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Les raisons de la réislamisation

 Le sociologue Mohamed Cherkaoui évoque les différentes causes

Le sociologue Mohamed Cherkaoui, directeur de recherche au CNRS, évoque les différentes causes pouvant expliquer la montée du salafisme. Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain

L’ouvrage publié en 2018 par le sociologue marocain Mohamed Cherkaoui, directeur de recherche au CNRS, ancien directeur de la Revue française de sociologie, était passé inaperçu. Dommage. Son Essai sur l’islamisation (Presses universitaires de la Sorbonne) est la meilleure analyse des changements des pratiques religieuses, en l’occurrence celles de l’islam, dans les sociétés musulmanes. Sur la base de multiples enquêtes et statistiques, Cherkaoui y évalue et compare les différentes causes pouvant expliquer la montée du salafisme. Quelques pistes émergent, très claires. Rarement convoquée, la sociologie, science des faits, se rappelle à notre bon souvenir pour mieux comprendre comment on en est arrivé là.

 Conversion plutôt que de réveil de l’islam ?

La conversion consiste en une transition d’un islam populaire, hétérodoxe, où le sacré était omniprésent, où dominaient des croyances et des pratiques magiques, à un islam orthodoxe, puritain, rigoriste, scripturaire. La présente dissémination de l’islam orthodoxe est l’une des grandes énigmes scientifiques. Assurément, ces pratiques ont connu une intensification inédite. Je l’ai mesurée ; j’ai décrit ses modèles d’évolution. Si l’on s’en tient à l’aspect quantitatif, on peut parler de diffusion. Mais j’ai été en mesure d’identifier des changements qualitatifs en conduisant des recherches ethnographiques. Ceux qui discourent sur la « crise de l’islam » ignorent de quoi ils parlent.

De quand date cette transition ?

Comment expliquer la lente conversion de ce qui fut considéré comme l’hérésie la plus évidente à l’orthodoxie la plus rigoureuse ? Est-elle due à l’irruption du salafisme ? Mais le salafisme ne fut, au XIXe, qu’une doctrine de lettrés. Qui est responsable des inflexions de la religiosité des paysans et des classes moyennes ? On observe un début de désenchantement du monde avec la colonisation et surtout avec l’action efficace des médecins. Il me répugne de parler de « rationalité occidentale » car je ne connais qu’une rationalité, celle de l’homme. Elle n’est qu’un effet inattendu et non voulu de l’aventure coloniale. Lentement, ce processus de diffusion a eu des effets sur les croyances et les comportements des élites musulmanes, qui ne pouvaient pas ne pas remarquer l’efficacité des entreprises du colonisateur. Plus important encore : les dispensaires et les hôpitaux concurrencèrent les médecines traditionnelles et se révélèrent souvent plus efficaces que les thaumaturgies des saints ou les philtres et rituels des magiciens auxquels les malades s’adressaient d’abord.

Pour expliquer l’essor du salafisme, vous réfutez certaines explications – l’argent des pétrodollars, le matraquage sur les médias et les réseaux sociaux –, pour privilégier le sentiment de l’humiliation, du ressentiment d’un peuple déclaré paria, les bouleversements des liens sociaux, ainsi que la propagande des intellectuels « prolétairoïdes ». Qu’est-ce qui vous incite à privilégier ces raisons ?

Je distingue les causes exogènes des causes endogènes. Parmi les premières, je compte notamment le développement socio-économique, l’influence des médias et des chaînes satellitaires, la politique menée par des bailleurs de fonds aux ressources financières illimitées, la misère et la frustration qui jettent les individus dans les filets de l’islam politique.

Je classe parmi les causes endogènes la perception dépréciée que les musulmans ont d’eux-mêmes et des autres, les transformations de la morphologie sociale des pays musulmans, la fin de l’islam populaire et la domination croissante de l’islam scriptural, les systèmes d’interactions sociales sur les innovateurs et la conversion que je résume par l’expression « influence sociale » sur les convertis et le modèle de la boule de neige qui lui correspond. Si les premières ont quelque effet sur la religiosité, ce sont surtout les secondes qui sont déterminantes.

Un exemple. On prétend que l’extension de l’islam orthodoxe et des pratiques serait due à une politique voulue par certains États mettant au service de leur cause des moyens financiers illimités. Cette explication suppose que les individus auxquelles s’adresse cette politique soient des marionnettes. Pour la corroborer, il faudrait montrer que les investissements financiers précèdent chronologiquement les changements de la religiosité des musulmans – ce qui n’est pas le cas pour de nombreux pays. L’islamisation de la société égyptienne a débuté bien avant que l’Arabie saoudite ne l’inonde de ses pétrodollars. Elle a commencé après la guerre de juin 1967, vécue par les Égyptiens comme un cataclysme national. À l’encontre de l’hypothèse de l’omnipotence des médias, je rappelle que l’islamisation précède là encore la naissance de ces chaînes satellitaires.

Une des obsessions de l’Islam est le retard pris par les musulmans sur l’Occident. En quoi est-elle majeure pour la réislamisation ?

Il ne fait aucun doute que le salafisme de la fin du XIXe siècle fut en partie une réponse aux problèmes planétaires qui se posaient aux intellectuels musulmans de cette époque. Chakib Arsalane formulera la question au début des années 1930 : « Pourquoi les musulmans ont-ils pris du retard et pourquoi les autres ont-ils pris de l’avance ? » Bien avant lui, le sociologue français Edmond Demolins avait lancé le même cri d’alarme pour la France en 1897 dans son ouvrage À quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? Cet ouvrage sera traduit en arabe un an après. On fait remonter l’arrêt du développement de l’islam à la prise de Bagdad par les troupes mongoles en 1258. Mais les historiens n’expliquent pas cette crise de la civilisation musulmane par des facteurs exogènes. Ils en proposent d’autres, strictement endogènes. Pour rendre compte des aspects économiques, Timur Kuran centre son livre The Long Divergence sur certains aspects institutionnels comme l’héritage et les contrats.

Imaginons l’humiliation des sunnites irakiens après la deuxième guerre d’Irak.

Place accordée aux éléments historiques et géopolitiques, comme l’abolition du califat (1924), la guerre en Afghanistan, le colonialisme, la décomposition de l’URSS ?

Certains facteurs géopolitiques ont déterminé fortement l’orientation idéologique des élites des sociétés musulmanes et non musulmanes. Les cataclysmes sociaux et politiques ont toujours été à l’origine des grandes réformes conservatrices ou modernistes. L’invasion mongole à la fin du XIIIe siècle, la menace des croisés avaient influencé la doctrine du grand réformateur salafiste Ibn Taymiyya. Le colonialisme a été aussi vécu comme un traumatisme. Prenons des exemples de sociétés non musulmanes. L’effondrement de civilisations fut à l’origine de la vision des vaincus amérindiens, de messianismes de capitulation et de révolte décrites par Leon-Portilla pour les Aztèques et par Wachtel pour les Incas au Pérou. Évoquons le traumatisme vécu par les Français en 1940, qui influença fortement leur acceptation d’une idéologie ultraconservatrice.

Imaginons l’humiliation des sunnites irakiens après la deuxième guerre d’Irak, le mépris ostentatoire de l’occupant. Leur enrôlement dans les milices de Daech représentait pour eux une bouée de sauvetage et une revanche. Ces chocs s’accompagnent fréquemment de l’émergence d’un messianisme. Devrions-nous nous étonner de l’apparition d’Al-Qaïda ou de Daech, de leur idéologie d’un islam radical, de leur utopie totale, de leur djihadisme planétaire ?

D’autres événements ont des conséquences différentes. Ainsi, selon la majorité des musulmans, le mérite de la victoire contre les Soviétiques en Afghanistan revient à ces combattants de la foi. Comment en effet ne tireraient-ils pas argument de la débâcle de la seconde superpuissance du moment ? Une guérilla menée par des va-nu-pieds musulmans avait réussi. Ils ajoutent que ce furent encore ces mêmes pouilleux qui firent plier l’alliance dirigée par les États-Unis dans la guerre d’Afghanistan de 2001 à 2014. À leurs yeux, une foi granitique et une résolution inébranlable à défendre ses principes suffisent à faire chanceler n’importe quel pouvoir, renouant ainsi avec la prophétie d’Isaïe.

Les thèses de Huntington sur le choc des civilisations ont-elles encore une pertinence ?

La question n’est pas de savoir si la thèse de Huntington est fondée ou fragile, mais comment les élites musulmanes l’ont interprétée. Il n’est guère besoin d’une empathie particulière, avance-t-on, pour comprendre pourquoi les musulmans, ces nouveaux parias planétaires, mis au ban de l’humanité comme le fut le peuple juif, se replient sur eux-mêmes, leurs traditions, leur identité religieuse. L’idée de choc des civilisations n’est qu’une métaphore pour dissimuler la fin de l’hégémonie impériale.

À vous lire, Durkheim et son analyse du suicide permettraient de comprendre le passage à l’acte des terroristes…

À plusieurs endroits du Suicide, le maître de la sociologie française désigne par le terme « suicide altruiste » la mort des martyrs du christianisme et des suicides héroïques dans d’autres sociétés. Ce type de suicide est caractéristique des sociétés primitives, il l’est aussi des groupes sociaux de taille réduite, dotés d’une puissante cohésion et d’un monde spirituel commun, exerçant sur leurs membres un contrôle social de chaque instant. Ce suicide est accompli comme un devoir. Aucune explication conséquentialiste (celle qui veut rendre compte des actions par des motifs rationnels en finalité) ne nous rend compréhensible l’acte hors norme de l’auteur d’un attentat-suicide, dussions-nous nous illusionner sur la naïveté du mythe des promesses fabuleuses d’un au-delà.

Qu’éprouve un musulman lorsqu’il entend Emmanuel Macron réaffirmer la possibilité de caricaturer le Prophète ?

Ce musulman sait que le prophète de l’islam n’a jamais tué ou ordonné de tuer quiconque l’avait traité de « chien enragé ». Il n’a ordonné ni la mort ni l’incarcération de ceux qui avaient publié des poèmes contre sa personne. Il a demandé qu’on leur répondît par un autre poème. Décapiter un maître d’école ou, pire, tuer des personnes qui prient dans la maison de Dieu est le sommet de la barbarie qu’aucun musulman, aucun être humain ne peut accepter.

Il sait aussi que les déclarations du président Macron s’adressent surtout à une partie de l’opinion publique française. Mais il remarque qu’elles ont eu des conséquences inattendues et non voulues. Elles ont renforcé les argumentaires des extrémistes des deux bords, des terroristes islamistes et des droites islamophobes. Elles ont dû combler les vœux du président Erdogan, qui cherche à se poser comme le leader du monde musulman. Elles ont isolé la France, contrairement à ce que certains croient.

Le musulman au cœur simple regrette ces incompréhensions qui opposent des nations des deux rives de la Méditerranée. S’il n’accorde que peu d’attention aux insultes du journaliste qui affirme qu’il n’aime pas l’islam et les musulmans, il ne comprend pas les propos maladroits et inopportuns d’un chef d’État censé unir plutôt que diviser la communauté nationale, respecter les différences et protéger les minorités, fût-ce contre la majorité. On ne peut se dissimuler derrière des principes abstraits susceptibles d’interprétations multiples comme la liberté d’expression. Car il en est d’autres aussi importants. Accepte-t-on de soutenir une politique à des fins électorales et suivre l’exemple de Trump, qui a divisé son pays comme aucun président ne l’a fait avant lui ?