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Archives mensuelles : février 2020

« Les Émirats et l’Arabie saoudite sont plus dangereux que le Qatar »

Après deux ans de blocus contre Doha, le redécoupage autoritaire de la région par Riyad et Abu Dhabi pose gravement question

Deux ans d’embargo n’ont pas mis à genoux le Qatar. Au contraire. C’est le constat qui ressort d’une note d’information publiée lundi par le Fonds monétaire international (FMI), 24 mois après le blocus terrestre, aérien, maritime et commercial imposé par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. D’après l’étude du FMI, demandée par Doha, la croissance du PIB du Qatar pour l’année 2018 est en progression à 2,2 %, contre 1,6 % l’année précédente. Or, la veille de cette publication, les pays voisins du Golfe faisaient de nouveau étalage de leurs divisions. Invité – fait rare – la semaine dernière par l’Arabie saoudite à trois sommets à La Mecque pour dénoncer les « actions criminelles » de l’Iran, le Qatar a rejeté les conclusions de ces rencontres.

Mohammed ben Salmane, dit MBS (à gauche), et Mohammed ben Zayed, dit MBZ, deux des hommes forts de l’axe Washington-Tel Aviv-Riyad-Abu Dhabi, en novembre 2018 au palais royal de Riyad. © BANDAR AL-JALOUD / Saudi Royal Palace / AFP

Le minuscule mais richissime émirat gazier est accusé depuis deux ans par Riyad et Abu Dhabi d’une trop grande proximité avec la République islamique d’Iran et de soutenir l’organisation des Frères musulmans. Chercheur en sciences politiques associé à l’Université libre de Bruxelles, Sébastien Boussois est l’auteur de Pays du Golfe : les dessous d’une crise mondiale (éditions Armand Colin)*. Dans une interview au Point, ce spécialiste du Moyen-Orient explique pourquoi le blocus du Qatar par l’Arabie saoudite et les Émirats n’est, d’après lui, qu’une illustration d’un redécoupage beaucoup plus vaste de la région.

Le Point : un rapport du FMI souligne la résistance de l’économie qatarienne. Deux ans après, la mise au ban du Qatar est-elle un échec sur le plan économique ?

Sébastien Boussois : Il est clair que le Qatar n’a pas tant pâti du blocus imposé par l’Arabie saoudite et les Émirats et de la fin des relations avec ces deux pays voisins. Depuis les années 1990, le Qatar, comme les Émirats, a tenté de s’affranchir de sa dépendance aux hydrocarbures, contrairement à l’Arabie saoudite ou même à l’Algérie. Au Qatar, cette « vision nationale qatarienne », mise en place par le précédent émir, Hamad Al Thani, en 1995, visait à compenser le poids énorme des importations vers l’Émirat par une hausse des exportations grâce à une diversification de l’économie. Cela a été rendu possible par une politique d’investissements tous azimuts. Ainsi, au plus fort du blocus de 2017 imposé par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le Qatar a décidé, pour amortir le choc, d’investir dans son économie 10 % de son fonds souverain, soit 10 milliards de dollars. Puis, pour contrebalancer les effets du boycott, Doha a renforcé ses échanges économiques avec la Turquie, l’Iran, mais aussi des pays occidentaux comme l’Australie. Ces décisions lui ont permis d’annoncer qu’il quittait l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en décembre dernier, et de créer une banque de l’énergie en mars, dans la perspective de la chute, voire de la fin, des ressources d’hydrocarbures. Seul contre tous

Sébastien Boussois est Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l’OMAN (UQAM Montréal) et du CPRMV (Centre de Prévention de la Radicalisation Menant à la Violence/ Montréal).

Comment expliquer le pouvoir de résilience de ce minuscule émirat ?

À mon sens, la façon dont les Qatariens se sont battus en 2017 contre cet embargo montre que ce pays possède une particularité. Prenant modèle sur les Britanniques, dont ils étaient un protectorat jusqu’en 1971, ils demeurent profondément insulaires : ils sont dans une logique de survie, « seuls contre tous », et tentent par tous les moyens d’être indépendants de toute autre puissance. C’est déjà ainsi qu’ils ont arraché leur indépendance.

De fait, le Qatar s’est-il rapproché d’un axe composé par la Turquie, l’Iran, voire la Russie, au détriment de l’alliance Washington-Riyad-Abu Dhabi ?

La crise du blocus a permis au Qatar de mesurer la solidité de ses alliances. La relation avec l’Iran est avant tout économique car, lorsque l’on partage le plus grand champ gazier du monde avec un pays (North Field pour le Qatar/South Pars pour l’Iran), ce n’est pas une bonne idée de se fâcher avec lui. Pour ce qui est de la Turquie, le Qatar cultive des liens historiques avec ce pays de par leur proximité commune avec les Frères musulmans. Toutefois, l’émirat est un pays suffisamment organisé pour ne pas s’embarquer dans les dérives actuelles du président turc Recep Tayyip Erdogan. Enfin, en ce qui concerne la Russie, les Qatariens ont montré depuis 2017 une volonté de renforcer leur coopération sécuritaire et militaire avec Moscou, sans pour autant chercher à se brouiller avec les États-Unis de Donald Trump. Leur stratégie est d’être en bons termes avec tout le monde, je pense qu’ils ont pas mal réussi sur ce plan.

Comment l’Occident, allié du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, s’est-il positionné dans cette crise ?

Les puissances occidentales sont alliées avec les deux camps. Le Qatar ne peut être considéré comme un ennemi à long terme des États-Unis à partir du moment où ce pays accueille la plus grande base américaine hors sol dans le monde. Autrement, Donald Trump aurait dû rapatrier les 10 000 soldats américains sur place. Pour ce qui est de la France, elle conserve des relations avec les deux camps. Paris participe en février au salon géant de l’armement Idex à Abu Dhabi et inaugure en mars avec Jean Nouvel le Musée national du Qatar, à Doha.

Le Premier ministre qatarien était présent au dernier sommet à La Mecque. S’agit-il d’un signe de réchauffement entre l’Arabie saoudite et le Qatar ?

La présence à ce sommet du Premier ministre qatarien a pu faire croire que la crise allait s’apaiser deux ans après le début des hostilités. Ce n’est malheureusement absolument pas le cas. Preuve en est, les conclusions du sommet de La Mecque ont été dénoncées par le Qatar, ce qui montre qu’en réalité ce triple sommet avait d’autres objectifs. Tout d’abord, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis voulaient tenter de redorer leur blason après des mois, si ce n’est des années, de politique interne et étrangère catastrophique pour leur image.

Qu’entendez-vous par là ?

Les Saoudiens et les Émiriens sont à l’origine de la guerre au Yémen, qui a fait plus de 100 000 morts, dont de nombreux enfants, et a créé une immense catastrophe humanitaire. En Libye, ces deux pays soutiennent la guerre hasardeuse du maréchal Khalifa Haftar, qui a fait au moins des centaines de morts. Et il ne faut pas oublier l’assassinat en octobre 2018 du journaliste dissident saoudien Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, pour lequel il n’y a eu aucune enquête internationale menée. Or, si cela avait été le cas, elle serait probablement remontée jusqu’au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS).

L’axe Washington-Abu Dhabi-Riyad-Tel-Aviv

Le sommet était consacré à la menace que ferait peser l’Iran sur la région.

Un des moyens pour les pays du Golfe de se rassembler est de faire bloc contre un ennemi commun qui est l’Iran. Lors de ce sommet, les Saoudiens et les Émiriens ont jaugé les soutiens dont ils disposaient dans leur lutte contre l’Iran, et dans le cas du déclenchement d’une guerre contre ce pays. Ainsi, l’objectif de cette réunion était de renforcer une alliance qui va en réalité au-delà du monde arabe. Il s’agit de l’axe Washington-Abu Dhabi-Riyad-Tel-Aviv. À mon sens, celui-ci est aujourd’hui beaucoup plus dangereux que la simple menace iranienne. Petit à petit, cette alliance est en train d’étouffer toutes les aspirations démocratiques du Moyen-Orient et menace sa stabilité. Et elle est d’autant plus dangereuse qu’elle est friable, contre nature, et n’existe que contre la menace iranienne. Combien de temps, en effet, les autres pays arabes vont-ils accepter que Riyad et Tel-Aviv soient les meilleurs alliés du monde ?

S’il existe actuellement un rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël contre l’Iran, n’est-il pas prématuré de parler de « meilleurs alliés du monde » ?

Ce sont les meilleurs amis du monde pour des raisons stratégiques, sécuritaires, militaires et énergétiques. Pour Israël, la principale menace vient du Hezbollah, mouvement lié à l’Iran. Pour l’Arabie saoudite, il s’agit de la « menace nucléaire chiite ». Et cette menace fédère des pays qui n’étaient pas destinés à devenir aussi proches : les deux principaux alliés des États-Unis dans la région sont engagés dans une dynamique et une synergie extrêmement puissantes dans le but de faire de l’Iran l’ennemi numéro un. Or les Iraniens n’aspirent qu’à un processus de démocratisation. Le régime des mollahs ne sera pas éternel et ce n’est pas en les braquant qu’on obtiendra la stabilité.

La République islamique est pourtant accusée de nombreuses ingérences dans les pays arabes de la région.

C’est vrai, on peut considérer que le régime iranien soutient des groupes terroristes, mais pas au point de faire oublier que les premières ingérences au Moyen-Orient viennent des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite. Ces pays sont présents en Algérie en soutien au chef d’état-major de l’armée Gaïd Salah, en Tunisie aux côtés du président Béji Caïd Essebdi, en Libye en aide au maréchal Khalifa Haftar, en Égypte derrière le président Abdel Fattah al-Sissi, et jusqu’au Soudan en finançant les militaires toujours au pouvoir. Il ne s’agit clairement pas du même rapport de force que pour l’Iran. Pour moi, ces politiques régionales totalement suicidaires et le soutien inconditionnel que leur apporte Donald Trump sont très néfastes.

C’est oublier que le Qatar est un ardent soutien des Frères musulmans dans tous les pays que vous citez.

Ce soutien a existé jusqu’à l’effondrement des Printemps arabes, sauf dans certains pays où il représente un enjeu dans les guerres de procuration que le Qatar livre avec les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Dès 2011 et le mal nommé « Printemps arabe », le Qatar a toujours soutenu les mouvements d’opposition les plus présents au niveau local. Or, en réalité, la seule vraie alternative dans ces pays demeure les Frères musulmans. Mais qu’est-ce que les Frères musulmans aujourd’hui ? Le président égyptien Mohamed Morsi est toujours en prison et les Frères musulmans sont interdits en Égypte. Là-dessus, le Qatar a fait amende honorable. Mais, encore une fois, les forces contre nature dans la région viennent davantage du prince héritier d’Abu Dhabi, Mohammed Ben Zayed (MBZ), qui se présente comme le grand sauveur de la région alors qu’il veut y installer ou protéger des pouvoirs autoritaires. Dites-moi où le Qatar possède une part de responsabilité dans les guerres qui minent la région.

Par sa politique, Abu Dhabi étouffe toute velléité démocratique.

Le Qatar n’a-t-il pas soutenu les mouvements rebelles islamistes, si ce n’est djihadistes, en Syrie ?

En Syrie, l’objectif du Qatar a été de soutenir ces mouvements de guérilla contre un pouvoir autoritaire qui allait à l’encontre de ses intérêts. Mais ils n’ont pas misé sur le bon cheval, le monde étant aujourd’hui dans une stratégie de normalisation de ses relations avec Bachar el-Assad. Mais est-ce vraiment une bonne solution que de glorifier le président syrien ? À mon sens, le rapport de force entre l’Arabie saoudite et les Émirats, d’un côté, et le Qatar, de l’autre, est celui d’un éléphant face à une souris. Or c’est la souris que l’on est en train de montrer du doigt en permanence. Cependant, depuis l’affaiblissement du Qatar, tous les paradigmes dans la région ont penché en faveur de l’Arabie saoudite, des Émirats, d’Israël et des États-Unis, et ont contribué à la déstabilisation du Moyen-Orient. En 2017, l’Iran n’était pas sur la sellette comme aujourd’hui ; le Yémen n’était pas dans la même situation ; Bachar el-Assad n’avait pas encore gagné la guerre ; MBS n’avait pas été adoubé par l’Occident comme le probable futur Saddam Hussein ; l’Arabie saoudite n’avait pas la capacité d’agir à sa guise en toute impunité.

Pourquoi insistez-vous sur le rôle-clé de MBZ et beaucoup moins sur celui de MBS au sein de cet axe ?

Il existe en réalité deux hommes forts dans la région : Mohammed Ben Zayed et le ministre émirien des Affaires étrangères, Anwar Gargash. Ils entendent remodeler le Moyen-Orient dans le but de stabiliser leur pouvoir selon leurs propres intérêts. Pour ce faire, ils luttent contre toute forme de processus démocratique. Car la démocratie n’est pas pour eux synonyme de stabilité, ce qui est d’ailleurs également le cas pour le Qatar. Par sa politique, Abu Dhabi étouffe toute velléité démocratique. En Tunisie, par exemple, que l’on érige souvent en modèle, la situation est aujourd’hui catastrophique. Le pays n’a jamais été aussi endetté de son histoire. Or l’économie était le facteur déclenchant du Printemps arabe et peut, encore aujourd’hui, tout faire basculer. Il est urgent d’arrêter de gaspiller des dizaines de millions de dollars dans la guerre. Deux tiers des populations de la région ont aujourd’hui moins de 30 ans. Il faut offrir à ces démographies galopantes de vraies perspectives. La jeunesse arabe de la Méditerranée et du Moyen-Orient n’a jamais été autant une poudrière qu’aujourd’hui.

N’est-il pas trop simple de poser le Qatar et l’Iran en victimes dans ce Moyen-Orient où les torts sont souvent partagés ?

La victimisation est une religion nationale dans le monde arabe. L’Iran et le Qatar exercent en effet une part d’influence. Par exemple, ces deux pays ne partageaient pas du tout la même vision en Syrie, où l’Iran soutenait Bachar el-Assad et le Qatar, la rébellion. Mais, en comparant leurs politiques à long terme, d’un côté, et les politiques à court terme installées par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, de l’autre, soit le redécoupage du Moyen-Orient avec le placement de régimes autoritaires, nous ne sommes pas dans le même ordre de grandeur.

La crise avec le Qatar est-elle, d’après vous, partie pour durer ?

Elle durera aussi longtemps que le cartel que je vous ai cité arrivera à faire croire au monde que les intérêts du Qatar concordent avec ceux de l’Iran. Propos recueillis par Armin Arefi

Comment les Émirats veulent imposer leur ordre au Maghreb

Sous la férule de Mohammed ben Zayed, Abou Dhabi veut restaurer la « stabilité autoritaire » du Moyen-Orient à l’Afrique du Nord.

Banlieue de Tunis, peu avant les élections présidentielle et législatives. La candidate Abir Moussi, présidente du PDL, ex-zélote de Ben Ali, organise une conférence de presse. Elle récite son évangile programmatique : retour de l’ordre, le vrai, et mise sous les verrous de tout ce qui ressemble de près où de loin à un barbu. À ses côtés se tient tranquillement l’ambassadeur des Émirats arabes unis. Le social-démocrate Mohamed Abbou, futur ministre de la Lutte contre la corruption, s’étrangle alors de constater pareille ingérence.

Mohammed ben Zayed (dit MBZ), prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi.© DR 

La réserve diplomatique n’est plus de mise ces temps-ci au pays de Mohammed ben Zayed (dit MBZ), prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi. Celui-ci a mis en place un logiciel intellectuel qui fait office de contre-révolution depuis les pays du Golfe. À la lumière des événements libyens, son influence ne cesse de grandir. Le logiciel séduit jusqu’aux capitales européennes. Et l’homme a résolument mis le cap sur l’Afrique du Nord.

Les Émirats ne se posent plus de questions rhétoriques. Ils agissent. Tracent leur diagonale depuis le golfe persique jusqu’à la pointe marocaine. Pour Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé à l’ULB et auteur de Pays du Golfe, les dessous d’une crise mondiale, « dans le contexte de l’échec global du Printemps arabe, hormis la Tunisie, la matrice MBZ prône un retour aux dirigeants rassurants et le sabotage de certaines transitions démocratiques, le coup d’État en Égypte notamment ».

Ce si petit et si riche pays, jadis peuplé de pêcheurs de perles, devenu pétromonarchie grâce à la découverte de l’or noir, a pris l’ascendant dans le monde arabe. « Il incarne l’une des deux visions du monde arabe, celle qui veut restaurer la stabilité sécuritaire pion après pion, domino par domino, en étouffant chaque alternative démocratique », poursuit le chercheur. L’alternative étant celle incarnée par le Qatar qui « a soutenu les mouvements révolutionnaires de 2011, souvent proches des Frères musulmans » avant de subir en 2017 un terrible embargo de la part des Saoudiens et des Émiratis. Depuis la Turquie a pris le leadership sur le sujet, la subtilité de Doha (soft power et pétrodollars) en moins. Au Maghreb, plusieurs pays attisent l’intérêt de MBZ.

 On parle rarement de Nouakchott lorsqu’on évoque le Maghreb, pourtant la Mauritanie est l’un des cinq pays qui le composent. Le 3 février 2020, lors de la visite officielle du président mauritanien, Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani, les Émirats lui accordent 2 milliards de dollars. Une somme faramineuse pour ce pays : 40 % de son PIB. Un remerciement pour sa participation à la coalition anti-houthis au Yémen, où la guerre est devenue un bourbier sanglant, et son action antiterroriste sur son sol malgré la contagion djihadiste au Sahel (Mali, Burkina Faso principalement).

Le fait est assez rare pour être noté : malgré sa prodigieuse richesse, la pétromonarchie n’accorde pas ses subsides à la légère. « Il y a toujours une contrepartie », confie un diplomate. Lorsqu’il a fallu financer la force du G5 Sahel, « les Émirats ont accordé peu et exigé beaucoup », poursuit celui-ci. Le dossier libyen monopolise l’attention.

Malgré des négociations entamées à Genève entre le GNA, le gouvernement d’union nationale imposé par l’ONU, et la LNA, les forces du maréchal Haftar, les affrontements à Tripoli augmentent de jour en jour. Port bombardé, croissant pétrolier quasi à l’arrêt : il s’agit d’étrangler la ville. Malgré ses 78 ans, l’ex-kadhafiste passé par la CIA poursuit sa croisade lancée le 4 avril 2019 : la conquête de la capitale libyenne avec sa Banque centrale et le siège de la NOC, l’entreprise du pétrole libyen, le Graal des devises. Dix mois après, la conquête éclair s’est muée en une fastidieuse avancée. Son sponsor officiel ? Abou Dhabi. Le logiciel MBZ veut écraser à tout prix le gouvernement officiel qu’il juge « proche des Frères musulmans » alors qu’il a été mis sur pied par les Nations unies.

Une victoire d’Haftar serait une couronne supplémentaire pour MBZ six ans après le coup d’État mené par le maréchal Sissi sur le président Morsi, élu démocratiquement. Lors de la conférence de Berlin consacré à la Libye, les autorités allemandes oublièrent d’inviter le Maroc et la Tunisie. Résultat, MBZ a fait escale pour rencontrer Mohamed VI sitôt après, photo à l’appui. Et accélère l’intensité de son soutien à l’entreprise d’Haftar. Des Iliouchine atterrissent à intervalles réguliers dans l’Est, apportant de nouvelles armes. L’ONU s’alarme.

Mais Haftar est en phase avec le logiciel MBZ : « Le grand Moyen-Orient, celui de Bush père, cuvée 1991 », résume Sébastien Boussois. Plus vachard, il conclut : « Les Émirats sont un bon élève des Américains, ils perdent toutes leurs guerres, comme les États-Unis depuis le Vietnam. » Le sort prochain de la Libye dira si la doctrine MBZ règne des tours de Dubai jusqu’aux faubourgs de Tunis. Par Benoît Delmas

Emmanuel Macron s’attaque au « séparatisme islamiste »

Lutter contre la radicalisation et les influences étrangères qui gangrènent certains quartiers de France

Emmanuel Macron est en déplacement à Mulhouse mardi, où il abordera les questions de radicalisation, d’islam politique et d’influences étrangères dans certains quartiers de France. C’est plus précisément dans le quartier populaire de Bourtzwiller, où le gouvernement estime que la République est en recul, que le chef d’Etat va rencontrer différents acteurs sur le terrain. À quelques semaines du scrutin municipal, beaucoup lui prêtent des intentions électoralistes. 

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« Séparatisme islamiste » : en quoi consistent les Elcos, supprimés par Emmanuel Macron ?

Avec ce dispositif nous avons de plus en plus d’enseignants qui ne parlent pas le français

Emmanuel Macron a annoncé que le dispositif de cours facultatifs en langues étrangères dispensés par des enseignants désignés par les gouvernements d’autres pays (Elco) sera supprimé à la rentrée scolaire.

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ELCO, imams détachés, organisation de l’islam…

Faut-il lutter contre le « séparatisme » ou contre le « communautarisme » en France ?

Depuis Mulhouse, Emmanuel Macron a dévoilé, mardi 18 février, les grandes lignes de sa stratégie de « lutte contre le séparatisme islamiste » à moins d’un mois des élections municipales. Des premières mesures ont été annoncées par le chef de l’Etat, qui entend finaliser son plan en avril.

Faut-il lutter contre le « séparatisme » ou contre le « communautarisme » en France ? Le choix sémantique de l’exécutif est définitif (voir encadré plus bas). « Notre ennemi est le séparatisme » mais « il ne s’agit pas de stigmatiser quelque religion », a signifié Emmanuel Macron lors de son discours prononcé mardi 18 février pour clôturer son déplacement à Mulhouse, dans le Haut-Rhin. « Et ce que nous avons à faire n’est pas, comme je l’ai parfois entendu chez certains, un plan contre l’islam. Ce serait une faute profonde », a précisé le chef de l’Etat, dans un souci d’apaisement.

Après ces propos introductifs visant à répondre aux inquiétudes formulées par de nombreux concitoyens de confession musulmane quant aux finalités de son plan, Emmanuel Macron a dévoilé les grandes lignes de sa stratégie de « lutte contre le séparatisme islamiste » qui doit, selon lui, se construire, « autour de quatre lignes de force » : « reprendre le contrôle et lutter contre les influences étrangères, en particulier à l’école et dans les lieux de culte », « favoriser une meilleure organisation du culte musulman en France, dans le respect de la laïcité », « lutter avec détermination contre toutes les manifestations séparatistes et le repli communautariste » et « ramener la République là où elle a démissionné, là où elle n’a pas toujours été au rendez-vous » car « le séparatisme se nourrit de l’absence, dans certains territoires, d’une offre alternative dans le champ social, sportif, périscolaire, sanitaire, culturel ».

La fin définitive des ELCO en 2020

Dans sa lutte contre le « séparatisme », Emmanuel Macron a ainsi annoncé la fin des enseignements de langue et de culture d’origine (ELCO) pour la rentrée 2020. Ce dispositif, mis en œuvre depuis les années 1970 sur la base d’accords bilatéraux avec neuf pays (Algérie, Croatie, Espagne, Italie, Maroc, Portugal, Serbie, Tunisie et Turquie), est remplacé par les enseignements internationaux de langues étrangères (EILE). Dans les faits, la transformation des ELCO en EILE est loin d’être une annonce présidentielle choc puisqu’elle est à l’oeuvre depuis 2016, sous le mandat de François Hollande.

A ce jour, quelque 80 000 élèves à travers la France bénéficient chaque année des ELCO, dispensés dans leurs établissements scolaires par des enseignants en langue envoyés par le pays d’origine. « Il est important que les Français et les Françaises dont les parents ou les grands-parents sont venus dans notre pays puissent préserver, ce qui est une force pour la République, la connaissance de leur culture, des langues de leur famille et la possibilité d’ajouter à la République la culture qui est la leur. Là-dessus, il faut être clair, c’est une chance pour nous tous qu’on puisse apprendre l’arabe, l’espagnol, l’italien, le turc, le russe ou d’autres langues », a souligné Emmanuel Macron.

Cela étant dit, « le problème que nous avons aujourd’hui, c’est que nous avons de plus en plus d’enseignants qui ne parlent pas le français (…) et, je vous le dis en responsabilité comme président de la République, je ne suis pas à l’aise d’avoir, à l’école de la République, des femmes et des hommes qui peuvent enseigner sans que l’Education nationale puisse exercer le moindre contrôle », en particulier sur le programme, a déclaré le président, pour qui il est « indispensable » que les enseignants en question puisse « parler et maîtriser le français », « respecter les lois de la République » et qu’un droit de regard soit exercé sur le contenu de leur programme.

La Turquie dans le viseur de Macron

« Nous avons proposé à l’ensemble des pays concernés de transformer le dispositif ELCO en EILE. Nous avons réussi avec tous ces pays, sauf la Turquie. A ce stade, je ne désespère pas » de conclure un accord, a informé le président.

« Si aucune solution n’est trouvée avec la Turquie, nous mettrons fin aux ELCO et nous construirons avec l’ensemble de nos concitoyens (…) des alternatives pour bâtir une offre périscolaire renouvelée et trouver des enseignants en langue et culture turques, Français. Nous assurerons ces enseignements nous-mêmes parce qu’il est important que tous les Français et les Françaises d’origine turque puissent avoir ces enseignements (…) mais dans un cadre pleinement républicain », a prévenu le chef de l’Etat, qui ne s’est pas privé, lors de son discours, d’attaquer de front la Turquie depuis Mulhouse, dans une région qui compte une forte présence turque. A ses concitoyens d’origine turque, « ils sont à mes yeux pleinement Français. (…) Mais on ne peut pas avoir les lois de la Turquie sur le sol de France », leur adresse-t-il.

La fin progressive des imams détachés

Le chef de l’Etat a ensuite promis des mesures fortes – sans les détailler à ce stade – contre le financement étranger des lieux de culte « pour garantir leur pleine transparence sur les origines et les finalités ».

Emmanuel Macron a, en revanche, annoncé sa volonté ferme de mettre fin au système de détachement des imams, au nombre de 300 aujourd’hui en France venus de l’Algérie, du Maroc et de la Turquie, y compris pendant le mois du Ramadan. Une démarche qui vise à « sortir de l’islam consulaire » et à « réduire les influences étrangères ».

« Le dialogue en la matière avec le Maroc et l’Algérie a été exemplaire », a-t-il souligné, faisant comprendre ainsi que les échanges avec la Turquie, qui fournit le plus gros contingent d’imams détachés, ne sont pas au beau fixe sur le sujet. Emmanuel Macron place ainsi sur la table des priorités le sempiternel sujet de la formation des imams auquel le Conseil français du culte musulman (CFCM) est appelé à se consacrer.

Le CFCM attendu au tournant

« En raison de la loi de 1905 et de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’Etat français ne peut pas former, contrôler, désigner des imams sur le territoire de la République mais nous pouvons, dans le dialogue avec le CFCM, demander à celui-ci de s’organiser, de former et de certifier celles et ceux qui prédiquent au nom de l’islam en France », a indiqué Emmanuel Macron.

Du CFCM, « j’attends pour la fin du mois de mars des propositions concrètes » afin de « permettre une police des cultes plus efficace » et de « traquer les dérives face auxquelles nous sommes démunis car il n’y a pas de véritable structuration (de l’islam) en France ». « Nous tirons les conséquences de ce travail avec le CFCM début avril », a-t-il conclu.

« Séparatisme » : les raisons de l’évolution sémantique d’Emmanuel Macron

Le déplacement du chef de l’Etat à Mulhouse a été l’occasion de livrer des explications quant au choix sémantique qui le conduit aujourd’hui à préférer l’emploi du terme « séparatisme » plutôt que « communautarisme ».

« Je ne suis pas à l’aise avec le mot de « communautarisme » car nous pouvons avoir dans la République Française des communautés. Cependant, ces appartenances ne doivent jamais valoir soustraction à la République. Elles sont une forme d’identité en plus, compatibles avec la République. On peut appartenir à une famille de pensée, être attaché à une religion, à des origines étrangères (…) tout en étant pleinement Français et Française dans la nation », a-t-il affirmé.

« Le problème que nous avons, c’est quand, au nom d’une religion ou d’une appartenance, on veut se séparer de la République, ne plus respecter les lois et qu’on menace la possibilité de vivre ensemble en République et qu’on menace les autres de le faire. »

Roqya et hijama : L’exorcisme à la saoudienne explose en France.

Une pratique inquiétante mais en plein essor. 

C’est, comme le rappelait le livre Les Territoires conquis de l’islamisme (PUF) dirigé par Bernard Rougier, une pratique en pleine expansion, mais très peu étudiée par les sociologues ou évoquée dans les médias.

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