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Michel Onfray. Sa sombre vision du … “monde d’après »

Invité le 17 juillet du think-tank et de la web TV Thinkerview, Michel Onfray a abordé de nombreux sujets en détails. Parmi ceux qui lui tiennent le plus à coeur, après avoir évoqué l’actualité politique et “la France de Macron”, le philosophe a enchaîné longuement sur … la décadence de la civilisation européenne: “Nous allons disparaître, l’Occident va disparaître”, estime-t-il, ajoutant: “La France en est à un stade de coma et de mort avancé”.

«Nous allons disparaître, l’Occident va disparaître. Il n’y a aucune raison pour qu’il puisse continuer à durer», martèle-t-il, expliquant que “la déchristianisation et la mort de Dieu sont parmi les vecteurs du déclin de l’Occident”.

«Le christianisme ne fonctionne plus»

“Le christianisme ne fonctionne plus chez les chrétiens: ils ne croient plus au purgatoire, à l’Enfer, à la parousie, à Satan, à l’eucharistie, à la virginité de Marie… […] Tout ce qui était dogmatique, tout ce qui supposait une foi a disparu. […] On a un Pape qui est un boy-scout, qui nous dit qu’il faut aimer ceci ou cela, sauver la planète. C’est Greta Thunberg sans la transcendance: ce qui fait le fond de notre civilisation est épuisé”.

Michel Onfray explique que bien sûr, la déchristianisation n’est pas la seule raison dudit déclin: “l’appétence contemporaine pour la déconstruction serait à l’origine du phénomène”, ajoute-t-il.

“Nous sommes dans une civilisation de l’épuisement. Nous n’aimons que ce qui nous déteste, tout ce qui nous détruit est perçu comme formidable”, dit-il, évoquant … “une passion pour la déconstruction”: “Il faut détruire la vérité, l’Histoire”.

Combattre la décadence jusqu’au bout

S’affirmant déterminé à combattre jusqu’au bout cette décadence, le cofondateur de Front Populaire reste sombre: S’il ne croit pas “qu’on pourrait changer véritablement les choses”, il affirme la nécessité de Résister: “Mais il faut résister, tenir debout”, et refuser “l’avachissement, la génuflexion”.

Répétant ce pronostic sombre d’une France rendue à “un stade de coma et de mort avancé”, Onfray avance que “l’état de barbarie” observé actuellement serait en phase de générer une autre civilisation, “fruit d’une connivence inconsciente entre ceux qui prétendent défaire l’ordre mondial, idiots utiles du capitalisme, et les individus disposant d’une richesse planétaire”.


Créée en janvier 2013, Thinkerview est une émission-débat française indépendante lancée en janvier 2013, proche du milieu du hacking, animée par Sky. L’émission diffuse de longues entrevues sans montage, avec des personnalités d’horizons différents, sur sa chaîne YouTube suivie par plus de 600 000 abonnés.

L’Aïd commémore le Sacrifice d’Abraham.

Aïd el Adha 2020
L’épreuve qu’il eut à subir s’est avérée bénéfique : Dieu a arraché son fils aux menaces de la mort. La pandémie met aujourd’hui le monde entier à l’épreuve. Nous avons interrogé Mohammed Benali, responsable de la mosquée de Gennevilliers et Président de la Maison Islamo-Chrétienne, pour connaître comment sa communauté vit cette fête en ce temps d’épreuve.

Les autres années l’affluence est telle pour la prière le matin de l’Aïd que la municipalité de Gennevilliers nous prête un terrain de sport. Cette année, il aurait été impossible, dans ce cadre, de faire respecter les barrières de sécurité. Nous organisons donc, contrairement aux autres fois, une prière à 8h, une autre à 9h15 et si besoin une troisième ensuite, à l’intérieur de la mosquée. Quand les capacités sont atteintes nous fermons les portes et ceux qui n’ont pu entrer doivent attendre que l’on rouvre les portes pour l’heure suivante.
Les musulmans sacrifient ce jour-là un mouton, un veau… ou un chameau. En effet, s’il est préférable de tuer le mouton, nos ancêtres habitaient le désert où les chameaux sont des animaux plus familiers que ne le sont les veaux ou les moutons ! Les années passées, la mosquée se mettait en relation avec un fermier. Elle signait avec lui un protocole d’accord. Il n’était pas musulman mais nous lui faisions confiance pour pratiquer l’abattage rituel. Les musulmans pouvaient choisir une bête en allant voir son cheptel sur place ou en visionnant le troupeau sur internet. Cette année, nous avons préféré ne pas servir de relais entre le fermier et les clients. Non parce que nous ne lui faisons plus confiance mais parce que nous sommes incapables de contrôler les exigences sanitaires imposées par la circulation du coronavirus.Ainsi chaque famille de musulmans va acheter le mouton (ou une part) – sans passer par notre intermédiaire – dans les nombreuses boucheries hallal de Gennevilliers.

Le repas de fête où l’on mange le mouton (ou bien le veau pour certains) réunit en général toute la famille, des ancêtres aux plus jeunes. Cette année, nous sommes tous vigilants à ne pas risquer une contagion en particulier auprès de nos aînés. Tous ne se réunissent pas dans une famille élargie comme les autres années. Pour eux c’est un peu moins la fête. Par ailleurs, nous veillons à ce que chaque musulman – quelle que soit sa condition – puisse avoir sa part du mouton. Nous invitons largement les voisins plus démunis ou ceux qui vivent en foyer. Cette année, la mosquée prend le relais : nous demandons aux uns d’apporter, s’ils le veulent bien, une partie de la nourriture à la mosquée et nous organisons la distribution auprès de ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter de la viande.

N’exagérons rien. Il serait plus vrai de dire que c’est un peu plus compliqué d’une part, décevant d’autre part surtout pour ceux qui ne se réunissent pas dans la famille élargie. D’autant plus que l’Aïd tombant cette année en période de vacances, de très nombreux musulmans auraient choisi d’aller célébrer la fête au Maghreb avec leurs parents et leur famille vivant au pays. Mais n’oublions pas combien nous sommes privilégiés de vivre en France. Nous ne pouvons pas ne pas vivre cette fête en solidarité avec les musulmans – mais aussi les chrétiens – habitant la Syrie où le Liban, par exemple, pays dans lesquels non seulement les conditions sanitaires ne sont pas remplies pour faire face au virus mais où de plus en plus de monde n’a pas de quoi manger et souvent même n’a plus de chez-soi… Non, nous n’avons pas le droit de nous plaindre !

Que souhaites-tu, en tant que Président de la mosquée Ennour, aux musulmans de ta communauté ?

Je prie avec eux pour
que Dieu épargne l’humanité de cette pandémie,
que les malades guérissent,
que la fête soit bonne en famille et que personne n’en soit exclu,
qu’Il nous rende capables de dépasser cette crise économique en faisant place à chacun,
que nous puissions voyager, bouger sans crainte les uns vers les autres, nous rencontrer entre religions et cultures différentes et nous serrer amicalement la main !


En ce jour de l’Aïd, nous, chrétiens de la Maison Islamo-Chrétienne, partageons les vœux et la prière de Mohammed Benali !
Aïd moubarak à tous nos amis musulmans !
Christine Fontaine et Boutros Hallaq, pour les chrétiens de la Maison Islamo Chrétienne

L’exposition « Juifs du Maroc (1934-1937) » au MahJ !

Le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme présente l’exposition « Juifs du Maroc (1934-1937) ».

C’est dans la galerie du MahJ que quelques-unes des 1 800 photographies de Jean Besancenot sont exposées. Chacune d’elle montre de magnifiques parures, bijoux et vêtements traditionnels des communautés juives du Sud du Maroc.

Cette exposition dévoile ainsi tout un pan des traditions vestimentaires juives marocaines rurales.  

Très attentif à retranscrire les us et coutumes des Juifs de ces régions, Jean Besancenot prenait des notes sur les types de tenues, les occasions lors desquelles elles étaient portées, et relevait les noms de ses vêtements et bijoux dans leur langue originale, c’est à dire en arabe. 

Le travail de photographe, mais aussi de peintre, de Jean Besancenot est remarquable.

Cette exposition prend également sens grâce au témoignage de Hannah Assouline, fille du rabbin Messaoud Assouline, que l’on retrouve sur certaines photos.

C’est l’histoire derrière l’image qui touche particulièrement le spectateur de ces photographies.

Difficile de rester insensible à l’étonnante découverte par Hannah Assouline des photographies représentant son père, prises par Jean Besancenot dans la région du Tafilalet, dans le sud du Maroc. 

Sur une des photos, Messaoud Assouline, jeune garçon de 13 ans, pose à côté de Sarah Abehassera, la fille du renommé rabbin Israël Abehassera, dit Baba Salé. Tous les deux portent les traditionnels costumes de mariés. Messaoud Assouline était élève à la yeshiva de Baba Salé à Erfoud. 

Une magnifique gouache de Messaoud Assouline est également exposée.

En l’observant, je ne peux m’empêcher de repenser au témoignage d’Hannah Assouline et à l’anecdote racontée avec beaucoup d’humour et de tendresse, qui explique l’absence de chaussures aux pieds de son père. Son récit apporte beaucoup à cette exposition. 

Prises il y a un peu moins d’un siècle, ces photographies témoignent d’un autre temps du judaïsme marocain, plus ancien, plus rural, plus artisanal, que nous connaissons peu. D’origine marocaine, c’est toujours un plaisir pour moi d’en apprendre davantage sur l’histoire des communautés juives du Maroc.

Vous pouvez visionner la vidéo de Hannah Assouline « Comment j’ai retrouvé la photo de mon père » : 

Réalisées pendant la période du protectorat français, ses images reflètent une grande proximité avec ses modèles, lui permettant de mêler enjeux esthétiques et exigence scientifique. Son œuvre documente de manière irremplaçable la culture juive rurale du Maroc, et en particulier les costumes et les parures féminines, dont le répertoire est parfois commun avec celui des femmes musulmanes.

La vie continue – Et si on découvrait l’exposition « Juifs du Maroc (1934-1937) » au MAHJ ?

 Le pays se déconfine. Les Français retrouvent peu à peu leur vie quotidienne. Dans cette nouvelle rubrique post-confinement, on vous propose de découvrir des initiatives dynamiques à explorer depuis chez vous (ou alors vraiment pas loin !).

Datant des années 1934-1937, elles offrent un témoignage exceptionnel sur les communautés juives rurales du Maroc, aujourd’hui disparues.

Réalisées pendant la période du protectorat français, ses images reflètent une grande proximité avec ses modèles, lui permettant de mêler enjeux esthétiques et exigence scientifique. Son œuvre documente de manière irremplaçable la culture juive au Maroc, et en particulier les costumes et les parures féminines, dont le répertoire est parfois commun avec celui des femmes musulmanes.

Qui est Jean Besancenot ? 

Né Jean Girard, Jean Besancenot (1902-1992) fréquente l’École des arts décoratifs à Paris, entame une carrière de peintre et étudie les costumes régionaux français. À l’occasion d’un voyage d’études au Maroc, en 1934, il se met à la photographie en s’intéressant aux vêtements traditionnels. Grâce à une aide du ministère des Affaires étrangères, il y séjourne en 1935 et 1936, photographie les hommes et femmes des différentes communautés et documente avec soin leurs costumes de cérémonie.

Parallèlement à ses photographies, Besancenot filme, dessine et prend de nombreuses notes, qui l’introduisent dans le milieu, alors très actif, de l’ethnologie française. En 1937, son travail est exposé au musée de la France d’outre-mer, dans le palais de la porte Dorée inauguré en 1931 lors de l’Exposition coloniale. Il y présente des photographies, un choix de peintures, ainsi que quelques costumes et bijoux. Il collabore aussi avec le musée de l’Homme, auquel il offre cinq cent cinquante clichés documentés, ainsi que des vêtements. En 1942, il publie Costumes et types du Maroc, un ouvrage reproduisant ses dessins rehaussés à l’aquarelle qui reste une référence essentielle sur le vêtement traditionnel marocain.  

Jean Besancenot explore en particulier les régions les plus méridionales du pays, peu touchées par l’occidentalisation, où vivent, mêlées aux populations berbères, des communautés juives présentes parfois depuis l’Antiquité. Réalisées pendant la période du protectorat français, ses images reflètent une grande proximité avec ses modèles, lui permettant de mêler enjeux esthétiques et exigence scientifique. Son œuvre documente de manière irremplaçable la culture juive au Maroc, et en particulier les costumes et les parures féminines, dont le répertoire est parfois commun avec celui des femmes musulmanes.  

L’exposition réunit de nombreux tirages originaux réalisés par Besancenot lui-même, provenant de collections publiques et privées, et présente, sous la forme d’un audiovisuel, un large choix d’images issues du riche fonds de ses négatifs originaux. 

Commissaires :  Hannah Assouline et Dominique Carré  

Coordination : Nicolas Feuillie, mahJ                                        

Partenaires : Avec le concours du musée du quai Branly – Jacques Chirac, de l’Institut du monde arabe et du musée berbère, fondation Majorelle, Marrakech

Six mois de prison pour « atteinte au sacré »

Le trio infernal, religion, réseaux sociaux et conservatisme, a encore frappé.

Il est reproché à une jeune femme d’avoir partagé une sourate imaginaire sur Facebook. Benoît Delmas. 

 Emna Charki, 27 ans, va faire appel mais sa vie est partie pour n’être jamais plus comme avant. © FETHI BELAID / AFP

Ni Daech ni Al-Qaïda. Emna Charki, 27 ans, aura été condamnée en première instance par la paisible justice de son pays, la justice tunisienne, au motif qu’elle a partagé sur Facebook une sourate fictive consacrée au coronavirus. Elle n’a pas été la victime de djihadistes bas de plafond, mais du pouvoir judiciaire et républicain. Au cœur d’un été sous menace sanitaire, à la veille d’un Armageddon socio-économique, voici une étonnante affaire qui se situe à Tunis et ses environs. Une histoire où tout le monde sera perdant : la victime, l’image du pays, la société.

Le conservatisme est toujours là…

Le conservatisme aura primé dans la mésaventure qui a transformé la vie de cette jeune femme. Pouvait-elle s’imaginer qu’en cliquant sur le bouton « partager » d’une publication Facebook, d’un ami virtuel, elle se retrouverait condamnée à six mois de prison ferme et deux mille dinars d’amendes pour atteinte à la religion et incitation à la haine ? « La sourate imaginaire donnait des consignes sanitaires aux gens en ces termes : « Accrochez-vous à la science et laissez les traditions, n’allez pas acheter de semoule. » Une ironie bienveillante, pas de quoi heurter un bigot. Il arrive que, au détour du Net, on lise parfois des publications ayant pour but de brusquer la religion et ses dévots. Ce n’était pas le cas ici.

Le processus judiciaire ayant été enclenché, il a trottiné jusqu’au bout. Le parquet a convoqué la jeune femme comme s’il tenait un dangereux criminel, l’article VI de la Constitution a été invoqué. Il y est dit que « l’État est le gardien de la religion », l’article 1 indiquant au préalable que « la Tunisie est un État libre, l’islam est sa religion ». Si « l’État garantit la liberté de conscience », ses serviteurs peuvent utiliser l’ambiguïté d’un article pour sévir.

… également tapi dans la passivité d’une grande partie de la société

L’affaire n’a pas eu le retentissement local que l’on pourrait croire. Pas un mot du quotidien étatique. La Presse de Tunisie. On a peu entendu les politiques. À l’international, juillet aidant, le destin de cette jeune femme a interpellé. Elle est la principale victime du pouvoir judiciaire qui, en la pourchassant comme une dangereuse hérétique, en a fait une cible rêvée pour tous les professionnels de la haine qui sévissent sur les réseaux sociaux, ce zoo de la vindicte anonyme, ce qui fait beaucoup de monde.

Sans cela, cet innocent partage FB serait passé inaperçu. Les défenseurs zélés de l’islam se sont réveillés dans la foulée du parquet pour la menacer, lui promettre « décapitation » et autres rieuses barbaries. Au quotidien, sa vie va devenir venimeuse. Elle a été contrainte de quitter l’appartement qu’elle louait avec sa mère (croyante, portant le voile), le propriétaire acceptant les loyers, mais pas « les mécréants ». Un bannissement locatif. Cette malheureuse histoire révèle le conservatisme d’une société.

L’illustration d’une triple défaite pour le pays

La dictature Ben Ali a toujours lié son image au progrès social. Des agences de com encaissaient de conséquents budgets pour vendre ce petit pays si tolérant grâce à son despote, rempart contre les barbus, leurs idées… En fait, le caudillo de Carthage était conservateur. Il connaissait sa caserne, pardon, son pays. La Tunisie n’est pas l’ Afghanistan, ne le sera jamais, mais elle n’aime pas être brusquée. L’image que l’on donne est plus importante que la religion. Et la jeune Emna Charki – avec ses épaules nues et sa cigarette louée par certains médias étrangers – en fait les frais. On ne badine pas avec les traditions !

En 2015, lorsque le président Béji Caïd Essebsi a voulu édicter l’égalité homme-femme devant l’héritage, il le faisait pour des raisons politiques. Il savait pertinemment qu’un texte pareil ne pourrait obtenir une majorité à l’Assemblée. Texte qui n’a même pas été présenté aux députés. Cette histoire coûtera quelques manchettes à l’image du pays. Cela confortera les sots dans leurs certitudes que « les Arabes, c’est tout pareil, de Kaboul à Tunis ».

Une triple défaite. Pour la justice, qui a décidé de sévir sur un terrain mouvant. Pour la société, qui s’avère incapable de faire rempart autour de la victime. Pour le pays, à qui quelques procureurs offrent une inutile image de dictature religieuse en mettant sur le bûcher une jeune femme qui blaguait innocemment. Et pour Emna Charki qui devra désormais vivre sous la menace des autoproclamés « défenseurs du Prophète ». Dommage.

Liberté de la presse : ce que l’exemple tunisien nous dit : À la veille des sept ans de la révolution, les journalistes tunisiens combattent toujours sans relâche pour la liberté d’informer. Les débats des premières Assises du journalisme ont montré que ce n’est pas toujours simple. Mérième Alaoui

Le premier ministre tunisien Youssef Chahed lors de l’allocution inaugurale des Assises du journalisme de Tunis  en novembre 2018.

Voilà de quoi poser un regard particulier à l’organisation à Tunis des premières Assises du journalisme. Tenues du 14 au 17 novembre dernier, elles ont vu la participation de près de 500 journalistes venus de 30 pays différents. Dans sa dernière chronique publiée au Washington Post, Jamal Khashoggi citait la Tunisie comme le seul pays arabe où la liberté d’expression était réellement respectée. Fer de lance des révolutions arabes en 2011, le pays a sonné comme une évidence pour Jérôme Bouvier, président de l’association Journalisme et citoyenneté, organisatrice des Assises du journalisme de Tours. « Après plusieurs demandes de confrères africains pour nous rejoindre aux Assises, nous avons estimé qu’il serait intéressant de les organiser cette fois de l’autre côté de la Méditerranée. Le choix de la Tunisie était évident. Un pays phare qui mène un combat difficile pour la démocratie, la liberté d’expression et de la presse. »

Journalisme utile

L’imposante Cité de la culture, sur l’avenue Mohammed-V, dans le cœur de Tunis, a rassemblé des professionnels de l’information originaires de pays différents, de l’Afrique à l’Irak, en passant par le Liban, mais aussi beaucoup de Tunisiens intéressés au premier chef par la question. Des reporters en herbe, étudiants à Tunis ou venus de France, s’essaient aux interviews avec un smartphone, puis slaloment entre patrons de presse, universitaires et autres visiteurs. Dans ces lieux flambant neufs, symbole du renouveau post-révolution, des journalistes de plusieurs générations réfléchissent à la notion de « journalisme utile » et plaident pour le « droit à l’information comme bien public ». Une question plus que concrète pour des journalistes venus du Yémen pour qui informer en temps de guerre est qualifié de « véritable jihad ».

Ton direct et décomplexé

Dans les salles de débat, lors des ateliers ou des formations, le ton des discussions est ostensiblement direct. Sous les yeux ébahis de leurs confrères égyptiens, libyens ou yéménites, les Tunisiens, qui s’apprêtent à fêter les sept ans de la révolution, ne mâchent pas leurs mots et ne veulent rien lâcher. L’issue est trop belle. Sans ambages, sans rougir, les blocages et autres difficultés sont étalés, discutés, débattus avec vigueur. Au grand jour. Un combat de chaque instant salué par Christophe Deloire.

Sur la scène du théâtre Le 4ème Art, pour la soirée inaugurale organisée par Reporters sans frontières, le secrétaire général se félicite que la Tunisie figure parmi « les 12 premiers signataires de la Déclaration sur l’information et la démocratie » signée par le président Beji Caid Essebsi au Forum pour la paix à Paris, au lendemain du centenaire de l’armistice.

Lucidité face à la réalité du terrain

Faisant de la Tunisie et du Sénégal les deux seuls pays représentant l’Afrique. « Cette déclaration tombe bien, mais il faut balayer devant chez soi. Pour être candidat à donner la règle, il faut que nous nous appliquions cette même règle ! » lance fermement Souhayr Belhassen, première femme arabe présidente de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), forcée à l’exil sous l’ère Ben Ali. Ainsi, la liberté d’expression post-révolution ne suffit pas à informer. Encore faudrait-il avoir conscience de ce précieux pouvoir pour servir des enquêtes vérifiées et étayées aux citoyens. Mahdi Jelassi du Syndicat national des journalistes tunisiens constate que, s’il n’y a plus de « censure », les journalistes dont la plupart ont connu l’ancien régime sont victimes de « pressions » de la part « d’hommes d’affaires et d’hommes politiques » qui conduisent à de « l’autocensure » de ses confrères. Jeune journaliste d’opposition avant la révolution, il a vu débarquer de nombreux jeunes confrères après 2011. Pour les former, son syndicat organise régulièrement des ateliers. Être journaliste, cela ne s’improvise pas, obtenir des avis contradictoires, aller au bout, sans relâche jusqu’à l’obtention de la vérité, au risque que celle-ci ne plaise pas. Pourvu que l’information soit garantie, certifiée.

Assises du journalisme, de gauche à droite : Jérôme Bouvier, président de l'association Journalisme et citoyenneté, et Olivier Poivre d'Arvor, ambassadeur de France à Tunis. © FETHI BELAID / AFP
Assises du journalisme, de gauche à droite : Jérôme Bouvier, président de l’association Journalisme et citoyenneté, et Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur de France à Tunis. © FETHI BELAID / AFP

Se libérer des vieux réflexes d’autocensure

Sept années ne sont rien dans l’histoire d’une démocratie, mais, à Tunis, les plus fervents défenseurs des libertés trépignent, serrent les poings et ne ratent aucune cible. Haythem El Mekki, chroniqueur chez Mosaïque FM, y va tout de go. C’est sa lecture satirique de la presse et son regard décalé que son demi-million d’abonnés sur Twitter suit. Devenu journaliste avec la révolution, le cyberactiviste sous Ben Ali déplore les vieilles pratiques encore présentes. « On a beau répéter que la liberté d’expression n’est pas un privilège des journalistes, mais un droit des citoyens, peu d’entre nous s’en préoccupent. Ce qui m’a plu dans l’appel de RSF, c’est qu’on revient à cette notion du droit à l’information fiable. En Tunisie, c’est ce droit qui est le plus bafoué. Les intox, qu’on appelle désormais fake news, créent des pièges à clics. On laisse les algorithmes des médias sociaux faire le reste. » Et on relaie, sans vérification de base.

Autre génération, même constat amer. « La majorité des journalistes n’ont pas su se dégager des vieux réflexes. On ouvre le journal et on trouve toujours des infos officielles. Le traitement des sujets n’a pas changé, l’opinion du peuple n’est pas là. Avant, nous n’étions pas habitués à écouter les gens, leurs soucis, leurs points de vue. Or, ça continue jusqu’à maintenant », appuie Maher Abderrhamane, journaliste passé par la MBC à Londres, où il reconnaît y avoir appris à simplement donner la parole aux gens. Toujours aussi intransigeante, Souhayr Belhassen déplore « une impunité dans tous les organes de presse, surtout dans la télé. Les organes de régulation n’existent pas. »

Même libéré de Ben Ali et de son clan, le pouvoir politique semble avoir repris certaines vielles pratiques. « Ce pays continue de me choquer. J’apprends que le directeur de cabinet du palais présidentiel appelle un responsable de la télévision publique pour lui reprocher de mettre les informations qui concernent la présidence en deuxième ou troisième position. Il faudrait les mettre en premier, car le président veut les voir avant de se coucher… » s’étrangle le chroniqueur.

Maintenir un cordon de sécurité pour garder la liberté

Maintenir la distance et le cordon de sécurité entre politique et presse est un travail de chaque instant. Partout dans le monde. Mais, en Tunisie, elle doit enfin être instituée, en particulier par les jeunes générations. Hamida El Bour, directrice de l’Ipsi, principal centre de formation des journalistes tunisiens, est consciente de sa lourde tâche. « Après l’euphorie de la liberté, il faut enfin passer à l’acte. Mettre en pratique ces différents principes qui consacrent les citoyens au droit à l’information. Nous comprenons les critiques, c’est à nous d’être à la hauteur des attentes. Mais la liberté d’être informé, c’est un maillon de toute une chaîne. Il faut un contexte politique favorable. Avec le conseil de presse qui va être créé, il y aura beaucoup de travail. » Un conseil attendu et déjà annoncé de longue date et qui tarde à se mettre concrètement en place… C’est bien de temps que la Tunisie a besoin. Un temps long pour un résultat dont les journalistes en exercice auront peut-être le privilège de voir se concrétiser. Pour que les plus jeunes puissent en jouir le plus naturellement du monde. Ils se rappelleront que c’est à Tunis qu’un « appel solennel aux dirigeants politiques, aux responsables économiques, aux représentants des syndicats, des associations, et à la société civile pour que la liberté d’expression et la liberté de la presse soient défendues dans leurs pays comme un bien fragile et précieux » a été lancé pour clore ces Assises.

De nouvelles petites graines tunisiennes semées patiemment. Ce premier rendez-vous à Tunis aura donné naissance à de premiers beaux fruits. Un réseau de journalistes d’investigation et de hackers des deux côtés de la rive de la Méditerranée ou encore Globe Reporter Tunis pour l’éducation à la formation… Autant de « bouteilles à la mer » lancées avec un premier bilan d’étape à Tours en mars 2019, puis pour les prochaines Assises de Tunis, désormais biennales, en 2020.

Avec cinq millions de comptes Facebook, le rôle du réseau social est crucial en Tunisie. Entre intox, post rageurs et contre-pouvoirs. Démonstration.

De jeunes étudiants tunisiens dans un centre internet à Tunis. Après la révolution, la toile est devenue un espace privilégié de rencontres et d’échanges. © FETHI BELAID / AFP/ FETHI BELAID

 C’est le sixième anniversaire du début de la révolution. La première mesure de la mélopée démocratique. Dans les rues, ni drapeaux ni flonflons. Ni discours officiels ni manifestations de fierté. L’espace public vaquait à son quotidien. Sur les rues de Facebook, il en était autrement.

On vitupérait, on se lamentait, on accusait, on se félicitait également de pouvoir écrire en toute liberté. Sous la dictature, Facebook et les autres lieux de discussions sans filtre étaient cadenassés par le fameux Amar 404, le nom de code de la police du Net. En cliquant sur un lien, Amar 404 vous indiquait que la page recherchée était indisponible. Le 14 janvier 2011 a remisé Amar 404. Le 13 janvier, Ben Ali s’adressait en prime time à son bon peuple afin de sauver sa peau de despote. Et annonçait la libération d’Internet. Ce qui fut effectif trente minutes après comme si quelqu’un avait appuyé sur un gros bouton rouge. L’effet boomerang fut immédiat : les Tunisiens partagèrent en masse les vidéos des exactions policières. Le lendemain, Ben Ali prenait l’avion, direction l’Arabie Saoudite, la maison de retraite des dictateurs arabes. Facebook apparaissait comme un outil de lutte. Un rôle hors de proportion pour ce qui est un réseau social. Un ring où s’affrontent les opinions les plus tranchées sans que le sang ne coule.

Le Mossad enflamme le Web tunisien

En Afrique du Nord, il est de bon ton de deviner un agent du Mossad caché derrière chaque palmier. Folklore, fantasmes… L’assassinat de l’ingénieur Zouari à Sfax, jeudi 15 décembre, a relancé la machine infernale. Un commando a tiré vingt balles contre Mohamed Zouari. Un mode opératoire qui pose questions. Il a suffi qu’un communiqué de la branche militaire du Hamas accuse Israël d’être l’auteur du forfait pour que Facebook version TN s’embrase. De nombreux utilisateurs se sont mués en maîtres-espions. Alors que l’enquête ne fait que démarrer, l’affaire a été tranchée par le tribunal social. Ce sera le Mossad. La vieille blague « le temps est Mossad » réapparaît. Pourtant personne ne connaissait Mohamed Zouari avant son exécution. Depuis, on apprend qu’il était un spécialiste des drones, un ancien islamiste, un militant de la cause palestinienne. Les autorités ne communiquent pas, pour cause l’enquête est en cours. Un silence qui nourrit la rumeur. Et contamine la presse qui s’appuie parfois sur Facebook pour consolider ses articles. La « main sioniste » a été identifiée par une partie de Facebook. Deux Tunisie s’opposent. Une, réelle, l’autre, fantasmée.

Un relais pour les lanceurs d’alertes

Si Facebook ressemble à une arène, une version 2.0 du café du commerce, son canal peut être intelligemment utilisé. Ainsi de Winou Etrottoir qui lutte contre la privatisation des trottoirs par les commerces via un puissant groupe fort de 74 000 membres. Un certain nombre de constructions anarchiques ont été démolies grâce à cette initiative lancée par une poignée de Tunisiens excédés par la passivité de l’État. En utilisant Facebook, ils ont contraint ministres et gouverneurs à sortir de leur torpeur. Idem pour cette fillette de douze ans, fiancée à un adolescent de quinze ans, dans le sud du pays. Le représentant de l’État ayant été défaillant, l’affaire est sortie sur Facebook. Plusieurs avaient remarqué les photos de cette enfant maquillée et grimée en femme pour cette « cérémonie ». Les partages en nombre ont fait le reste.

Et l’État s’est remis à fonctionner pour que cette fillette soit encadrée par un psychologue et un délégué à l’enfance. Facebook peut avoir des allures de manuel de la contestation. Utilisé à bon escient, sans volonté de manipuler ou de propager des intox, la créature de Mark Zuckerberg peut donner d’excellents résultats. Mais cela ne reste qu’un outil, certainement pas un média. Sa popularité en Tunisie s’explique par son rôle durant la révolution et la faiblesse des médias d’information. Like ?

Victor Hugo était un con

Quel est notre écrivain le plus « national » par

1312612-Caricature_de_Victor_Hugo

J’évoquais il y a peu le livre de Régis Debray, Du génie français, qui se demande quel est notre écrivain le plus « national » — Stendhal ou Hugo. Ou Balzac. Ou Flaubert. Ou Laclos. Ou…
Chacun a son idée sur la question. J’ai peur qu’il s’agisse souvent d’une idée reçue. D’une répétition mécanique d’avis transmis par la tradition scolaire — la pire des traditions, quand elle se mêle de jugements esthétiques —, cette tradition qui nous impose de dire que « Demain, dès l’aube » est un chef d’œuvre, alors qu’il s’agit au mieux d’une bonne opération de communication, ou que « La Beauté » est un sonnet exemplaire : Marcel Aymé a réglé son compte à ce poème impossible dans le Confort intellectuel, et je pense personnellement que le fameux « rêve de pierre » mis en place par ce farceur de Baudelaire est en fait du second degré, la condamnation par la dérision du néo-classicisme dont Ingres et ses élèves — tout ce que détestait le petit Charles — continuaient à se faire les inlassables propagandistes. Mais bon, pour en parler, encore faudrait-il que les enseignants connussent l’histoire de l’art, et l’enthousiasme de Baudelaire pour Delacroix, l’exact opposé d’Ingres.

Quant au « Dor-meur du val », avec son trou vert qui engendre deux trous rouges, pas de quoi se pâmer non plus : il s’agit au mieux de la tentative sympathique d’un bon élève pour imiter, justement, le père Hugo, voir « Souvenir de la nuit du 4 », dans les Châtiments.  Les deux trous sont déjà là. Le petit Rimbaud, qui n’était pas encore le génie absolu d’Une saison en enfer et des Illuminations, devait se trouver audacieux de plagier, sous l’Empire, un poète honni des autorités — mais peut-être pas de ses professeurs.

Hugo, parlons-en ! Henri Rochefort (vous vous rappelez sans doute ce journaliste batailleur, condamné au bagne de Nouvelle-Calédonie, le seul à s’en être évadé, et qui, amnistié, reprit à Paris ses habitudes de polémiste) rapporte dans les Aventures de ma vie (1896) l’opinion du poète incontournable, devenu l’icône des instituteurs de la IIIe République, sur Stendhal et Balzac.
Admettons un instant que Hugo soit effectivement le génie des Lettres que l’on croit — même s’il n’est grand que dans l’hénaurme. Comme lecteur, il ne vaut pas tripette.
Rochefort raconte donc qu’il a tenté de faire lire le Rouge et le noir au barbu le plus célèbre de France — barbu parce que prognathe, comme souvent les barbus, qui camouflent sous les poils leur menton en galoche. Le lendemain, Charles Hugo (la voix de son maître, Hugo ayant impitoyablement massacré ses enfants, à part Léopoldine, morte trop tôt pour qu’il la détruise comme Adèle) lui fait part de la Vox Dei paternelle : « Vous avez fait hier énormément de peine à mon père. Il vous aime beaucoup et il est très affecté de l’enthousiasme avec lequel vous avez parlé devant lui de cette chose informe qu’on a intitulé Le Rouge et le Noir. Il avait meilleure opinion de vous et il est humilié pour lui-même de constater qu’il s’est trompé aussi complètement à votre égard. »
Rochefort, effaré, accourt chez le patriarche, qui en rajoute une couche. « J’ai tenté de lire ça, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? Vous savez donc le patois ? » Et d’insister sur ce qu’il appelle les « fautes de français » de Stendhal : « Chaque fois que je tâche de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent. »

1802-1885, l’homme-siècle, disent les manuels scolaires. De la concurrence faisons table rase. Il n’y a pas que Stendhal à en prendre pour son grade, Balzac a droit lui aussi à sa salve :
« M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce qu’était qu’écrire .» Et il ajouta cette sentence sévère, que je livre à l’examen public : «Personne n’a plus que moi d’admiration pour le génie presque divinatoire de Balzac. C’est un cerveau de premier ordre. Mais ce n’est qu’un cerveau, ce n’est pas une plume. Le style est l’art d’exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu’il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu’il voudrait dire. Aussi l’heure de l’oubli sonnera-t-elle pour lui plus tôt qu’on ne pense. »
Pour la perspicacité, on repassera. Balzac, lui, ne s’est pas trompé sur Stendhal. « Une œuvre extraordinaire », dit-il de la Chartreuse de Parme en 1840 — les vrais génies savent se reconnaître entre eux. Tout en sachant que cette appréciation lui vaudra bien des sarcasmes des petits esprits de son temps.

Des petits esprits, il y en a toujours eu. Après tout, aujourd’hui, il se trouve bien des critiques qui pensent qu’Edouard Louis est un écrivain. Il doit même se trouver des profs, lecteurs de Libé, qui l’étudient en classe.

Stendhal — et c’est ce que Hugo, engoncé dans des modèles héroïques inlassablement plagiés, ne peut comprendre — est le premier des grands écrivains modernes. Le seul, avant Maupassant (qui l’estimait fort), qui ait fait de la dérision la clé de ses romans, tout en croyant au romanesque — et c’est bien là la difficulté, pour des lecteurs médiocres. Comparez donc le récit de Waterloo par Stendhal (qui a fait pour de bon la guerre, lui) dans la Chartreuse de Parme :
« Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. (…) Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. »

Et la même bataille vue par Hugo, qui ne fit jamais que des guerres d’alcôves :
« Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. »
C’est du mauvais journalisme, du journalisme de reporter paresseux qui ne s’est pas déplacé sur le terrain mais qui écrit avec les statistiques du ministère des Armées. Hugo a refait le coup de Waterloo dans les Châtiments, toujours plus kholossal :
« La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,
Qu’un gouffre flamboyant rouge comme une forge ;
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient, ou se couchaient comme des épis mûrs,
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,
Où l’on entrevoyait des blessures difformes!
Carnage affreux ! moment fatal !… »

Fracas et tintamarre. Pour faire du Hugo, rassemblez d’abord les syntagmes les plus excessifs que vous pourrez trouver — gouffre, énormes, carnage, fatal —, remuez soigneusement, et distribuez au hasard dans votre phrase.
Pour faire du Stendhal, c’est une autre paire de manches. Commencez déjà par être intelligents.
Oui, je sais, c’est dur…

Hugo est très loin de faire l’unanimité dans son siècle. Lisez la Légende de Victor Hugo, où Lafargue, le gendre de Marx, assaisonne le « plus grand poète du siècle », accusé non sans raison d’avoir toujours été du côté du manche (il a raté le Second Empire, l’ex-monarchiste venait juste de se convertir à la République) pourvu que le régime en place lui épargne l’arrivée des socialistes (les vrais, pas la mouture Laurent Joffrin). Il fait partie de ces écrivains peureux qui disent « peuple » pour éviter de dire « prolétariat ».
Et c’est ça qui se mêle d’avoir un avis sur la littérature ?

« Ah oui, disent les bêlants, mais il a perdu sa fille… Pauvre Léopoldine… Ça lui a inspiré les Contemplations, ce chef d’œuvre… »
Dès qu’une majorité de profs de Lettres parlent de chef d’œuvre, je sors mon revolver. Philippe Sollers a réglé une fois pour toutes les compte de « Didine », la demeurée de la famille. C’est dans la Guerre du goût. Quant à « Demain dès l’aube », inlassablement donné en exemple aux petits enfants sages, c’est une pure escroquerie — de belle allure, tout y est pour faire croire que ce poème, écrit au calme un mois après la date liminaire, est un prélude au pèlerinage du Père sur la tombe de sa fille. Un rebond inespéré pour Hugo, alors en perte de vitesse sur son rocher de Guernesey. Faites pleureur dans les chaumières, on parlera de vous. La mode était au larmoyant, à l’époque. Les Contemplations ouvrent la voie aux Deux orphelines et à la Porteuse de pain — les deux plus beaux succès du siècle.

L’Inspection Générale, qui n’en rate pas une et célèbre à sa manière la fin du confinement — en attendant le prochain — vient de mettre les livres V et VI de ce recueil insupportable au programme des Prépas scientifiques. Sous l’intitulé « la Force de vivre ». Résilience, me voilà ! Cyrulnik for ever ! « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi » — et autres pensées dégoulinantes.
Je sens que je vais m’amuser, si la rentrée a lieu, comme je le souhaite (et redisons-le, la « sortie » n’aurait jamais dû avoir lieu, en tout cas pas si longtemps), à expliquer à des élèves pétris de respect pour Totor qu’il s’agit d’un tour de passe-passe, l’exploitation éhontée d’un deuil, une façon de se faire mousser sur un cadavre. Allez, je donnerais tout Hugo pour dix lignes inédites de Stendhal. Mais je n’ai pas de cœur, c’est bien connu — sauf que l’on n’écrit pas avec le cœur.

Stendhal ou Victor Hugo? Dans son nouvel essai Du génie français, Régis Debray oppose l’égotisme stendhalien au vent épique hugolien qui soufflait autrefois sur la France. Une lecture jubilatoire à l’heure de l’économisme et du communautarisme triomphants. Bérénice Levet livre son analyse dans Causeur.


C’est un signe des temps et, pour Régis Debray, ce n’est pas un très bon signe qu’un président de la République choisisse, pour son portrait officiel, de poser escorté d’une « Pléiade » Stendhal. Fort d’indices confondants, Debray constate qu’au fil du temps, Stendhal a supplanté Victor Hugo dans le rôle de l’écrivain national. Que dit de nous, de ce que nous sommes devenus ce changement d’incarnation ?

Le point de départ du livre est fictif, mais le propos n’a rien de fantaisiste. L’éminente Société des gens de lettres aurait été saisie par la présidence de la République afin de désigner l’écrivain le mieux à même d’incarner la France, l’âme de la France, le « génie français ». Embarras de richesses : les prétendants à cette auguste fonction, et c’est une singularité nationale, se pressent en foule. Deux figures toutefois émergent, Stendhal et Hugo, le premier tour de l’élection donne l’avantage à Beyle. Consciente de sa responsabilité, car c’est au travers de l’écrivain qu’une nation se choisit, dit qui elle est et qui elle veut être, la SGDL consulte Régis Debray. On attendait le sagace penseur de la distinction entre république et démocratie (1), du côté de l’aristocratique Stendhal – gratifié alors, en 1989, par l’auteur lui-même, du titre de « républicain par excellence » – et le voilà qui donne son suffrage au populaire Hugo !

C’est de Hugo que nous avons impérieusement besoin aujourd’hui, de son souffle, de sa puissance, de sa fibre épique, expose Debray dans un beau et convaincant plaidoyer. Lui seul est à même de nous insuffler l’inspiration pour rebâtir quelque chose comme un peuple. « Avant une république, ayons s’il se peut une chose commune », dit Hugo en 1830. Telle est de nouveau notre tâche. C’est bien pourquoi Debray conclut, comme hier Péguy qui avait appris la République dans les Châtiments, « c’est toujours à Hugo qu’il faut en revenir ».

Voter Stendhal, ce serait à l’inverse continuer de glisser sur la pente que nous dévalons depuis les années 1960-1970, celle de l’économisme, de l’individualisme triomphant, et depuis les années 1980, de l’exaltation des identités particulières, quand il nous faudrait remettre l’individu à sa place, redonner la préséance à la nation, permettre ainsi à l’individu de prendre part à quelque chose de plus vaste, de plus élevé que soi. Bref, redécouvrir l’art de fabriquer un peuple.

Fichtre ! Stendhal, le pourfendeur de la société industrieuse, utilitariste, ennemie de toute « élévation », inamicale au

Israël : « Si les promesses ne sont pas tenues, le pays brûlera »

La colère gronde en Israël, où le chômage est passé à 21 %.

Une grande manifestation était organisée à Tel-Aviv contre la politique menée par Netanyahu. Danièle Kriegel le 12/07/2020

Près de 180 000 personnes ont manifesté dans les rues de Tel-Aviv pour se plaindre de la situation économique du pays. © Danile Bar On / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Près de 180 000 personnes ont manifesté dans les rues de Tel-Aviv pour se plaindre de la situation économique du pays. © Danile Bar On / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Mais la tentative du Premier ministre n’a qu’en partie réussie. La manifestation a bien eu lieu ce samedi. La police avait autorisé la participation de 1 800 personnes. Il en est arrivé au moins dix fois plus. Les orateurs qui se sont succédé à la tribune avaient tous le même discours : « Pendant des années, nous avons travaillé, payé nos impôts et nos charges. Rendez-nous notre argent ! » Dans le public, beaucoup de jeunes. À la tribune, un représentant des étudiants a rappelé : « Nous sommes 350 000. Au début de l’épidémie, nous avons été les premiers à nous porter volontaires pour toutes sortes de boulots. Nous avons été les premiers licenciés. Nous sommes les premiers à faire des réserves militaires. L’état a rompu son contrat avec sa jeunesse. Nous voulons savoir quel est notre avenir. »

Les organisateurs de la grande manifestation de Tel-Aviv avaient prévenu : pas question de politique. Nous avons voulu faire passer un message au gouvernement : « Fini les manœuvres dilatoires ! Versez-nous l’argent promis ! » Face à la menace d’un rassemblement monstre qui pourrait dégénérer au vu d’une colère populaire qui gronde chaque jour un peu plus, Benjamin Netanyahou a tenté de calmer le jeu en invitant, 24 heures avant, certains dirigeants du mouvement. Objectif : expliquer son nouveau plan de sauvetage présenté la veille, lors d’une conférence de presse, et surtout promettre que, cette fois, il serait appliqué. Petit rappel : lors du précédent plan d’aide aux salariés mis en congé sans solde ou aux indépendants en grande difficulté, sur les 100 milliards de shekels promis, seuls 45 milliards ont été versés.

Mais la tentative du Premier ministre n’a qu’en partie réussi. La manifestation a bien eu lieu ce samedi. La police avait autorisé la participation de 1 800 personnes. Il en est arrivé au moins dix fois plus. Les orateurs qui se sont succédé à la tribune avaient tous le même discours : « Pendant des années, nous avons travaillé, payé nos impôts et nos charges. Rendez-nous notre argent ! » Dans le public, beaucoup de jeunes. À la tribune, un représentant des étudiants a rappelé : « Nous sommes 350 000. Au début de l’épidémie, nous avons été les premiers à nous porter volontaires pour toutes sortes de boulots. Nous avons été les premiers licenciés. Nous sommes les premiers à faire des réserves militaires. L’état a rompu son contrat avec sa jeunesse. Nous voulons savoir quel est notre avenir. »

Manifestation monstre dans les rue des Tel-Aviv. © DANIEL BAR ON / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Dans la foule, quelques pancartes : « Vous êtes coupés du peuple. Y en a marre. » Politique ou pas politique, vers 22 heures, des jeunes, quelques centaines selon les médias, beaucoup plus selon des témoins sur place, sont allés bloquer des rues de Tel-Aviv aux cris de « Bibi, démission ! ». Le face-à-face avec les forces de l’ordre a duré une bonne partie de la nuit. Une vingtaine de manifestants ont été arrêtés. Trois policiers ont été légèrement blessés. Ras-le-bol généralisé ? Révolte des nouveaux pauvres ? À ce stade, il y a bel et bien une crise de confiance entre le gouvernement et une grande partie du public israélien, exaspéré par l’ampleur de la crise économique, durcie par les nouvelles mesures de restriction mises en place en raison de la reprise de l’épidémie. Israel 

Voilà plusieurs semaines que le feu couvait. Mais une étincelle a mis le feu aux poudres : la déclaration de Tzachi Hanegbi, ministre sans portefeuille et l’un des responsables du Likoud. Interrogé sur ces familles israéliennes qui, en raison de l’épidémie, ont perdu leur gagne-pain au point qu’aujourd’hui elles n’ont plus de quoi se nourrir, il a répondu : « Foutaises ! Personne en Israël n’a faim ! » Une réaction qui a provoqué une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Mais pas seulement. Les plateaux de télé se sont mis à regorger de gens très en colère. On a même entendu à une heure de très grande audience un technicien du son, sans travail depuis des mois et sans aide de l’État, traiter Benyamin Netanyahou de menteur. Impossible de l’arrêter ! Les larmes aux yeux et la voix cassée par l’émotion, l’homme d’une cinquantaine d’années a raconté qu’il n’avait même pas 20 shekels (environ 5 euros) à donner à son fils pour aller dans le centre commercial voisin. Copieusement insulté par les partisans de Netanyahou sur les réseaux sociaux, il s’est ensuite excusé. Mais le « la » était donné et les récits d’Israéliens en détresse se sont multipliés.

Je ne crois plus en personne.

Il y a quatre ans et demi, Itamar Shaï a ouvert un bar à Jérusalem, dans le centre-ville. Sept jours sur sept, une clientèle de jeunes laïcs s’y retrouvait heureuse de pouvoir faire la fête également durant le shabbat. Bref, tout allait bien lorsqu’à la mi-mars, Covid-19 et confinement obligent, il doit fermer : « Peu après la fermeture, nous raconte-t-il, j’ai mis mes trois employés en congé sans solde et je suis resté chez moi. Cela a duré deux mois et demi. À la suite du déconfinement, j’ai reçu l’autorisation de rouvrir. Je n’ai pas repris d’employé. J’ouvrais moins longtemps. Et, pendant tout ce temps-là, je n’ai reçu aucune aide de l’État. Aujourd’hui, je suis de nouveau obligé de fermer. Pour moi, l’aventure est finie. » Sans argent et avec un tas de dettes, Itamar va mettre la clé sous la porte. Mais il a pris une décision : « Cela fait quatre mois que je ne paye pas mes impôts. Et cela va continuer. Alors que, depuis près de cinq ans, j’ai payé à l’État tout ce qu’il exigeait, je ne vois pas pourquoi je lui verserais des sommes… que je n’ai pas. »

Nuriel, fan de Netanyahou, qui, il y a un an, ne jurait que par lui, a rendu sa carte du Likoud et annoncé à tous ceux qui voulaient l’entendre qu’il n’irait plus voter

Propriétaire d’un café-pâtisserie dans un quartier résidentiel de Jérusalem, Nuriel n’a pas attendu la seconde vague de Covid pour être en colère. Ce fan de Netanyahou, qui, il y a un an, ne jurait que par lui, a rendu sa carte du Likoud et annoncé à tous ceux qui voulaient l’entendre qu’il n’irait plus voter. « Je ne crois plus en personne, nous dit-il. C’est une crise qui arrive une fois par siècle et l’État est absent. Ils ont fait des promesses. Mais les gens n’ont rien reçu. Et, aujourd’hui, il y a des familles où on ne mange plus que du pain et du fromage blanc. C’est cela, la pauvreté. Là-haut, au gouvernement, ils sont tous coupés de la réalité ». 

Quel peut-être l’effet du nouveau plan annoncé jeudi soir dernier par le Premier ministre ? Il prévoit pour les travailleurs indépendants une aide mensuelle de 7 500 shekels (1 920 euros), et ce, sur un an, le premier versement devant arriver sur les comptes en banque au plus tard mercredi prochain. « Promis juré ! » a lancé le Premier ministre. Des dirigeants du mouvement de protestation menacent : « Si cette promesse n’est pas tenue, le pays brûlera. » Pour Jacques Bendelac, économiste aux Assurances nationales, cette aide n’est pas suffisante. « Il ne s’agit que d’un bol d’oxygène. Dans un an, le problème se posera de la même façon, car ce filet de sécurité économique, comme l’appelle Benyamin Netanyahou, ne prévoit, du moins pour l’instant, aucune création d’emplois. Rien non plus en matière de formation professionnelle pour ceux qui vont devoir changer de métier ou pour les secteurs qui manquent cruellement de main-d’œuvre qualifiée, comme la santé, les transports, l’énergie. » De fait, pour Jacques Bendelac, Israël paye le prix de l’ultralibéralisme économique en place depuis plus de dix ans.

Le gouvernement peut-il changer cette vision qui veut que l’État intervienne le moins possible ? Jacques Bendelac est sceptique. En attendant, les manifestations risquent de prendre de l’ampleur. Quant à la deuxième vague de Covid-19, elle est bien là, et le nombre de malades actifs augmente quotidiennement.