britanniques partis dans le sud-ouest des États-Unis rechercher ovnis et extraterrestres, ainsi que les installations gouvernementales censées dissimuler leur existence.

Des caractéristiques sont communes à toutes les théories du complot – notamment le fait qu’elles possèdent presque toutes une valence négative. Rarement leurs adeptes pensent que telle ou telle conspiration cherche à rendre le monde meilleur ou plus sûr. Invariablement, les théories du complot mettent en scène des agents malfaisants fomentant de sales entourloupes. Une caractéristique qui se retrouve dans la définition de la conspiration : « complot d’au moins deux personnes agissant en secret pour leurs gains personnels ou pour nuire à autrui de manière immorale ou illégale ».

Les psychologues et politologues ont identifié plusieurs facteurs influençant la pensée conspiratrice – l’orientation politique, l’origine ethnique et le pouvoir (ou plutôt, l’absence de pouvoir). Il s’agit des causes immédiates du conspirationnisme. Mais en deçà, il existe des causes plus profondes, enracinées dans les pressions évolutives qui ont façonné notre cerveau, nous disposant au pessimisme et aux conjectures négatives caractéristiques du conspirationnisme.

Jared Diamond, géographe à l’UCLA et lauréat du prix Pulitzer avec De l’inégalité parmi les sociétés, parle de « paranoïa constructive », qu’il définit comme « l’importance d’être attentif aux dangers comportant un faible risque à chaque occurrence, mais qui se répètent fréquemment ».

Le concept de Diamond évoque un conspirationnisme constructif : parfois, « ils » sont vraiment là pour vous faire des misères, alors mieux vaut être prudent.

Une force psychologique, le « biais de négativité », nous tient potentiellement tous sous son emprise – la notion est bien circonscrite dans le titre d’un article de 2001 coécrit par le psychologue Roy Baumeister : « Le mal est plus fort que le bien. » Des centaines d’études révèlent l’omniprésence de ce biais dans la vie humaine.

Depuis près de vingt ans, Iannis Roder, coauteurs des Territoires perdus de la République et professeur agrégé d’histoire en poste dans un collège de Seine-Saint-Denis, observe la prolifération des théories du complot et autres « fake news » parmi ses élèves. Dans son nouveau livre, Allons z’enfants, la République vous appelle, qui paraît ce mercredi aux éditions Odile Jacob, il s’appuie sur son expérience de terrain pour expliquer ce phénomène, mais aussi donner des pistes d’actions concrètes.

Sur un plan financier les économistes du comportement ont identifié un phénomène faisant que les investisseurs subissent une perte financière selon une force émotionnelle double de celle qu’ils connaissent avec un gain d’une ampleur équivalente. (Pour le dire autrement, une perte fait deux fois plus mal qu’un gain fait du bien.) De même, le champion de tennis Jimmy Connors avait déclaré : « Je déteste perdre plus que j’aime gagner » – un sentiment que partageait le cycliste Lance Armstrong, aujourd’hui rangé des voitures pour faits de dopage, lorsqu’il disait : « J’aime gagner, mais plus que tout, je ne supporte pas l’idée de perdre. »

– Les critiques et les réactions négatives font plus mal que les éloges et les réactions positives ne font du bien.

– Perdre des amis a un impact plus important que d’en gagner.

– Les mauvaises impressions et les stéréotypes négatifs se forment plus rapidement et résistent mieux au changement que les bonnes impressions et les stéréotypes positifs.

– Dans la vie quotidienne, les mauvais événements ont un impact plus important que les bons ; une bonne journée n’entraîne pas nécessairement une bonne humeur le lendemain, alors qu’une mauvaise journée se fait souvent encore sentir le lendemain.

– Les événements traumatisants laissent des traces dans l’humeur et la mémoire plus longtemps que les événements agréables ; un seul traumatisme infantile, comme une agression sexuelle, peut effacer des années d’expériences positives.

– Quand il s’agit d’évaluer un tiers, les actions moralement mauvaises l’emportent de loin sur les actions moralement bonnes – une vie entière dévouée à la collectivité peut être effacée par une seule faillite morale.

Les psychologues Paul Rozin et Edward Royzman ont été les premiers à parler de biais de négativité pour décrire cette asymétrie. « Lorsqu’ils sont mêlés à d’autres, les événements négatifs sont plus saillants, puissants et plus dominants, et généralement plus efficaces que les événements positifs », expliquent les auteurs en citant d’autres exemples :

– Les événements négatifs nous font davantage rechercher leurs causes profondes que les événements positifs. Les guerres, par exemple, sont une source intarissable d’analyses, quand la quantité de publications sur la paix semble en comparaison bien dérisoire. Tout le monde se demande : « Pourquoi la guerre ? » Mais quasiment personne : « Pourquoi la paix ? »

– Les stimuli négatifs attirent davantage l’attention que les positifs. Chez les rats, par exemple, les goûts négatifs suscitent des réactions plus fortes que les goûts positifs. Et dans des expériences d’aversion gustative, il suffit d’une seule exposition à des aliments ou des boissons dégoûtants pour entraîner un évitement durable, alors qu’il n’y a pas de réaction correspondante à des aliments ou des boissons délicieux.

– Nous avons davantage de mots pour décrire les nuances de la douleur physique que nous n’en avons pour décrire le plaisir physique.

– Il existe davantage de catégories cognitives, et de termes descriptifs, pour les émotions négatives que pour les positives.

– Le mal contamine davantage le bien que le bien ne purifie le mal. Comme le dit un proverbe russe : « Une cuillerée de goudron peut gâter un baril de miel, mais une cuillerée de miel ne peut rien faire pour un baril de goudron. »

– Une composante évolutionnaire du biais de négativité peut être observée dans le dégoût, sélectionné par l’évolution pour éloigner les organismes des stimuli toxiques – vu qu’il en va d’informations indiquant que de tels stimuli pourraient vous nuire en vous empoisonnant ou en vous rendant malades.

Que ce soit dans les sociétés dans leur ensemble ou au niveau individuel de l’existence, le progrès se fait généralement petit à petit (l’agriculteur qui se lève à l’aube pendant des mois pour s’occuper de ses cultures), alors que la régression peut se faire d’un coup (un événement météorologique ou une volée de criquets qui détruit tout). Dans tout système mécanique, biologique ou sociologique complexe, toutes les pièces doivent fonctionner de manière fiable pour que l’ensemble puisse continuer à fonctionner. Si une pièce ou un sous-système tombe en panne, la chose peut être catastrophique pour tous les autres. Dès lors, la gestion de tels systèmes doit se faire de manière à accorder une attention maximale aux problèmes et aux menaces, avec tout le reste relégué à l’arrière-plan.

Dans son livre Le Triomphe des Lumières, Steven Pinker, psychologue à Harvard, avance que, dans notre environnement ancestral, le coût d’une réaction excessive à une menace était bien inférieur à celui d’une réaction insuffisante, ce qui fait que nous sommes aujourd’hui programmés pour pécher par surréaction. En d’autres termes, à nous attendre au pire.

Pour Pinker, la cause évolutive de notre paranoïa constructive est à chercher du côté de la deuxième loi de la thermodynamique, qui stipule que l’entropie totale (ou le chaos) d’un système fermé (qui ne perd ni ne gagne de masse ou d’énergie, par exemple par l’intervention humaine) ne peut pas diminuer avec le temps. Elle ne peut que rester constante ou augmenter. Les systèmes ont tendance à passer de l’ordre au chaos, de l’organisation à la désorganisation, de la structuration à la non-structuration. En l’absence d’intervention extérieure, le métal rouille, le bois pourrit, les mauvaises herbes envahissent les jardins, les chambres se bordélisent et les systèmes sociaux, politiques et économiques s’effondrent. Autrement dit, la nature fondamentale de la science commande qu’il est beaucoup plus facile de faire du mal que du bien (exception faite des rares tâches qui exploitent l’entropie au profit des humains, comme l’évacuation passive de la chaleur d’un lingot de métal laminé ou d’un objet forgé). Comme l’écrit Pinker, cette loi « définit le destin de l’univers et le but ultime de la vie, de l’esprit et des efforts humains : déployer énergie et connaissances afin d’endiguer le flux constant de l’entropie et lui arracher de bénéfiques îlots ordonnés ».

Mais ce qui se joue dans les théories du complot ne s’arrête pas là. Quand nous faisons attention aux dangers qui nous entourent, nous n’avons pas seulement tendance à penser aux branches qui tombent des arbres morts et aux hyènes qui rôdent. Nous nous concentrons sur toute une constellation des menaces dans laquelle nous voyons un programme systématique visant à nous faire du mal. C’est une manifestation de ce que qui s’appelle l’agenticité – notre propension à instiller dans les patterns (surtout ceux relatifs à des menaces ou des dommages) une intention et une agentivité significatives. Les âmes, esprits, fantômes, dieux, démons, anges, les étrangers, les gouvernements, les responsables religieux et les grandes entreprises jouent tous ce rôle dans la tradition conspirationniste (et, en ce qui concerne les trois dernières entités, dans la vie réelle). Le mélange patternicité et agenticité fait la recette de la cognition conspirationnelle.

Explications. Par Michael Shermer*