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Le véritable ennemi du monde arabe

Erdogan menace plus sérieusement l’islam que Macron

« La décapitation du professeur d’histoire français, Samuel Paty, est la preuve que l’islam politique fait peser sur la paix mondiale une menace réelle. Rien n’incarne mieux cette menace que l’expansionnisme d’Erdogan en direction des sociétés musulmanes, mais aussi des sociétés ou vivent d’importantes communautés islamiques. » – Al-Habib Al-Aswad, journaliste tunisien, Al-Arab. Par Khaled Abu Toameh

Macron (à droite) et Erdogan lors d’une conférence de presse le 5 janvier 2018 à Paris, France. (Photo par Ludovic Marin / AFP via Getty Images) (K-A. Toameh)

Le président turc Recep Tayyip Erdogan se présente en défenseur de l’islam. Mais de quel islam parle-t-il ? Erdogan n’a-t-il pas commis des crimes en Libye, en Syrie et dans d’autres pays arabes ? C’est lui qui offense l’islam, dans son propre pays, si l’on considère les nombreuses manifestations féminines contre sa politique. » – Mustafa Bakri, personnalité médiatique égyptienne, Al-Dostor Studio.

De nombreux Arabes et musulmans n’hésitent pas à dire qu’Erdogan menace plus sérieusement l’islam que Macron ou d’autres dirigeants occidentaux.

Recep Tayyip Erdogan est-il habilité à s’exprimer au nom des musulmans, notamment dans l’importante controverse qui a lieu actuellement en France concernant l’islam et les attaques terroristes musulmanes ? Tels sont les propos que de nombreux commentateurs musulmans tiennent contre Erdogan depuis qu’il a entrepris de jouer les défenseurs de l’islam et des musulmans, notamment en France.

Selon plusieurs analystes politiques et observateurs musulmans, Erdogan tente de tirer les marrons du feu de la campagne anti-France qui sévit actuellement dans le monde musulman. A les écouter, Erdogan est un opportuniste qui agit par intérêt personnel et non dans l’intérêt des musulmans ou de l’islam.

La semaine dernière, la France a jugé inacceptable qu’Erdogan mette en cause la santé mentale du président Emmanuel Macron et qu’il critique le sort fait aux musulmans dans l’Hexagone. Erdogan avait en effet conseillé au président français « de subir des examens » en raison de son attitude envers les musulmans en France.

« Que dire d’un chef d’État qui ne croit pas à la liberté de culte et se comporte ainsi contre les millions de personnes de confessions différentes qui vivent dans son propre pays » s’est interrogé Erdogan dans un discours prononcé devant les membres de sa formation politique, le Parti de la justice et du développement (AKP) ? Erdogan a également lancé un appel au boycott des produits français vendus dans les pays musulmans.

Les critiques d’Erdogan visaient la promesse de Macron de réprimer l’islamisme radical après qu’un terroriste musulman ait décapité Samuel Paty le 16 octobre dernier. Paty avait utilisé, à l’occasion d’un cours sur la liberté d’expression, des caricatures du prophète islamique Mohamed publiées par le journal satirique Charlie Hebdo. Bien avant que Paty soit assassiné, Macron avait défendu le droit de caricaturer le prophète Mohamed. En septembre, il a qualifié l’islam « en crise » en France et a annoncé qu’il présenterait un projet de loi contre les séparatismes, notamment religieux.

Bon nombre de musulmans perçoivent les attaques d’Erdogan contre la France comme une tentative de parer aux critiques en provenance du monde musulman. L’ingérence de la Turquie dans les affaires de plusieurs pays arabes est en effet de plus en plus mal supportée. Et des activistes saoudiens ont appelé au boycott des produits turcs pour protester contre les attaques répétées d’Erdogan contre leurs dirigeants et les pays arabes.

D’autres musulmans pensent qu’en se positionnant en défenseur de l’islam, Erdogan se promeut comme le nouveau sultan de l’Empire ottoman et le grand leader du monde musulman.

« Pour détourner l’attention du boycott des produits turcs par les Arabes, Erdogan surfe sur la campagne contre la France » ont déclaré des experts arabes au journal du Golfe Al-Ain.

« Les déclarations d’Erdogan et sa défense de l’islam sont dénuées de toute signification religieuse profonde. Il tente avant tout de capter la colère de la rue arabe et de sauver l’économie de son pays pénalisée par le boycott des produits turcs. »

Le boycott des produits turcs a été ordonné par les chefs d’entreprises arabes et d’autres acteurs politiques et sociaux. Il s’agissait pour eux de protester contre les « politiques hostiles d’Erdogan ». Cette réaction a incité Al-Ain a donner la parole à l’analyste politique égyptien Tarek Fahmi. Celui-ci a déclaré :

« Les discours qu’Erdogan tient sur la défense de l’islam sont inacceptables et chacun a compris qu’il instrumentalisait la religion en vue d’atteindre des objectifs politiques. Erdogan cherche à s’imposer comme un leader musulman au sein de l’opinion publique arabe et islamique. Il tente de surfer sur la vague actuelle et d’en faire une arme contre l’Europe et la France. »

Le journaliste libanais Joseph Abu Fadel a raillé l’appel d’Erdogan à protéger les musulmans de France :

« Ainsi, Erdogan appelle à protéger les musulmans en France ! Le grand rêveur ottoman ferait bien de s’interroger sur les musulmans qui ont été massacrés par ses amis Frères musulmans et ses jihadistes en Syrie, en Irak, en Libye et en Turquie. »

Walid Abbas, analyste politique égyptien, doute, lui aussi des motivations d’Erdogan. « Je crains que la campagne du président turc contre la France et son président, Emmanuel Macron, n’ait pas réellement pour but de défendre l’islam ou les musulmans », a fait remarquer Abbas.

« La meilleure preuve qu’Erdogan ne défend pas les musulmans et qu’il n’a pas défendu les Ouïghours persécutés en Chine. Il a même fait arrêter un dirigeant du mouvement réfugié en Turquie et en 2019, il a expulsé vers la Chine des centaines de réfugiés Ouïghours. »

Selon Abbas, Erdogan s’inquiète également du déclin de sa popularité en Turquie : « Pour parer à ses difficultés intérieures et retrouver sa popularité, le président turc a changé de stratégie. Il provoque des conflits à l’international dans le but de poser en leader régional. Paris s’est constamment opposé aux tentatives d’Erdogan et s’est dressé contre lui au premier jour. »

L’objectif principal d’Erdogan a-t-il ajouté « est d’enflammer la question nationale et religieuse au plan intérieur pour forcer le peuple turc à se rassembler derrière son dirigeant obligé de mener de féroces batailles contre le reste du monde sous la bannière de l’islam ».

A propos de la crise entre la France et la Turquie, l’écrivain tunisien Al-Habib al-Aswad, a déclaré que « l’islam politique cherche par tous les moyens disponibles à donner une dimension religieuse aux guerres et conflits, le dernier en date étant la guerre contre la France ». Al-Aswad a ajouté qu’Erdogan essaye de faire la preuve de son pouvoir et de son influence dans les pays islamiques et arabes.

« La décapitation du professeur d’histoire français est la preuve de la menace réelle que l’islam politique fait peser aujourd’hui sur la paix mondiale. Rien n’incarne mieux cette menace que l’expansionnisme d’Erdogan qui cible non seulement les sociétés musulmanes, mais aussi les sociétés ou vivent d’importantes communautés islamiques … Lorsque le président turc a fait de la France et du président Macron, une cible, il se moquait bien de la religion ou du prophète Mohamed ; seule comptait sa lutte géopolitique contre la France en Méditerranée orientale, en Libye et plus généralement en Afrique du Nord et dans le Sahara. Erdogan est convaincu que Macron est l’allié de pays qu’Ankara considère comme ses ennemis. »

Mustafa Bakri, personnalité médiatique égyptienne, a déclaré qu’Erdogan surfait sur les crises et ne pouvait être sincère dans sa défense de l’islam. Erdogan « n’est pas un honnête homme » a-t-il ajouté.

« Il a profité de la situation en France pour jouer au défenseur de l’islam. Mais de quel islam parle-t-il ? »

L’écrivain émirati Mohammed Khalfan al-Sawafi a déclaré qu’il était d’accord avec les nombreux Arabes et musulmans qui considèrent qu’Erdogan est un opportuniste qui manipule l’islam à des fins politiciennes :

« Certains politiciens populistes cherchent à s’imposer à travers une puissante rhétorique extrémiste … Erdogan affirme défendre les musulmans et le prophète Mohamed, mais il s’agit d’une posture qui n’a rien de sincère ; et il est bien placé pour mesurer les risques qu’il fait courir aux communautés musulmanes qui vivent dans les sociétés occidentales. »

Al-Sawafi craint que les remarques d’Erdogan n’incitent la France et d’autres pays occidentaux à réprimer les communautés musulmanes, à commencer par la dissolution d’organisations caritatives islamiques et l’interdiction de toute expression politique.

Pour le journaliste syrien Baha al-Awwam, Erdogan veut promouvoir une « renaissance » ou une « révolution » au sein de l’islam pour en devenir le leader et mieux contrôler les Arabes et les musulmans. « Le monde arabe n’a pas besoin d’une « renaissance » ou d’une « révolution islamique » a soutenu al-Awwam. Erdogan, a-t-il dit, cherche actuellement à contrôler la Libye, le Qatar, la Syrie et l’Irak.

« Le Sultan [Erdogan] fabrique sa popularité en soutenant les populations brimées par leurs dirigeants … Mais les plus grands bénéficiaires du soutien d’Erdogan sont en réalité, les extrémistes et les marchands de sang. N’oublions pas que le ‘Sultan’ persécute également les Turcs chaque fois que l’occasion lui en est donnée. L’emprisonnement de dizaines de milliers d’opposants politiques en est la preuve. Le jeu auquel Erdogan s’adonne porte le nom d’opportunisme. Il ne souhaiterait rien de mieux qu’une guerre mondiale après la crise déclenchée par le décès du professeur français. Les guerres représentent son seul salut face au cumul des échecs. Malheureusement pour lui, cela n’arrivera pas et Erdogan échouera. »

Ironie du sort, Erdogan qui appelle au boycott des produits français, est lui-même boycotté par un nombre croissant d’Arabes et de musulmans. Au moment où Erdogan accuse les Occidentaux d’« insulter » l’islam, il est lui-même cloué au pilori par les musulmans qui l’accusent d’avoir tué des musulmans et d’occuper leurs terres.

Khaled Abu Toameh, journaliste multi-récompensé basé à Jérusalem, est Shillman Journalism Fellow au Gatestone Institute.