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Commission d’enquête sur la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre

Ce livre montre des prédications très choquantes sur les femmes, les juifs, les musulmans laïcs.

Le chercheur Bernard Rougier montre comment les fondamentalistes, avec la complicité de maires clientélistes ou de militants décoloniaux, ont imposé leur vision de l’islam. Propos recueillis par Thomas Mahler et Clément Pétreault.

Le Point : Votre livre est, écrivez-vous, « l’histoire d’une prise de contrôle ». Laquelle ?

Bernard Rougier : Ce livre raconte d’abord la prise de pouvoir des islamistes sur l’islam. La France n’échappe pas à un phénomène qui a déjà eu lieu au Moyen-Orient et au Maghreb. Dans les années 1980 et 1990, le monde musulman a connu une révolution silencieuse avec le triomphe d’une version salafiste de l’islam au détriment d’autres interprétations pluralistes et non figées du message religieux. Puis celle-ci s’est exportée au nord de la Méditerranée.

Bernard Rougier : « La part réelle des convertis parmi les djihadistes  serait de 10 à 15 % maximum. »

En France, on a ainsi d’un côté une demande légitime, celle de la construction de mosquées et de la reconnaissance de l’islam en tant que religion, et de l’autre la prise en charge de cette demande par des islamistes à travers des réseaux qui ont transformé les « ghettos urbains » des grandes agglomérations françaises en enclaves militantes.

Quelles sont les raisons de cette « révolution silencieuse » salafiste dans le monde musulman ?

L’émergence des Etats modernes et la bureaucratisation du personnel religieux ont marqué la fin de l’indépendance d’un « islam classique » par endroits. Avant, les interprétations données par les juges religieux étaient ancrées dans la tradition locale et n’avaient pas de valeur universelle. La charia n’était pas conçue comme un droit positif, mais comme « un chemin vers le bien ». Mais cet islam personnel et affectif a disparu au profit d’un islam abstrait, normatif et mondialisé. Autre raison : le prestige et la manne pétrolière de l’islam wahhabite, qui lui a octroyé une influence considérable. 

Quel rapport avec la France ?

A cette époque, on voit par exemple apparaître des oulémas saoudiens à Argenteuil. De manière discrète, le salafisme s’installe et dicte sa norme dans certaines mosquées françaises et plus largement dans les banlieues à partir de la fin des années 1990. Le salafisme introduit la norme avec les catégories du pur et de l’impur, du légal et de l’illégal… Tout à coup, la religion est assimilée à un code. Lorsqu’un jeune musulman s’interroge sur ce qu’est l’islam – la question resurgit à chaque attentat -, la littérature disponible dans les librairies islamiques est clairement salafisée. On tombe sur une littérature de la sanction et du châtiment divin. Le problème, c’est que cette forme d’islamisme s’est imposée comme l’islam de référence dans le monde musulman et en Europe…

Les universitaires ont-ils été aveugles face à ce tournant idéologique ?

Les chercheurs n’ont pas voulu s’y intéresser pour ne pas alimenter la propagande de l’extrême droite. C’était un mauvais calcul, car, au final, on aura eu les attentats et l’extrême droite. Et tous deux sont alimentés par le même phénomène ! A gauche, on a aussi pu croire que les formes religieuses allaient disparaître. Mais rien de tout cela n’a eu lieu, bien au contraire. Il y a un autre facteur majeur : l’intérêt commun que partagent les pouvoirs politiques autoritaires des pays musulmans et les islamistes. Aucun d’eux ne veut que les populations d’origine musulmane s’intègrent en Europe. C’est déjà l’enjeu de l’affaire Salman Rushdie en 1989. Relisez « Les versets sataniques ». Les deux héros sont de culture musulmane mais sont athées. Contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas l’allusion aux versets sataniques qui a posé problème, mais la démonstration de cette possibilité pour des gens de culture

    musulmane de quitter leur religion. Résultat : les milieux islamistes anglais de Bradford brûlent son livre et Khomeyni proclame une fatwa depuis l’Iran. Cette idée qu’il puisse exister en Europe une classe moyenne arabe, émancipée, porteuse de liberté et pouvant exercer une influence sur les pays du Sud est alors perçue comme une menace pour les islamistes comme pour les gouvernements autoritaires. Il faut se souvenir de Hassan II qui, dans un entretien avec Anne Sinclair en 1989, lors de la première affaire du voile à Creil, explique qu’un Marocain ne pourrait jamais devenir français ! C’est un fait : l’islamisation des sociétés occidentales a été encouragée par des gouvernements autoritaires de pays musulmans. Aujourd’hui, on voit bien comment Erdogan s’appuie sur les émigrés turcs en Europe pour renforcer son influence. Le pouvoir turc utilise le discours sur l’islamophobie pour ébranler les démocraties libérales européennes – et tout particulièrement la France.

Vous développez la notion d’« écosystèmes islamistes » dans les banlieues françaises.

Il faut prendre en compte l’influence de l’Histoire et de la géographie. Des « territoires d’islam » ont été constitués, mettant en résonance mosquées, écoles confessionnelles, marchés, salles de sport, commerces halal, librairies islamiques… Et l’Histoire, avec notamment l’islamisme algérien, a eu une influence considérable. Beaucoup d’anciens du GIA arrivent en France dans les années 1990, se présentant comme des membres du FIS, que l’on imagine à l’époque être des démocrates privés de leur victoire électorale ! A partir du moment où l’on a des individus porteurs d’une mémoire de guerre remontant au djihad en Afghanistan dans les années 1980 (comme le cheikh Olivier Corel, à Toulouse), celle-ci est transmise à d’autres individus. Il y a ainsi transmission d’expériences héroïques en divers lieux : à la mosquée, dans les écoles coraniques, dans les prisons aussi… La lutte du djihad armé est racontée à d’autres et il y a un effet de fascination, de contagion, plus tard de mimétisme.

Selon vous, quatre forces dominent ces écosystèmes islamistes : les Frères musulmans, le Tabligh, les salafistes et les djihadistes.

Né en Inde en 1927, le Tabligh est un mouvement qui prône l’imitation du Prophète de manière superficielle. Cette prédication est arrivée en France dans les années 1970 via l’association Foi et pratique, avec l’idée que les travailleurs immigrés allaient perdre leur identité au contact de la société occidentale et qu’il fallait les réintégrer dans l’islam, notamment en leur apprenant à imiter le Prophète et à respecter la norme islamique. La dimension missionnaire de ce mouvement est très importante. Les tablighi pratiquent la prédication de rue en allant expliquer aux autres qu’ils sont de mauvais musulmans et qu’ils devraient revenir à la mosquée. Ce mouvement est très mal documenté du point de vue de la recherche universitaire. Ce que l’on constate, c’est que, dès que le Tabligh est présent, le terrain est préparé pour le salafisme. De nombreux salafistes sont d’anciens tablighi. Et beaucoup de djihadistes sont d’anciens salafistes…

Les tablighi ne s’occupent pas de politique, à l’inverse des Frères musulmans…

Les Frères musulmans, en effet, s’intéressent à la conquête de l’espace politique institutionnel. Ils constituent des listes aux élections municipales, des groupes de pression pour instrumentaliser la justice, des associations de gauche… Leur objectif, c’est la défense d’intérêts communautaires, avec comme horizon la transformation du groupe de pression en parti le moment venu. Les Frères musulmans se réclament de la doctrine du « juste milieu », un juste milieu qui se trouve entre deux abominations équivalentes à leurs yeux : la laïcité d’un côté et le djihadisme de l’autre.

On présente parfois les salafistes comme des « amish de l’islam », des quiétistes qui restent dans leur coin sans nuire à quiconque…

Les salafistes sont piétistes, mais ne sont certainement pas quiétistes ! Ils développent une violence symbolique incroyable contre la société française. S’il ne préconise par le passage à la violence au niveau politique, l’islam salafiste assume une rupture avec les valeurs des sociétés européennes en raison d’une observance stricte et littéraliste des écritures sacrées. Regardez comment les femmes sont traitées. En 2019, l’imam de Champigny a par exemple enseigné que « le devoir de la femme est de se soumettre au désir de son mari », ce qui revient à encourager le viol conjugal. Il a ensuite expliqué les violences conjugales chez les « mécréants » par le fait que les femmes se refusent aux hommes, alors que les femmes musulmanes, elles, accepteraient de se plier au désir de leur mari… Par ailleurs, les salafistes ont imprégné les mosquées, les universités, la littérature islamique, alors que les amish n’ont, eux, influencé personne. Le salafisme, bien que concurrent des autres composantes de l’islam, les irrigue. Pour paraphraser Jean-Paul Sartre, le salafisme dispose d’une capacité de « néantisation » de la société française auprès de ses fidèles, en décrivant celle-ci comme une entreprise de destruction de l’islam, en revenant sur la guerre d’Algérie, lors de laquelle les Français auraient voulu dévoiler les femmes – ce qui est faux… Et on ne peut néantiser la société française que si on a un idéal alternatif à faire valoir. Cet idéal, c’est la « société musulmane » du Prophète et de ses compagnons, qui ravive un imaginaire de réussite, de violence et de conquête. Et certains, travaillés par cet imaginaire, poussés à l’imiter par le corps, l’habit, passent à l’action violente.

Ce qui nous amène à la quatrième composante, les djihadistes. Vous développez l’idée d’un « continuum idéologique » entre salafisme et djihadisme…

Les milieux de socialisation islamiste que nous avons décrits ont indirectement favorisé les départs vers le califat en entretenant cet imaginaire. Tous les éléments de l’écosystème islamiste ne sont bien sûr pas djihadistes, mais tous les djihadistes sont passés par cet écosystème qui a nourri leur vision du monde. Un ancien dirigeant de l’association Sanabil, qui aide les prisonniers musulmans, m’a raconté son parcours. Il est d’abord allé chez les tablighi. « C’était bien, mais intellectuellement pas très fort », me dit-il. Il rejoint donc les Frères musulmans et devient un grand fan de Tariq Ramadan. Mais il y a trop de femmes. Il va chez les salafistes, où il est comblé par la séparation hommes-femmes… Problème : les princes saoudiens qui font la promotion du salafisme sont aux ordres des Américains. Il bascule dans cette quatrième catégorie où il peut profiter d’un salafisme dur, de choses roboratives sur le plan intellectuel avec en prime la détestation des Etats-Unis. Cet homme est ainsi passé par toutes les tendances qui sur le territoire français sont concurrentes mais pas ennemies. Ces différentes composantes de l’islamisme ne sont pas nécessairement d’accord entre elles, car elles sont en compétition pour prendre l’ascendant sur l’islam, mais elles savent faire bloc contre la société française ou ses institutions. Bras de fer. Prière de rue en avril 2019 devant la salle de prière du quartier des Oliviers, à Marseille, fermée à la demande de la ville.

En quoi Aubervilliers, municipalité communiste de la première couronne parisienne, est-elle emblématique d’un relais entre communisme et « écosystème islamiste » ?

Durant son long mandat (1983-2003), le communiste Jack Ralite a été l’un des premiers à faire du multiculturalisme et du clientélisme ethnoreligieux. Ralite puis son gendre Pascal Baudet ont ouvert les portes aux mouvements religieux, avec notamment l’Ama, l’Association des musulmans d’Aubervilliers. Alors qu’une figure clé de l’islam local, l’imam Hassan Bounamcha, est tout sauf une figure progressiste. Derrière sa faconde tunisienne et ses blagues, c’est un conservateur salafo-frériste absolu, passant son temps à décrire l’école publique comme étant obsédée par la théorie du genre et la laïcité comme étant une machine de guerre contre l’islam, alors que les juifs, eux, en seraient exemptés. Pour pouvoir être réélu, Pascal Baudet s’est appuyé sur ces réseaux islamistes. Le romancier Didier Daeninckx, qui vit à Aubervilliers, explique que, dans cette municipalité de plus de 80 000 habitants où seulement la moitié des électeurs sont inscrits et où il y a 60 % d’abstention, il suffit de quelques centaines de voix pour remporter une élection municipale. Le clientélisme communautaire est donc essentiel. Sauf que les acteurs communautaires vont ensuite demander des récompenses en termes d’emplois, de locaux religieux, etc. Une grande mosquée doit ainsi être construite à Aubervilliers. C’est aussi là qu’est née l’association Alliance citoyenne, qui se propose de défendre la « justice sociale » et a acquis une notoriété publique en mettant en scène, l’année dernière, la baignade de femmes en burkini dans une piscine municipale à Grenoble. L’islamisme a une capacité exponentielle à formuler toujours plus de demandes. Tous les lieux qui choquent sa conception du monde – piscine, école, gymnase… – sont des lieux stratégiques pour lesquels il faudra exiger des modifications. L’idée étant de construire par une série de revendications un « collectif musulman » en France. Il faut empêcher l’émergence de la figure du musulman libéral et émancipé. Comme à Aubervilliers, la crise économique, la désindustrialisation, la fuite des classes moyennes, l’absence de solidarités locales non religieuses, la concentration des populations dans le même espace facilitent ce travail de contrôle des comportements. Et la gauche, dont la mission historique était d’intégrer ces populations au modèle républicain, a choisi la stratégie multiculturaliste pour gagner des voix. Elle le paiera philosophiquement et politiquement en facilitant l’agenda religieux conservateur des islamistes. D’autres, à droite, font le même calcul au nom d’une vision conservative des valeurs. Les élus considèrent que le coût politique de leur clientélisme est minime – deux heures de piscine réservées aux femmes musulmanes, la construction d’une mosquée… – sans voir les effets sur le long terme sur le lien social. Chaque fois qu’il y a manipulation du religieux par le politique, la force religieuse finit par revenir dans la figure du politique. Aujourd’hui, Meriem Derkaoui, qui a succédé à Pascal Beaudet à la mairie d’Aubervilliers, a un positionnement nettement plus républicain, refusant par exemple de laisser l’Ama installer des bâtiments préfabriqués sur le chantier de la grande mosquée. Va-t-elle résister aux pressions ?

Quels sont les rapports entre mouvements décoloniaux et islamisme ?

Les thèses décoloniales irriguent largement le milieu universitaire mais restent assez éloignées de « la base ». Au fond, ce sont surtout des intellectuels de Paris-VIII, qui ont peu d’ancrage dans les quartiers. Cela dit, on a vu récemment les décoloniaux s’investir à Mantes-la-Jolie à l’occasion de la manifestation des mères des lycéens arrêtés par la police l’année dernière. Le 8 décembre, ces mères, largement voilées, ont brandi une banderole sur laquelle il y avait un hadith en arabe : « Le paradis se trouve sous les pieds des mamans. » Cela signifie qu’il y a dans les revendications de cette manifestation un signal qui dit « approuvé par les salafistes »… Mouvements décoloniaux et islamistes n’ont pas le même agenda, mais les premiers offrent aux seconds un argumentaire pour discréditer l’Etat. Et, de leur côté, les décoloniaux s’intéressent aux salafistes car ils ont la conviction qu’ils sont la voix des quartiers. Il y a une convergence d’intérêts plus que de luttes…

On a d’ailleurs vu une fracture chez les décoloniaux. D’un côté, la première génération, le Parti des indigènes de la République (PIR) d’Houria Bouteldja, voit l’homosexualité comme une déviance occidentale, alors que les nouveaux militants antiracistes comme le Comité Adama défendent les LGBT…

Oui, mais la lutte contre l’islamophobie permet de remettre tout le monde ensemble, comme on a pu le constater lors de la marche contre l’islamophobie du 10 novembre. Je me suis rendu à cette manifestation. J’y ai vu les étoiles jaunes dont on a beaucoup parlé, mais aussi un militant antiraciste, Taha Bouhafs, qui répétait sans arrêt « nous remercions les Justes qui nous accompagnent dans cette manifestation »… Les « Justes » ! Cette référence à la Shoah est obscène, mais encouragée par le CCIF, qui se rêve en CRIF musulman. La lutte contre « l’islamophobie » consiste essentiellement à intimider et à interdire la production de connaissances sur l’islamisme.

Après une stratégie d’entrisme de la part d’islamistes dans les partis de gauche, on voit aujourd’hui l’essor de listes communautaires. Faut-il les craindre ?

D’abord, cette stratégie d’entrisme se poursuit. Aux prochaines élections, dans La France insoumise, il y aura des candidats issus de ce tissu islamiste. Ensuite, interdire des listes communautaires, comme l’a proposé Bruno Retailleau, me semble difficile à mettre en œuvre. Les exemples dans le monde arabe montrent que c’est voué à l’échec. L’AKP turc a été dissous en 1998 au motif qu’il était contraire à la laïcité, ce qui n’a pas empêché Erdogan d’accéder au pouvoir. En revanche, je pense que quelqu’un comme Samy Debah, fondateur du CCIF et candidat à Garges-lès-Gonesse, a mis en avant sa liste d’abord pour menacer les organisations de gauche de leur faire perdre des voix. La gauche a d’ailleurs très bien compris le message, nombre de ses représentants étant présents à la marche contre l’islamophobie. Une partie de la gauche a dit aux islamistes : « D’accord, on vous prend sur nos listes, on fait les accommodements nécessaires avec vous. » 

Vous fustigez régulièrement les spécialistes de la « radicalisation » qui, plutôt que d’analyser l’idéologie, évoquent des dérives individuelles et nihilistes…

On a totalement exagéré l’importance des convertis au sein des djihadistes pour des raisons de politiquement correct ! Il suffit de voir le navet « Le ciel attendra », écrit en collaboration avec Dounia Bouzar. Notre enquête chez les femmes djihadistes dans la prison de Fleury-Mérogis montre que les convertis ne représentent qu’environ 10 % de l’échantillon. Et ces personnes ont été converties parce qu’elles fréquentaient l’écosystème islamiste. La radicalisation ne se fait pas toute seule. Un Français un temps proche du djihadisme me l’a confié : il s’est converti dans sa commune de la banlieue parisienne parce que c’était la seule façon d’être intégré. On a essayé de nous faire croire qu’on pouvait se convertir de manière virtuelle sur Internet, qu’il y avait des loups solitaires, alors que l’ancrage est avant tout local. Les contenus Internet islamistes sont d’abord discutés en groupe. L’islamisme est une pensée socialisée qui ne peut exister de façon solitaire. Comme toute idéologie, elle a besoin de la discussion, de la conviction, de l’approbation du groupe. Ça se passe dans les marchés ou dans les salles de sport. Dans une société avec du chômage et de l’individualisme, l’islamisme est une source de lien social. Les vidéos islamistes sur Internet jouent le même rôle que pouvaient jouer des écrits de Gramsci ou de Marx dans les années 1960 : elles sont discutées collectivement. Les pseudospécialistes de la radicalisation ne peuvent pas comprendre cela, d’autant plus que la plupart d’entre eux ne parlent même pas l’arabe. Ces « experts » ont ainsi trouvé un moyen habile de faire oublier leur ignorance en expliquant que l’idéologie, toujours formulée en arabe, ne compte pas. Cela évite de consacrer dix années de son existence à la langue arabe. Et, ensuite, cela permet d’afficher une idéologie de gauche, voire d’extrême gauche majoritaire dans le milieu universitaire, en assurant, comme le fait le sociologue Farhad Khosrokhavar, que la laïcité est trop exigeante…

N’est-ce pas le cas ?

La naissance des Lumières, au XVIIIe siècle, est concomitante avec l’apparition du wahhabisme ! Ce sont deux dynamiques contemporaines et qui ont toujours été en conflit : le modèle d’émancipation contre le modèle de soumission. Et ce conflit n’a pas lieu qu’en France, il a eu lieu dans le monde musulman, entre d’un côté les intellectuels qui estiment que la norme religieuse est valable dans le seul domaine de la spiritualité et de l’autre les islamistes qui veulent régenter tous les secteurs de l’existence, ce qui implique donc un pouvoir totalitaire. L’islamisme est un projet hégémonique dont il faut comprendre la dynamique si on souhaite la contrer. Au sud de la Méditerranée, des intellectuels et partis politiques ont essayé mais ont échoué. Le combat se poursuit maintenant au nord. Et ce combat ne doit surtout pas être perdu par les intellectuels, qui doivent au contraire le porter !

Y a-t-il une prise de conscience au niveau de l’Etat ? Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, vous a consulté…

Le risque, c’est que chaque initiative prise par le gouvernement, comme celle sur les signaux faibles de radicalisation, soit dénoncée comme une forme d’islamophobie. Mais ce qu’il y a de positif dans le discours actuel, c’est que nous sommes passés du déni à la reconnaissance. Vouloir dresser le diagnostic est déjà courageux de la part des pouvoirs publics. Ce qui en revanche me fait peur, c’est qu’il y ait très peu de moyens. Cette enquête a par exemple été faite grâce à mes étudiants issus des quartiers, sans lesquels je n’aurais pas pu avoir accès à tant d’informations. C’est leur travail. Je l’ai encadré et facilité. C’est une démarche scientifique et humaine qui doit être reproduite à plus grande échelle.

Mais comment faire pour lutter contre l’islamisme ?

Première chose : il y a des propos qui contreviennent à la loi. Ce livre montre des prédications très choquantes sur les femmes, les juifs, les musulmans laïcs. Sans interdire les mosquées, il faut mettre les présidents des associations religieuses ou les prédicateurs devant leurs responsabilités : « Continuez, et on ferme. » Ensuite, il faut faciliter d’autres formes de liens sociaux dans ces quartiers. Les milieux salafistes ou apparentés ont pris en charge les mécanismes de sociabilité qui ont longtemps été structurés par le Parti communiste. Il faut développer des activités humaines, comme les groupes de sport non religieux, des clubs de ciné, des professeurs charismatiques… Cela ne peut se faire qu’à une échelle locale et cela doit impliquer une connaissance à long terme du tissu social. Pour cela, on a des préfets qui sont nommés pour quatre ans, alors qu’on a besoin d’une connaissance profonde et de temps. On ne peut se contenter de fermer des mosquées, il faut un travail d’identification des personnalités dangereuses pour la mixité et l’égalité républicaine… L’Etat a dépensé des sommes considérables dans le bâti, mais il est aussi nécessaire d’investir dans l’humain. Enfin, il faut encourager des discours alternatifs pour ringardiser ce discours religieux. Mettre en avant des jeunes qui ont réussi, certains qui ne renient absolument pas leur appartenance musulmane, mais d’autres aussi non croyants, en expliquant qu’on a le droit d’être athée même si on est issus d’une culture musulmane. Les musulmans libéraux doivent non seulement publier dans des maisons d’édition prestigieuses en s’adressant à un public déjà convaincu, mais aller concurrencer les acteurs salafistes ou fréristes sur le terrain, par des conférences, des cours, de la présence… Tant qu’on n’a pas trouvé des forces libérales qui iront dans les quartiers, on aura toujours une actualité rythmée par des attentats. Parce qu’inévitablement ces écosystèmes islamistes vont alimenter des passages à la violence…§

Les quatre variantes de l’islamisme:

  • Le Tabligh

Créé en Inde en 1927, ce mouvement piétiste avait pour mission de prêcher l’islam aux masses pauvres et incultes. En France, il est représenté par l’association Foi et pratique. Prosélytes, les tablighi organisent des tournées (la jawla) pour inviter les gens à la mosquée 

  • Le salafisme

Se référant aux « pieux ancêtres », les salafistes entendent revenir aux premiers temps d’un islam qui n’aurait pas été altéré par les interventions humaines ultérieures. Le salafisme se confond en partie avec le wahhabisme, doctrine littéraliste fondée au XVIIIe siècle. 

  • Les Frères musulmans

Nés en 1928 en Egypte, ils avaient pour but de réislamiser la société, de lutter contre l’occupation britannique et de combattre le sionisme en Palestine. Aujourd’hui, en Europe, leur lobbying communautaire vise à obtenir la reconnaissance d’une identité musulmane. 

  • Le djihadisme

Il s’est constitué comme idéologie dans les années 1980 en Afghanistan. Al-Qaida et Daech sont deux courants distincts, le premier prônant la défense du monde musulman face à des agressions extérieures, l’autre voulant éliminer tout élément impur sur la terre de l’islam.