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Victor Hugo était un con

Quel est notre écrivain le plus « national » par

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J’évoquais il y a peu le livre de Régis Debray, Du génie français, qui se demande quel est notre écrivain le plus « national » — Stendhal ou Hugo. Ou Balzac. Ou Flaubert. Ou Laclos. Ou…
Chacun a son idée sur la question. J’ai peur qu’il s’agisse souvent d’une idée reçue. D’une répétition mécanique d’avis transmis par la tradition scolaire — la pire des traditions, quand elle se mêle de jugements esthétiques —, cette tradition qui nous impose de dire que « Demain, dès l’aube » est un chef d’œuvre, alors qu’il s’agit au mieux d’une bonne opération de communication, ou que « La Beauté » est un sonnet exemplaire : Marcel Aymé a réglé son compte à ce poème impossible dans le Confort intellectuel, et je pense personnellement que le fameux « rêve de pierre » mis en place par ce farceur de Baudelaire est en fait du second degré, la condamnation par la dérision du néo-classicisme dont Ingres et ses élèves — tout ce que détestait le petit Charles — continuaient à se faire les inlassables propagandistes. Mais bon, pour en parler, encore faudrait-il que les enseignants connussent l’histoire de l’art, et l’enthousiasme de Baudelaire pour Delacroix, l’exact opposé d’Ingres.

Quant au « Dor-meur du val », avec son trou vert qui engendre deux trous rouges, pas de quoi se pâmer non plus : il s’agit au mieux de la tentative sympathique d’un bon élève pour imiter, justement, le père Hugo, voir « Souvenir de la nuit du 4 », dans les Châtiments.  Les deux trous sont déjà là. Le petit Rimbaud, qui n’était pas encore le génie absolu d’Une saison en enfer et des Illuminations, devait se trouver audacieux de plagier, sous l’Empire, un poète honni des autorités — mais peut-être pas de ses professeurs.

Hugo, parlons-en ! Henri Rochefort (vous vous rappelez sans doute ce journaliste batailleur, condamné au bagne de Nouvelle-Calédonie, le seul à s’en être évadé, et qui, amnistié, reprit à Paris ses habitudes de polémiste) rapporte dans les Aventures de ma vie (1896) l’opinion du poète incontournable, devenu l’icône des instituteurs de la IIIe République, sur Stendhal et Balzac.
Admettons un instant que Hugo soit effectivement le génie des Lettres que l’on croit — même s’il n’est grand que dans l’hénaurme. Comme lecteur, il ne vaut pas tripette.
Rochefort raconte donc qu’il a tenté de faire lire le Rouge et le noir au barbu le plus célèbre de France — barbu parce que prognathe, comme souvent les barbus, qui camouflent sous les poils leur menton en galoche. Le lendemain, Charles Hugo (la voix de son maître, Hugo ayant impitoyablement massacré ses enfants, à part Léopoldine, morte trop tôt pour qu’il la détruise comme Adèle) lui fait part de la Vox Dei paternelle : « Vous avez fait hier énormément de peine à mon père. Il vous aime beaucoup et il est très affecté de l’enthousiasme avec lequel vous avez parlé devant lui de cette chose informe qu’on a intitulé Le Rouge et le Noir. Il avait meilleure opinion de vous et il est humilié pour lui-même de constater qu’il s’est trompé aussi complètement à votre égard. »
Rochefort, effaré, accourt chez le patriarche, qui en rajoute une couche. « J’ai tenté de lire ça, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? Vous savez donc le patois ? » Et d’insister sur ce qu’il appelle les « fautes de français » de Stendhal : « Chaque fois que je tâche de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent. »

1802-1885, l’homme-siècle, disent les manuels scolaires. De la concurrence faisons table rase. Il n’y a pas que Stendhal à en prendre pour son grade, Balzac a droit lui aussi à sa salve :
« M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce qu’était qu’écrire .» Et il ajouta cette sentence sévère, que je livre à l’examen public : «Personne n’a plus que moi d’admiration pour le génie presque divinatoire de Balzac. C’est un cerveau de premier ordre. Mais ce n’est qu’un cerveau, ce n’est pas une plume. Le style est l’art d’exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu’il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu’il voudrait dire. Aussi l’heure de l’oubli sonnera-t-elle pour lui plus tôt qu’on ne pense. »
Pour la perspicacité, on repassera. Balzac, lui, ne s’est pas trompé sur Stendhal. « Une œuvre extraordinaire », dit-il de la Chartreuse de Parme en 1840 — les vrais génies savent se reconnaître entre eux. Tout en sachant que cette appréciation lui vaudra bien des sarcasmes des petits esprits de son temps.

Des petits esprits, il y en a toujours eu. Après tout, aujourd’hui, il se trouve bien des critiques qui pensent qu’Edouard Louis est un écrivain. Il doit même se trouver des profs, lecteurs de Libé, qui l’étudient en classe.

Stendhal — et c’est ce que Hugo, engoncé dans des modèles héroïques inlassablement plagiés, ne peut comprendre — est le premier des grands écrivains modernes. Le seul, avant Maupassant (qui l’estimait fort), qui ait fait de la dérision la clé de ses romans, tout en croyant au romanesque — et c’est bien là la difficulté, pour des lecteurs médiocres. Comparez donc le récit de Waterloo par Stendhal (qui a fait pour de bon la guerre, lui) dans la Chartreuse de Parme :
« Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. (…) Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. »

Et la même bataille vue par Hugo, qui ne fit jamais que des guerres d’alcôves :
« Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. »
C’est du mauvais journalisme, du journalisme de reporter paresseux qui ne s’est pas déplacé sur le terrain mais qui écrit avec les statistiques du ministère des Armées. Hugo a refait le coup de Waterloo dans les Châtiments, toujours plus kholossal :
« La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,
Qu’un gouffre flamboyant rouge comme une forge ;
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient, ou se couchaient comme des épis mûrs,
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,
Où l’on entrevoyait des blessures difformes!
Carnage affreux ! moment fatal !… »

Fracas et tintamarre. Pour faire du Hugo, rassemblez d’abord les syntagmes les plus excessifs que vous pourrez trouver — gouffre, énormes, carnage, fatal —, remuez soigneusement, et distribuez au hasard dans votre phrase.
Pour faire du Stendhal, c’est une autre paire de manches. Commencez déjà par être intelligents.
Oui, je sais, c’est dur…

Hugo est très loin de faire l’unanimité dans son siècle. Lisez la Légende de Victor Hugo, où Lafargue, le gendre de Marx, assaisonne le « plus grand poète du siècle », accusé non sans raison d’avoir toujours été du côté du manche (il a raté le Second Empire, l’ex-monarchiste venait juste de se convertir à la République) pourvu que le régime en place lui épargne l’arrivée des socialistes (les vrais, pas la mouture Laurent Joffrin). Il fait partie de ces écrivains peureux qui disent « peuple » pour éviter de dire « prolétariat ».
Et c’est ça qui se mêle d’avoir un avis sur la littérature ?

« Ah oui, disent les bêlants, mais il a perdu sa fille… Pauvre Léopoldine… Ça lui a inspiré les Contemplations, ce chef d’œuvre… »
Dès qu’une majorité de profs de Lettres parlent de chef d’œuvre, je sors mon revolver. Philippe Sollers a réglé une fois pour toutes les compte de « Didine », la demeurée de la famille. C’est dans la Guerre du goût. Quant à « Demain dès l’aube », inlassablement donné en exemple aux petits enfants sages, c’est une pure escroquerie — de belle allure, tout y est pour faire croire que ce poème, écrit au calme un mois après la date liminaire, est un prélude au pèlerinage du Père sur la tombe de sa fille. Un rebond inespéré pour Hugo, alors en perte de vitesse sur son rocher de Guernesey. Faites pleureur dans les chaumières, on parlera de vous. La mode était au larmoyant, à l’époque. Les Contemplations ouvrent la voie aux Deux orphelines et à la Porteuse de pain — les deux plus beaux succès du siècle.

L’Inspection Générale, qui n’en rate pas une et célèbre à sa manière la fin du confinement — en attendant le prochain — vient de mettre les livres V et VI de ce recueil insupportable au programme des Prépas scientifiques. Sous l’intitulé « la Force de vivre ». Résilience, me voilà ! Cyrulnik for ever ! « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi » — et autres pensées dégoulinantes.
Je sens que je vais m’amuser, si la rentrée a lieu, comme je le souhaite (et redisons-le, la « sortie » n’aurait jamais dû avoir lieu, en tout cas pas si longtemps), à expliquer à des élèves pétris de respect pour Totor qu’il s’agit d’un tour de passe-passe, l’exploitation éhontée d’un deuil, une façon de se faire mousser sur un cadavre. Allez, je donnerais tout Hugo pour dix lignes inédites de Stendhal. Mais je n’ai pas de cœur, c’est bien connu — sauf que l’on n’écrit pas avec le cœur.

Stendhal ou Victor Hugo? Dans son nouvel essai Du génie français, Régis Debray oppose l’égotisme stendhalien au vent épique hugolien qui soufflait autrefois sur la France. Une lecture jubilatoire à l’heure de l’économisme et du communautarisme triomphants. Bérénice Levet livre son analyse dans Causeur.


C’est un signe des temps et, pour Régis Debray, ce n’est pas un très bon signe qu’un président de la République choisisse, pour son portrait officiel, de poser escorté d’une « Pléiade » Stendhal. Fort d’indices confondants, Debray constate qu’au fil du temps, Stendhal a supplanté Victor Hugo dans le rôle de l’écrivain national. Que dit de nous, de ce que nous sommes devenus ce changement d’incarnation ?

Le point de départ du livre est fictif, mais le propos n’a rien de fantaisiste. L’éminente Société des gens de lettres aurait été saisie par la présidence de la République afin de désigner l’écrivain le mieux à même d’incarner la France, l’âme de la France, le « génie français ». Embarras de richesses : les prétendants à cette auguste fonction, et c’est une singularité nationale, se pressent en foule. Deux figures toutefois émergent, Stendhal et Hugo, le premier tour de l’élection donne l’avantage à Beyle. Consciente de sa responsabilité, car c’est au travers de l’écrivain qu’une nation se choisit, dit qui elle est et qui elle veut être, la SGDL consulte Régis Debray. On attendait le sagace penseur de la distinction entre république et démocratie (1), du côté de l’aristocratique Stendhal – gratifié alors, en 1989, par l’auteur lui-même, du titre de « républicain par excellence » – et le voilà qui donne son suffrage au populaire Hugo !

C’est de Hugo que nous avons impérieusement besoin aujourd’hui, de son souffle, de sa puissance, de sa fibre épique, expose Debray dans un beau et convaincant plaidoyer. Lui seul est à même de nous insuffler l’inspiration pour rebâtir quelque chose comme un peuple. « Avant une république, ayons s’il se peut une chose commune », dit Hugo en 1830. Telle est de nouveau notre tâche. C’est bien pourquoi Debray conclut, comme hier Péguy qui avait appris la République dans les Châtiments, « c’est toujours à Hugo qu’il faut en revenir ».

Voter Stendhal, ce serait à l’inverse continuer de glisser sur la pente que nous dévalons depuis les années 1960-1970, celle de l’économisme, de l’individualisme triomphant, et depuis les années 1980, de l’exaltation des identités particulières, quand il nous faudrait remettre l’individu à sa place, redonner la préséance à la nation, permettre ainsi à l’individu de prendre part à quelque chose de plus vaste, de plus élevé que soi. Bref, redécouvrir l’art de fabriquer un peuple.

Fichtre ! Stendhal, le pourfendeur de la société industrieuse, utilitariste, ennemie de toute « élévation », inamicale au