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Les conséquences des jihads du 19e siècle sur l’esclavage

Abdullahi Mahadi est professeur à l’université Ahmadu Bello de Kaduna, au Nigéria

Extraits de son article.

Sur les quatre principales routes trans-sahariennes : Afrique de l’Ouest (principalement Tombouctou), Bornou, Ouaddaï et pays Hausa, ce sont celles du Bornou et du pays Hausa qui véhiculaient le plus gros trafic d’esclaves. A la fin des années 1850, les esclaves constituaient les 2/3 de la valeur de chaque caravane.

La plupart des marchands nord-africains insistaient pour que leurs chevaux soient payés en esclaves. Certains esclaves, particulièrement les eunuques, étaient envoyés comme cadeaux aux dirigeants nord-africains. Les dirigeants sahéliens sacrifiaient ainsi des milliers d’hommes. Au 19e siècle, le Bornou (actuel Nigeria) et le Baghirmi (actuel Tchad) étaient les plus fameux centres de production d’eunuques.

Le jihad lancé par Ousman dan Fodio (en pays Hausa, au nord du Nigeria) était clairement une révolution islamique destinée à créer un Etat islamique. Il n’y a pas de doute sur la sincérité des intentions d’Ousman dan Fodio. Mais de nombreuses preuves montrent que les idéaux du djihad ont déraillé pratiquement depuis le début. La majorité des jihadistes étaient motivés par l’espoir de gains extra-religieux, le plus important étant les esclaves. A Kano, au Bornou et ailleurs, une mise en esclavage massive a suivi, y compris de musulmans. De ce fait, un des trois leaders du mouvement, Abdullahi dan Fodio, a même abandonné le mouvement. Sa désillusion est claire dans sa critique du djihad, objet d’un de ses plus importants poèmes. Même un autre leader du mouvement, Mohammed Bello, déclara que la plupart des participants au djihad n’étaient pas motivés par un but religieux. Les guerres entre le Califat et les dynasties renversées ont dégénéré en quêtes de butin, essentiellement d’esclaves. Muhammad al-Amin al-Kanemi (Kanem = région à l’est du lac Tchad) décida de demander l’aide de Yusuf Pacha, à Tripoli. Yusuf Pacha a considéré cet appel comme une opportunité pour un raid esclavagiste à une échelle jamais atteinte. De son côté le rusé  Muhammad al-Kanemi savait comment une telle offre tenterait le Pacha avare. Entre 1818 et 1823, Yusuf envoya plusieurs expéditions de plusieurs milliers de cavaliers et de fantassins qui ruinèrent le nord-ouest du Baghirmi. L’expédition de 1821, par exemple, ramena 10 000 captifs à partir de seulement quatre villes. En huit ans de guerre contre le sultan du Baghirmi, al-Kanemi mit 30 000 habitants en esclavage.

Les commerçants de Ghadames, du Touat et d’autres d’Afrique du Nord établirent des réseaux commerciaux à travers tout le Soudan central. Une part importante du capital des banquiers de Ghadames était investie dans le commerce des esclaves. La plupart des grands marchands arabes étaient des amis personnels des emirs et califes africains et exerçaient une influence considérable. Une astuce qu’ils employaient souvent était de prétendre qu’ils étaient des cherifs, des descendants directs du Prophète Mohammed. Leur influence puissante sur les dirigeants africains était utilisée à leur avantage ; ils leur conseillaient de lancer des expéditions contre les kafir, pour capturer des esclaves. Beaucoup de ces commerçants arabes devenaient très riches après un court séjour en Afrique sub-saharienne.          

Si un dirigeant avait besoin d’argent ou voulait acheter des chevaux, des armes ou des biens de luxe, à des marchands arabes ou à des voyageurs européens, il pouvait émettre un bon, pour un échange contre des esclaves chez un de ses subordonnés. Ainsi, par exemple, le calife de Sokoto, Abd el-Rahman, a acquis des vêtements en échange de 72 esclaves que devra fournir l’émir de l’Adamawa à Yola (nord du Cameroun actuel).

Deux tiers des victimes étaient tuées en résistant aux raids esclavagistes. Et on estime à 20 % les esclaves morts lors de la traversée du Sahara. Church, un voyageur des années 1950, nota que la route de Teggery, au Fezzan (Libye), jusqu’à Kukawa, était tellement jonchée de squelettes d’humains et de chameaux que « un explorateur qui ne connaît pas la route à travers le désert pourrait sans guide trouver le chemin en suivant ces ossements ».

Extraits, traduction libre en français, de l’article « The Aftermath of the Jihad in the Central Sudan as a Major Factor in the Volume of the Trans-Saharan Slave Trade in the Nineteenth Century”, par Abdullahi Mahadi. Publié dans le livre “The Human Commodity. Perspectives on the Trans-Saharan Slave Trade”, Elizabeth Savage, éditeur Frank Cass.

Ce sont les colonisateurs anglais qui mettront fin à la chasse aux esclaves au Nigéria, comme au Soudan, et comme les Français l’ont fait au Tchad. Le détail de ce processus est dans le livre « Slow Death for Slavery. The course of Abolition in Northern Nigeria, 1897-1936 », par Paul Lovejoy et Jan Hogendorn, Cambridge University Press

« Ce livre examine le déclin progressif de l’esclavage au nord du Nigéria, dans les quarante premières années du régime colonial. Au moment de la conquête britannique, le Califat de Sokoto était l’une des plus importantes sociétés esclavagistes de l’histoire moderne … Les auteurs décrivent le développement de la politique coloniale britannique destinée à résoudre le problème de l’esclavage et comment y mettre fin ».