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« La musique moderne africaine est née au Congo, et Manu Dibango y était »

Le saxophoniste était célèbre pour avoir mêlé le jazz aux sonorités africaines.

Propos recueillis par Viviane Forson

Le Congo belge devient indépendant le 30 juin 1960. Une date magique, une date symbolique, une date qui réunit toutes les mémoires africaines. Et pour cause, un hymne, « Indépendance cha-cha », devenu un tube panafricain, avait fini par sceller de nombreux destins. Parmi lesquels, celui du jeune Emmanuel N’Djoké Dibango, 27 ans. Venu depuis Paris remplacer au pied levé à Bruxelles le saxophoniste de l’African Jazz, célèbre orchestre que dirige Joseph Kabasele, dit Grand Kallé, Manu Dibango assiste dans les coulisses à la fabrication de cette chanson inclassable. « Indépendance cha-cha tozuwi e  !

Binetou Sylla a repris les rênes de Syllart Records, mémoire de l’Afrique du son depuis les années 1960. © DR

O Kimpwanza cha-cha tubakidi  ! O Table ronde cha-cha, ba gagné o  ! O Lipanda cha-cha, tozuwi e  ! », composa Grand Kallé pour accompagner et distraire la délégation congolaise qui négociait alors l’indépendance avec la Belgique. Un tournant pour Manu Dibango, qui suivra son mentor jusqu’au Congo (l’actuelle RDC), le « berceau de la musique africaine ». La suite, c’est Binetou Sylla, qui dirige le label Syllart Records, pionnier dans la production des talents africains tels qu’Alpha Blondy, Africando, Oumou Sangaré, Ismaël Lô et bien d’autres, qui nous la raconte. Très affectée par la nouvelle du décès de Manu Dibango foudroyé par le Covid-19 ce 24 mars, la fille du producteur Ibrahima Sory Sylla raconte ses souvenirs dans lesquels les deux hommes affichaient un immense respect l’un pour l’autre. Pour Le Point Afrique, elle décrypte l’immense apport de Manu Dibango dans la musique africaine.

Pour vraiment mesurer l’apport de Manu Dibango dans la musique africaine, il faut replonger au tout début de sa carrière. Parce qu’elle a commencé par la musique populaire africaine. Et la musique populaire africaine à cette époque, c’était la musique congolaise. Et Manu Dibango en savait quelque chose puisqu’il avait intégré l’orchestre congolais de l’African Jazz de Joseph Kabasele, dit Grand Kallé. Auprès de ce grand musicien zaïrois, qui a composé la chanson « Indépendance cha-cha » en l’honneur de l’indépendance de son pays, qui deviendra la République démocratique du Congo, Manu Dibango s’est inscrit dans une époque et un contexte d’artistes influencés par les cultures de l’Atlantique noir. C’est-à-dire des musiques de l’Amérique caribéenne, latine et de la musique afro-américaine. Cette génération était très à l’écoute et ouverte à la fois au jazz, au funk et aux musiques afro-cubaines. Et en même temps, Manu Dibango avait fait l’école, il était donc aussi un musicien « savant », c’est-à-dire qu’il savait lire la musique. Ce qui lui a permis de jouer de plusieurs instruments, dont le saxophone, le piano, l’orgue, la mandoline et le vibraphone, entre autres. Tous ces musiciens des années 1950-1960 étaient riches de ces musiques qu’on appelle musiques noires.

Manu Dibango n’a pas fait qu’intégrer l’orchestre de l’African Jazz, il s’est aussi rendu sur place à Kinshasa, avec tout le groupe depuis la Belgique, où il a rencontré Grand Kallé. D’un point de vue extérieur, on sait que les musiciens congolais lui ont en quelque sorte ouvert la voie. Ils lui ont montré qu’il était possible de faire carrière dans la musique. Pendant très longtemps, il était mal vu sur le continent africain de faire de la musique. On ne parlait même pas de carrière. Au Congo, la musique n’est pas seulement réservée aux griots ou lignées de musiciens, tout le monde avait donc le droit de chanter.

Manu Dibango a ainsi choisi de dévier du chemin tracé par ses parents. Car il n’était pas venu en France pour faire une carrière dans la musique. Sa famille, notamment son père, lui a coupé les vivres en apprenant son choix.

La musique moderne africaine est née au Congo avec les musiciens congolais, les orchestres, et Manu Dibango y était. L’African Jazz est le plus grand groupe africain, et c’est avec lui qu’est née la pop africaine. Et c’est encore cet orchestre qui a composé le premier tube panafricain « Indépendance cha-cha », qui fut l’hymne de nombreux pays africains. C’est dans cet orchestre que Manu Dibango a fait ses gammes en quelque sorte. En tout cas, qu’il a appris le métier de musicien, qu’il s’est structuré et a beaucoup travaillé.

Avec des artistes comme Franco, Abeti Masikini, Tabu Ley, Manu Dibango formait une génération qui a été très influencée par le contexte politique de l’époque. C’était la période des indépendances, avec la montée de la contestation, les négociations de la Table ronde à Bruxelles ou les troubles politiques secouant les pays africains, les artistes prennent position. Ils puisent dans la musique la force qui leur permet de rester debout. Ils chantent le rêve, l’espoir et la joie de vivre de toute une époque. Tous autant qu’ils étaient voulaient s’inspirer de la musique afro américaine, mais aussi s’inscrire dans les musiques africaines.

« Soul Makossa » est sorti en 1972, et c’est justement la symbiose de tout ça : à la fois de la musique savante, des rythmes inspirés des Amériques et, en même temps, des rythmiques proprement africaines. Tout est dans le titre. « Soul », et ensuite « Makossa ». Le makossa est une musique camerounaise de Douala, donc, bien de chez lui.

Manu Dibango représente cette génération de musiciens africains qui avaient la connaissance savante, la connaissance sensible et populaire, voire intuitive, de la musique. Ce sont des musiciens qui savaient jouer de la musique, mais aussi la composer, l’arranger, ils savaient l’écrire, ils étaient capables d’aller d’un orchestre à un autre sans difficulté, dans n’importe quel pays ou culture. Et c’est ça que représentent Manu Dibango et cette génération qui était très présente jusqu’au milieu des années 1980.

Lui était un Camerounais qui a réussi à s’intégrer dans un orchestre congolais. Il a aussi été appelé en Côte d’Ivoire par le président Houphouët-Boigny pour diriger l’orchestre de la Radiodiffusion télévision ivoirienne. Il a composé pour Grand Kallé, pour plusieurs autres artistes afro-américains, internationaux, comme le Fania All-Stars, qui regroupait les plus grands artistes de la salsa. La salsa, c’est aussi une musique qui a énormément influencé sa génération. Manu Dibango, c’est le symbole de cette époque d’artistes à la fois savante et intuitive, c’est pour ça qu’on est triste aujourd’hui.

Sauf, que je n’emploierais pas le terme « afro-jazz ». Je le trouve un peu ridicule. Le jazz est une musique noire, et c’est comme un pléonasme de dire qu’on fait de l’afro-jazz, puisque le jazz a été créé par des Afro-Américains, donc, des Noirs. Je trouve que mettre le terme « afro » devant est une tautologie.

Manu Dibango a fait du jazz avec sa sensibilité à lui, ses cultures empreintes de rythmiques du Cameroun, de l’afro-cubain, de la salsa, etc. Pour moi, lui et Quincy Jones sont du même acabit. Ils ont cette capacité à faire des fusions. Manu Dibango était entre le savant et le populaire. Il possédait une connaissance de la création parce qu’il parvenait à transcender son art, et évidemment sa musique est éminemment africaine. C’est en cela qu’il a su toucher les gens.

Ce n’est pas pour rien que le tube « Soul Makossa » est le plus grand succès de Manu Dibango auprès du public international. Il y a cette magie de la musique soul mélangée au mokossa, qui est camerounais. Un proverbe dit « lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens », et Manu Dibango savait d’où il venait, il connaissait sa culture, du coup, il pouvait se permettre tous les possibles.

Il était beaucoup dans la transmission. On l’a vu tout au long de sa carrière. C’est quand même lui qui a accueilli toute la génération suivante d’artistes africains de la diaspora, ou plus globalement de la world musique, tels qu’Angélique Kidjo, Alpha Blondy ou encore Youssou N’Dour. Tous ces artistes arrivent en Europe quand lui a déjà au moins vingt ans de carrière. Mais cette aptitude à la transmission, il l’a en lui, car lui-même en a aussi bénéficié, notamment quand il était auprès de Grand Kallé. C’est typique de cette génération. Ensuite, Manu Dibango avait aussi l’émission radiophonique La Maraboutique sur Africa Radio, dans laquelle il recevait bon nombre d’artistes ou de jeunes du milieu artistique. C’est vraiment un grand monsieur que nous avons perdu.

On espère évidemment qu’on pourra lui rendre un hommage plus à la hauteur de sa personne. C’était quand même un baobab, et c’est encore plus douloureux que ça arrive dans une période où on est tous confinés.

Aurlus Mabélé est un artiste congolais des années 1980 venu aussi en Europe faire ses études dans la veine de cette génération d’artistes africains. Les musiques congolaises ont été les plus populaires pendant 60 ans, même si, aujourd’hui, elles sont détrônées par d’autres musiques africaines. Lui-même se surnommait le roi du soukous. Et le soukous est la musique reine des diasporas noires en France à cette époque. Elle a été façonnée à Paris et a eu un immense succès en Afrique : de Nairobi, à Kinshasa, en passant par Johannesburg, par Abidjan, et en remontant. Le soukous, c’est la musique populaire du milieu des années 1980 par excellence. Car, dans son rythme et dans les paroles, elle évoque l’ambiance, la joie. C’est une musique cathartique pour les immigrés noirs. Et c’est aussi la musique qui faisait la jonction entre Africains et Antillais. Ils pouvaient enfin se retrouver ensemble de la même manière qu’ils se retrouvaient sur le zouk.