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Comment le pape entend «libérer Marie des mafias»

L’Église accuse les mafieux de détourner la dévotion à la Vierge

… pour asseoir leur emprise sur la population. Par Jean-Marie Guénois

Le pape François, lors d’une allocution publique diffusée en direct depuis sa bibliothèque privée au Vatican. -/AFP

Dans certains villages du sud de l’Italie, il n’est pas rare de voir une madone portée en procession par de solides gaillards s’arrêter devant une maison en marquant une légère inclinaison, appelée l’«inchini». Ce signe de déférence est un geste de soutien destiné au maître de maison qui n’est autre qu’un chef mafieux, libre ou en prison…

L’Église catholique tente de combattre les griffes mentales de cette influence des mafias, ancrée au plus profond des esprits sous couvert de piété religieuse. Elle va ouvrir le 18 septembre, dans une université romaine, l’Académie pontificale mariale internationale (Pami), un département d’études spécialisé, où interviendront des théologiens mais aussi des juges, des maires, des policiers et des experts de Cosa Nostra, l’une des dénominations de la mafia sicilienne.

 L’objectif, explique le responsable de cette unité de formation, le père Stefano Cecchin, est de promouvoir une sorte de «théologie de la libération» pour déconnecter sur le plan spirituel les populations soumises et ces réseaux secrets. D’où le nom explicite de ce programme: «Libérer Marie des mafias et du pouvoir criminel». Leur extension géographique n’est d’ailleurs pas seulement italienne car des phénomènes similaires sont observés au Mexique, où des princes du trafic de drogue se font tatouer des images de la Vierge de Guadalupe, ou au Brésil, avec Notre-Dame d’Aparecida, récupérée par les mafieux.

La dévotion mariale est un patrimoine religieux-culturel à sauvegarder dans sa pureté originelle.

Le pape vient d’adresser au père Cecchin, un franciscain, un courrier d’encouragement qu’une revue italienne dédiée à la Vierge Marie, Maria conte, a diffusé. Dans cette courte lettre – qui n’a pas été publiée par le Vatican mais qui est authentique – François affirme qu’«il faut libérer la Madone de l’influence des organisations criminelles» et de toutes les «superstructures, pouvoirs ou conditionnements qui ne répondent pas aux critères évangéliques de justice, liberté, honnêteté et solidarité». En effet, explique-t-il, «la dévotion mariale est un patrimoine religieux-culturel à sauvegarder dans sa pureté originelle». Dans la foi catholique, la «dévotion mariale» consiste à prier tout spécialement la Vierge Marie, mère de Jésus. François, en défenseur de cette spiritualité, demande qu’en soit exclue toute «religiosité malavisée». Il attend de ce nouvel institut, qui espère réussir une «opération culturelle de sensibilisation des consciences», des «réponses efficaces».

Dans la charte du projet, l’Académie pontificale mariale dénonce sur le fond une «vision déformée et historiquement irréelle de la mère du Christ». Cette vision façonne dans les esprits une «autre femme que la Vierge Marie» où sont accentuées «l’obéissance absolue aux ordres des supérieurs», une forme de résignation «sans liberté» face «au destin», «l’acceptation de la violence et de la force» comme éléments constitutifs de la société, une «dévotion totale aux liens de sang», une division du monde entre ceux qui ont le «monopole de l’honneur» et ceux qui sont destinés à être «esclaves».

Le pape François juge cette initiative de la plus «haute importance». Il avait publiquement «excommunié» les mafieux en 2014, en Calabre, terre de la Ndrangheta, autre branche de la mafia.

En Italie, la mafia tisse sa toile dans une économie fragilisée par le coronavirus. Par Valérie Segondmis.

L’épidémie de Covid-19 ne semble pas entamer les ressources considérables des organisations mafieuses, parfois reçues comme «des sauveurs providentiels».

Arrestation de Rosario Allegra, beau-frère de Matteo Messina Denaro, un parrain de la Cosa Nostra, à Palerme, en avril 2018. ALESSANDRO FUCARINI/AFPRome

Début avril, une camionnette est interceptée à la frontière entre la Slovénie et l’Italie. Quand les policiers font ouvrir le véhicule, ils découvrent 500.000 euros en petites coupures. Les conducteurs sont des Calabrais connus pour être liés à la Ndrangheta. Cette petite opération n’est probablement qu’une partie émergée de la stratégie de retour en force de la plus riche et la puissante mafia italienne qui, depuis plusieurs semaines, fait entrer du liquide sur le territoire.

Certes, son activité traditionnelle, la vente de drogue à grande échelle, subit le contrecoup de la crise du virus: les bateaux en provenance des pays producteurs n’arrivent plus dans les ports italiens. Et la vente à la sauvette s’étant interrompue avec le confinement, les revendeurs qui sont ses clients ont mis quelques semaines à se réinventer, en procédant à des livraisons à domicile plus risquées, ou en utilisant les réseaux de distribution du «dark web».

 Mais cette «pause» dans les affaires ne semble guère entamer des ressources considérables, alors que la Ndrangheta réaliserait 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires chaque année dans le commerce de cocaïne, dont l’essentiel est placé dans les paradis offshore. Pour les policiers italiens, c’est clair: les cosche de Reggio di Calabria de la Ndrangheta sont en train de rapatrier leurs capitaux offshore pour conquérir des territoires à la faveur de la crise.

Les mafias se présentent partout comme des agences de service qui attaquent là où il y a des difficultés économiques et sociales. Le procureur national antimafia Federico Cafiero De Raho.

Et ce, en intervenant à deux niveaux. D’abord, auprès des familles en détresse facilement repérables parmi les petits commerçants, les colporteurs, les serveurs saisonniers, les travailleurs sans emploi stable, ainsi que les nombreux travailleurs au noir qui n’ont pas accès aux aides sociales. Une cible idéale pour les recruteurs de la mafia. «À Palerme, dans le quartier Zen, comme à Bari, ils frappent à la porte des familles notoirement en difficulté et viennent leur offrir des sacs de vivres, raconte le journaliste spécialiste des mafias Roberto Saviano. À Naples, la Camorra arrive avec des valises de billets et propose des prêts sans contrat et intérêts. Sur l’honneur.»

Des prêts à taux zéro qui auront d’importantes contreparties. «Je vois de plus en plus de gens qui s’endettent auprès de la Camorra pour pouvoir manger, et qui ne parviendront jamais à sortir de leur emprise», témoigne le 4 mai un prêtre de la région de Naples à Il Fatto Quotidiano. «J’ai voulu en aider certains, rembourser leurs dettes à condition de rencontrer leur usurier pour lui faire cesser son chantage, mais il n’est jamais venu. La Camorra est partout, dit-il, et contrôle des quartiers entiers.»

 Mais la mafia ne se limite plus au sud de l’Italie, affirme Roberto Saviano: «Dans les périphéries de Milan et de Turin, elle offre ses services dans toutes les zones les plus durement frappées, se présente en bienfaitrice, et recrute ainsi de nouveaux affiliés qui ne savent pas comment faire face.» «Les mafias se présentent partout comme des agences de service qui attaquent là où il y a des difficultés économiques et sociales, dit le procureur national antimafia Federico Cafiero De Raho. Elles prolifèrent là où l’État n’est pas et sont reçues comme des sauveurs providentiels.»

Elles interviennent aussi auprès des entreprises en difficulté, selon un mode bien documenté. Enza Rando, vice-présidente de Libera, une association implantée à travers l’Europe depuis 25 ans, et qui recueille les témoignages contre la corruption et la mafia, raconte: «Un transporteur routier de marchandises a été approché très récemment par quelqu’un qui se présentait comme un conseiller commercial, et qui lui a proposé de lui apporter du capital. Il ne comprenait pas comment il avait pu être mis au courant de sa situation. Il y a au sein des banques des employés qui alertent les mafias sur les entreprises au bord d’une crise de trésorerie.» Et qui les aident ainsi à opérer en tant que système bancaire parallèle, pour finir par prendre le contrôle d’entreprises sans coup de force, mais avec tout un art de l’intimidation.

Alors que les prêts promis il y a près d’un mois par le gouvernement arrivent au compte-gouttes, des dizaines d’hôtels frappés par l’arrêt du tourisme ont reçu une offre formulée en ces termes: «Si vous vendez aujourd’hui, nous vous donnerons x millions, si vous vendez dans un mois, nous vous donnerons les deux tiers, dans trois mois, nous vous donnerons la moitié.» «L’argent du trafic de drogue est devenu l’oxygène de l’économie légale», résume le magistrat de l’anti-Ndrangheta, Nicola Gratteri.

Celui qui accepte le coup de main, ne pourra plus jamais dire non.

C’est dans la phase de réouverture de l’économie, qui nécessite de la trésorerie, que les magistrats comme la banque d’Italie craignent le pire. «Les restaurants, hôtels, artisans qui, faute de liquidités auront du mal à rouvrir trouveront l’aide de la mafia, dit Francesco Lo Voi, le procureur antimafia de Palerme. Mais celui qui accepte le coup de main, ne pourra plus jamais dire non.» Aussi partout les préfets italiens surveillent-ils les prêts comme les changements de propriété, en particulier l’identité et les ressources des acheteurs d’immobilier, comme des hôtels et des commerces.

 Dans ce contexte, la sortie de prison de 376 chefs mafieux pour raisons médicales en pleine crise du virus, des détenus malades ou en fin de peine placés en résidence surveillée, a suscité un vif émoi dans la magistrature, en Sicile, en Campanie, et même en Lombardie. D’autant que, parmi eux, trois étaient incarcérés sous le régime d’isolement très strict, le 41 bis, donc sans risque sanitaire pour les tiers.